CHAPITRE II
Mesures de précaulion. — f.a princesse de I.amballe fait surveiller le service de la reine. — Le pâtissier jacobin. — Le roi craint de mourir empoisonné . — Aspect du jardin des Tuileries. — La terre nationale et la terre de Coblenlz. — L'armoire de fer et le serrurier Gamin. — Enquête faite le !)août — Attaque des Tuileries. — Les chevaliers du poignard. — On ne tue pas les femmes. — Arrestations.
Le lendemain de cette invasion populaire, il y eut, dans l'appartement de Marie-Antoinette, une espèce de conseil de famille auquel la princesse de Lamhalle assistait. Il s'agissait de délibérer sur quel-
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ques mesures de précaution que la reine jugeait devoir être nécessaires pour s'assurer de la fidélité des personnes que leur service appelait chaque jour aux Tuileries; l'enquête, qui avait été faite par madame Elisabeth, mettait même en doute les dévoùmens sur lesquels on croyait pouvoir compter au moment du danger; c'est ainsi que la gouvernante des enfans, madame de Tourzel , la première femme de chambre de la reine .Septeuil, valet de chambre du roi, le premier valet de garde-robe , et dix autres qui recevaient chaque jour nombreuse société, se virent, non l'objet de soupçons outrageans, mais d'une inquisition ayant pour brt de s'assurer des opinions îles personnes qui , en ace a eux. avaient un accèssi facile dans l'intérieur des Tuileries.
Madame de Lamballe, qui n'avait pas entièrement résigne ses fonctions de sur-
- "227 intendante de la maison de la reine, se chargea d'organiser elle-même le service d'espionnage qui devait correspondre directement avec elle, et l'instruire, par des bulletins rédigés sous l'impression des discours auxquelsils donnaient lieu, detout ce qui se disait aux entresols (1)des Tuileries.
C'est ainsi qu'on apprit qu'un homme, employé naguère dans les offices du roi , et qui s'était établi pâtissier au Palais- Royal , allait rentrer dans les fonctions de sa charge , que la mort de son survivancier laissait vacante. Cet homme était jacobin, et ne cachait nullement la haine qu'il portait à la famille royale. Les renseignemens, qui avaient été donnés sur lui, suffisaient pour provoquer son exclusion, mais on avait des ménagemens à
l) Le entresolset les étapes supérieurs étaient destinés :i logei la chambre du roi el celle de la reine ; les valet» s:irnlternej seuls n'avaient point d'appartemens.
garder, et le pâtissier s'installa dans les offiees du roi pour y remplir sa charge ; néanmoins on le surveillait avec attention; mais il lui était si facile de glisser un poison subtil dans les mets qui s'apprêtaient autour de lui , qu'on décida que la famille royale ne mangerait plus que du rôti; que Thierry de Villedavray, premier valet de chambre du roi, serait chargé de fournir le pain cl le vin ; madame Campan fournissait la pâtisserie, qu'elle commandait tantôt dans ur endroit , tantôt dans un autre, et qu'on lui apportait aux Tuileries comme si elle eût été pour sa table. Quant à celle qui était préparée, dans les offices, p::r le fougueux jacobin, on la servait ega- I >ment sur la table du roi , et afin de faire qu'on ne se défiait nullement des srs de bouche, celle pâtisserie était rompue, mise en morceaux, et chacun eu emplissait ses poches.
Ces précautions paralysèrent peui-ètre les tentatives d'empoisonnement dirigées contre la famille royale. Quoi qu'il en soit, ce jacobin frénétique quittavolontaiiement ses fonctions, et son départ fit cessertoutes les craintes qu'on avait pu concevoir; mais le moment de calme qu'on goûta fut de courte durée. Les manifestations populaires, les attroupemens , qui depuis le 20 juin avaient cessé d'inquiéter la cour, recommencèrent sur tous les points de la capitale; le jardin des Tuileries lui-même, que sa proximité avec le lieu des séances de rassemblée semblait devoir laisser désert, tant par le respect que le peuple devait à ses représentai, que pour ne pointparaitre influencer ses délibérations, le jardin des Tuileries devint le lieu du rendez- vous des orateurs populaires, des oisifs de tous les rangs, et des crieurs de papiers publics.
Là, on y lisait quelque motion bien virulente contre le roi ou la reine ; plus loin, un nouvellistebien informé retraçait énergiquement les tentatives insensées des émigrés français qui s'avançaient vers nos frontières, protégés par fies bataillon? prussiens; ailleurs, on vous offrait la Vit ât Marie-Antoinette avec des estampes analogues au sujet : c'étaient d'ordurirres gravures représentant les amours de la reine avec le comte d'Artois, le prince de Lambesc, le bel Arthur Dillon et vingt autres qui avaient été honorés des faveurs de l'Autrichienne. Les chants nationaux retentissaient bruyamment an milieu de cette foule , qui faisait volontiers chorus avec les chanteurs, et souvent on dansait en rond . à la fin de chacun des couplets patriotiques.
On peut juger de l'effet que ce brouhaha, ces cris tumultueux . ces chants . dont le
refrain était des cris de mort au roi ! à bas la monarchie ! devaient produire sur l'esprit des hôtes des Tuileries, prisonniers royaux qu'on traitait avec des égards dérisoires, et qui n'osaient se plaindre des atteintes portées chaque jour à une autorité dont la nation voulait s'affranchir à tout prix.
Cependant, quelques nobles, qui se rendaient aux Tuileries, ayant été insultés par des gens du peuple, se plaignirent amèrement au roi des outrages dont ils étaient l'objet, et décidèrent Louis XVI à ordonner que désormais le j ardin des Tuileries serait fermé; cette mesure souleva les réclamations de l'assemblée, qui décréta que la terrasse des Feuillans(1 lu appartenant, le roi n'avait point le droit
I ) La terrasse des Feuillans est celle qui règne le long de la rue de Rivoli, depuis le pavillon Marsan jusqu'à la place de l'obélisque de Louqsor.
d'en interdire l'accès au peuple; en conséquence, elle réclama l'ouverture des portes, et fit tendre des rubans tricolores d'un bout de la terrasse à l'autre; on appelait cette dernière partie terre nationale; le reste du jardin fut baptisé du nom de Coblentz. Des afûcbes, placardées de distance endislance, enjoignaient aux citoyens françaisde ne point franchir les limites. sous peine d'être considérés comme traîtres.
Or, il arriva qu'un provincial, que la curiosité attirait aux Tuileries, méprisa les avis placardés, et descendit dans le jardin; aussitôt des huées, des cris : à bas l'aristocrate ! à lalanteme ! partentdela terrasse. Le provincial tourne la tète, et s'aperçoit que c'est lui qu'on menace ; l'isolement dans lequel il se trouve l'avertit de son imprudence et du danger qu'il court ; toutefois.il ne se trouble pas, et se rappelant qu'il foulait le sol baptisé du nom de
Coblentz , il ôte précipitamment ses souliers, en essuie le sable avec le parement de son habit , et regagne la terrasse aux applaudissemens de la foule qui,un instant avant, voulait le mettre à mort.
Cette espèce de fermeture des Tuileries ne laissa pas plus de liberté à la famille royale, car à peine la reine et les dames de sa suite paraissaient-elles dans le jardin, que descris partaientdela terrasse des Feuillans et les forçaient de rentrer pour faire cesser ces effroyables clameurs. La haine, qu'on portait à la reine, débordait de toutes parts, et ses amis, craignant pour sa vie, la décidèrent à quitter l'appartement qu'elle habitait au rez-dechaussée et qui donnait sur le jardin, et à prendre une chambre située au premier étage, entre l'appartement du dauphin et celui du roi. Cette mesure avait pour but de se défendre d'une attaque imprévue, et
comme les attroupemens continuaient chaque nuit dans les faubourgs, ou s'attendait , d'un moment à l'autre, avait se renouveler les scènes de la journée du 20 juin.
Louis XVI avait fait pratiquer, dans le couloir obscur dont nous avons déjà parlé, une armoire de fer, qu'un sieur Gamin, qui lui avait appris la serrurerie pendant que la cour résidait à Versailles, s'était chargé de dissimuler à tous les regards; cette armoire renfermait des papiers importa ns, et entre autres, la correspondance de la cour avec les princes émigrés, le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche. Marie-Antoinette, pressentant de nouveaux dangers, avait supplié son époux d'anéantir cesletlres, qui pouvaient servir de bases à une accusation capitale; car elle ne se dissimulait pas, que si l'armée prussie.ine n'entrait promplement en France pour
secourir la monarchie ébranlée, c'en était fait du trône des Bourbons. L'histoire de Charles 1 cr d'Angleterre , qui avait porté sa tète sur l'échafaud, était sans cesse présente à sa pensée , et les membres de l'assemblée lui semblaient autant de Cromwell prêts à voter la mort du roi.
Ses instantes prières ne purent décider Louis XYI à livrer aux flammes les correspondances étrangères et les nombreux mémoires renfermés dans l'armoire de fer; il fit valoir l'importance de ces papiers, et l'impossibilité de découvrir la cachette qui les recelait- Le secret de l'armoire de fer, vendu plus tard par ce même Gamin, devait être une des principales causes de condamnation à mort du roi.
La catastrophe, qui amena la chute de la monarchie bourbonienne, fut précédée de symptômes qui annonçaient assez qu'on était las d'employer des ménageraens. En
se rendant à la messe, le dimanche les gardes nationaux qui devaient former la haie, criaient à tue-tète, les uns : vive le roi ! les autres : point de roi ! à bas le veto ! et pendant tout le temps que dura l'office divin , de sourdes clameurs, des murmures, précurseurs de l'orage qui allait fondre sur la famille royale, se tirent entendre dans la chapelle.
Le 9 août, de grand matin , la princesse de Lamballe ht appeler madame Campan; elle était dans sa chambre à coucher, dont les fenêtres ouvraient sur le Pont-Koyal ; la première femme de la reine trouva son altesse assise dans une bergère placée près d'une fenêtre, une ecriloire, du papier et des plumes sur ses genoux, et un petit portefeuille dans la main gauche En voyant entrer madame Campan , son altesse serra soigneusement si m portefeuille. et après a^ir indiqué du geste un siège
à la première femme de chambre, elle lui dit, en attachant sur elle nu regard interrogateur :
— Nous sommes à la veille d'événemens fâcheux, madame; on s'apprête à porter des coups terribles au roi; il est de notre devoir de prendre, pour la conservation des jours de sa majesté, toutes les mesures que notre dévouement pourra nous suggérer. On est certain du zèle et de la fidélité des personnes qui composent la chambre du roi; toutes ont juré de mourir pour protéger et défendre leur auguste maître; nous avons lieu de penser que ce dévouementsans bornes ne se trouve pas chez ceux qui sont particulièrement attachés au service de la reine; il importe de savoir surqui on peut compter, ou dont il faut se défier; votre attachement pour la reine m'est un sur garant que vous m aiderez dans mes investiga-
lions. On est bien décidé à éloigner des Tuileries, n'importe sous quel prétexte, les personnes soupçonnées d'appartenir à l'opinion constitutionnelle.
Ce long préambule acheté, l'altesse royale consulta de nouveau son portefeuille, et prit des notes sous la dictée de madame Campan qui , en ennemie généreuse, dédaigna de se venger des petites tracasseries qui lui avaient été suscitées par plusieurs dames de la chambre de la reine; elle tomba môme dans un excès contraire, en ne fournissant à la princesse de Lamballe que des renseignemens favorables. Toutes ces précautions étaient inutiles! le glas funèbre, annonçant à la population parisienne la dernière heure de la monarchie, devait sonner le lendemain. L'assemblée en fut instruite par le maire P»Hion qui vint avouer à sa barre qu'il n'avait pas à sa disposition les moyens
de résister à l'insurrection qui allait éclater. Un ordre du jour, bien significatif, fut la seule réponse que Pétion put obtenir; il se retira à l'Hôtel-de- Ville, pour conférer avec Mandat, qui avait été nommé commandant de la garde nationale de Paris, en remplacement de Lafayette. Le nouveau général de la milice bourgeoise était bien décidé à défendre le roi envers et contre tous, et ne croyant point que son zèle put paraître criminel, il déploya la plus grande activité pour préparer les moyens de défense; mais les agens des Jacobins avaient murmuré hautement, et la mort du général fut résolue.
A minuit, le tocsin sonna dans les faubourgs. Des émissaires arrivèrent aux Tuileries, et apprirent au comte d'Affry, colonel des Suisses, qu'avant le lever du soleil on serait attaqué. Le comte fit aussitôt prendre les armes à son régiment, et
l'échelonna dans les cours du palais. La garde nationale était divisée, et on ne pouvait rien attendre de son concours; néanmoins, elle se laissa ranger dans l'espace compris entre le guichet du Pont-Royal et le pavillon de l'Horloge; l'artillerie parisienne mil ses pièces en batterie devant le Carrousel ; tous ces préparatifs ne s'exécutaient que lentement : il aurait fallu que le roi imprimât à ces masses une énergie qui lui manquait à lui-même, et malheureusement, la timidité de Louis XVI était à son comble cette nuit là.
Marie-Antoinette, madame Elisabeth et la princesse de Lamballe s'étaient retirées dansun cabinet de l'entresol pen lantqu'on organisait le plan de défense des Tuileries; la reine s'était couchée sur un canapé, et s'entretenait avec la princesse de Lamballe du danger de la situation, lorsqu'un coup de fusil fut tiré daitsla cour du
château : Marie-Antoinette se leva précipitamment en s'écriant :
— C'est le premier coup de feu ! puisse le dernier nous annoncer notre délivrance! montons chez le roi.
A ce moment, le commandant Mandat quittait Louis XVI pour se rendre à l'hôtel-de- Ville, afin d'avoir les nouveaux ordres que le maire Péiion tardait de lui envoyer; on son absence , il avait confié le commandement à M. de la Chesnaie.
Une demi-heure s'était à peine écoulée qu'on apprit, aux Tuileries, que Mandat avait été tué d'un coup de pistolet en franchissant le perron de l'hôtel-de- Ville, et que sa tète était promenée au bout d'une pique. Ce lâche assassinat jeta le découragement parmi les plus zéiés ; c'est alors que la reine conseilla à son époux de passer en revue toutesleslroupesrénniesîians les cours et dans le jardin. Louis Ml se
rendit â ce désir et descendit arcompaLrne de sa famille ; mais cette fermeté, qui seule pouvait tout sauver, cette fermeté, qui donne et inspire de la résolution, manquait au roi ; quelques canonniers l'insultèrent du geste et de la voix; d'autres crièrent à bas le veto ! pas de tyran ! mort à l'Autrichienne! sans le secours de MM. Je Salven et de Bridges, qui soutinrent le roi, prôtàse trouver mal, en môme temps qu'ils éloignaient ses audacieux interlocuteurs, un coup de sabre ou de poignard eût peut-être brusqué le dénouement du grand drame, dont l'expo luisait
dans les faubourg*, av son du toC! in et au bruit des décharges de mousqu*. terie.
Louis \\I rentra précipitamment dans partemenl en maudissant cette revue qui venait de dé • dernières espéra ut pâle, défai; tenait à peine. malgr mrairemens
de Marie-Antoinette qui lai reprochait amèrement son inconcevable timidité.
Les nobles, que leur attachement à la famille royale avaient attirés aux Tuileries, étaient réunis dans la salle du trône. M. d'Hervilly, mitl'épée à la main et ordonna à l'huissier d'ouvrir à la noblesse française. Deux cents personnes environ pénétrèrent dans le grand salon de la reine. La plupart étaient mal armées; deux pages s'étaient partagés les pincettes de l'antichambre ; M. de Saint-Souplet, écuyer, avait une hallebarde dérobée au culte divin ; une épée et des pistolets composaient l'attirail militaire de ces gentilshommes.
Les sectionnaires des faubourgs, les Marseillais, lesBre9tois qui devaient commencer l'attaque, se rangeaient en bataille dans le Carrousel et braquaient leurs canons sur le château; la lutte était inévitable, et le procureur-syndic Rœderer,
qui venait d'arriver au château, engagea le roi à se retirer avec sa famille au sein de l'assemblée qui seule pouvait arrêter l'effusion du sang qui allait couler.
Louis \\ l était près de se rendre à ce d »ir, lorsque Marie-Antoinette dit, avec vivacité, qu'elle se ferait plutôt clouer aux murs du château que de lahandonner làchement.
— Allons, monsieur, continua-t-elle en «adressant au roi et en lui donnant un pistolet, voilà le moment de vous montrer et de châtier l'audace des révolutionnaires.
Le roi garda un silence morne , et Ru derer, qui savait que la lutte serait funeste aux hôtes des Tuileries, Rœderer prit brusquement la parole pour représentera la reine qu'en inspirant au roi le désir de se défendre, c'était vouloir exposer sa ne.
— Au moins, monsieur, reprit la reine.
vous me répondez de la personne du roi ! de celle de mon Ois !
— Madame, répondit le procureur-syndic, nous répondons de mourir à vos côtés, voilà tout ce que nous pouvons vous garantir.
— Allons, messieurs, ajouta le roi en se tournant vers les personnes qui l'entouraient, il n'y a plus rien à faire ici!
Le roi et sa famille descendirent dans le jardin et gagnèrentlesportesdela salle des séances de l'assemblée, en traversant deux haies de gardes nationaux qui avaient peine à contenir les flots tumultueux qui se pressaient sur le passage de la famille royale ; dans ce court trajet, ou vola la bourse de la reine et un mouchoir à madame Elisabeth; un homme d'une haute stature s'était approché de Marie-Antoinette, à la sortie des Tuileries pour lui enlever le dauphin qu'elle conduisait par la
- 24G main. Son action brusque et spontanée arracha un cri d'effroi à la reine qui faillit sévanouir.
— .N'ayez aucune crainte, lui dit cet homme en asseyant le dauphin sur ses épaules, je ne veux pas lui faire de mal. Et en effet , à la porte de la salle, il 1 i rendit son fils. A peine la famille royale avait-elle vu les portes se refermer derrière elle , qu'une décharge de raousqueterie vint annoncer aux députes le commencement d une lutte rendue inutile par la retraite du roi.
Nous ne retracerons pas ici la fol!
sistance desgardes Suisses etracharnemen t sanguinaire du bataillon Marseillais; l'histoire a consigné dans ses pages les détails de l'attaque et de la prise du château des Tuileries; disons seulement que si le comte d'Affry, qui faisait ma>- soldats
dans les cours et sur les marches du grand
escalier de marbre, afin de protéger la famille royale, eût été instruit de sa brusque retraite, le nombre des victimes de cette lugubre journée n'eût pas été aussi grand; mais on ignorait, du côté du Carrousel, la résolution que Louis \Yi venait de prendre , et les «o'dats firent leur devoir en repoussant la force par la force.
Lorsque la fusillade s'engagea, les deux cents personnes , qui étaient venues s'offrir au roi pour le défendre , songèrent à se mettre en sûreté; les portes donnant dans la grande galerie du Louvre , qui longe la Seine, furent enfoncées, et chacun y pénétra persuadé qu'il allait trouver une issue pour fuir; des coups de carabine, partis du quai, vinrent leur ôter cet espoir; le peuple criait : A bas les chevaliers du poignard ! et ces clameurs menaçantes étaient accompagnées de décharges de mousqueterie qui allaient porter la mort
et l'épouvante dans le> rangs tumullueui de cette noblesse qui fuyait a travers la galerie.
Les Marseillais 3 après avoir massacré tous les gardes Suisses qui défendaieut les abords des appartenons, pénétrèrent dans la salle du conseil où MM. Marchais et Pallaz . huissiers de la chambre du roi. furent tués en se défendant; Diet, huissier de la reine , se fit hacher par morceaux a la porte de la chambre à coucher de son auguste maîtresse. Madame de Lamballe.
en entendant les cris des insurgés, les plaintes des blessés et les ^émissemens des mourans. eut ridée de faire ouvrir !a porte du grand salon, dans lequel tout le service de la reine était rassemble , et de détruire par ce moyen un obstacle qui eut peutêtre augmenté la fureur des assaillans.
Son attente fut trompée; dix hommes
armés de sabres se précipitèrent dans le salon en criant :
— A genoux ! coquines !
Et comme à cette brusque injonction , chacune des femmes de la reine ne se pressait pas d'obéir, les Marseillais en contraignirent plusieurs à s'agenouiller; la princesse de Lamballe fit résistance et ne voulut point s'incliner; un poignet vigoureux lui tordit le bras et la précipita sur le parquet; elle poussa un cri douloureux, et en même temps qu elle murmurait quelques mots d'une suppliante prière, un jeune homme entrait précipitamment dans le salon en criant d une voix tonnante :
— Grâce pour les femmes; au nom de Pétion, ne déshonorez pas la nation !
— Relève-toi, coquine, dit l'un des Marseillais à madame de Lamballe, et remercie la nation : elle te fait grâce !
Cette alternative de vie ou de mort
cette protection subite, qui venait arrêter les coups des Marseillais, ûrent jeter les yeux sur l'envoyé dePélion; la marquise deTourzel, me. darnes de Tarente etl pan lui trouvcrenlquelque chose de noble et de martial , et plus dune de ces dames pensa que ce ne pouvait être qu'on icntilhomme dé juisé; la princesse de Lamballe était la seule qui put apprécier la générosité du j^uue révolutionnaire qui -s'était avancé p. es d'elle, en lui disant a \oix basse :
— Altesse , j'ai bonne mi-moire , comme vous le voyez; je n'abandonne pus mes amis au milieu du danger , et ma protection, si mince qu'elle soit, ne lem (ait jamais iaute... \ ous \ Liiez d'en a\oir la preuve.
— Trêve aux paroles inutiles, dirent les Marseillais; il faut que toutes ces coquines
se réconcilient avec la nation à l'instant même !
Et ils placèrent des banquettes devant les fenêtres et obligèrent toutes les femmes qui étaient dans le grand salon à y monter pour crier : — Vive la nation ! — Cette singulière ovation terminée , les Marseillais abandonnèrent le salon et se répandirent dans les autres appartemens.
Armand , se voyant seul au milieu d'une douzaine de femmes qui l'accablaient de questions, offrit sa main à madame de Lamballe qui la refusa avec un geste de mépris et d'indignation ; mesdames de Tarente etCampan, ne comprenant rien à l'action de l'a! tesse, demandaient à grands cris qu'on leur procurât les moyens de fuir; et Armand, qui savait combien les instans étaient précieux, s'efforçait, mais en vain , ce convaincre madame de Lamballe de la sincérité de ses paroles.
L'arrivée du prussien AYesterman et du commandant Sanlerre fit cesser toutes les incertitudes. San terre avait reçu les ordres delà municipalité, et il venait aux Tuileries pour les mettre à exécution. Madame de la Roche - Aymon et sa fille , madame de Tarente. la princesse deLamballe et le comte d'Affry, colonel des par des Suisses, étaient déclarés en état d'urreslation; des grenadiers de la section de la (>roix - Rouge furent commandes pour les conduire dars les prisons de l'Abbaye, et à son grand etonnement . Armand n'obtint pas de Santerre la permission d'escorter ce lugubre cortège.
LES PEISC1TS.