I. ui ivers t abandonne
Et celui :
Où pcijt-on dire mieux Qu'au sein de sa famille ?
De nombreux toast furent portés en l'honneur de la famille royale , et des imprudens, des fous, sans aucun doute, osé • rent fouler aux pieds la cocarde nationale; les soldats du régiment de Flandre, sur l'instigation des gardes du-corps, retournèrent leurs cocardes qui étaient blanches en-dessous, et les cris mille fois répétés de vive le roi! retentirent dans la salle.
Quelques nobles, dont nous ne rapporterons pas les noms, proposèrent au roi de profiter des bonnes dispositions des soldais pour marcher sur l'Assemblée, et mettre en fuite les petits avocats qui osaient lui dicter des lois. Louis XVI repoussa ce conseil, qui eût accélère sa chute, et aima mieux attendre du temps le remède aux maux qui déchiraient la France.
Le lendemain de l'arrivée du régiment de Flandre, quatre députés, MJM. Condor-
cet, Barnave, Alexandre Lameth et Devaulx, se rendirent chez le comte de Saint- Priest pour lui demander quels étaient les motifs qui avaient pu déterminer le roi à faire venir à Versailles un régiment de troupes soldées, tandis qu'il pouvait compter sur le concours de la garde nationale pour le garder- dans son palais. Le ministre répondit que son roi n'avait point à rendre compte de sa conduite à 1 Assemblée; que l'arrivée du régimentde Flandre ne devait pas être considérée comme un événement, mais comme une conséquence naturelle de la désertion des gardes-françaises. Les députés se retirèrent mécontens de leur démarche, dont ils rendirent compte à l'Assemblée.
Le 5 octobre, dès le matin, des attroupemens nombreux se formèrent dans le quartier Saint-Honoré. et principalement dans le jardin du Palais-Royal. Les grou-
pes étaient nombreux; on y agitait la question de savoir s'il n'était pas urgent de marcher sur Versailles pour en ramener le roi. Vingt propositions étaient émises sans amener aucun résultat , lorsqu'un jeune homme, qui écoutait en silence ce qu'on disait autour de lui, monta stir une chaise qu'une femme lui procura, et après avoir salué du geste le groupe qu'il voulait haranguer, il s'écria :
— Oui, citoyens, oui, l'instant est arrivé de montrer à cette poignée d'aristocrates, qui se cache à Versailles, ce que peut le peuple! Louis XVI est entouré de perûdes conseillers; il faut le séparer de ces traîtres, et, afin de lui ôter les moyens de mal faire, l'amener à Paris. Ce n'est pas à la nation à se déranger pour le roi, mais au roi de venir trouver le peuple. Nous irons à Versailles, citoyens; nous iron? cette fois pour dire à Louis X \ I, que Paris
sera désormais le siège du gouvernement'
Les cris : à Versailles ! à Versailles ! accueillirent cette allocution . et bientôt on se mit en marche pour les Champs-Elysées où était le rendez-vous général. Dans tous les quartiers de Paris, le tambour battait le rappel, la garde nationale soldée et non soldée s'armait à la hâte. De toutes parts on entendait dire : à Versailles' Et, en moins de quelques heures, plus de cent mille individus, armés, les uns de fusils, d'autres de piques, de sabres et de bâtons, se dirigeaient à pas lents vers la fastueuse demeure royale qu'un caprice de Louis XI Y avait fait sortir de terre.
A onze heures en\iron, on connut à Versailles les dispositions d'une partie de la population parisienne , et aussitôt qu'on eût acquis la certitude qu'une insurrecarmée se préparait, le comte de Saint- Priest envova pre\enir le roi. qui chassait
sur les hauteurs de Meudon , de revenir promptement à Versailles ; la reine se promenait au petit Trianon avec la princesse de Lamballe, et toutes deux s'entretenaient d'un avenir meilleur, lorsque M. de Cubières, écuyer cavalcadour du roi, parut et remit à Marie-Antoinette un billet semblable à celui qui venait d'être envoyé au roi son époux.
Son contenu ne souffrait point de retard; la reine monta aussitôt en voiture pour retourner à Versailles, où elle arriva en même temps que le roi qui était très contrarié d'avoir été contraint d'abandonner la chasse. La gravité des circonstances était telle qu'il fallut convoquer le conseil d'état. On courut après les ministres, et à trois heures, le conseil prit séance. Le comte de Saint-Priest, en sa qualité de ministre de la guerre, proposa des mesures vigoureuses et qui consistaient à en-
voyer garder les ponts sur la Seine, par un bataillondu régiment deFIandre. à Sevrés; par un autre, à Saint-Cloud; par les Gardes-Suisses, àNeuilly ; enfin, que le roi fit partir pour Rambouillet, où se trouvait le régiment des chasseurs de Lorraine, la reine et la famille royale, tandis que luimême irait au devant des Parisiens avec les chasseurs des Evéchés et les huit cents gardes-du-corps; qu'il ferait sommer la garde nationale de rétrograder, et qu'à défaut d'obéissance de sa part, on exécuterait quelques charges de cavalerie pour la dissiper; que si on ne réussissait pas, il serait toujours temps de regagner \ ersailles à la tête des troupes et de marcher de suite a Rambouillet.
Cet avis, appuyé par quelques uns des ministres, fut vivement combattu par Necker, qui soutint qu'il n'y avait aucun danger à laisser arriver le peuple à \ er-
sailles , où il ne venait probablement que pour présenter une supplique au roi , son désir étant que sa majesté allât s'établir à Paris, ce qui, ajouta-t-il, ne présentait aucun inconvénient, puisque la famille royale y était vénérée et respectée.
Le conseil se sépara sans prendre unerésolution, le roi voulant auparavantconsulter ïWarie-Àatoinette; celle-ci se refusa nettement à partir pour Rambouillet.
— Mon devoir! s'écria-t-elle, est de ne point séparer mes enfans de leur père. Je ne vous laisserai pas vous exposer seul à la furie de nos ennemis. Je reste à Versailles.
La résolution de la reine suspendit les préparatifs de départ, qui avaient été ordonnés par le comte de Saint-Priest. Le comte d'Estaing, commandant de la garde nationale de Versailles , avait été appelé au château, et afin de montrer quelles
étaient ses intentions, le roi lui conûa le commandement général de toutes les troupes. M. d'Estaing prit aussitôt de»
dispositions; par ses ordres, les gardesdu-corps montèrent à cheval et \inrent se ranger sur la place d'Armes, eu a>ant (1 un détachement de la garde nationale commande par le nommé Lecointre; le régiment de 1 landre occupait l'avenue de Versailles, les Suisses étaient sous les armes et gardaient les portes du château; enfin, l'ensemble des mesures prises parut assez satisfaisant au roi. 11 ordonna qu'on servit le diner. auquel il invita plusieurs officiers supérieurs.
Pendant le diiier. lavant-garde parisienne arriva à Chaviile; quelques hommes à cheval la précédait , et s'approchant du régiment de Flandre, ils firent retentir les airs d'acclamations qui avaient pourbut de provoquer la confiance des sol-
dats; des femmes, ayant des bouteilles de vin, offrirent à boire aux soldats, et ceuxci, malgré la défense qui en avait été faite, fraternisèrent avec les Parisiens, qui purent arriver sans obstacle jusqu'à la place d'Armes, où les gardes-du- corps, ayant été insultés par la garde nationale, s'étaient retirés à leur hôtel qu'ils avaient bientôt été forcés d'abandonner, car la populace de Versailles s'y porta en masse, brisa les portes et les fenêtres , mit tout au pillage , et contraignit les gardes-ducorps à se réfugier au château, dont on ferma les grilles.
Mais à peine les avait-on rangés en bataille dans la cour des ministres, qu'un jeune homme, armé d'un pistolet, et qui marchait à la tète d'une troupe de femmes, se présenta et demanda à être introduit auprès de sa majesté, à laquelle , disait-il, il avait une supplique à remettre.
Sa demande lui ayant été refusée , il insista pour que quelques unes de ses compagnes fussent admises. .Même refus de la part de ceux qui gardaient les grilles; alors, le jeune homme, qui le matin avait harangué le peuple dans le jardin du Palais-Royal, interpella l'officier qui commandait le détachement.
— Monsieur, lui dit-il, si vous n'obtempérez à l'instant au désir que je viens de tous exprimer, je vous déclare que je vo as rends responsable des malheurs qui vont arriver; une réponse du roi peut apaiser la multitude; le refus d entendre ses plaintes sera l'occasion de désordres qu'il est plus facile de prévoir que de réprimer.
L'officier courut au château, et le roi , après un instant de rétlexion , donna l'ordre de faire entrer six femmes; mais il ne crut pas qu'il était de sa dignité de les recevoir, et M. de Saint-Prie;t fut designé
pour entendre leurs réclamations La députation féminine fut introduite dans l'antichambre si connue sous le nom d'OEil-de- Bœuf. L'objet de la supplique était pour représenter que la disette régnait àParis, que le prix du pain était trop élevé pour les classes pauvres , et qu'il fallait que sa majesté prit des mesures pour soulager la misère de son peuple. A cela, le comte répondit négligemment qu'il fallait supporter la disette comme on supportait la sécheresse, alors que la pluie venait à manquer; que le roi ferait tout ce qui dépendrait de lui pour assurer le bonheur de ses sujets; puis , il pirouetta sur le talon, et s'en fut raconter à la famille royale, qui était réunie dans le grand salon , ce qui venait de se passer.
Mais au moment d'entrer chez le roi
un gentilhomme, qui se promenait dans la salle du trône en donnant les signes de
la plus grande agitation, s'approcha du comte, et lui dit qu'il n'y avait qu'un moyen de préserver Versailles de l'insurrection parisienne.
— Qu'on donne les chevaux des écuries du roi , à tous les gentilshommes qui se trouvent au château, et je me charge, en me mettant à leur tête, de faire rétrograder les Parisiens.
Le comte de Saint-Priest ne goûta point ce conseil, et répondit froidement que les chevaux des écuries du roi n'étaient point dressés pour un semblable service; et il entra chez sa majesté, laissant le gentilhomme stupéfait de ne pas voir adopter le conseil qu'il venait de donner.
Tandis que M. de Saint-Priest rendait compte au roi du résultat de l'audience qui venait d'être accordée à la députation parisienne. M. Yillars. aide-de-camp du général Lafayette, arriva à Versailles.
porteur d'une lettre dans laquelle le commandant de la garde nationale parisienne annonçait qu'il se rendait à Versailles, et qu'il répondait que la tranquillité ne serait point troublée.
Cette assurance ne calma nullement les craintes qu'on commençait à concevoir, et le roi donna l'ordre à son écuyer cavalcadour de faire préparer les équipages, attendu que la famille royale et lui-même partiraient à l'issue de la séance ; înais avant qu'elle nefiU levée, M. de Lafayetle arriva et renouvela au roi l'assurance qu'il ne serait commis aucun désordre; que le peuple venait à Versailles pour supplier sa majesté d'habiter Paris; que cette prière était respectueuse et non menaçante.
Le roi se fia aux promesses du général Laftiyette. 11 leva la séance, fit donner contre-ordre à son écuyer cavalcadour,
et rentra chez lui, où la reine l'attendait avec ses enfans, leur gouvernante et la princesse de Lamballe.
- Aous ne partons point , madame, dit le roi en voyant que Marie- Antoinette n'attendait que son retour pour quitter le château.
La reine voulut combattre cette résolution, mais elle trouva le roi inébranlable.
— J'ai donné ma parole, disait-il, je ne puis la retirer.
Et aflo de rompre un entretien qui eut dégénéré en dispute, il alla s'enfermer dans sa chambre à coucher . et se mit au lit, assuré qu'il étaitque la population parisienne s'en retournerait tranquillement, le lendemain matin, en apprenant qu il ne voulait point changer sa résidence
Marie-Antoinette n'avait pas la même Taison pour se livrer au repos avec sécurité. Le nom de Lafayette n'était pas pour
elle une garantie suffisante ; aussi , et malgré les prières de madame de Lamballe et de la marquise de Tourzel , ne voulut-elle point se déshabiller; elle se jeta sur son lit, en recommandant de l'éveiller au moindre bruit qui se ferait dans le château.
Madame de Lamballe se retira chez elle pour prendre quelques instans de repos ; mais au môme instant, on lui fit demander un entretien d'où , disait-on , dépendait le salut de la reine. Une semblable prière fit bientôt admettre, malgré l'heure avancée, la personne qui la faisait.
C'était le même gentilhomme que celui qui avait parlé au comte de Saint-Priest, àl'OEil-de-Bœuf.
— Je me nomme Favras, madame, ditil à la princesse, je suis marquis, et tout dévoué à leurs majestés, qui, dans ce moment, courent les plus grands dangers. Les
intentions de M. de Lafayelte sont peutêtre bonnes, mais les dispositions de la populace sont exécrables; les femmes surlout. desmégères, vocifèrent les menaces les plus effroyables; elles en veulent aux jours de la reine, et je n'ose rapporter à votre altesse les expressions qu elles emploient pour annoncer leurs desseins criminels.
— Que faut-il faire.' monsieur, demanda la princesse.
— Instruire leurs majestés que cette nui l, dans une heure peut-être, le château sera envahi, et que des assassins, des tigres humains, se sont vantés de massacrer la familîe royale, incapable, disent-ils, de rendre le peuple heureux. Ces hommes sont gorg s d'or et de vin: ils sont i\res. et votre altesse ne saii pas tout ce que de semblables brutes sont capables de faire. Au nom du ciel, madame, ajouta le marquis de
Favras en se précipitant aux pieds de la princesse de Lamballe , sauvez nos nobles maîtres!
Madame de Lamballe, effrayée de ce qu'elle venait d'entendre, congédia iemarquis en l'engageant à se rendre de sa part auprès du comte d'Estang, qui avait le commandement des troupes, et de le prévenir des atrocités que le peuple méditait. Pendant que Favras s'acquittait de cette commission, madame de Lamballe se rendait chez la reine , qui venait de s'endormir. Madame Campan refusa d'interrompre le sommeil de Marie-Antoinette, en faisant observer qu'elle avait le plus grand besoin de reposer, après la journée qui venait de se passer; qu'il suffisait de veiller auprès d'elle pour prévenir les malheurs dont on était menacé.
Madame de Lamballe se rendit au raisonnement de la première femme de
chambre, et s'assit dans un fauteuil qu'elle plaça près de la porte qui ouvrait chez la reine. Madame Campan et une femme de service lui tinrent compagnie, et ces dames s'entretinrent à voix basse des événemens du lendemain.
Favras ne sortit pas aussi aisément du château qu'il y était entré. Des hommes étaient apostés à toutes les portes, et après avoir éprouvé de la résistance de la part des sentinelles qui lui barraient le passage, il eut encore à subir les questions, d'abordins idieuses , puis menaçantes , des agens de l'insurrection.
L'un deux, enveloppé dans un manteau de drap bleu . le chef couvert d'un chapeau rond, et qui paraissait exercer un commandement parmi les insurgés, donna l'ordre, d'une voix brève, de laisser l'aristocrate continuer en paix son chemin . maisen même temps, ils attacha à ses pas.
et le suivit dans Versailles qui était, cette nuit là, plongé dans une obscurité profonde.
Toutes les démarches du marquis furent épiées. Sa visite au comte d'Estaing, qui refusa de le recevoir, et au général Lafayette, qui lui fit répondre qu'il avait l'esprit troublé par des visions , que les jours de leurs majestés n'étaient point menacés, et qu'on le laissât dormir en repos, ces deux démarches, innocentes sans aucun doute, lui furent reprochées à sa sortie de chez Lafayette, par l'homme au manteau bleu, qui avait eu le soin de questionner les domestiques, aussitôt que le marquis sortait.
— M. de Favras , dit cet homme en lui frappant familièrement sur l'épaule, votre zèle vous sera fatal... Rappelez-vous bien ce que je vous dis en ce moment, Et il s'éloigna, et courut rejoindre, au-
près de l'église Saint-Louis, une bande d'hommes et de femmes armés de piques , desabresetdebàtons; en le voyant paraître, un cri de reproche s'éleva dan- le groupe, et le mot: KnOn! circula de bouche en bouche.
— 11 a été rendre visite à ses anciens amis du château, dit l'une des femmes en ricanant: le ci-devant chevalier Armand de Luciennes n'est point un ingrat.
— M un traître, répondit brusquement celui-ci en promenant sur ses dignes au^ ilaires des regards interrogateurs: qu'on se prépare à- marcher , ajouta-t-il.
— >ous sommes prêts, répondit on de toutes pari-.
— En ce cas. suivez-moi , et que chacun fasse son devoir!