‹ La princesse Lamballe et Madame de PolignacChapitre 5 sur 16 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Projet extravagant. — De l'argent pour conspirer. —Le comte de Provence et les deux millions. — Favrasest arrêté. — On instruit son procès, — Manière d'obtenir un arrêt de mort. — La vie d'un homme. — Présentation de la veuve et des enfans de Favras. — Santcrn;.

— Embarras de Marie-Antoinette. — Projet de fuite.

— Réponse mal interprétée. — Correspondance. — Mirabeau.

Ce ne fut que dans le courant de décembre que l'agent révolutionnaire parvint à saisir toutes les trames du complot ourdi par l'imprudent Favras.

Ce gentilhomme, après les journées d'octobre, avait conçu le projet d'arracher

la famille royale aux dangers dont elle était menacée. Il organisa, en conséquence, un plan d'enlèvement, auquel d<N ait concourir une armée de gentilshommes, dont le dévouement à la monarchie n'aurait pu être mis en question ; cette armée, qu'il éleva au chiffre énorme de trente mille, devait s'armer, s'équiper se» :

ment, et se réunir aux environs de Montargis, ou leurs Majestés se rendraient furtivement, et d'où on lancerait le décret de dissolution de l'Assemblée nationale.

Ce projet était d'une témérité qui en rendait l'exécution presque impossible , mais ce n'était point la seule difficulté qu'il y eût à surmonter; une entreprise de cotte nature exigeait de> fonds considérables, et Favras en était entièrement dépourvu; aussi visita-1 il tous les banquiers de la capitale afin d'établir un emprunt qui lui permit de jeter lespremi rs fonde-

mens du complot qui devait lui faire tant d'honneur.

Les banquiers promirent de l'argent, mais ne réalisèrent point leurs promesses. Favras se désespérait du mauvais succès de ses démarches, lorsqu'il eut l'idée de s'adresser au comtedeProvence; celui-ci, depuis deux mois, ne voyait plus la révolution, qui s'accomplissait lentement, d'un œil aussi favorable. Il écouta les propositions de Favras, donna des éloges au projet audacieux qu'il avait conçu, et afin de lui faciliter les moyens d'arriver à un prompt résultat, il lui remit des contrats de ses biens avec une procuration qui l'autorisait à les aliéner pour une somme de trois millions.

Le marquis de La Châtre, qni connaissait particulièrement Favras, s'était porté caution de sa bonne foi auprès du comte de Provence; et M. de Favras, muni des

pleins pouvoirs de l'altesse royale , s'occupa activement de se procurer des fonds Malheureusement pour lui, il a\ait Armand à sa poursuite depuis une quinzaine de jours, et celui-ci, aussi subtil qu'entreprenant, ne négligeait aucun moyen de pénétrer dans les secrets du marquis.

Aussitôt qu'il le sut porteur de l'obligation de trois millions, que le comte de Provence avait signée, le rôle d'Armand cessa, et, dans la nuit du 24 au 25 décembre, M. et madame de Favras furent arrêtés à leur hôtel de la Place Ro\;i traînés au Chàtelet, où on leur fit subir un long interrogatoire tendant a établir qu ils avaient conspiré contre l'ordre de choses établi par le vœu de la nation et du roi.

Le lendemain de cette arrestation, od répandit dans la capitale un libelle ainsi conçu :

« Le marquis de Favras a été arrête.

hier, avec son épouse, pour avoir àrendre compte d'un plan qu'il avait fait afin de soulever trente mille hommes qui devaient assassiner MM. de Lafayette, îSecker et Bailly, et ensuite enlever la famille royale pour amener une contre-révolution. Monsieur, frère du roi , était à la tète de ce complot. »

Cette dénonciation publique des projets du comte de Provence excita une fermentation qui donna lieu à des attroupemens tumultueux. On supposa que Monsieur n'avait agi que d'après les ordres du roi, et il fallut qu'une rétractation authenthique, faite à l'Assemblée nationale, de tout ce qui avait été entrepris par le marquis de Favras, vint justifier le comte de Provence en butte à des soupçons que le courage et le dévouement du marquis dissipèrent promptement; il avait appris ce qui se passait, et, en bon royaliste, il aima

mieux assumer sur sa tète la responsabilité d'une entrepris criminelle,-;;. ns cloute, mais qui ne pouvait manquer de rencontrer des juges indulgens.

D'ailleurs, il se persuada que le plan de conduite qu'il allait suivre pendant >>>n procès, lui mériterait et la clémence des juges et les secours du roi. au cas où une sentence de mort serait rendue contre lui.

Le marquis s'illusionnait, mais la rapidité avec laquelle on conduisit l'instruction, le peu d'égards qui lui lurent témoignés pendant sa détention, les entra \e> qu'on apportait à sa défense, qu'il se proposait d établir d'une manière victorieuse, L'espèce, d'abandon, enGn, dans lequel la cour le laissa, lui inspirèrent de juste> di fiances. Toutefois, il attendit le jour de son jugement a\ec 1 impatience qu'un innocent doit ressentir, en songeant qu'il

doit être absous et justiOé des crimes dont il est accusé.

La mort de Favras avait été résolue par la faction qui commençait à rendre le nom de jacobin redoutable à tous les amis de la cour. Robespierre, Marat, Pétion , Barnave en étaient les principaux chefs ; et aOn d'épouvanter les juges, au cas où ils voudraient acquitter le marquis de Favras, ils décidèrent que des groupes menaçans se tiendraient, pendant le jugement, autour du Chàtelet, et feraient retentir les airs d'effroyables clameurs, annonçant suffisamment que c'était un arrêt de mort qu'on attendait.

En effet, la multitude qui se porta autour du Chàtelet était si hostile, que le président, craignant quelque violence, fit mander, au maire de Paris, des troupes et de l'artillerie. Bailly obtempéra à cette ré clamation, et toutes les issues de la salle

d'audience, ainsi que la cour du Chàtelet. furent occupées militairement. Ce déploimenl de forces ne sauva point Favras. Les juges, que les cris : A la lanterne! à bas les contre-révolutionnaires! venaient inquiéter sur leurs sièges, les juges n'apportèrent qu'une médiocre attention à la défense énergique du marquis de Favras ; ils le condamnèrent, à l'unanimité, à être pendu en place de Grève, et à faire . avant l'exécution de cette ignominieuse sentence, amende honorable devant la porte de Notre-Dame ; l'arrêt portait en outre qu'il seraitconduit ausupplice piedsnuds.

en chemise, tenant dans la main droite un cierge du poids de dix livres.

Cette sentence reçut son exécution le lendemain matin, malgré les vives sollicitations de la marquise de Favras qui, pendant le cours delinstruclion, avait été mise en liberté. A ce moment fatal, son courage

ne l'abandonna pas; elle sollicita une audience du roi qui la lui refusa; elle voulut se jeter aux genoux de Marie-Antoinette pour implorer son appui , mais on ne lui permit pas d'attendre dans la galerie que la reine sortit de la chapelle, où elle était allée entendre la messe.

L'infortunée marquise, que son titre d'épouse et de mère recommandait à la pitié de ceux qui n'avaient point abjuré tout sentiment humain, la marquise se vit brutalement chassée du château. Elle courut au Chàtelet pour embrasser son époux et lui présenter ses deux enfans; un ordre, du maire de Paris, lui fut opposé, et elle ne put communiquer avec son mari. La fureur de la populace était si grande, que le guichetier de la prison ne trouva d'autre expédient , pour soustraire la marquise aux vociférations et aux menaces qu'on proférait du dehors, que de la ren-

fermerdans uncdeschambres delaprison.

Il ne lui rendit la liberté qu après que le marquis de Favras eut expié, par une mort ignomini L'use, son zèle imprudent et sa trop grande confiance aux promesses du comte de Provence. L'exécution du condamné était si redoutée de la cour que des agens se postèrent au Parvis et sur la place de Grève, afin d'en suivre tous les indiens. Le courage de Favras ne se démentit pas un seul instant; il marcha à la mort avec une intrépidité qui fit dire au conseiller-rapporteur, qui était chargé de lui lire son arrêt au pied de l'échafand : « Ouil avait compris que sa fie était un sacrifice qu'il devait à la tranquillité publique, et qu'il se résignait noblement à s m sort. »

Quelques jours après cette exécution, qui n'était que le prélude des vengeances qu'on voulait tirer des royalistes assez bar-

dis pour entreprendre quelque chose dans l'intérêt du roi, un maître des requêtes, nommé Villeurnoy, vivement touché de la triste situation de la marquise de Favras et de ses enfans, qui se trouvaient dans l'indigence par suite du pillage de leur hôtel; cethomme, qui avaitaccès àlacour, résolut d'appeler l'attention de Marie-Antoinette et des princesses sur la malheureuse veuve. Il lui flt dire de se rendre aux Tuileries, le dimanche suivant, qu'il se chargeait de la présenter, avec ses enfans, au diner public de leurs Majestés. M. de Villeurnoy croyait que la reine ne pourrait faire autrement que de prendre sous sa protection les pauvres petites créatures qui venaient de perdre leur père ; mais, afin de ne pas rendre sa démarche inutile, il s'adressa à madame de Lamballe, et la supplia de servir l'iiterprète à la veuve de Favras auprès de Marie-Antoinette.

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