CHAPITRE
Quatre heures. — Le garde-du-corps. — Vives alarmes
— La reine en danger de mort. — Le duc d'Orléans. — Les cocardes nationales — Le jeune révolutionnaire pris au piège. — Le roi ira à Paris. — Pas d'enfans!...
— Coupe-tête. — Les Tuileries après le 6 octobre' — La cour reprend ses habitudes. — Les soirées de la princesse de Lamballc. — L'espion du marquis de Favras.
Il était quatre heures du matin lorsque la bande, commandée par Armand, se présenta à la grille de la cour des Ministres, qui fut ouverte, après quelques instans d'hésitation, de la part des soldats suisses qui la gardaient.
— A la cour des Princes ! s écria sourdement Armand.
Dans cette cour se trouvait l'escalier qui conduisait aux appartemens du roi et de la reine. Les compagnons d'Armand s'élancèrent avec rapidité sur ses traces, et parvinrent, en peu d'instans, à la porte de la salle des gardes-du corps; quelquesuns, en entendant le bruit qui se taisait dans l'escalier, s'armèrent et barricadèrent la porte avec des banquettes, mais ce faible obstacle fut bientôt renversé: quelques coups de crosse et de hache firent voler en éclats les panneaux, et vingt insurgés se présentèrent en criant : fias les armes! ou vous êtes morts! Leg gardes prirent la fuite, un seul excepté ; cet homme tenait son fusil en travers la porte, et s'eflorçait d'opposer une résistance désespérée aux assaillans. Au bruit qui se faisait dans la salle des gardes, la femme de
chambre de madame de Lamballe ouvrit la porte de l'antichambre, afln d'en connaître la cause. Le garde-du-corps l'aperçut, et, d'une voix affaiblie, il lui cria :
— Sauvez la reine ! on vient pour l'assassiner!
Et au même instant, il roula sur le parquet en poussant un sourd gémissement.
Effrayée de ce qu'elle voit, la femme de chambre de la princesse rentre précipitamment, et tire le grand verrou de la porte. Madame de Lamballe et madame Campan prennent la même précaution en entrant chez la reine, qu'elles éveillent en lui disant :
— Sauvez-vous chez le roi ! on en veut à votre vie !
Epouvantée de cesinistre avertissement, Marie-Antoinette se jette en bas de son lit; madame de Lamballe la prend par la main et la conduit vers l'OEil-de-Bœuf ,
par un cabinet de toilette qui tenait à la chambre à coucher, et dont la porte n'était jamais fermée que du coté de la reine. Celtenuit-là, par surcroît de précautions, le valet de chambre du roi avait p les deux verrous: il fallut frapper, et le bruit qu'on fit pouvait appeler l attention des insurgés, qui brisaient les portes afin d'arriver jusqu'à la reine.
Enfin, la porte s'ouvrit. Marie-Antoinette pénétra dans la chambre de son époux, qui, craignant pour lesjours de sa femme, était descendu par un corridor qui régnait sous l'OEil-de-Bœuf. et se dirigeait vers l'appartement de la reine. On courut après lui, et on parvint i. le rejoindre avant qu'il n'ait pénétré dans la chambre à coucher, ou il eût été infailliblement assassiné. La gouvernante des enfans de France conduisit le dauphin et Madame chez le roi, et toute la famille royale se
trouva bientôt réunie à l'OEil-de-Bœuf.
C'est à ce moment que quelques personnes affirmèrent avoir reconnu le duc d'Orléans, placé au haut de l'escalier de Marbre, exhortant du geste et de la voix les insurgés qui, furieux de voir que la reine leur échappait , se répandaient en menaces et en imprécations. La présence du duc était au moins inutile, puisque l'un des agens de l'insurrection, Armand, connaissait particulièrement tous les détours du château.
Quoi qu'il en soit, le peuple, en pénétrant dans le château, ne fit que précéder de quelques instans les gardes françaises et la garde nationale, qui, mieux armés et obéissant à la voix de leurs chefs, envahirent en un moment toutes les issues. Sur quelques points, les insurgés en haillons se vii ont maltraités par les insurgés en uniforme, et une rixe séleva même lorsque
les uns et les autres voulurent s'élancer vers 10Eil-de-Bœuf pour en arracher le roi et sa famille.
— Soyez tranquilles, criaient les gardes françaises, nous ne leur ferons pas grâce.
Et malgré les efforts de la multitude, qui brisait tout ce qui se trouvait sur son passage, les gardes françaises s'emparèrent des issues conduisant chez le roi, et demandèrent à grands cris qu'on leur livrât /es gardes-du- corps. L'un deux, H. de Chevanne , se dévoua pour sauver ses camarades; il se présenta seul aux gardesfrançaises, en leur disant que, s'il fallait une victime, il s'offrait.
— Toi et tous tes camarades, lui répondit-on; non contens de ne point porter la cocarde nationale, vous avez, nous a-t-on dit, pris la cocarde noire en signe de deuil.
— C'est faux! s'écria M. de Chevanne
en leur montrant sa cocarde, qui était blanche, nous attendons les ordres du roi pour prendre celle de la nation.
Ces explications n'auraient amené aucun résultat satisfaisant, si quelques officiers de la garde nationale n'eussent provoqué M. de Chevanne à faire sur le champ l'échange qu'il semblait souhaiter. Des cocardes tricolores lui furent présentées; il en prit une, qu'il attacha à son chapeau, et appela ses camarades, aûn qu'ils suivissent son exemple. Cet échange se fit aux cris de vive le roi! vive la nation ! vivent les gardes-du-corps! Les bonnets de grenadiers furent troqués contre les chapeaux, les riches bandoulières en maroquin rouge, des gardes du roi, allèrent remplacer les buffleteries des soldats qui serrèrent dans leurs bras les hommes qu'ils voulaient égorger quelques minutes avant.
Mais les insurgés, qui n'avaient point, pour se décider a la clémence, les mûmes raisons que la troupe soldée et non soldée, qui était venue à Versailles pour les protéger, et au besoin les défendre, les insurgés ne pouvant assouvir leur fureur sur les membres de la famille royale, que l.afayette, qui venait d'arriver au château, avait pris sous sa protection, les insurgés se répandirent dans les cours, dans les appartemens, et massacrèrent les malheureux qui ne purent se dérober par une prompte fuite aux vengeances de ces défenseurs de la nation. Deux gardes-ducorps eurent la tête coupée; on les plaça au bout de piques qu<" des homme», déguisés en femmes, portaient en encourageant leurs camarades à bien faire.
Dans le tumulte qui suivit l'envahissement du château, Armand, après avoir dirige sa bande jusques dans la chambre
de la reine, qui, heureusement pour elle, ne s'y trouvait déjà plus, Armand, rebuté des obstacles que sa vengeance rencontrait, abandonna Marie -Antoinette aux coups de ses compagnons , et s'efforça de pénétrer chez la princesse de Lamballe qui avait fui à l'OEil-de-Bœuf avec son auguste amie. Toutes ses tentatives n'aboutirent qu'à lui donner accès dans un appartement désert, et où tout annonçait que la princesse n'avait point passé la nuit.
— Je ne suis pas heureux dans ce que j'entreprends, murmura le jeune révolutionnaire en perçant de la pointe de son épée les matelats du lit et divers objets d'ameublemens; Monseigneur avait raison : Versailles est un labyrinthe pour eu\ et une souricière pour nou^ ils écbappent,et nous nous trouvons pour ainsi dire prisonniers.
Et tout en discourant, il s'assurait que personne s'était cachée dans le cabinet ; comme il achevait cette espèce de visite domiciliaire, un grand bruit se fila la porte de 1 appartement; des crosses de fusil retentirent sur le parquet , et Armand entendit trèsdistinctement donner L'ordre, aux sentinelles qu'on y plaçait, de ne laisser entrer ni sortir ceux qui se présenteraient.
— Diable ! se dit Armand , il parait que l'appartement de la princesse me M'nira du souricière; ne nous laissons pas prendre au piège par les soldats de Lafayette, et essayons de sortir d'ici.
Tandis qu'il cherchait une issue* la multitude, qui avait été refoulée jusques dans les cours, s'égosillait a crier: Le roi à Paris! le roi à Paris! El sa majesté , qui ne se souciait point de quitter Versailles pour aller Be confier à une population singulière-
ment capricieuse, hésitait à se prononcer, lorsque Lafayette lui dit que c'était le seul moyen d'apaiser le peuple. Louis XVI se retourne vers ses ministres, qui baissent les yeux et gardent le silence ; alors le roi demande à faire quelques instans de réflexion, et il se rend près de Marie-Antoinette à laquelle il apprend et le vœu du peuple et ses irrésolutions; la reine, qui entend les vociférations de la multitude qui ont porté le trouble et l'épouvante dans son cœur, la reiae répond qu'elle est prête à suivre son époux partout où il jugera à propos de la conduire.
— Du moins, lui dit- elle d'un air résigné , ne souffrez point qu'on nous sépare de nos enfans.
Le roi lui promet de ne consentir au départ qu'autant qu'il sera libre d'emmener sa famille, et il revient vers M. Lafayette pour lui faire connaître sa résolution. Le
général l'engage à en donner loi-même l'assurance au peuple, et le roi se présente au balcon, s'incline profondément, et aux cris : A Paris! à Paris! qu'on hurle dans la cour, il fait signe de la main qu'il est pnt à s'y rendre. Sa soumission fait éclater de nombreux transports, mais quelques uns demandent que Marie-Antoinette vienne aussi au balcon; la reine se rend à ce désir et se présente tenant ses deux enfans par la main.
— Pas d'enfans! s'écrie un des insurgea en brandissant une bâche.
Marie-Antoinette éloigne ses enfans du geste, s'avance sur le balcon en levant les yeux au ciel. Les tentatives d'assassinat, dirigées contre elle le matin . lui firent croire qu'on voulait l'immoler; quelques coups de fusil partirent effectivement au moment où elle apparut aux regards de la multitude; mais c'était plutôt en signe de
joie de lavoir condescendre aux désirs qui lui étaient exprimés, que pour attenter à sa vie.
Aussitôt que le roi eut promis de se rendre à Paris, les officiers de la garde nationale s'évertuèrent à mettre en mouvement ces masses d'hommes et de femmes qui hurlaient , chantaient et dansaient dans les cours et sur la place d'Armes ; l'un d'eux parvint à leur faire entendre qu'il y avait de l'honneur à annoncer aux habitans de Paris la résolution qui venait d'être dictée au roi, et cette opinion, adroitement présentée, détermina les insurgés à se mettre en marche. Lavantgarde s'organisa avec une rapidité qui tenait du prodige. Un bandit des faubourgs, qui s'enorgueillissait du surnom de Coupetête, surnom qu il s'était donné, marchait en avant d'une douzaine de forcenés qui portaient les têtes des gardes-du corps qui
avaient été massacrés; deux ou trois mille individus suivaient ces sinistres trophées qui arrivèrent à Paris, quand les carrosses du roi n'avaient pas encore dépassé le pont de Sèvres.
Les préparai ifs du départ de la famille royale furent ordonnés par Lafayette. La reine se retira dans un de ses cabinets pour réparer le désordre de sa toilette, tandis que la marquise de Tourzel et la princesse de Lamballe , qui étaient aussi du voyage , se rendirent dans leur appartement pour y prendre leurs bijoux et les vètemens qu'elles jugeaient devoir leur être nécessaires. La princesse de Lamballe précédait de quelque» ras sa femme de chambre, qu'un des grenadiers de faction à la porte, retarda encore en lui demandant d'un ton plaisant, l'ordre sitrne de la main du général qui lui permettait de suivre sa maitresse.
Madame de Lamballe pénétra d'abord seule dans son appartement, et ce ne fut pas sans éprouver un moment de terreur quelle se vit en présence de cet Armand dont elle avait naguère protégé la fuite , et qui était assez audacieux pour oser se présenter de nouveau devant elle.
— Que me voulez-vous donc, monsieur?
lui demanda-t-elle avec le ton de fermeté auquel sa pâleur et son agitation venaient donner un démenti. Que cherchez-vous ici? dans quel but y venez-vous?
— Des questions et pas une menace, murmura Armand ; les hôtes de Versailles s'apprivoisent à l'approche du danger; sachons en profiter.
Et il apprit à madame de Lamballe que son but, en pénétrant furtivement dans son appartement, avait été de la soustraire à la fureur du peuple, qui était bien décidé à en tinir avec les membres de la famille
royale et toutes les personnes attachées à leur service.
— Princesse de Lamballe, ajouta-t-il d'une voix brève, les instans sont précieux ; la multitude d'insurgés qu'un seul mot, un seul cri fait mouvoir, n'a consenti à évacuer le château que sous la condition formelle que le roi viendrait à Paris; mais lorsqu'elle s'apercevraqu'on sejoue d'une promesse solennelle et qu'au lieude prendre le chemin de la capitale. Louis XVI el sa famille fuy< nt à Rambouillet, on doit s'attendre aux élans dune fureur impossible à réprimer.
— Qui vous dit, monsieur, qu'on songe à tromper le peuple, reprit la princesse de Lamballe avec dignité . je puis à l'instant même vous fournir la preuve du contraire.
Et avant qu'Armand ait pu deviner ce que madame de Lamballe voulait faire.
elle ouvrit la porte et dit au grenadier qui se trouvait en faction :
— Assurez -vous de la personne de monsieur!
Le grenadier obéit à l'ordre de la princesse , il saisit Armand au collet , et ap pela ses camarades à son aide, car le prisonnier , qu'il venait de capturer, ne paraissait pas disposé à le suivre de bonne grâce. La résistance, qu'il opposa, ne servit quà lui attirer quelques bourrades ; les gardes-françaises se montrèrent jaloux de plaire à une jeune et jolie femme , et il leur suffisait que madame de Lamballe ait dit qu'il fallait s'assurer de la personne qu'elle leur désignait, pour que celle-ci fût traitée avec la dernière rigueur.
Mais sa captivité ne dura que quelques minutes; grâce à l'intervention de Mirabeau, qui entrait au château avec unepartic des députés de l'assemblée, et auquel
7'. - \rmand se réclama avec une vivacité qui semblait annoncer que ce n'était pas la première fois qu'il avait affaire au plus fougueux orateur de l'assemblée nationale. Son attente ne fat pas trompée. Mirabeau, dont le nom commençait a devenirfameux, se rendit caution du prétendu conspirateur . qui avait été arrêté chez, la princesse de Lamballe, et le lit mettre en liberté.
Le roi ne partit qu'a une heure de \ ersailles. La reine, le dauphin, madame royale, le comte de Provence, madame Elisabeth et madame de Tourzel étaient dans le carrosse de sa majesté. Madame de Lamballe, la princesse de Chimaj . et le prince de Poix suivaient immédiatement dan* un autre carrosse; une centaine de députés de l'assemblée venaient ensuite dans les voitures qu'ils avaient pu se procurer. En avant du carrosse du roi mar-
chaient les poissardes, les forts des halles, tenant dans leurs mains des branches de peupliers qu'ils agitaient en faisant retentir les airs d'acclamations confuses ; derrière les voitures de la cour et des députés se trouvaient les gardes-du-corps , les uns à pieds, les autres à cheval, la plupart désarmés , tètes nues, qui suivaient d'un air morne le cortège qui mit plus de six heures pour faire cinq lieues, et qui arriva qu'après sept heures du soir à l'IIÔtelde-Ville.
Une magnifique réception avait été préparée par le maire Bailly , qui harangua sa majesté au nom des représentans de la commune. Le roi,aveccetondebonhommie qui ne le quittait presque jamais, dit qu'il venait toujours avec plaisir et confiance au milieu des habitans de sa bonne ville de Paris. Cette assurance, qu'il renouvelait publiquement, ne contribua pas
pas peu à calmer toutes les appréhensions, et la famille royale recueillit de nom breuses marques d'affection dan-* le traj< t qu'elle parcourut de la place de Grève aux Tuileries.
Rien n'avait été préparé dans ce palais pour loger ceux qui arrivaient de Venait les. Depuis long-temps, tous les logemens avaient été donnés aux dignitaires et aux grands officiers de la maison du roi ; ils quittèrent sur-le-champ les appartenons qu'ils occupaient, et laissèrent même leurs meubles qui furent achetés par la famille royale.
Le comte de Provence alla s'établir au Luxembourg, et la comtesse de La Marck, siiiir des SfM. de Noailles et de Mouchj , céda son appartement à la reine, qui y trou\a toutes les commodités sur lesquelles un aussi brusque établissement ne permettait pas de compter.
Quelques jours suffirent à peine pour organiser les différens services de la maison du roi; soit crainte, soit défiance de lapait de beaucoup d'officiers et de dames delà cour, il y en eut un grand nombre qui aima mieux émigrer que de continuer, auprès du monarque et de sa famille , des services que certains d'entre eux jugeaient plus dangereux qu'utiles au souverain qui les avait comblés de bienfaits.
Cependant , il se trouva encore quelques serviteurs zélés , et la tranquillité venant à se rétablir à Paris , la manie d'émigrer, quis'était emparée d'une partie delà noblesse , se calma tout-à-coup. L'exil , auquel le duc d Orléans se vit condamné par le roi , pour sa conduite dans les journées d'octobre, dont on l'accusait hautement d'être le principal instigateur, cet exil, eu montrant qne Louis XVI conservait encore une autorité qu'on lui dispu-
tait si ^ ivement, imposa silence pour quelques mois aux mécontens. L'assemblée était venue tenir ses séances au Manège, situé près de la terrasse des Feuillans; les travaux de la constitution occupaient seuls tous les esprits.
La cour reprit ses anciennes habitudes.
Marie-Antoinette reçut, comme a Versailles , deux fois par semaine , et les autres jours, il y avait réunion pour jouer dans son salon. De son côté, la princesse de Lamballedonnaitdebrillantessoirées, auxquelles se trouvaient invités bon nombre de gens qui eussent vainement sollicité cet honneur quelques jours avant; les circonstances commandaient impérieusement une popularité qui pouvait reconquérir au roi l'amour d'un peuple avide de changement, et tout dispose a sacri- Ger le chef de l'état, que certains écrivains représentaient comme le seul ob-
stacle au bonheur qu'on se promettait.
Les officiers de garde nationale vinrent en foule chez madame de Lamballe; sa réputation de femme spirituelle, la beauté de son visage, l'affabilité de ses manières, l'espèce de séduction qu'elle exerçait sur tous ceux qui l'approchaient , faisaient briguer, avec un empressement qu'on ne montrait pas pour lesréunionsde la reine, l'honneur d'être admis aux soirées de la princesse de Lamballe.
L'affluence était si nombreuse, qu'Armand, qui s'était fait nommer officier de son district, put s'y présenter plusieurs fois sans être remarqué par madame de Lamballe. Le premier jour, il s'était promis de la joindre, dans le bal, et de se faire reconnaître à elle , mais il craignit qu'elle ne le signalât pour l'un des chefs des journées d'octobre, et comme le Chatelet instruisait encore sur les massacres qui
- 8o avaient été commis à Versailles, Armand ne voulut point s'exposer follement au ressentiment de la princesse.
— Plus tard, se dit-il, l'espèce de faveur, qui s'attache en ce moment a la famille royale, sera usée ; ne nous risquons pas sottement.
Il s'abstint, pendant une quinzaine de jours, de paraître aux réunions de la princesse; mais un désir, qu'il ne s'expliquait pas, et qu'il attribuait à un sentiment de vengeance , le poussait à revoir les brillans salons du pavillon de Flore; après de nombreuses hésitations, il s'était décidé à 8'j rendre, et cette résolution recevait déjà un commencement d'exécution, puisqu'il vèlissait son uniforme pour se rendre au bal, lorsqu'il reçut un billet du comité des recherches ainsi conçu :
« Le comité des recherches est informe « qu'un complot se trame ùans l'ombre;
« les fils conducteurs de ce complot, et « quelques propos indiscrets lui donnent « lieu de penser que la cour n'y est point « étrangère.
« S'informer si un certain marquis de » Favrasva souvent aux Tuileries; rassem- « bler des renseignemens sur les antécé- « dens de ce noble et les envoyer promp. * tement à la municipalité. »
Armand relut ce billet avec attention , puis il le brûla. Le nom de Favras ne lui était pas inconnu ; il savait quelles étaient les opinions de ce champion de la cause royaliste , qui s'était déjà trouvé sur son passage dans la nuit du 5 octobre , et il ne douta pas qu il put satisfaire amplement à toutes lesdemandesdu comité des recherches, qui payait royalement les espions à sa solde.
Son espoir no fit p;tf tromp • le même
soir . il lia conversation avec un des capitainessuissesqu'il rencontra chez madame de Lamballe , et parvint à taire jaser cet liomme qui paraissait connaitre le marquis très particulièrement. En rentrant chez lui, Armand transcrivit les détails sui\an>, afin de les envoyer au comité des recherches :
« Favras { Thomas Mabry , marquis de ) né àlilois, en 1743, prit du service dans les mousquetaires; et quitta ce corps pour entrer en qualité d'aide-major dans le régiment de Eelsunce; de là, il fut nommé lieutenant des suisses de la garde du comte de Provence ; en17/j, il donna démission de sa charge pour se rendre à Vienne , atin d'y faire reconnaître sa femme comme fille unique et légitimeduprinced Anhall- Schauenbourg. Ses prétentions ayant été repoussées, il passa en Hollande, \ obtint le commandement d'une lésion . et se ré-
volta contre le Stathouder, lors de l'insurrection dirigée contre lui, il y a deux ans. Tète ardente , exaltée, fertile en projets surtout; ambitieux qui n'a point foi en la toute-puissance du peuple; homme de cour capable de tout pour obtenir des dignités et des décorations. Il ne vient point aux Tuileries, mais en revanche, il fréquente assiduement le Luxembourg , où le comte de Provence le reçoit en audience particulière. Bon à surveiller. »
Armand envoya cette note d'espionnage au comité des recherches, et le président Barraux lui fit répondre qu'on le chargeait d'accomplir l'œuvre commencée.
Cette mission, aussi difficile que périlleuse, ne satisfaisait que médiocrement l'agent révolutionnaire, qu'on arrachait ainsi à ses habitudes, à ses heures de contemplation dans le grand salon du pavillon de Flore.
Néanmoins, Userait en mesure d'obéir aux ordres du comité des recherches, et dés ce jour, la perte du marquis de Fav ras lut jurée.