‹ La princesse Lamballe et Madame de PolignacChapitre 11 sur 16 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La garde constitutionnelle. — Avis secret de Barnave.

— Marie Antoinette lui accorde une audience particulière. — Dumouriez le défectionnaire. — Nouveau moyen de correspondance. — Le veto. — Une drôlerie.

— Iutéricur de la famille royale. — Encore une insurrection. — Episodes — La virago. — Terreurs de la princesse de Lamballe.

Une garde constitutionnelle, placée sous les ordres du duc de Brissac, avait été donnée à la famille royale pour remplacer les débris de la maison militaire du roi cl éloigner de sa personne ces étrangers soldés, ces Suisses qu'on craignait autant

qu'on redoutait leur dévouement aveugle.

La garde constitutionnelle avait des chefs bien connus pour leurs sentimens monarchiques ; aussi ne tarda-t-on pas à dénoncer, à l'assemblée, l'état-major de cette garde comme coupable d'incivisme.

Avant que le décret qui cassait la garde constitutionnelle eût été rendu, Barnave flt parvenir à la reine une liste sur laquelle se trouvaient les noms des personnes propres à recomposer l'état-major qu'on voulait dissoudre. Toutes ces personnes passaient pour appartenir à l'opinion jacobine, mais, ainsi que lïarnave le jura à madame de Lamballe, les gens qu'il offrait n'avaient de jacobin que le nom. Il importait que ce choix fût fait par le roi, qui aurait l'air de se remettre ainsi entre les mains de ses ennemis, tandis qu'il se trouverait au milieu de partisans dévoués qui lui faciliteraient aisément les moyen

de s'éloigner de Paris et de gagner les frontières.

Les avis de Barnave ne furent point goûtés par Marie-Antoinette, et, à quelques jours de là, parut le décret qui cassait la garde constitutionnelle; son chef, M. de Brissac , fut envoyé à Orléans pour y être jugé. Cette nouvelle atteinte portée aux prérogatives royales ne fut point sensible à Louis XVI ; désormais, ses vœux, ses espérances étaient tournés vers l'Autriche ; les émigrés s'armaient, la coalition se formait, et la cour ne jetait plus qu'un regard indifférent sur ce qui se passait à l'intérieur du royaume.

Barnave. voyant que ses avis et ceux de Duport et d'Alexandre Lameth étaient méprisés, résolut de quitter Paris ; il craignait de périr victime du ressentiment des Jacobin", et il Dt ses préparatifs de voyage. La veille de son départ, il sollicita une

audience de la reine, qui le reçut dans un cabinet de l'entresol.

Vos malheurs, madame, lui dit Barnave avec le ton de l'affliction, vos malheurs, et ceux que je prévois pour la France, m'avaient déterminé à me dévouer pour vous servir. Malheureusement mes avis et ceux de mes deux collègues ne répondent point aux vues de vos majestés. J'augure peu de succès du plan qu'on vous a fait suivre : vous êtes trop loin des frontières, et vous serez perdus avant que les secours, qui vous ont été promis, ne parviennent jusqu'à vous. Je désire ardemment me tromper dans une si douloureuse prédiction; mais je suis bien t.ùr de payer de ma tète l'intérêt que vos malheurs m'ont inspire et les sen ices que j'ai voulu vous rendre. Je demande, pour toute récompense, l'honneur de baiser votre main.

Marie -Antoinette lui accorda cette faveur, et elle vit partir , non sans émotion, un homme qui s'était dévoué corps et àme à son service.

Mais , elle aussi , n'attendait son salut que du dehors, et quand le général Dumouriez, l'àme, le chef des Jacobins, vint lui offrir sa protection , en disant qu'il avait enfoncé le bonnet rouge jusques sur ses oreilles, mais qu'il ne pouvait plus être jacobin, alors qu'il voyait que la révolution allait devenir la proie d'une armée de canailles, troupeau désorganisaleur qui s'apprêtait à saper les restes d'un trône déjà trop ébranlé; et en finissant, Dumouriez, homme vif, impressionnable, sé'tait jeté aux pieds de la reine pour la supplier de se laisser sauver.

Marie-Antoinette terrifia d'un regard de mépris le pétulant Uumouriez; et après lui avoir ordonné, d'un ton bref, de se

relever, elle lui ût signe de sortir en articulant distinctement l'épithète de défectionnaire!

Ce dernier mot de la reine renfermait tout l'avenir de Dumouriez! Il devait trahir sa patrie, celui qui venait vendre la faction qui le reconnaissait comme chef!

Ce n'était plus par de futiles occupations que la cour préludait au moment qui la verrait libre. Une correspondance active, une correspondance de tous les instans, prit la placp de tous les amusemens qu'on peut se créer dans son intérieur . Un moyen très ingénieux avait été imaginé par la princesse de Lamballe pour correspondre sans danger avec le dehors. Touslesagens, placés à Vienne, à Coblentz, en Angleterre, avaient un exemplaire d'une même édition de Paul cl Virginie; la lettre qui partait nindiquaitque le chiffre de la page et la ligne où se trouvaient les phrases expli-

calives ; ainsi, il fallait cinquante ou soixante pages pour composer un billet d'une douzaine de lignes.

On ne put jamais saisir le sens des lettres chiffrées dont quelques unes tombèrent entre les mains de la municipalité. Le plus grand nombre parvint au comte d'Artois , à M. de Provence , au prince de Condé et à l'empereur d'Autriche; ettousyrépondaient par des promesses de ne point tarder d'entrer en campagne. Malheureusement beaucoup d'émigrés, jaloux de porter les premiers coups à leurs compatriotes, devancèrent le commencement des hostilités en se jetant dans la Vendée pour y allumer une guerre civile qui fut plus funeste qu'utile àlacausequ'ilsprétendaicntservir.

Aussi, l'irritation était grande dans la capitale; et lorsque le ministre de la guerre proposa la formation d'un camp de vingt mille hommes, sous les murs de Paris, afin

d'eu protéger la population, et que le roi. refusant de eonsentir à une mesure qu'il regardait comme le signal de sa ruine, eut cassé son ministère et apposé son vélo sur le décret, le cri aux armes fut proféré, et la mort du roi décidée dans les clubs des Jacobins.

Le même jour où Louis \\l taisait usage de son autorité royale, il y eut de nombreux rassemblemens dans les Tuileries, et on chanta une chanson, dont le refrain était : .! bas le reto ! Certes, la population des faubourgs n'était pas encore en position de savoir le refus fait par le roi de sanctionner le décret, mais des agensde trouble et de corruption . des meneurs parcouraient ces mêmes groupes, et répétaient la nouvelle de la dissolution du ministère, nouvelle qui venait de leur être communiquée par les ministres renvoyés.

On rapporte qu'un homme , qui paraissait app rtenir à la classe aisée, voulut faire une drôlerie à F Autrichienne. Il se déshabilla, le dos tourné du côté des fenêtres de l'appartement de Marie-Antoinette et se mit en devoir de satisfaire un besoin pressant. .. De grands éclats de rire accueillirent cette dégoûtante plaisanterie qui n'eut point le succès que son auteur en attendait ; car la reine, que le bruit attirait près de la fenêtre, fut arrêtée assez à temps par madame Campan qui, en se mettant devant elle , lui épargna la vue d'une insulte aussi grossière.

Louis XVI semblait avoir épuisé toute sa fermeté en faisant usage de son veto. Après cette mesure énergique, il tomba dans le découragement et l'apathie , et resta huit jours entiers sans articuler une seule parole, se faisant servir par signe, et imposant s-ilence du regard alor3 qu'on sollici-

tait une réponse. .Même au sein de sa famille, il était en proie à cette sombre tristesse, et ce ne fut que le 19 juin au soir, la veille de l'insurrection qui se préparait, que cédant aux prières de madame Elisabeth, qui lui offrait une partie de trictrac, il s'assit à la table . et rompit le silence obstiné qu'il gardait . en annonçant le jeu d'une voix brève.

\ainement, Marie-Antoinette essayait de relever le courage de son époux, en lui faisant entrevoir la prochaine entrée en France des troupes coalisées; vainement elle lui disaitque, s'il fallait périr sous les coups des révolutionnaires, ce devait être avec honneur et san^ attendre qu'on vint les égorger dans leur appartement; le moral du roi semblait attaqué; il répondait tantôt d'un air distrait, tantôt on souriant :

\li! oui, je sais; il faut opposer de la

résistance à nos ennemis; j'aurai de la fermeté... Ou bien : Qu'est-ce donc? que craignez-vous? une nouvelle insurrection?

d'Orléans n'a pas d'argent pour la solder... Oh! je suis tranquille... nous ne courons aucun danger...

Le petit nombre de serviteurs dévoués, qui étaient venus se ranger près de la famille royale, espéraient que les plus mauvais jours de la monarchie étaient passés, et chaque soir on se répétait : — Peut-être le soleil de demain verra-t-il notre délivrance!

Le lendemain, le soleil dardait ses rayons sur le château des Tuileries; l'horizon était pur, l'air embaumé par le parfum qui s'échappait du calice des fleurs... on était au 20 juin 1792, et dès cinq heures, la générale battait dans les faubourgs; de nombreux rassemblemeus se formaient à la place Maubert, à la Grève, a la lîas-

tille; dos milliers de piques brillaient au soleil; on armait les pistolets, et chacun attendait avec impatience le signal qui devait mettre en mouvement ces masses frémissantes de colère et de baine.

Santerre parut : Santerre , ce roi des faubourgs, celte puissance populaire qui d'un regard, d'un geste, commandait à la multitude et lui imprimait sa volonté; Santerre arriva à la place Maubert: il était monté sur un cheval noir, et portait l'uniforme de commandant de la garde nationale; après avoir passé une revue de ses sujets . il cria d'une voix forte : Aux Tuileries!

Les groupes s'ébranlèrent au même instant, et une demi-heure après, le faubourg Saint-Marceau opérait sa jonction avec le faubourg Saint-Antoine. Les sections de ce dernier traînaient à leur suite douze pièces de canon. A dix heures environ, le

Carrousel, les quais, le jardin des Tuileries étaient investis par plus de dix mille hommes.

L'avant-garde de cette armée était commandée par un jeune homme habillé en femme; mais sa moustache naissante, sa démarche hardie, son geste brusque trahissaient le sexe qu'il voulait déguiser. Le guichet du pavillon de Flore n'était gardé que par une vingtaine de gardes nationaux qui n'opposèrent aucune résistance à la multitude armée et menaçante dont les chefs leur criaient de mettre bas les armes. Ils obéirent en silence, et ces masses, qui en Rapprochant du château étaient devenues plus compactes, se séparèrent instinctivement et coururent s'emparer de toutes les issues donnant accès dans le château.

* Le grand escalier du pavillon de l'horloge fut indiqué, par le chef déguisé en

femme, comme conduisant directement à l'appartement du roi; en un instant, les degrés étaient couvers d'individus qui s'encourageaient à voix basse à bien faire leur devoir; un obstacle, sur lequel ils ne comptaient pas, vint les arrêter; la première porte, conduisant directement chez le roi avait été fermée, et derrière elle se tenait MM. de Bougainville, Acloque, d'IIervilly, de Parois, d'Aubier, officiers du bataillon que les insurgés venaient de désarmer, et MM. Septeuil, Thienv et Cléry, valets de chambre du roi; mais la résistance que ces messieurs opposaient aux envahisseurs ne pouvait être de longue durée; quelques coups de haches avaient déjà fait voler en éclats l'un des panneaux de la porte, et les cris de la multitude annonçait son triomphe prochain, lorsque M. de Bougai mille, commandant <lu bataillon, s'écria :

— Placez le roi dans l'embrasure d'une fenêtre, et mettez des banquettes devant lui!

Cet ordre s'exécuta en même temps que l'appartement se remplissait d'insurgés qui vociféraient d'abominables imprécations contre le roi et sa famille; la contenance ferme des officiers de la garde nationale en imposa aux plus hardis, et la précaution que M. de Bougainville avait eu de donner au roi une cocarde tricolore, sauva celui-ci du danger qui le menaçait. On criait vive la nation! et Louis XVI, qui sentait combien il était important de désabuser le peuple sur son éloignement pour les institutions républicaines, répéta ce cri de vive la nation! en ajoutant que le peuple n'avait pas de meilleur ami que lui.

— Prouvez-le donc ! s'écria un ouvrier des faubourgs en s'avançant vers le roi, et

en lui présentant un bonnet rouge que Louis XVI ne fit aucune difficulté de placer sur sa tête.

Tandis que ceci se passait dans l'appartement du roi , Marie-Antoinette, au premier bruit qui s'était fait entendre dans le château, avait quitté madame Elisabeth pour rejoindre son époux: mais il était trop tard; les communications se trouvant interrompues , il fallut qu'elle restai dans la salle du conseil assise devant la grande tabl", qui occupait le milieu de cette pièce; elle plaça le dauphin devant elle, prit sa fille sur ses genoux et attendit, entourée de madame Elisabeth , de la princesse de Lamballe , de mesdames de Tarente, de Tourzel. le Mackau et de la floche- Vymon, le résultat de l'irruption populaire.

Tout à coup, les cris: l'Autrichienne!

l'Autrichienne ! retentissent avec force

dans l'intérieur des appartemens. Les insurgés, commandés par Santerre, ne consentent à évacuer les Tuileries qu'après avoir défilé devant l'Autrichienne., afin de la convaincre de leur puissance. Ce désir hautement exprimé ne rencontre pas un seul contradicteur, et vingt mille personnes environ, la plupart armées, passèrent devant Marie-Antoinette en poussant des cris de mort; mais toutes les démonstrations se bornèrent à des menaces, et les meneurs de cette journée ne purent se féliciter des résultats obtenus; aussi, remarquait-on de l'hésitation sur le visage de quelques insurgés qui, ayant reçu l'ordre d'agir vigoureusement. ne comprenaie nt pas le but de cette procession interminable qui commença à une heure de l'aprèsmidi, pour ne se terminer qu'à huit heures du soir.

Les transes de la famille rovale furent

grandes pendant cette journée: les piques, les sabres, les pistolets qu'on filait en sa présence étaient comme autant de défis menaçans portés aux sept ou huit valets du château, qui étaient accourus pour protéger la reine et les dames de sa suite contre les entreprises criminelles des insurgés. La prudence sauva les hôtes des Tuileries d'un massacre qui n'attendait qu'un prétexte pour commencer. I.e chef de l'avant-garde, cette fausse virago qui s était érigée en commandant supérieur des clubistes parisiens, ne quitta pas. tant que dura le délile, la salie du conseil; et loin d'accélérer la marche de l'armée populaire, qui foulait d'un pied \ictorieu\ le parquet des appartenons royaux , il semblait avoir concentre toute son attention sur la princesse de Lamballe qu'il dévorait du regard, sans que celle-ci s'aperçût des signes d'intelligence qu'on loi fai-

- -2-21 — sait, tant l'effroi, la douleur, l'épouvante avaient stupéfié lame de tous ceux qui étaient spectateurs de cette scène imposante et burlesque tout à la fois. Ne pouvant parvenir à se faire reconnaître ou attirer l'attention de madame de Lamballe; il fit quelques pas, arma son pistolet, et chercha du regard le but qu'il voulait atteindre, mais l'arrivée de Santerre l'empêcha de mettre son projet à exécution.

Ce commandant venait de recevoir l'ordre de faire évacuer au plus vite le château des Tuileries ; la députation de l'assemblée, qui venait d'arriver au château, ne semblait pas disposée à souffrir de retard dans l'exécution d'une volonté quelle venait de voter au scrutin secret.

Il fallut obéir, et l'aide de-camp de Santerre, déchirant les jupons et le spencer qui le déguisaient, parut aux yeux de ses camarades en costume de garde national ;

cette brusque métamorphose , dont les préliminaires avaient fait naître un rire inextinguible, attira sur son auteur tous les regards des personnes qui entouraient la reine, et ce ne fut pas sans éprouver un frémissement de terreur que la princesse de Lamballe reconnut Armand, cet homme dont l'amour odieux la poursui vait avec un acharnement inconcevable, et qui, d'un air dédaigneux, semblait la menacer d'un nouveau malheur.

.Néanmoins, elle se contint, et son attitude pleine de dignité , la fermeté de son regard firent tressaillir l'homme qui croyait que sa présence devait suffire pour terrifier la princesse; au moment où les dernières liles «le l'armée révolutionnaire traversaient la s?lle du conseil. Armand eut envie de s'approcher de la table , devant laquelle Marie-Antoinette était assise, et de l'apostropher, mais la »oix retentis-

santé du redoutable Santerre, qui l'invitait à le suivre, et le geste impératif qui accompagnait cette injonction, ne lui laissèrent pas le loisir de satisfaire un désir qui eût pu lui coûter la vie, car déjà quelques faubouriens s'étaient arrêtés, et se désignaient entre eux le muscadin qui se pavanait devant l'antichambre.

— Cet oiseau-là m'est suspect ! avait dit l'un des insurgés en agitant sa pique et en menaçant Armand ; j'ai bien envie de le lui faire savoir.

Quelques secondes encore, et l'ancien protégé de la reine, Armand de Luciennes, n'existait plus; le mouvement brusque qui lui fut imprimé par Santerre, détourna le coup de pique qu'on lui destinait, et il sortit des Tuileries sans avoir soupçonné le péril qui l'avait menacé.

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