‹ La princesse Lamballe et Madame de PolignacChapitre 9 sur 16 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Le comte de Fersen et la princesse de Lamballe. — Trop tard. — Lafayette aux Tuileries. — Arrestation. — I.e geôlier à cpaulettes. — C'était de l'amour. — L'espion femelle — Une dénonciation. — On apprend à Taris l'arrestation de la famille royale. — La princesse de Lamballe refuse d'émigrcr.

Pendant qu'on ramenait prisonniers le roi et sa famille, bien des événemens s'accomplissaient à Paiis.

Quelques heures après l'évasion des hôtes des Tuileries } le comte de Fersen revenait à toute bride de Bondi , où il s'était séparé des nobles fugitifs, et se dirigeait vers le palais que la famille royale

venait d'abandonner. Madame de Lamballe l'attendait avec la plus vive impatience, comptant les minutes, tressaillant au moindre bruit qui se faisait dans le palais.

Le jour commençait à paraître, lorsque le comte de Fersen se présenta au guichet du pont-royal; on le laissa pénétrer sans difficulté jusqu'à l'appartement de madame de Lamballe, qui venait d'ordonner à son écuyer de faire atteler les chevaux.

— Enfin ! s'écria la princesse en voyant entrer le comte.

— Sauvés ! murmura celui-ci en mettant un doigt sur sa bouche; et ici, on ne se doute encore de rien?

— Pas le moindre soupçon, reprit la princesse, on ne s'apercevra du départ qu'au moment de relever les postes.

— C'est encure quelques heures de

tranquillité, dit le comte; le ciel a daigné nous protéger!

Cette conversation avait lieu dans le salon de la princesse, qui suivait du regard ce qui se passait dans la cour du palais; de temps à autre, un mouvement d'impatience lui échappait, et sa préoccupation était telle qu'elle fut remarquée par le comte de Fersen.

— Qu'avez-vous, altesse? lui demanda celui-ci.

— Je ne sais, répondit madame de Lam balle ; mais il me semble que mes gens tardentbienà exécuter l'ordre que je viens de donner ; ma voiture . . .

Elle n'acheva pas. Une dispute, qui venait de s'élever dans la cour, entre sa livrée et les gardes nationaux de service, attira toute son attention. Un officier s'opposait à ce qu'on sortit de la remise la voilure de la princesse, et son écuyer, qui

était accouru au bruit qu'on Taisait, reclamait, mais en vain, contre une prétention qu'il taxait de tyrannie. Les tambours battirent aux champs , toute la garde prit les armes, et madame de Lamballe vit entrer, dans la cour, Lafayette suivi de son état-major et d'un détachement de dragons; on l'informa de ce qui venait de se passer, et, du geste, approuvant la conduite des gardes nationaux, il ordonna en même temps aux valets de rentrer dan- le palais. L'écuycr de la princesse ne crut pas devoir obéir à cette injonction, et il s'approcha du général pour lui faire connaître Tordre dont il était chargé

Madame de Lamballe, qui était immobile devant une des croisées du salon . ne put entendre ce que le commandant repondait à son écuyer; mais, au geste plein de mépris dont il accompagna ses paroles, au mouvement brusque qu'il fit pour tour-

ner le dos à son interlocuteur, il lui fut facile de deviner que Lafayette refusait de laisser atteler sa voiture.

— Tout est perdu! s'écria-t-elle en se tournant du côté de M. de Fersen, qui était resté immobile au milieu du salon; le général Lafayette est un ennemi du roi, nous n'avons rien à attendre de lui.

Elle unissait de parler, lorsque Lafayette entra , accompagné de ses aides-de-camp et de plusieurs officiers du bataillon qui venait d'arriver.

— Madame, dit-il à la princesse après lavoir salué , il m'est impossible de vous accorder la permission de quitter les Tuileries; ce qui s'y est passé la nuit dernière a provoqué, de la part de la municipalité, des mesures rigoureuses. Je regrette d'être forcé de vous les appliquer, mais mon devoir m'y contraint.

— Qu'est-ce à dire ? monsieur, inter-

rompit madame de Lamballe . ai-je donc besoin de solliciter, delà municipalité, la permission d'aller passer l'été dans mes terres! Ne suis-jedonc pas libre?

— Hier, madame , répondit le général .

votre départ n'eut souffert aucun retard , aujourd'hui, il en est autrement.

— M. le général , dit la princesse, c'est une violation du droit des gens, et l'assemblée nationale apprendra...

— J'exécute en ce moment ses ordres, ajouta Lafayetti avec le ton de l'amertume, et c'est en son nom que je vous prie de répondre aux questions qu'il m'est enjoint de vous adresser. Mais avant de procéder à votre interrogatoire, veuillez me dire quel est cet homme ?

Et du geste , il désigna le comte de Fersen.

Le comte s'avança, et après avoir toisé dédaigneusement le général, il repondit

— Je me nomme Fersen.

— Et c'est vous qui avez procuré au roi des passeports au nom du baron de Korf ? dit Lafayette en souriant.

Et se tournant vers ses officiers :

— Assurez-vous de la personne du comte de Fersen !

— Je suis Allemand, général, s'écria le comte avec vivacité, vos lois françaises ne sauraient m'atteindre.

— Vous êtes en France! monsieur le comte , répliqua Lafayette avec fermeté , et votre participation à la fuite du roi est un crime dont l'assemblée nationale est appelée à connaître.

M. de Fersen voulut répliquer , mais les officiers lui imposèrent silence. On le conduisit au poste du guichet du Carrousel, où il fut gardé à vue pendant tout le temps que dura linterrogatoire de la princesse de Lamballe.

Celle-ci nia avoir eu connaissance du projet de fuite rais en exécution par la famille royale, et toutes ses réponses tendirent à repousser toute espèce de participation à ce que rassemblée regardait comme un crime de lèse-nation. Un procès-verbal des réponses de la princesse fut transmis à la municipalité , et le général Lafayette, après avoir fait faire une perquisition rigoureuse dans les appartemens de la famille royale, se retira en annonçant à madame de Lamballe qu'il lui était ordonné de ne point quitter le château.

— Y suis-je donc prisonnière? demanda la princesse.

— 11 ne m'appartient pas de décider quel nom on doit donner à votre situation actuelle, lui répondit Lafayette; si la famille royale est arrêtée avant d'avoir franchi la frontière, votre captivité ne sera qu'éphémère, sinon...

Le général n'osa terminer sa phrase menaçante; il salua madame de Lamballe et sortit en recommandant aux officiers la surveillance la plus active.

Le comte de Fersen fut transféré à la Force, où on l'écroua sous la prévention d'avoir favorisé la fuite du roi; crime de lèse-nation, ajouta le greffier en marge de l'écrou du noble prisonnier.

Aussitôt après que Lafayette eut quitté les Tuileries , la princesse de Lamballe, qui s'était retirée dans sa chambre à coucher pour y pleurer en liberté sur les malheurs qui la menaçaient, la princesse fut troublée dans sa solitude par une de ses femmes qui vint la prévenir que l'officier, spécialement chargé de veiller dans l'intérieur du pavillon de Flore, demandait à lui parler; que, sur l'observation qu'elle avait cru devoir lui faire, que son altesse n'était point disposéeà recevoirde

visites importunes, il avait insisté en disant que ce qu'il avait à confier à la princesse était de la plus haute importance.

Madame de Lamballe pensa que c'était quelque personne dévouée à la cause du roi, qui avait des choses importantes à lui révéler et, comme sa situation était si pénible, qu'elle n'avait pas à craindre qu'elle pût s'aggraver encore, elle donna l'ordre de faire entrer cet officier.

Celui-ci parut bientôt à la porte de la chambre à coucher, tenant un papier à la main qu'il paraissait lire avec attention. La princesse fit signe à ses femme* qu'elle voulait être seule ; mais elle ne tarda pas à se repentir de son imprudente confiance, car après un examen attentif de la personne qui sollicitait cet entretien secret, elle reconnut l'homme dont la présence semblait être toujours le présage de quelque nouveau malheur.

C'était Armand, le ci-devant chevalier de Luciennes, l'agent révolutionnaire qui avait suivi le duc d'Orléans dans son exil en Angleterre, et qui, de retour de la veille au soir, s'était empressé de se présenter à son district pour y reprendre son service dans la garde nationale.

Le zèle et le dévoûment qu'il affectait de montrer à la cause révolutionnaire, lui avaient valu d'accompagner Lafayette aux Tuileries, et d'y rester chargé de veiller sur la personne de madame de Lamb;ille.

— Vous êtes bien hardi ? monsieur, lui dit la princesse en se levant précipitamment; qu'avez-vous à me dire, sinon des choses qu'il est de ma dignité de ne point entendre ?

— De votre dignité, répéta Armand avec l'accent du dédain; vous oubliez, madame, que nous ne sommes plus à Versailles, mais dans le palais des Tuileries;

— Ii6 — que la monarchie n'est pas assez puissante maintenant pour lutter avec le peuple, et qu'il faut vous soumettre à nos volontés, puisqu'il ne vous est plus possible de nous imposer les vôtres.

— Ici, comme à Versailles, je puis taire châtier qui me brave ou m'insulte !

— Ne l'essayez pas, madame, dit Armand d'un ton bref, vous auriez le déplaisir d'éprouver une de ces mortifications offensantes pour un amour-propre (i'altesse. Ce n'est pas pour insulter à votre malheur que j'ai sollicité l'entretien que vous avez daigné m'accorder; un motif honorable m'a conduit près de vous; car malgré vos dédains, je n'ai point renoncé à un espoir auquel j'attache tout le bonheur de ma vie.

Il \rmand s'assura que personne ne pouvait écouter ce qu'il allait dire: puis il revint s'asseoir prés de la princesse

à laquelle il dit, d'une voix étouffée:

— Je vous aime, madame !

Cet aveu, qui flt tressaillir madame de Lamballe, fut suivi d'un moment de silence ; Armand semblait attendre une réponse pour continuer. Cet encouragement lui manquant, il s'efforça de surmonter son trouble, et rapprochant son siège de celui de la jeune p/incesse, il poursuivit :

— L'aveu que je viens de vous faire semble vous étonner , madame , et vous vous dites peut-être que je suis bien téméraire ou bien insensé d'oser vous tenir un langage qualifié par vous d'insultant. A Versailles , madame , vous eussiez eu raison de le penser; à Paris, lexpérience doit vous avoir appris combien était imaginaire cette distance qui empêchait un homme de rien de se rapprocher d'une femme noble. Mon éducation m'avait affermi dans des préjugés

qu'on foule victorieusement aux pieds, grâce a des idées plus saines; les événemens de la nuit dernière ont achevé d'aplanir les obstacles qui pouvaient encore s opposer à mon bonheur.

— M. Armand, interrompit vivement madame de Lamballe, votre mission ne doit se borner, je pense , qu'à veiller sur ma personne; l'assemblée, qui s'arroge tous les pouvoirs, recevrait sans doute une dénonciation ayant pour but de linstruire du prétendu dévouement n-volulionnaire de certains chefs de la garde nationale ; ceux-ci font métier et marchandise <i un pouvoir usurpé ; qu'ils se trouvent des acheteurs, et ces hommes, si désintei en apparence, s empresseront de se vendre. L'un des vôtres, le plus fameux, sans contredit, votre Mirabeau, n'a pas su résister à la corruption — Et il est mort ! altesse , répliqua \r-

mand avec le ton de l'amertume. Une dénonciation, signée par la princesse deLamballe , ne saurait compromettre celui qu'elle concernerait. Votre situation dépend de la réussite du message que l'assemblée vient de faire partir. Si le roi est arrêté, et tout annonce qu'il ne pourra quitter facilement la France , on lui fera son procès.

— On aurait cet excès d'audace?

— Le peuple est tout-puissant; il ne laissera pas échapper l'occasion de se venger de ses oppresseurs.

— Le peuple aime le roi, dit la princesse.

— La fuite de celui-ci a bien changé les choses; ce n'est pas après un maître absolu que l'on court en ce moment, mais après un traître qui allait chercher des baïonnettesétrangères pour nous asservir.

Et tenez, altesse , je ne dissimulerai pas

plus long- temps avec vous, qui ne tenez point par les liens du sang à cette famille des Bourbons que la France abhorre maintenant. La fuite du roi était un événement prévu; seulement, on ne croyait pas qu'il dût mettre à exécution ce projet avec une promptitude qui n'e^t pas dans ses habitudes. Louis a eu de la résolution une fois dans sa vie, et malheureusement, il a mal choisi son moment, car cette fois, elle lui sera fatale, tandis qu'une autre circonstance eût pu le sauver, lui et sa monarchie qui crcule de toutes parts

— Messieurs les conspirateurs . s'écria madame de Lamballe avec un son de voix qui fit tressaillir Armand , vos dessein? ministres ne sont pas encore accomplis, et les augustes victimes que vous poursuivez avec tant d'acharnement, peuvent encore vous faire repentir de vos menées criminelles.

— Altesse, reprit Armand en lui montrant le papier qu'il tenait à la main à son entrée dans l'appartement , voici ce qu'une femme de la reine, un espion femelle, que Marie-Antoinette comblait sans doute de ses bontés, a cru devoir faire pour reconnaître dignement les bienfaits de sa maltresse : c'est une dénonciation de tout ce qui s'est passé dans l'intérieur des Tuileries, depuis le 21 mai.

— Quelle infamie ! s'écria madame de Lamballe.

— A cette époque, poursuivit Armand , la municipalité était prévenue que la première femme de chambre de la reine, madame Campan, était chargée de faire des achats qui annonçaient clairement des projets de voyage; un peu plus lard, on sut que ce nécessaire, ce meuble de fantaisie, jugé nécessaire par la reine pour son usage particulier, n'était point destiné

à l'archiduchesse Christine, malgré les détours employés pour le faire croire; enfin, et ceci ne date que de quelques jours, il a été l'ait, dans un des cabinets de l'entresol, un emballage secret de tous les diamans de la reine ; les écrins qui les contenaient ont été apportés ici et brûlés en votre présence. Ce sont des traces d'un larcin qu'il importait de faire disparaître; malheureusement, les précautions dont on s'entourait n'ont pas été suffisantes; votre espion les a devinées, et sa dénonciation accuse formellement la reine, ^ ous, altesse, et madame Campan.

— Quel usage voulez-vous faire de ce papier?

— C'est une question que j'allais vous adresser en v ajoutant : Moins de tiertc de votre part, et la promesse de ne point repousser mes vœux , et je vous livre cette

dénonciation , à la condition que vous l'anéantirez.

Madame de Lamballe répugnait à souscrire à la volonté qui lui était imposée par Armand ; mais en songeant qu'elle pouvait parer le coup traîtreusement porté par une indigne créature , elle se résigna à faire ce qu'on exigeait d'elle, en se promettant bien toutefois de ne rien accorder à ce singulier amant , qui n'avait que des menaces à la bouche pour se rendre favorable celle qu'il adorait.

— Un peu de dissimulation, pensa la princesse, et tout ira bien ; ce n'est point se parjurer que de mentir avec de pareils hommes.

Et elle prit un air grave et réfléchi pour dire à Armand qu'elle remplirait son attente, mais qu'en retour de sa soumission, elle exigeait de lui une preuve de dévoûment qui seule achèverait de la convaincre

de sa sincérité. Armand demanda avec empressement ce qu'on voulait de lui ; alors madame de Lamballe lui apprit qu elle désirait quitter Paris et se retirer dans une de ses terres , mais que le danger auquel se trouvaient expose toutes les personnes attachées a la cour lui avait laitchan .er de résolution, et que c'était en Angleterre qu'elle était décidée à ailer attendre la fin des évènemens.

— Vous m'y accompagnerez, monsieur, ajouta la princesse en se tournant du côte d'Armand.

Le jeune fou saisit avec transport une main qui cherchait à lui échapper, et la c uvrit de baisers. Cette marque de familiarité fit monter le sang au visage de la princesse, mais elle s'était trop avancée pour pouvoir détruire son ouvrage d'un seul mot; elle se lit violence . et Armand quitta l'appartement sans avoir aperça

l'air de contrainte qui s'était emparé du visage de la jeune princesse.

La surveillance exercée autour des Tuileries devint encore plus sévère après l'arrivée des premiers courriers qui ne rapportaient aucune nouvelle favorable ; toutes les boutiques, ainsi que les barrières étaient fermées ; les districts prenaient des arrêtés qui, en augmentant le trouble et la confusion , n'avançaient à rien. On accusait Lafayette d'avoir protégé la fuite du roi, et de semblables accusations étaient des arrêts de mort pour tous ceux que la fureur populaire voulait atteindre. Le général de la garde nationale ne dut la vie qu'à l'empressement avec lequel il prit de promptes mesures pour faire arrêter les nobles fugitifs, au cas oii ceux-ci n'auraient pas encore quitté la France.

La nouvelle, que le roi avait été reconnu à Varennes, et qu'on le ramenait à

Paris avec toute sa famille, ne parvint à l'Assemblée que soixante heures après le départ des trois commissaires nommés pour proléger Louis XVI. On craignait l'effervescence publique, et c'était pour en empocher les manifestations que Darnave, Pétion et l.atour-Maubourg étaient partis à la rencontre de l'infortuné monarque.

Madame de Lamballe pressait Armand de faire tout disposer pour leur départ, lorsqu'elle apprit l'événement de Yarennes; ce voyage, qu'elle désirait faire en Angleterre, lui parut une odieuse lâcheté dans un moment où le sort rigoureux s'appesantissait sur une famille a laquelle elle portait tant d'intérêt. Aussi, quanu \rmand, qui s'étail procure des passeports et des moyens de fuir sans être inquiété, reparut devant elle pour lui annoncer que le soir même ils quitteraient Paris, elle

lui lança un regard de mépris et de haine, et lui répondit froidement :

— Honnête agent de nos bourreaux, dès ce jour nous ne devons plus avoir rien de commun ensemble... Je vous ordonne de sortir!....

Il y avait tant de d',; îité dans cette injonction, que laprincesseaccompagnad'un geste impérieux, qu'Armand, qui ne savait s'il était bien éveillé , obéit en murmurant sourdement :

— Malheur sur elle, si cette funeste résolution est inébranlable!

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