UNE SALLE D'APPARAT DANS LE CHATEAU
On découvre le Roi, la reine Anne, Hjalmar,
Uglyane, Angus, des dames d'honneur, des seigneurs, etc.
On danse. Musique.
ANNE
ENEZ, ici, Monseigneur ; vous me semblez transfiguré ce soir.
HJALMAR.
Ma fiancée n'est-elle pas près de moi ?
ANNE
Laissez-moi mettre un peu la main sur votre cœur. Oh ! il bat déjà des ailes comme s'il voulait voler vers je ne sais quel ciel !
HJALMAR.
C'est votre main qui le retient, Madame.
ANNE
Je ne comprends pas... je ne comprends pas. Vous m'expliquerez cela plus tard.
Au Roi.
Vous êtes triste, Seigneur ; à quoi songezvous?
Moi ? — Je ne suis pas triste, mais je deviens très vieux...
ANNE
Voyons, ne dites pas cela un soir de fête ! Admirez plutôt votre fils ; n'est-il pas admirable ainsi en pourpoint de soie noire et violette ? et n'ai-je pas choisi un bel époux pour ma fille ?
HJALMAR.
Madame, je m'en vais retrouver Angus. Il jettera de Teau sur le feu, tandis que vous n'y versez que de l'huile...
ANNE
Mais ne nous revenez pas tout transi de la pluie de ses sages paroles...
HJALiMAR.
Elles tomberont en plein soleil !
ANGUS
Hjalmar ! Hjalmar !
HJALMAR.
Oh ! je sais ce que vous allez dire ; mais il n'est pas question de ce que vous croyez.
ANGUS
Je ne vous reconnais plus ; — mais que vous est-il donc arrivé hier soir ?
Hier soir? — Oh, il est arrivé d'étranges choses hier soir ! — Mais j'aime mieux ne pas en parler à présent. Allez une nuit dans le bois du parc, près du jet d'eau ; et vous remarquerez que c'est à certains moments seulement, et lorsqu'on les regarde, que les choses se tiennent tranquilles comme des enfants sages et ne semblent pas étranges et bizarres ; mais dès qu'on leur tourne le dos, elles vous font des grimaces et vous jouent de mauvais tours.
AXGUS.
Je ne comprends pas.
HJALMAR.
Moi non plus; mais j'aime mieux être au milieu des hommes ; fussent-ils tous contre moi.
AXGUS.
Quoi ?
HJALMAR.
Ne vous éloignez pas.
ANGUS
Pourquoi ?
HJALMAR.
Je ne sais pas encore.
ANNE
Avez-vous bientôt fini, Monseigneur? On n'abandonne pas ainsi sa fiancée !
J'accours, Madame.
A Uglyane.
Angus vient de me raconter une étrange aventure, Uglyane.
ge « LA PRINCESSE MALEINE
UGLYANE.
Vraiment ?...
HJALMAR.
Oui. — Il s'agit d'une jeune fille ; une pauvre jeune fille qui a perdu tous les biens qu'elle avait...
UGLYANE.
Oh!
HJALMAR.
Et elle veut l'épouser malgré tout. Elle l'attend au jardin tous les soirs ; elle le poursuit au clair de lune ; il n'a plus un instant de repos.
UGLYANE.
Que va-t-il faire ?
HJALMAR.
Il n'en sait rien. Je lui ai dit de faire lever les ponts-levis et de mettre un homme d'armes à chaque porte, afin quelle ne puisse plus entrer; il ne veut pas...
UGLYANE.
Pourquoi ?
HJALMAR.
Je n'en sais rien. — Oh ! ma chère Uglyane !
ANGUS, A Hjalmar.
Ne grelottez-vous pas en entrant dans les grottes de glace du mariage ?
HJALMAR.
Nous en ferons des grottes de flammes !
LE ROI, très haut.
Je ne vois pas du tout danser d'ici.
ANNE
Mais vous êtes à trois pas des danseurs, Monseigneur.
LE ROI
Je croyais en être très loin.
ANGUS, A Hjalmar.
Avez-vous remarqué comme votre père a lair pâle et fatigué depuis quelque temps ?
HJALMAR.
Oui, oui...
98 LA PRINCESSE MALEJNE *—
Il vieillit étrangement.
LE ROI, très haut.
Je crois que la mort commence à frapper à ma porte !
Ils tressaillent tous. — Silence.
La musique cesse subitement et on entend frapper à une porte.
ANNE
On frappe à la petite porte !
HJALMAR.
Entrez !
La porte s'entr'ouvre et on aperçoit,
dans l'entre-bâillement, la princesse Maleine
en longs vêtements blancs de fiancée.
ANNE
Qui est-ce qui entre ?
HJALMAR.
ANNE
Qui?
HJALMAR.
LE ROI
Fermez la porte.
TOUS
Fermez la porte !
HJALMAR.
Pourquoi fermer la porte ?
Le Roi tombe.
ANGUS
Au secours ! le roi se trouve mal !
HJALMAR.
Mon père ! — Aidez-moi !...
UNE DAME D'HONNEUR
Allez chercher un prêtre !
UN SEIGNEUR
Ouvrez les fenêtres !
ANGUS
Écartez-vous ! Écartez-vous !
HJALMAR.
Appelez un médecin ! Portons-le sur son lit ! Aidez-moi !
Il y a une étrange tempête au-dessus du château.
Ils sortent tous.