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Madame Elisabeth, qui était présente au moment ou le maître des requêtes venait implorer la protection de la princesse de Lamballe, madame Elisabeth, qui connaissait la sensibilité expansive de Marie- Antoinette, crut devoir faire observer que cette démarche présentait de graves inconvéniens ; car Santerre, de sinistre mémoire, commandait ce jour-là le bataillon de la garde nationale de service au château, et son grade lui donnait le droit d'assister au diner, placé derrière le fauteuil de la reine.
La réputation de Santerre, qui affichait hautement ses opinions démocratique et son mépris pour le roi. inspirait tant de terreur à madame Elisabeth, qu'elle supplia M. de Yilleurno) de ne point exposer la reine a se compromettre aux yeux du parti constitutionnel, qui trouverait mauvais les témoignages d'inléré; donm -
veuve et aux enfans d'un condamné pour crime de lèse-nation. Villeurnoy eut l'air de consentir, mais sa soumission n'était que feinte.
A peine le dîner était-il commencé, que la marquise de Favras et ses deux enfans s'offrirent, en habits de deuil, aux regards de la reine et du roi. Marie -Antoinette ne put retenir une exclamation qui indiquait assez qu'elle compatissait aux infortunes de la marquise; mais elle était obsédée par le regard scrutateur de Santerre, qui, lui aussi , manifesta, non sa compassion, mais son étonnement de ce que la femme d'un criminel osât se donner ainsi en spectacle ; la reine baissa la tète, et la marquise sortit des Tuileries en maudissant le dévouement aveugle de son époux.
Après le dîner, Marie-Antoinette se retira dans ses cabinets avec madame Elisabeth et la princesse de Lamballe , pour y
déplorer l'ineptie des partisans du roi. — 11 faut périr! s'écria -t-elle d'une voix éclatante, quand on est attaque par de» hommes qui réunissent tous les talens à tous les crimes, et qu'on est défendu par des gens fort estimables, mais qui semblent ne pas comprendre le danger de notre position. Ils m'ont compromise aux yeux des constitutionnels et des royalistes, en me présentant madame de Lavras et ses deux eufans. Libre de mes actions, je devais prendre les enfans d'un homme qui vient de se sacrifier pour sauver le comte de Provence, et les placer à table entre mon époux et moi ; mais Santerre était derrière mou fauteuil et épiait tous mes mouvemens, et c'est à peine si j'ai osé jeter les yeux sur ces infortunés. Les royalistes me blâmeront de mon ingratitude envers lavras, et les constitutionnels saisiront avec empressement celte
occasion pour renouveler leurs calomnies perfides!
Madame Elisabeth apprit à Marie-Antoinette ce qu'elle avait dit à M. de \ illeurnoy, pour le détourner d'un projet, auquel il paraissait avoir renoncé , après qu'elle lui eut fait sentir les inconvénieus que son exécution ferait naître. Elle s'a.fluea dune désobéissance qui pouvait avoir des suites funestes, mais la princesse de Lamballe, tout en convenant que le protecteur de la veuve de Favras avait commis une grave imprudence, ne perdit pas de vue le but principal de la présentalion de la marquise qui se trouvait dans le besoin; elle rappela à Marie-Antoinette qu'elle pouvait adoucir l'horreur d'une situation que la misère rei uait plus épouvantable encore, en faisant parvenir à la pauvre veuve quelques marques de sa munificence.
La reine lit appeler madame Campan; et lui ordonna d'envoyer, par une personne sûre, quatre rouleaux, de cinquante louis chacun . chez la marquise de Favras en lui faisant assurer qu'elle veillerait toujours sur elle et sur ses enfans.
Quelque temps après le procès de Favras, quelques nobles, fatigués des travaux de l'assemblée et des prétentions de ceui qu'ils désignaient sous le sobriq'i l cassier résolurent de recommencer ce qui' Favras avait entrepris. L'un deux . le comte d'Inisdal, se rendit un soir aux Tuileries pour prévenir la princesse de Lamballe que dans la nuit on viendrr.it enlever le roi; que ie bataillon de service , commandé ce jour là par Jacques Aumont, était gagne; que des relais avaient été disposés sur la route de Lille, jusqu'à une distance de trente lieues environ ; que plus de deux cents
nobles étaient réunis pour assurer la fuite de sa majesté , qu'il ne manquait que son consentement , et qu'on avait pensé que la reine le déciderait facilement à prendre une résolution, qui aurait pour résultat de l'arracher à la tyrannie que les députés de l'assemblée exerçaient sur lui.
La princesse de Lamballe manifesta son élonnement d'avoir était choisie par la noblesse, qui ne l'aimait pas, pour être l'intermédiaire d'une proposition qui, selon toute apparence, ne serait pas acceptée. Elle refusa de se charger d'une commission dont l'accomplissement présentait des difficultés, mais afin de ne point désobliger le comte d'inisdal, elle fit prier M. Campan, secrétaire des commandemens de la reine, de passer chez elle, et le chargea de répéter à la reine ce que M. d'inisdal venait de lui confier.
Le roi jouait au visk avec la reine, le
comtc et la comtesse de Provence. Madame Elisabeth, assise auprès de la table, suivait, d'un œil curieux, les différera coups de cartes; à l'entrée de M.
Campan, la reine fit un mouvement de surprise , et son regard cherchait à deviner le motif qui amenait son secrétaire auprès d'elle ; celui-ci lui raconta ce que M. d'Inisdal avait dit à la princesse de Lamballe. Tout le monde garda le sil et la reine fut obligé de prendre la parole pour dire au roi :
— Vous entendez, monsieur, ce que Campan vient de nous apprendre?
— Oui , j'entends, répliquai' mi d'an ai: indifférent et continuant de jouer.
Le comte de Provence, qui avait l'habitude d'employer dans >.i conversation des passages de comédie qu'il appliquait à la circonstance - dit . en s'adressant au secrétaire de la reine
— Campan. répétez-nous, s'il vous plaît, ce joli couplet P et se penchant vers le roi, il le pressa de prendre une résolution.
La reine se joignit à lui , mais tout ce qu'ils purent obtenir du roi fut une espèce d'approbation tacite.
— Dites à M. dlnisdal, articula-t-il froidement , dites-lui bien que je ne puis consentira ce qu'on m'enlève!
La reine se tourna du côté de son secrétaire pour lui recommander de répéter fidèlement au comte les paroles du roi qui, ajouta-t-elle en souriant, ne pouvait consentir à un enlèvement.
Le secrétaire revint chez madame de Lamballe où M. dlnisdal l'attendait, et lui rapporta ce qui venait de se passer; mais le ton de gravité, et l'extrême affectation avec laquelle il répéta que sa majesté ne consentait pas à se laisser enlever
firent interpréter la réponse du roi comme une défense formelle , et M. d'Inisdal sortit île chez la princesse en disant:
— J'entends, il veut jeter, en cas de non succès , tout le blâme sur ceux qui se dévoueront.
M. !e comte partit, de fort mauvaise humeur, et la princesse de Lamballe, qui redoutait les suites de cet enlèvement, ne fut pas fâchée que le roi s'y opposât de lui-même ; mais son étonnement dut être grand, lorsqu au moment de se mettre au lit — minuit venait de sonner — elle vit entrer Marie -Antoinette, en habit de voyage, portant sa cassette de diamans sous suu bras, el qui s'écria, en vo;»anl que la prin faisait déshabiller.
— Mais vous n'ignorez point ce qui se passe en ce moment : il ne faut pas vou> coucher.... nous parlons !
Madame de Lamballe comprit de suite
ce que la réponse faite au comte d'Inisdal avait d'ambigu ; elle renvoya ses femmes , et fit ses préparatifs de voyage qui consistaient à rassembler tous ses diamans et l'or qu'elle possédait; madame Elisabeth vint rejoindre la reine chez la princesse, et toutes trois attendirent avec impatience le signal qui devait leur indiquer que tout était prêt.
La nuit s'écoula dans cette attente pénible , et au point du jour, la reine se relira chez elle en disant que les faiseurs de projets ne manquaient pas, ruais que les hommes capables de les mettre à exécution ne se rencontraient pas dans leur parti.
— Il faudra pourtant bien s'enfuir, ajouta-t-elle en soupirant; on ne sait pas jusqu'où iront les factieux; mais le danger augmente tous les jours.
Madame Elisabeth et la princesse de
Lamballe se regardèrent tristement, et toutes denx se reportèrent en souvenir vers un passé que quelques personnes espéraient ramener , quoique chaque jour ellesfussent à môme de se convaincre que ce n'était pas une chose facile que de faire rétrograder une nation avide de chanjjeniens, et qui était encore tenue en haleine parles promesses des no\aieurs qui lui faisaient entrevoir (les jours meilleurs I i s deux princesses éprouvaient dans leur intérieur les secousses révolutionnaires que les philosophes s'efforçaient d imprimer à tout un peuple. II y avait bien encore aux Tuileries un p iii de celte étiquette, à laquelle on s'attaquait tant a Versailles depuis quelques années, mais le ton fespec t'ieux et soumis des valets avait fait place à un laissez-aller j.resque familier; on ne se tutoyait pas encore , mais l'extrême licence introduite dans le langage ; et ce!
esprit d'égalité, qui nivelait tout, effaçaient la distance à laquelle la noblesse essayait de tenir ces envahisseurs qui proclamaient hautement : Que tous les hommes étaient égaux !
Les travaux de la constitution avançaient. On attendait avec impatience le moment où elle serait présentée à la sanction du roi , et pendant que l'Assemblée nationale essayait de pacifier le pays , les émigrés, ayant pour instigateurs le comte d'Artois , le prince de Condé et le duc de Polignac , s'évertuaient à faire sur les frontières des démonstrations aussi niaises que nuisibles à la cause qu'ils voulaient servir.
Madame de Polignac, retirée à Vienne depuis le mois de juillet 1 7S9, n'avait cessé un seul instant d'entretenir une correspondance active avec la reine qui répondait aux témoignages d'affections de la
«tucliessc avec un empressement qui devait prouver à la noble exilée que son absence n'avait pu lui nuire dans le co-ur de Marie -Antoinette, qui aimait à soulager son ame oppressée dans les lettres qu'elle dictait pour elle, à son secrétaire.
Aprèsplusieurs tentatives infructii' ayant pour but de favoriser L'évasion du roi, Marie-Antoinette écrivait a la duchesse :
« Je commence à désespérer \ ous me parlez de mon courage, vous me rappelez ce que j'ai dû souffrir en me voyant ignominieusement arrachée de mon palais par une populace en furie, hélas! dans ce moment funeste, j'étais décidée à mourir, et le sacritice de ma '< ie ne m'épouvantait point, tant l'excès de mon malheur était grand. Aujourd'hui, que nos ennemis nous font savourer goutte à goutte toutes les humiliations , si mon euur ne ternùt
par des liens sacrés à mon mari , à mes enfans et à mes amis, je désirerais succomber. Vous autres me soutenez : je dois ce sentiment à votre bonne amitié. Mais, moi, je vous porte à tous malheur, et vos peines sont pour moi ! »
Dans le temps que Marie-Antoinette désespérait de recouvrer une tranquillité qu'elle avait vu fuir depuis son arrivée à Paris, Mirabeau, cette puissance populaire, ce noble qui avait brisé dédaigneusement son blason pour se rapprocher des gens de rien, du peuple qui l'idolâtrait, Mirabeau fatigué , ennuyé peut-être des commencemens d'une révolution qu il avait rêvée superbe et glorieuse, Mirabeau se repentit d'avoir poussé la monarchie au bord de l'abîme; il voulut arrêter le torrent révolutionnaire, dont il tétait si habilement servi pour renverser les privilèges d'une caste orgueilleuse qu'il avait
reniée le jour de l'ouverture des États- Généraux.
Soit ambition, soit prévision des malheurs que son génie devinait, Mirabeau fit demander un entretien à la nine qui le lui refusa, en disant qu'elle n'avait rien à entendre d'un noble aussi factieux que lui. Mais mieux inspirée, elle changea de résolution, et fit dire au fougueux tribun que, si son intention était de lui donner d'inutiles conseils, elle le dispensait de venir le lendemain à Saint-Cloud, où la famille royale devait aller passer l'été; Mirabeau envoya, pour toute réponse, un billet ainsi conçu :
« La monarchie court les jlus grands périls. 11 dépend de vous de la sauver. Le voulez- vous? »
Marie-Antoinette renvoya M. Campan avec l'ordre do répéter au comte de Mirabeau , ce mot : — Venez !
L'entrevae eut lieu le soir , dans un endroit écarté du parc de Saint-Cloud. Mirabeau , qui était très connu, s'y rendit déguisé , et conduit par un homme attaché auservice de lare ue. M rie-Antoinette ne se fit pas long-temps désirer; elle arriva quelques instans après, et s'efforçant de vaincre l'émotion que la vue de Mirabeau produisait sur son esprit, elle lui dit en l'abordant :
— Auprès d'un ennemi ordinaire , d'un homme qui aurait juré la perte de la monarchie, sans apprécier l'utilité dont elle est pour une grande nation , je ferais en ce moment la démarche la plus déplacée, mais quand on parle à un Mirabeau ^ on ne doit pas craindre de se confier à lui.
Le compliment était flatteur et disposa le député à écouter favorablement les propositions que la reine venait lui faire. Un ministère, à son choix, et de grosses som-
mes d'argent, dont Mirabeau avait un besoin extrême, tels furent les deux premiers articles, les seuls peut-être du trai té secretpar le quelle grand orateur devait s'engager à suivre une marche rétrograde et à combattre dans l'Assemblée ce qu'il avait défendu et proné jusqu'alors. Mirabeau ne s'effraya point des obstacles que présentait un projet aussi téméraire: doué d'une grande puissance demoyens et d'une éloquence persuasive . il crut qu'il triompherait là où un autre succomberait; il accepta les offres de la reine , et en, la quittant, il lui dit, avec ce ton d'exclamation qui ne l'abandonnait jamais :
— Madame ! la monarchie est sauvée !