CHAPITRE III
Tableaux populaires. — Les femmes de la reine et les poissardes. — La ceinture verte. — Le silence du peuple. — Le portrait et l'original. — Intérieur des Tuileries au retour de Varcnnes. — Saint-Prix et le corridor noir. — Le Triumvirat constitutionnel. — Les Orléanistes. — Offenses préméditées. — Nouveaux projets de fuite. — Réjouissances. — Les allusions au théâtre.
Le jour où Louis XVI et sa famille devaient rentrer dans Paris , la municipalité avait interdit la circulation des voilures dans les rues de la capitale ; les barrières et les boutiques, qui avaient été fermées depuis trois jours, furent ouvertes ; une
multitude, curieuse et inquiète tout-a la fois, couvrait les places, les carrefours, les boulevarts et les quais; on s'interrogeait et du regard et du geste ; les uns se félicitaient de l'arrestation du roi; d'autres, plus sages et moins confians dans 1 avenir qui se préparait, pensaient avec raison qu'il n'était guère possible de contraindre un roi à faire lebonheur du peuple malgré su volonté; mais c'est surtout autour des Tuileriesque des groupes nombreux d'hommes et de femmes discutaient l'événement du jour pour en tirer des conjectures plus ou moins absurdes.
— On le séparera de sa femme! criaient les uns en gesticulant, nous ne voulons plus de l'Autrichienne !
— Oui, oui, ajoutaient d'autres, avec un ricanement prolongé, qu'elle retourne àCoblentz ou à Vienne se faire adorer des émujraillons qui nous quittent tous les
jours en nous montrant le poing; on leur donnera le bal à cesci-devans!
Une dispute , qui venait de s'élever à la porte qui ouvrait sur la terrasse des Feuillans, interrompit les colloques de la foule; ceux qui étaient les plus rapprochés de la porte s'égosillaient à vociférer :
— Non! non ! à bas ! à bas !
— Qu'est-ce? demanda une poissarde en jouant des pieds et des mains pour arriver au premier rang.
— Pardine! réponditun fort de la halle, c'est des demoiselles du palais qui veulent forcer la consigne ; mais le factionnaire est un dur à euir, pas moyen de l'attendrir!
Cétaient, en effet, cinq ou six femmes , attachées au service de la reine . qui venaient aux Tuileries afin d'y reprendre leurs fonctions; mais la consigne donnée par le général Lafayette écartaient indistinctement toutes celles qui, avant la fuite
du roi et de sa famille, avaient un emploi auprès de la reine. Cependant ces femmes, après avoir été brutalement repoussées aux autjes portes insistaient auprès de la sentinelle et faisaient valoir des raisons auxquelles celle-ci ne pouvait ni ne devait rien entendre.
— Vous êtes bien hardie, ma mie. sécria l'une des poissardes en saisissant le bras de l'une des femmes de la reine, vous ne savez donc pas ce que c'est qu'une consigne?
— Ne la serre pas ainsi , mère Catiehe, dit une autre poissarde en remarquant que l'interlocutrice de sa commère pâlissait; H le va se pâmer, la dame!
— Ha! ha! faitclleunc drùlede figure, l'esclave de L'Autrichienne '
Et une douzaine de poissardes . aux membres robustes, au visage enluminé, à la voix rauque, se précipitèrent sur les femmes de la reine dans l'intention de
mettre leurs vètemens en lambeaux; l'une d'elles, madame Auguié, sœur de madame Campan , saisit violemment par le bras l'une des poissardes , et lui dit d'une voix forte :
— Ecoutez, madame, je suis attachée à la reine depuis l'âge de quinze ans; elle m'a dotée et mariée; je l'ai servie puissante et heureuse! elle est infortunée en ce moment, dois -je l'abandonner?
— Non ! non ! s'écrièrent à la fois deux ou trois poissardes ; elle a raison ! elle ne doit pas abandonner sa maitresse!
— Faisons-les entrer ! ajouta l'interlocutrice de madame Auguié, en se penchant à 1 oreille d'une de ses commères.
A peine cette proposition était -elle émise que déjà la sentinelle avait été forcée, et que les femmes de la reine se trouvaient dans le jardin , entourées de leurs singulières protectrices; celle qui parais-
sait exercer quelque influence sur l'esprit de ses compagnes, avant prit madame \uguiéà part, lui dit, en adoucissant sa voix:
— Otez cette ceinture de ruban vert, ma chère amie; c'est la couleur de ce d'Artois auquel nous ne pardonnerons jamais ; elle suffirait pour vous faire chasser des Tuileries, si on vous l apercevait... Allez, ma mie, et dites bien à votre reine que le peuple a les yeux sur elle, et qu'au premier taux pas... Je ne vous dis que ça, ajouta-t-elle en s éloignant.
Quelques heures après celte conversation, le monarque et sa famille rentraient aux Tuileries au milieu d'un concours immense de peuple nui garda un silence morne sur sou passage; pas une exclamation, pas un cri qui indiquât ou la haine ou la joie; cette indifférence qu'on lui témoignait fit encore regretter à Louis \ \ I le mauvais succès de son voyage et sa ti-
midité, qui s'était opposée à ce qu'on eût recours à des mesures violentes et désespérées pour lui frayer un chemin à travers une population désarmée.
Les précautions qui avaient été prises à l'avance par la municipalité, les consignes données par Lafayette et qui étaient rigoureusement exécutées, irritèrent plutôt qu'elles n'affligèrent ceux qui s'y trouvaient soumis. Toutefois , mais à de rares intervalles, le roi recouvrait un peu de cette énergie, de ce ton absolu qui rappelaient le maître.
M. de Gouvion, l'un des aides-de-camp du général Lafayette, avait fait faire le portraitdel'espionfemelle, de cette femme de garde-robe, qui avait déjà trahi la reine en dénonçant à la municipalité tout ce qui s'était passé dans l'intérieur des Tuileries ; ce portrait était placé au bas de l'escalier conduisant à l'appartement de Marie-An-
toinette; une sentinelle avait été placée auprès avec la consigne de ne laisser entrer chez la reine que l'original de ce portrait.
Le roi, auquel on rapporta le fait, ne put croire cette pitoyable à consigne, etii descendit pour s'en assurer; ses yeux le convainquirent de la véracité du rapport, et il manda aussitôt dans son cabinet le commandant de la garde nationale parisienne.
— Monsieur, lui dit-il avec vivacité . si je suis prisonnier dans mon propre palais , il eût été plus généreux de m'en instruire, j'aurais l'ait en sorte de me conformer à ma nouvelle situation.
Lafayette l'assura respectueusement que l'Assemblée nationale ne le regardait point comme un prisonnier, puisqu'elle continuait à lui donner le titre de roi . et à le traiter avec tous les égards dus au souverain d'un grand peuple.
— Eh bien, monsieur, continua le roi en s'animant, le souverain d'un grand peuple réclame pour lui et sa famille la liberté de son intérieur; il vous ordonne en même temps de faire sortir de son palais une femme, à laquelle vous pouvez bien accorder toute votre confiance, mais que nous ne saurions voir en face sans un setimennt d'horreur.
Lafayette fut obligé de consentir à ce que le roi exigeait de lui, et la municipalité se vit privée d'un agent dont elle tirait d'utiles renseignemens.
A son arrivée aux Tuileries. Marie- Antoinette y avait trouvé madame de Lamballe qui, depuis trois jours n'avait pu obtenir la permission de quitter son appariem.nt. Cette rigueur , avait été jugée nécessaire par Armand, qui voulait ainsi détourner tous les soupçons qui auraient pu planer sur lui , au cas où le voyage qu il
méditait rencontrerait de trop grands obstacles; et puis, il craignait que la princesse ne profitât de ses dispositions bienveillantes à son égard pour s'échapper seule.
Quand il voulut faire cesser cette captivité, qui paraissait révoltante à madame de Lamballe, cette dernière , qui venait d'apprendre l'arrestation de la famille royale à Varennes, refusa de proflter des moyens de fuite qui lui étaient offert- : ce refus, qui détruisait les espérances qu'Armand avait pu concevoir, irrita le jeune révolutionnaire. Vainement il essaya de combattre cette résolution qu'il qualifiait de funeste ; madame de Lamballv* ne voulut rien entendre et rompit le lien fr.i^ile qui rendait cet homme docile à ses volontés; cessant de se contraindre, madame de Lamballe lui apprit qu'elle n'avait pour lui que de la haine et du mépris ; et le
premier usage qu'elle fit de la dénonciation dont elle s'était emparée, fut de la porter à Marie-Antoinette, qui apprit à connaître la bassesse et l'ame avidement intéressée d'une malheureuse qu'elle comblait de bienfaits et qui la récompensait en vendant à ses ennemis les secrets qu'elle surprenait.
L'absence de serviteurs fidèles et dévoués fit désirer le retour de madame Campan , qui était allée prendre les eaux du Mont-d'Or , autant pour rétablir sa santé épuisée par la fatigue , que pour se soustraire à la fureur populaire dont on redoutait les manifestations après le départde la famille royale. Marie-Antoinette, en rentrant aux Tuileries, lui fit écrire par M. Diet, huissier de sa chambre, le billet suivant :
« Nous sommes à Paris. Je viens d'entrer dans mon bain. J'existe ainsi que ma
famille. J'ai bien souffert. Revenez promplement. On nous fait espérer des temps plus heureux. Hélas! je n'ose plus croire au bonheur. ••
Ce billet parvint à madame Campan qui se mit aussitôt en route pour venir soulager l'infortune de son auguste maîtresse. La précipitation avec laquelle la première femme de chambre voyageait, lui empêcha de recevoir un second billet de la reine qui lui mandait de ne se rendre à Paris quelorsqu'elleluiendonneraitl'ordre formel ; parce que les mesures rigoureuses dont elle était l'objet, loi faisaient un devoir de ne point exposer inutilement de zélés serviteurs.
Il n'était plus temps. Madame Campan arrivait à Paris, et sans vouloir prendre un instant de repos, elle se rendit sur le champ aux Tuileries.
Le matin même, 1rs deux tenin •
chambre du dauphin et de madameavaient été arrêtées et conduites à FAbbaye pour avoir participé à la fuite de la famille royale. Diet, l'huissier qui avait écrit à madame Campanet qu'on soupçonnait de servir d'geant secret à |Marie- Antoinette, fut enlevé nuitamment par des agens de police et conduit à la Force; plusieurs valets subalternes, qui montraient de l'attachement au roi, se virent également persécutés, et jetés en prison; madame Campan n'échappa au sort commun que par le soin qu'elle mit à se concilier les bonnes grâces des officiers de la garde nationale, qu'elle traitait avec distinction.
Peu à peu, ces officiers s'habituèrent à voir le roi , à lui parler, et dans ces conversations, ils perdaient les préventions qu'ils avaient contre la famille royale, et ils adoucissaient d eux-mêmes les consi-
gnes parfois absurdes que Santerre ne manquait jamais de donner alors que son bataillon y était de service.
Ainsi , les commandans se plaçaient pendant la durée de leur service dans le salon qu'on appelait le grand cabinet, et qui précédait la chambre à coucher de la reine. La première fois que Santerre vint aux Tuileries pour y faire son service, il exigea que la porte de la chambre de la reine fut toujours ouverte, afin qu'on ne la perdit pas de vue un seul instant; cette consigne, qui devint journalière, enjoignait en outre à l'un des ofOciers d'accompagner la reine jusqu'à la porte de sa garde-robe! ctde s'y tenir en factioi. tout le temps qu'elle y resterait:
Pendant le dîner, le commandant de bataillon et les ofûciers se tenaient dans la chambre, les yeux sur la table, et ne perdaient pas de vue lesconvives.que celle
surveillance, aussi incommode qu'odieuse, réduisaient à ne point ouvrir la bouche.
L'appartement du roi était séparé de celui de la reine par un long corridor noir (1) qui régnait derrière, et dans lequel on plaçait une sentinelle avec la consigne d'empêcher les entretiens secrets que Louis XVI pouvait avoir avec sa femme. Un acteur des Français, nommé oaint- Prix, avait réclamé souvent la faveur de ce poste désagréable, où l'on restait vingtquatre heures en tète-à-tète avec la lumière d'une lampe qu'on ne renouvelait qu'au moment de changer la sentinelle.
Saint-Prix, dont le patriotisme et le dévoùment à la cause nationale n'étaient point suspects, s était dévoué à ce service pénible afin de favoriser les courts entre-
i Cl corridor existe enrorc aujoiini'l ni et sert de communication directe t'iitrcl'a|(|»drieinent de Luiii-^-I'hilippe et celui de madame AdéUïde.
tiens que le roi et la reine avaient ensemble ; il leur cédait sa chaise et sa table, et s'éloignait d'eux autant pour les I libres que pour les prévenir au moindre bruit qui se ferait dans l'intérieur.
La première fois que madame Campan remplitsesfonctions auprès de la reine 1 , celle-ci, ôtantson bonnet, lui dit en montrant ses cheveux :
— Tenez, ma bonne Campan, voici l'effet produit par notre arrestation à Varennes !
Et la reine montra ses cheveux qui, dans
(I) La porte de la chambre à coucher restait ouverte , même la nuit; et comme tous les commandaos de bataillon ne semblaient pas i omprendre ce qu'une semblable consigne avait à la fois de révoltant et d'odieux pour la pudeur d'une femme, Marie-Antoinette faisait placer le soir, le lit de sa premièic femme de chambre , devant le sien; le lit était à roulettes et garni de riJeaui qui masquaient entièrement le lit de la reine; celle-ci était ■le se défendre ainsi contre es regards inili?crc!s de certains goujats à épaulettes. qui faisaient les petits despotes et »c permettaient de niaises veiations!
une seule nuit , étaient devenus blancs comme ceux d'une vieille femme. Elle a\ ait fait monter une bague avec une gerbe de ses cheveux; l'inscription suivante était gravée dessus : Blanchis par le malheur! Cette bague était destinée à la duchesse de Polignac , mais la difficulté de la lui faire parvenir lui donna une autre destination; madame de Lamballe la reçut comme un gage de la vive amitié que Marie-Antoinette lui témoignait.
Les travaux de la constitution touchaient à leur fin , mais on savait à la cour que l'assemblée voulait y introduire plusieurs articles qui restreignaient la puissance du roi ; la reine et madame Elisabeth , qui avaient gagné le fougueux Carnave à la cause royaliste, et qui, d'un champion républicain , en avaient fait le partisan le plus dévoué et le plus monarchique qu'il y eût en France, songèrent à se l'attacher
en le traitant avec distinction et en lui laissant entrevoir que ces honneurs, ces dignités, dont il était avide, ne sauraient lui échapper, si le roi parvenait a ressaisir la puissance que rassemblée lui disputait avec tant d'opiniâtreté.
Barnave succomba, ainsi que Mirabeau, à l'espèce de fascination que Marie-Antoinette exerçait surceux qui rapprochaient.
Mirabeau fut gagne par d adroites Uatleries auxquelles vinrent se joindre, comme auxiliaires, de grosses sommes. Barnave , homme ardent, chaud patriote, ne vendit pointson éloquence a beaux deniers comptans; il estima l'appui qu'on sollicitait a un plus haut prix, et sans vouloir faire de conditions, sans subordonner son zèle à une récompense plus ou moins brillante , il travailla avec ardeur à rassembler les débris épars du parti constitutionnel, et il y futaidéparDupontetAlexanUieLameth.
Ces trois députés formèrent un triumvirat qui correspondait avec la cour par l'entremise de madame de Lamballe; la princesse remettait elle-même, à la reine, les notes que ces messieurs traçaient à l'issue des séances de l'assemblée.
Le jour où l'on y discuta si la personne du roi serait déclarée inviolable,des huées, parties des tribunes publiques, vinrent imposer silence à Barnave qui développait une opinion favorable à la monarchie; mais le jeune député, n'écoutant que son zèle et l'aveugle dévouement qui le poussait dans l'abîme, se dressa fièrement à la tribune , et promenant autour de lui des regards assurés , il s'écria d'une voix tonnante, en désignant les interrupteurs en guenilles :
— Silence aux Orléanistes !
Il y avait , dans ce peu de mots , toute une révélation terrible et accusatrice. En
effet, depuis son retour d'Angleterre,
M. d'Orléans, abdiquant et le titre, et l.i ûerté native chez un prince du san^. se mêlait à la foule que les faubourgs de Paris vomissaient chaque matin pour occuper les tribunes de l'Assemblée et y soutenir les opinions républicaines; le duc, jaloux d'acquérir une popularité (jui était refusée à Louis XVI, ne négligeait rien pour gagner les bonnes grâces d'une multitude qui criait volontiers: Vive d'Orléans! lorsque celui-ci avait eu la sage précaution d'échauffer son zélé par des distributions d'argent converties bientôt en nombreuses libations.
M. d'Orléans conspirait contre le roi.
dont il s'était sépare en affichant les opinions républicaines les plus exagérées; il voulait le bien du peuple, mais on prétendait que c'était plutôt à la couronne royale, sceptre à moitié brisé, que le noble duc
portait envie. Quoi qu'il en soit, sa conduite, diamétralement opposée à celle de la cour, lui valut de nombreuses créatures, et on ne disait pas de la famille d'Orléans, comme de celle des Condé :
« Qu'elle avait fui chez l'étranger pour y mendier des armes et des auxiliaires, afin de venir donner des fers à ses compatriotes. » Toutes les grandes familles émigraient: d Orléans seul , debout au milieu de cette tourmente populaire, répétait, à qui voulait l'entendre, qu'il ne se croyait vraiment en sûreté qu'au sein de son pays.
— Qu'ils partent ces hauts dignitaires , ces courtisans sans courage, ajoutait-il, ma famille et moi ne quitterons jamais la capitale!
La constitution était terminée, et malgré les efforts des Jacobins, l'inviolabilité
ucobir
du roi avait été déclarée comme l'unique base de l'édifice monarchique; Barnave et ses amis firent conseiller à Louis \YI d'accepter la constitution telle qu'elle lui serait présentée ; l'irritation de quelques membre de l'assemblée lui faisait craindre , que si le roi mettait son veto , sur plusieurs des article de cette constitution, les factieux ne profitassent de son refus pour exciter des soulèvemens dans la capitale.
Le roi comprit la sagesse du conseil qui lui était donné, et voulant aller au devant d'une demande qu'il pressentait, ilfit écrire au président de l'assemblée pour lui dire qu'il entendait que l'acceptation, qu'il devait faire de la constitution. eût lieu où elle avait été discutée. Cette marque <ie condescendance pour les députés fut reçue avec de grands applaudissemens; quelques-uns se^asardérent même à
crier : Vive le roi! — Mais les murmures des tribunes publiques vinrent leur apprendre que ces clameurs n'étaient plus de mode.
Cependant Lafayette , qui commençait à s'apercevoir qu'il n'était entre les mains de la municipalité qu'un instrument passif, que celle-ci faisait mouvoir à son gré, Lafayette demanda et obtint la mise en liberté de toutes les personnes qui avaient été arrêtées et écrouées pour avoir favorisé la fuite du roi ; il demanda, en outre, l'abolition de toutes les procédures relatives aux événemens de la révolution , et notamment celles commencées au Châtelet pour les journées d'octobre; l'anéantissement des passeports fut décrété , et toutes les entraves momentanées mises à la circulation publique se \irent abrogées aux grands applaudissemcns de l'assemblée et aux trépignemens de rage et de colore
des tribunes publiques, d'où parlaient d'abominables imprécations.
Lne dépulation de soixante membres fut tirée au sort pour aller complimenter le roi; le garde-des-seaux marchait à la tète, et en arrivant aux Tuileries, ce groupe d individus causa d abord quelques instans d'alarmes aux suisses des portes, qui ne savaient s ils devaient s'opposer à son passage; les députes les tirent revenir de leur erreur, et on courut prévenir le roi qui vint au devant de la dépulation pour la recevoir.
Pendant que Louis XVI recevait et donnait des éloges aux députés, Marie-Antoinelle , le dauphin et .Madame te tenaient débouta la porte du salon, ou le roi avait admis la députalion; en terminant sa harangue, Louis se tourna du côté de la porte :
— Messieurs, ajouta-t-ii, voilà ma
femme et mes enfans qui partagent les sentimens dont je suis animé !
La reine confirma ce que son époux venait de dire , mais remarquant l'air dédaigneux et insultant tout-à-la fois avec lequel on accueillait ses paroles, elle ne put s'empêcher de murmurer sourdement :
- Ces gens là ne veulent point de souverains; nous finirons par succomber, car ils démolissent la monarchie pierre à pierre !
La malheureuse reine avait le juste sentiment de sa position; la députation, en rentrant à l'assemblée, critiqua violemment la réception qui lui avait été faite aux Tuileries, et lorsque le président, ayant mis à l'ordre du jour le cérémonial à observer le lendemain, consulta l'assemblé pour savoir si les députés resteraient deboutou assis pendant que le roi
un prononcerait son serment, un grand nombre de députés s'écria :
— Nous assis ! et le roi , debout et tète nue!
Le lendemain , le roi se rendit avec toutesa famille à la séance ; une loge particulière avait été préparée pour recevoif lareineetsesenfans ; son extrême implicite choqua tous les partisans de la monarchie qui ne voyaient point, dans l'abaissement de la famille royale, la grandeur de la nation. Le siège , que le roi occupait, était placé en face du bureau du président et ne se distinguait en rien du sien, l'égalité était parfaite , mais elle blessa le roi ; néanmoins, il pr<>r, m . b discours d'une voix forte . et jura le maintien de la conlitulion, comme il ûi il remarqua , a\ ec douleur , Vt -
utéa lui faisaient pi le\;tnt point pc.ir recevoir so
Mais ce fut surtout la conduite du président qui lui parut offensante; il avait prononcé son discours debout, et la tête nue , et le président ne se découvrit ni se leva.
— Sire! s'écria-t-il d'une voix tonnante, elle doit être grande à nos yeux et chère à nos cœurs cette journée mémorable!
elle sera sublime dans l histoire comme l'époque d'une régénération qui donne à la France des citoyens , aux Français une patrie, et à vous, comme roi, un nouveau titre de grandeur et de gloire ; à vous, encore, comme homme, une nouvelle source de jouissances et de sensations l
L'assemblée tout entière reconduisit le roi jusqu'aux Tuileries, au milieu d'un concours immense de peuple qui faisait retentir les airs dos acclamations le plus vives; des sMnpiionics militaires étaient exécutées dans la cour du Carrousel, et
des salves d'artillerie ajoutaient encore à l'éclat de cette cérémonie.
Tandis qu'au dehors tout se livrait à la joie, le roi était en proie à la douleur la plus profonde; en se séparant de sa suite, il n'adressa pas un seul mot à personne et rentra précipitamment chezlui ; peu après, il se rendit dans l'appartement de la reine qui était avec sa première femme de chambre. Son visage altéré et défait , l'égarement de sa physionomie, sa démarche chancelante firent jeter un cri d'étonnementà Marie-Antoinette, qui crut que le roi allait se trouver mal. Louis XVI se laissa tomber dans un fauteuil , et se couvrant le visage avec son mouchoir, il s'écria:
— Tout est perdu ! ah ! madame, vous avez ététémoindc mon humiliation: (juoi ! vous êtes venue en France pour voir....
Il ne put achever ; les sanglots étouffé-
rent sa voix; Marie-Antoinette se précipita aux genoux de son époux et le serra tendrement dans ses bras ; la première femme de chambre était restée immobile, n'osant faire un pas; la reine se tourna vers elle, et lui dit d'une voix brève:
— Ah ! sortez ! sortez !
La malheureuse reine ne voulait point qu'on fût témoin de la douleur et de l'abattement de son époux.
Quand ils furent seuls , Louis XVI , qui ne pouvait supporter froidement les atteintes portées à la dignité du trône, résolut de nouveau de fuir à l'étranger. Marie-Antoinette, qui jusqu'alors avait été obligée de surprendre, pour ainsi dire, les consentemens nécessaires à ses projets , n'eut pas cette fois besoin d'insister pour décider le roi à appeler à son aide l'empereur d'Autriche et à réclamer pour tous les émigrés qui se trouvaient à Vienne,
une protection spéciale; Marie-Antoinette écrivit elle-même pour demander des armes, des munitions do guerre . tout ce qu'il fallait enfin pour assurer le succès de l'expédition militaire qui allait être dirigée contre la France.
Le soir, les Tuileries, les Champs- Elysées, les édifices publics et un grand nombre de maisons particulières furent magnifiquement illuminés. Lafayelte vint inviter le roi à se promener en voiture dans les Champs-Elysées 5 il fallut y consentir ; la famille royale prit place dans une#alèche découverte; la reine, madame Elisabeth, et Madame occupaient le fond : le roi , le dauphin , et la princesse de emballe étaient sur le de\ anl. De nombreux cris de vive le roi ! se firent entendre pendant cette promenade ; mais aussitôt que ces acclamations cessaient, un homtn ■ en guenilles , qui courait à cote de la portière
de la calèche, se mettait à hurler d'une voix retentissante :
— Non! non ! ne les croyez pas! vive la nation! à la bonne heure!
Le lendemain, la cour alla à l'Opéra; toutes les personnes , sincèrement attachées au partiduroi, composaient l'assemblée, et pendant cette soirée , la famille royale put se croire véritablement aimée; les témoignages d'affection ne lui man^ quèrent pas II en fut de même aux Français ; et les amis du roi se félicitèrent d'avoir songé à ne composer le parterre que de gens dévoués. Cette précaution ayant été négligée pour les représentations des Italiens, les Jacobins s'y trouvèrent en majorité, et prêts à saisir toutes les allusions pour en faire d'offensantes applications à la famille royale.
On jouait les Evénémens imprévus; madame Dugazon, en chantant un duo,com-
mençant par cette phrase: Ait! comme j'aime ma maîtresse ! s'inclina du côté de la reine. Aussitôt trente voix s'élèvent du sein du parterre pour crier: — Pas de mai tresse! pas de maitre! liberté! — Des spectateurs , placés dans les loges e t au balcon, répondent : — Vivent à jamais le roi et la reine ! — Point de roi ! point de reine ! crienteeux du parterre, eten môme temps ils se lèvent et menacent du poing ceux qui ne partagent point leur opinion. La querelle s'échauffa; on se battit au parterre, à l'orchestre, dans les galeries; les Jacobins eurent le dessous et de nombreuses touffes de cheveux noirs 1 volèrent dans la salle et attestèrent le triomphe momentané des royalistes. La garde arriva, et ne put rétablir l'ordre qu'en faisant évacuer le théâtre.
(Ij Eux seuls avaient renoncé à faire usage de !a poudre.
Il fallut que le roi et sa famille quittassent le spectacle par une porte dérobée, servant aux employés du théâtre. Ce fut la dernière fois que la cour se montra en public.