UN APPARTEMENT DU CHATEAU
On découvre la reine Godelive, la princesse Maleine et la Nourrice ; elles chantent en filant leur quenouille :
Les nonnes sont malades.
Malades à lenr tour ; Les nonnes sont malades.
Malades dans la tour. . .
GODELIVE
OYONS, ne pleure plus, Maleine; essuie tes larmes et descends au jardin. Il est midi.
LA NOURRICE
c'est ce que je lui dis depuis ce matin,
Madame A quoi sert-il de s'abîmer les
yeux? Elle ouvre sa fenêtre ce matin, elle regarde un chemin vers la forêt et se met à pleurer ; alors je lui dis : est-ce que vous regardez déjà le chemin vers la tour, Maleine...
GODELIVE
Ne parle pas de cela !
LA NOURRICE
Si, si, il faut en parler ; on en parlera tout à Theure. Je lui demande donc : est-ce que vous regardez déjà le chemin vers la tour où Ton a enfermé, dans le temps, la pauvre duchesse Anne, parce qu'elle aimait un prince qu'elle ne pouvait aimer ?...
GODELIVE
Ne parle pas de cela !
LA NOURRICE
Au contraire, il faut en parler, on en parlera tout à l'heure. Je lui demande donc... — Voici le roi !
— Entre Marcellus. — MARCELLUS.
Eh bien, Maleine ?
MALEINE
Sire ?
MARCELLUS
Aimais-tu le prince Hjalmar ?
MALEINE
Oui, Sire.
MARCELLUS
Pauvre enfant!... mais l'aimes-tu encore?
MALEINE
Oui, Sire.
MARCELLUS
Tu l'aimes encore?
MALEINE
Oui.
MARCELLUS
Tu l'aimes encore après ?...
GODELIVE
Seigneur, ne l'effrayez pas !
MARCELLUS
Mais je ne l'effraye pas ! — Voyons, je viens ici en véritable père, et je ne songe qu'à ton bonheur, Maleine. Examinons cela froidement. Tu sais ce qui est arrivé : le vieux roi Hjalmar m'outrage sans raison ; ou plutôt, je soupçonne trop bien ses raisons !... Il outrage ignoblement
ta mère, il t'insulte plus bassement encore, et s'il n'avait pas été mon hôte, s'il n'avait pas été là, sous la main de Dieu, il ne serait jamais sorti de mon château ! — enfin, oublions aujourd'hui.
— Mais, est-ce à nous que tu dois en vouloir ?
— est-ce à ta mère ou est-ce à moi ? Voyons, réponds, Maleine?
Non, Sire.
MARCELLUS
Alors pourquoi pleurer? Quant au prince Hjalmar, il vaut mieux l'oublier; et puis, comment pourrais-tu l'aimer sérieusement? vous vous êtes à peine entrevus ; et le cœur à ton âge est comme un cœur de cire; on en fait ce qu'on veut. Le nom de Hjalmar était encore écrit dans les nuages, un orage est venu et tout est effacé, et dès ce soir tu n'y songeras plus. Et puis, croistu que tu aurais été bien heureuse à la cour de Hjalmar ? Je ne parle pas du prince, le prince est un enfant ; mais son père, tu sais bien qu'on a peur d'en parler... Tu sais bien qu'il n'y a pas une cour plus sombre en Hollande ; tu sais que son
château a peut-être d'étranges secrets. Mais tu ne sais pas ce que l'on dit de cette reine étrangère, venue avec sa fille au palais d'Ysselmonde, et je ne te dirai pas ce qu'on en dit ; car je ne veux pas verser de poison dans ton cœur. — Mais tu allais entrer, toute seule, dans une effrayante forêt dintrigues et de soupçons ! — Voyons, réponds, Maleine ; n'avais-tu pas peur de tout cela ? et n'était-ce pas un peu malgré toi que tu allais épouser le prince Hjalmar ?
MALEINE
Non, Sire.
MARCELLUS
Soit, mais alors, réponds-moi franchement. Il ne faut pas que le vieux roi Hjalmar triomphe. Nous allons avoir une grande guerre à cause de toi. Je sais que les vaisseaux de Hjalmar entourent Ysselmonde et vont mettre à la voile avant la pleine lune ; d'un autre côté, le duc de Bourgogne, qui t'aime depuis longtemps —
Se tournant vers la Reine, — je nC Sais Si ta mère?... GODELIVE.
Oui, Seigneur.
MARCELLUS
Eh bien?
GODELIVE
Il faudrait l'y préparer, peu à peu...
MARCELLUS
Laissez-la parler! — Eh bien, Maleine ?.
MALEINE
Sire?
MARCELLUS
Tu ne comprends pas?
MALEINE
Quoi, Sire ?
MARCELLUS
Tu me promets d'oublier Hjalmar ?
MALEINE
Sire...
MARCELLUS
Tu dis ? — Tu aimes encore Hjalmar ?
MALEINE
Oui, Sire!
MARCELLUS
•« Oui, Sire ! »■ Ah ! démons et tempêtes ! Elle avoue cela cyniquement, et elle ose me crier cela sans pudeur ! Elle a vu Hjalmar une seule fois, pendant une seule après-midi, et la voilà plus chaude que l'enfer !
GODELIVE
Seigneur !...
MARCELLUS
Taisez-vous ! « Oui, Sire ! >* Et elle n'a pas quinze ans ! Ah, c'est à les tuer sur place ! Voilà quinze ans que je ne vivais plus qu'en elle ! Voilà quinze ans que je retenais mon souffle autour d'elle ! Voilà quinze ans que nous n'osions plus respirer de peur de troubler ses regards ! Voilà quinze ans que j'ai fait de ma cour un couvent, et le jour où je viens regarder dans son cœur...
GODELIVE
Seigneur !
LA NOURRICE
Est-ce qu'elle ne peut pas aimer comme une
autre ? Allez-vous la mettre sous verre ? Est-ce une raison pour crier ainsi à tue-tête après une enfant ? Elle n'a rien fait de mal !
MARCELLUS
Ah ! elle n'a rien fait de mal ! — Et d'abord, taisez-vous ; je ne vous parle pas, et c'est probablement à vos instigations d'entremetteuse...
GODELIVE
Seigneur !
LA NOURRICE
Entremetteuse ! moi, une entremetteuse !
MARCELLUS
Me laisserez-vous parler enfin! Allez-vousen ! Allez-vous-en toutes deux ! Oh ! je sais bien que vous vous entendez, et que l'ère des intrigues est ouverte à présent, mais attendez ! — Allezvous-en ! Ah ! des larmes !
Sortent Godelive et la Nourrice.
Voyons, Maleine, ferme d'abord les portes. Maintenant que nous sommes seuls, je veux oublier. On t'a donné de mauvais conseils, et je
« ACTE PREMIER » jg
sais que les femmes entre elles font d'étranges projets ; ce n'est pas que j'en veuille au prince Hjalmar ; mais il faut être raisonnable. Me promets-tu d'être raisonnable ?
iM A L E I N E .
Oui, Sire.
MARCELLUS
Ah ! tu vois ! alors tu ne songes plus à ce mariage ?
MALEIXE.
Oui.
MARCELLUS
Oui ? — c'est-à-dire que tu vas oublier Hjalmar?
MALEINE
Non.
MARCELLUS
Tu ne renonces pas encore à Hjalmar?
MALEINE
Non.
MARCELLUS
Et si je vous y oblige, moi? et si je vous
enferme ? et si je vous sépare à jamais de votre Hjalmar à face de petite fille ? — vous dites ? —
Elle pleure.
Ah ! c'est ainsi ! — Allez-vous-en ; et nous verrons ! Allez-vous-en !
Ils sortent séparément.