PETITES CHOSES
« Deux princesses, sédentaires par état, par âge et par goût, se trouvent tout-àcoup possédées de la manie de voyager et de courir le monde... c'est singulier, mais c est possible.
« Elles vont, dit-on, baiser la mule du pape... c'est drôle, mais c'est édifiant.
« Trente-deux sections et tous les bons citoyens se mettent entre elles et Rome... c'est tout simple.
■ Mesdames, et surtout madame Adélaïde, veulent user des droits de l'homme. . . c'est naturel.
" Klles ne partent pas, disent-elles, avec des intentions opposées à la révolution... c'est possible, mais aesi difficile.
« Tes belles voyageuses traînent à leur suite quatre-vingts personnes. . . c'est beau;
mais elles emportent douze millions, c'est fort laid.
" Elles ont besoin de changer d'air
c'est l'usage; mais ce déplacement inquiète leurs créanciers r'esl aussi l'usage.
« Elles brûlent de voyager :
Désir de fille est un feu qui dévore.
C'est l'usage. On brûle de les retenir
c'est aussi F usage.
" Mesdames soutiennent qu'elles sont
libres d'aller ou bon leur semble < est
juste!»
Quelques jours après le départ des tantes du roi, Mirabeau, dont le parti révolutionnaire avait compté la défection, Mirabeau mourut subitement. Des bruits sinistres circulèrent à cette occasion: on parla de poison administré dans un repas l'ait en compagnie de quelques députés constitu-
tionnels. M. Cabanis, ami et médecin du défunt, nia qu'il eût été empoisonné, mais l'autopsie du cadavre vint lui donner un éclatant démenti; le rapport des gens de l'art ne se prononçait point d'une manière formelle sur les causes du décès; il disait qu'il pourrait être aussi bien attribué à l'emploi de remèdes violens qu'au poison; or, Mirabeau ne suivait, à cette époque, aucun traitement médical, et il resta prouvé, pour beaucoup de personnes, qu'on avait voulu priver la cour d'un auxiliaire puissant en le faisant disparaître; Marie- Antoinette le regretta sincèrement, car elle avait espère que celui qui avait eu la puissance de tout désorganiser, aurait aussi la force nécessaire pour réparer le mal qu'il avait fait.
Les espérances du dedans s'en allaient une à une; chaque jour, la situation du roi et de la famille royale devenait plus
1-22 critique, et tous leurs vœux, leurs désirs se tournaient vers la terre étrangère, d'où ils espéraient pouvoir dicter des lois et faire des conditions à des hommes que l'amour, le besoin de la liberté poussaient à des extrémités souvent affligeantes. Les démonstrations hostiles des émigrés, les réunions armées de Coblentz, les arméniens de l'Allemagne et de la Prusse, qui ne cachaient point le dessein qu ils avaient d'envahir la France et de châtier sévèrement les fauteurs d'une révolution qui pouvait avoir du retentissement chez eux; toutes ces causes réunie^, déterminèrent enfin le roi à songer sérieusement a fuir avec sa famille; mais comme la surveillance exercée aux Tuileries était extrêmement rigoureuse , il choisit Saint-Cloud comme point de départ, et afin d'habituer l'Assemblée à de petites excursions, il y faisait souvent de fréquentes apparitions.
Ce fut en revenant de Saint-Cloud que le roi écrivit à la duchesse de Polignac la lettre suivante, qui devait servir à faire redoubler l'espionnage dont il était l'objet.
«Depuis dix-huit mois, disait-ii, il n'y a ici que des choses bien tristes à voir et à entendre \ on ne prend pas d'humeur, mais on est peiné, attristé dlétre contrarié partout, et surtout d'être mal jugé.
« Nous arrivons de la campagne : l'air nous a fait du bien ; mais que ce séjour nous a paru changé ! Le salon du déjeuner, qu'il était triste! Aucun de vous n'y était. Je ne perds pas l'espoir de nous y retrouver ensemble. Dans quel temps? je l'ignore! Que de choses nous aurons à nous dire ! La santé de votre amie se soutient malgré toutes les peines qui l'accablent. Adieu, madame la duchesse, parlez de nous à votre mari et à tout ce qui vous
entoure. Dites-vous bien que je ne serai véritablement heureux que le jour où je me retrouverai avec mes anciens amis.»
Cette lettre ne partit point ; elle tomba dans des mains inGdèles, qui l'envoyèrent à la municipalité; celle-ci redoubla de surveillance pour empocher Louis XVI de fuir chez l'étranger, et, à quelques jours de là, sa majesté, voulant retourner à Saint-Cloud pour y passer une partie de l'été, éprouva, au moment de monter en voiture, une vive opposition de la part des gardes nationaux de service; quelques-uns fermèrent les grilles et armèrent leurs fusils, en annonçant qu'ils étaient décidés de s'opposer à ce que le roi quittât les Tuileries.
Cet affront était sanglant; après deux heures, qui s'écoulèrent en d'inutiles pourparlers , la famille royale fut obligée de descendre de voilure et de rentrer daus
ses appartenons; ce fut dans cette journée qu'elle se décida à profiter de la première occasion favorable pour quitter la France.
Le comte de Provence se chargea de dresser un plan d'évasion, qui mettrait en défaut la surveillance des geôliers en uniforme, dont la nation les gratifiait si généreusement.
Marie- Antoinette , de son côté, fit ses préparatifs de voyage, et, comme s'il se fût agi d'aller au bout du monde , elle ne voulut point quitter Paris sans avoir fait compléter sa garde-robe et celle de ses en fans.
Les détails qui vont suivre sont peutêtre bien minutieux, mais nous les rapportons afin qu'on puisse juger de l'extrême légèreté et des nombreuses imprudences qui précédèrent l'arrestation de Varennes.
Elle chargea sa première femme de
chambre, madame (Sampan, de faire les empiètes nécessaires, et celle-ci lui ayant fait observer que la reine de France trouverait des chemises et des robes partout, Marie-Antoinette n'écouta point de sages observations; elle voulait avoir a Bruxelles un trousseau complet pour elle et ses enfans, <H il fallut que la première femme de chambre se mit en mesure de la satisfaire.
Elle sortait donc presque tous les jours seule, à pied, et vêtue modestement, afin de ne point attirer les regards; elle commanda six chemises chez une lingère . six peignoirs à une autre; des robes, à une couturière qu'on !.ii a\ ail indiquée; enfin, et en employant vingt ouvrières à confectionner ces divers objets, en donnant à un tailleur des vètemens de son fils, qui étaient à peu près de la taille du dauphin . elle en eut trois habillemens en une semaine, et
- 1-27 le reste du trousseau dans le courant du mois
La sœur de la première femme de chambre avait usé du même moyen pour le trousseau de madame; sa fille était du même âge que la jeune princesse; elle servit de mesure aux habilleuses que sa mère employa à cet effet.
Ces divers achats furent emballés secrètement dans quatre grandes caisses qu'on adressa à la veuve d un major d'Arras . ancienne femme de la garde- robe de la reine, et qui avait été prévenue de l'envoi par un message secret. Mais à cela ne se borna pas les inconséquences qui furent commises.
Un nécessaire énorme pour sa dimension, et qui contenait depuis une bassinoire jusqu'à une écuelle d'argent, parut à la reine un meuble dont elle ne pouvait se passer en voyage; elle chercha les
moyens de la faire parvenir a Bruxelles. Ce meuble avait été exécuté d'apr ordres, depuis deux ans environ , et devait lui servir en cas de fuite précipitée. Le moment d'en faire usage étant arri\é, elle ne voulut pas s'en priver.
Malheureusement, toutes les démarches des membres de la famille royale étaient scrupuleusement observées ei rapportées; et il y avait à craindre, qu'en déplaçant delà chambre de la reine, un meuble exclusivement destiné pour voyager, on néveillât les soupçons. Après bien des incertitudes, il fut décidé que l'ambassadeur de Vienne viendrait demander à la reine un nécessaire semblable au sien, pour l'archi-duchesse Christine , gouvernante des Pays-Bas.
Cette commission , faite publiquement , avait pour but deloigner tous les soupçon ; on feignit de commander un néces-
saire de voyage à un ébéniste qui ne tint point parole , si bien que l'époque indiquée pour son envoi étant arrivée , l'ambassadeur vint aux Tuileries et exprima ses regrets de ne pouvoir satisfaire les désirs de l'archiduchesse. Marie-Antoinette offrit le sien en échange, et donna l'ordre aux femmes de service d'ôter tout ce qui se trouverait d'étranger à son usage, et de le faire emballer. Le fameux nécessaire partit le lendemain. Le lourdes diamans arriva. La reine vint s'établir dans un cabinet de l'entresol, dontla fenêtre ouvrait sur le jardin des Tuileries, et avec l'aide de madame Campan , elle s'occupa de ranger dans une caisse les diamans, les rubis et les perles qu'elle possédait ou qui appartenaient a la couronne. Les écrins , qui contenaient toutes ces parures formaient un volume considérable; cesboites, couvertes en maroquin rouge, et ornées des
lettres M. A. et des armes de la reine , furent transportées à plusieurs reprises chez la princesse de Lamballe qui les détruisit en les livrant aux flammesd'un foyer ardent. 11 ne restait plus que quelques colliers et trois paires de bracelets à emballer, lorsque sept heures vinrent à sonner. C'était à ce moment que le jeu commençait chez la reine, et la nécessite d \ paraître, car le moindre changement dans les habitudes était remarqué et commenté, la contraignit de remettre au lendemain la fin de cet emballage. Elle prit la clé du cabinet en recommandant à madame Campan de faire prévenir Léonard 1) de ne point manquer de se trouverai Tuileries le lendemain soir. Ce Léonard était chargé de la mission délicate de transporter, à Bruxelles, la caisse contenant les diamans de la reine.
(1) Léonard, coiffeur delà reine, émipra en 11 rentra en France en 1793, et péril -ur l'écliafar.d.
Tous les préparatifs étaient terminés.
La princesse de Lamballe, qui ne pouvait être du voyage, annonça à l'avance qu'elle irait passer quelques mois dans une terre qu'elle possédait aux environs de Tours; elle avait fixé son départ au lendemain de 1 évasion du roi. L'incertitude où on était encore de la route à suivre, fit écrire aux agens de la famille royale, qui étaient déjà rendus à Arras, qu'aussitôt qu'ils recevraient des lettres de Paris, dont la date serait accompagné d un B, d'un L, ou d'un M, ils eussent à se transporter soit à Bruxelles, à Luxembourg, ou à Montmédy.
Le roi chargea le comte de Fersen , noble allemand, qui habitait Paris depuis quelques mois, de lui procurer une voiture et des passe-ports sous le nom du baron de Korf, voyageant avec son épouse et les gens de sa maison. M. de Fersen
s'était offert pour conduire lui-même la voiture de sa majesté.
Le 20 juin, à onze heures du soir, le roi sortit furtivement du pavillon de Flore, conduisant le dauphin par la main; Marie- Antoinette guidait les pas de sa 011e, et madame Elisabeth, qui n'avait point voulu les abandonner aux chances d'un voyage qu'elle redoutait, la pieuse Elisabeth fermait la marche donnant le bras à la marquise de Tourzel; une voiture à quatre chevaux stationnait dans le Carrousel; trois gardes-du-corps, déguisés en domestiques, étaient placés derrière la voiture et sur le siège du cocher.
Le comte de Provence était sorti du Luxembourg, avec son épouse, dans un cabriolet bourgeois qu'il conduisait luimême. Le rendez-vous était à Bondi, et on voyagea rapidement jusqu'à ce relai , où l'un des gardes du roi remplaça le
comte de Fersen dans ses fonctions de cocher. Le noble allemand retourna à Paris pour remplir la promesse qu'il avait faite, à Marie-Antoinette, de protéger la fuite de la princesse de Lamballe.
Les commencemens du voyage furent assez heureux; mais à douze lieues de Paris, un essieu de la berline se cassa, et il fallut rester trois heures dans un chétif village en attendant que le charron eût réparé ce malheur. Ce retard eut des conséquences funestes. Un détachement de hussards, posté à quelques lieues de Varennes, et qui devait protéger l'entrée de la famille royale dans cette dernière ville, ce détachement ne voyant point paraître la berline , et étant inquiété par des paysans accourus au bord de la route, crut devoir dissiper les alarmes que sa présence faisait naître. Le baron de Godillât, qui le commandait, divisa ses hus-
sanls en deux petites troupes et s empressa de regagner Varennes par des chemin-* de traverse.
Cependant la berline avançait lentement ; les bagages qui la surchargeaient inutilement ralentissaient sa marché pendant, et d'après les indications que les Voyageais avaient tout lieu de croire précises, ils avaient dépassé l'endroit ou le détachement devait se trouver. Craignant de n'avoir pas suivi la route indiquée, Louis XVI mit la tète à la portière. Eu ce moment, la berline s'arrêtait à Saint- Menehould, dernier relai de poste avant Varennes.
Drouet, le maître de la poste, fut appelé pour répondre aux questions que le roi adressait inutilement aux palefreniers.
Celui-ci se rendit aux désirs du voyageur. et s'approcha de la berline ; mais a peine eut-il aperçu le prétendu baron de Korf.
qu'il fut frappé de sa ressemblance avec l'effigie empreinte sur les assignats, et afin de se convaincre de l'identité , il tira de sa poche un coupon de ce papier-monnaie , et le compara à l'original. Drouet, jugeant que les autres personnes, qui étaient dans la berline, devaient faire partie de la famille royale , Drouet monta à l'instant à cheval après avoir recommandé à son fils de donner aux voyageurs les plus mauvaises rosses de l'écurie.
Tandis que le maître de poste galopait vers la ville, le comte de Provence et son épouse se séparaient de la famille royale et prenaient un chemin de traverse pour arriver à Montmédy. Drouet fils , qui ne partageait point les opinions de son père , conduisait la voiture du comte de Provence qui s'était confié à lui. La berline du roi continua sa route jasqu'aux portes de Varennes, sans rencontrer le plus léger ob-
stade, mais le cabriolet qui la précédai! de quelques minutes trouva le pont barricadé pardescharretteset des meubles: !a marquise de Tourzel, qui était dedans avec l'une des femmes de la reine . Gt rebrousser chemin pour rejoindre leurs majestés.
Mais déjà les sons lugubres du tocsin retentissaicnlparla ville et appelaient aux armes la garde nationale ; les boutiques se fermaient; des groupes de femmes stationnaient dans les rues; et chacun semblait attendre avec anxiété l'explication de l'événement qui mettait toute une population en émoi. La berline duroi errait à l'aventure dans la grand/rue , et le postillon, qui la conduisait, demandait vainement aux passans l'endroit où se trouvait le relai.
A ce moment. M. de Goguelat , commandant du détachement de hussards, qui venait de rentrer en ville . s'approcha de
- 137 — ' la voiture du roi pour prendre ses ordres. Ses hussards n'étaient plus qu'à vingt pas, et aucune force armée ne se montrait encore. Louis XVI s'était penché à la portière pour adresser des reproches au commandant sur sa négligence , mais celui-ci coupa court aux réprimandes en s'écriant :
— Votre majesté veut-elle que je m'ouvre un chemin à travers cette canaille?
Et du doigt, il désignait les groupes curieux, mais non encore menaçans, qui se formaient dans la rue.
— Sera-ce bien chaud? demanda le roi.
— Il est impossible que ce soit autrement, sire, répliqua le commandant.
Louis XVI, qui avait les mesures violentes en aversion, Louis XVI , soit timidité de caractère, soit crainte d'exposer sa famille , descendit de voiture et entra chez le maire afin de lui expliquer les motifs de son départ de Paris.
Cet officier municipal était épicier et se nommait Sauce. Il écouta le roi avec une gravité vraiment comique, et tandis que LouisXVl s'efforçait de lui démontrer l utilité d'une démarche , qui le mettrait a môme de traiter avec l'assemblée, et à* sanctionner, avec liberté, la constitution qu'il maintiendrait, mais dont quelques articles étaient incompatibles avec la dignité du trôneet lerespect quil ui était dû; pendant que le roi essayait de convaincre le maire et d'en obtenir la permission de continuer son voyage, la reine, assise dans le fond de la boutique sur une caisse de savon, la reine cherchait de son côté à gagner madame Sauce, à laquelle elle donnait à entendre que la r ^connaissance du roi ne serait pas stérile si son mari consentailà ne point s'opposer à leursdesseius.
— lien aie pouvoir, ajouta Marie-Antoinette avec véhémence, ses fonctions
municipales lui soumettent le peuple et la garde nattonale; quelle gloire pour YOtre famille d'avoir contribué à ramener la tranquillité et le bonheur en France!
— Bon Dieu! madame, répondit la femme du maire d'une voix attendrie, le comité ferait périr M. Sauce! J'aime bien le roi ; mais dam ! écoutez , j'aime mieux mon mari; il est responsable, voyez-vous, et je ne lui donnerai pas le conseil d'exposer sa tête.
Les prières de la reine et de madame Elisabeth, les discours du roi, qui parlaient à des hommes prévenus ou qui ne pouvaient le comprendre , les offres , les menaces mêmes ne servirent qu'à rendre tout espoir de fuite impossible. M. de Goguelat, qui ne s'était point éloigné, voulut faire une dernière tentative sur l'esprit du roi ; il se présenta à la porte de la boutique du maire et fut repoussé ; alors, se re-
- I w tournant vers les hussards, il leur cria de dégainer; les soldats obéirent a ce commandement , mais au même instant , des hommes, des enfans . se jetèrent entre les chevaux, coupèrent les brides, les sangles des selles, et un coup de pistolet ayant été tiré sur M. de Goguelat, qui fut atteint au bras , le détachement mit pied à terre et se dispersa.
Sur ces entrefaites. M. Romeuf. aidede-campdu général Lafayelte. qui depuis les journées des 5 et G octobre avait **t«spécialement chargé de veiller sur la famille royale, arriva, porteur d'un ordre «h- l'assemblée nationale qui enjoignait de s'assurer des membres de la famille régnante partout où ils seraient trouvés.
La reine, en voyant entrer M. Romeuf.
lui adressa les plus vifs reproches sur son odieuse mission.
— Si vous ambitionnez de laire distin-
gner votre nom, lui dit-elle avec le ton de l'amertume, vous avez choisi, pour y parvenir, un étrange et odieux moyen , qui, croyez-le, sera suivi des plus funestes conséquences !
M. Romeuf dédaigna de justifier sa mission, et afin de prouver àla reine combien ses reproches l'affectaient peu ; il pressa les préparatifs du départ, ne voulant pas même attendre, pour se remettre en route, l'arrivée des trois commissaires de l'Assemblée, MM. Barnave, Pétion etLatour-Maubourg, qui venaient, munis de pleins-pouvoirs, à la rencontre du roi.
Marie-Antoinette espérait encore que le marquis de Bouille , qui se trouvait aux environs avec un corps d'armée, arriverait assez à temps pour délivrer le roi; mais la rapidité avec laquelle M Romeuf faisait ses dispositions, ne permettait pas dapporter de longs délais à l'exécution
d'une volonté devant laquelle tout pliait : Lne des femmes de service de la reine devina le désir de sa maîtresse , et , au moment où fit. Sauce venait prévenir les augustes voyageurs qu'il fallait se remettre en route; cette femme se précipita sur le plancher en poussant de sourds gémissemens, et se plaignit de violentes coliques; elle demandait du secours duo ton lamentable, et la reine, qui n'était point dupe de cet ingénieux ttratagème, implora elle-même des secours pour cette pauvre créature qui s était dévouée pour la suivre. M. Sauce hésitait et pariait d'en voyer chercher un médecin, lorsque M. Romeuf entra pour s'inlonaer de ce qui se passait.
—Nous n'attendrons point le médecin, dit-il durement en se tournant du coté de Marie-Antoinette cette femme restera ou partira avec nous.
En disant ces mots , il sortit ; et , quelques instans après , des gardes nationaux entrèrent dans la chambre, en invitant la famille royale à les suivre. Toute résistance était impossible, il fallut obéir.
Un quart-d'heure après, la berline quitta Varennes, escortée par la garde nationale. Aux environs d'Epernay, on rencontra les trois députés de l'Assemblée, Barnave, Pétion et Latour-Maubourg. Les deux premiers montèrent dans la voiture du roi , le dernier suivit à cheval. En se trouvant en présence de gens qu'ils regardaient comme leurs oppresseurs et leurs bourreaux, Marie-Antoinette et madame Elisabeth ne purent retenir un mouvement d'effroi; Louis XVI seul conserva son sang-froid, et se hasarda de demander au député Pétion où le peuple français voulait en venir.
— A une république, répondit celui-ci,
lorsqu'il aura le bonheur d'être mûr pour cela et j'espère que ceci ne peut tarder!
Cette brusque franchise déplut singulièrement au roi , qui, jusqu'à son arrivée à Paris, s'imposa un silence qu'il ne rompit pas une seule fois.