SCENE III UNE FORÊT
Entrent le prince Hjalmar et Angus.
LE PRINCE HJALMAR.
JETAIS malade ; et Todeur de tous ces morts ! et l'odeur de tous ces morts! et maintenant, c'est comme si cette nuit et cette forêt avaient versé un peu d'eau sur mes yeux...
ANGUS
Il ne reste plus que les arbres !
ACTR PREMIER » 21
HJALMAR.
Avez-vous VU mourir le vieux roi Marcellus ?
ANGUS
Non, mais j'ai vu autre chose; hier au soir, pendant votre absence, ils ont mis le feu au château, et la vieille reine Godelive courait à travers les flammes avec les domestiques. Ils se sont jetés dans les fossés, et je crois que tous y ont péri.
HJALMAR.
Et la princesse Maleine ? — Y était-elle ?
ANGUS
Je ne Tai pas vue.
HJALMAR.
Mais d'autres l'ont-ils vue ?
Personne ne l'a vue, on ne sait où elle est.
HJALMAR.
Elle est morte ?
ANGUS
On dit qu'elle est morte.
HJALMAR.
Mon père est terrible !
ANGUS
Vous laimiez déjà ?
HJALMAR.
Qui?
ANGUS
HJALMAR.
Je ne l'ai vue qu'une seule fois... elle avait cependant une manière de baisser les yeux ; — et de croiser les mains ; — ainsi — et des cils blancs étranges! — Et son regard!... on était tout à coup comme dans un grand canal deau fraîche... Je ne m'en souviens pas très bien ; mais je voudrais revoir cet étrange regard...
ANGUS
Quelle est cette tour sur cette butte?
On dirait un vieux moulin à vent ; il n'a pas de fenêtres.
ANGUS
Il y a une inscription de ce côté.
HJALMAR.
Une inscription ?
ANGUS
Oui, — en latin.
HJALMAR.
Pouvez-vous lire ?
ANGUS
Oui, mais c'est très vieux. — Voyons :
Olim incliisa Anna ducissa anno etc..
Il y a trop de mousse sur tout le reste.
HJALMAR.
Asseyons-nous ici.
ANGUS
« Ducissa Anna », c'est le nom de la mère de votre fiancée.
D'Uglyane ? — Oui.
ANGUS
Voilà un oui plus lent et plus froid que la neige !
HJALMAR.
Mon Dieu, le temps des oui de flamme est assez loin de moi...
ANGUS
Uglyane est jolie cependant.
HJALMAR.
J'en ai peur !
ANGUS
Oh!
HJALMAR.
Il y a une petite âme de cuisinière au fond de ses yeux verts.
ANGUS
Mais alors, pourquoi consentez-vous?
HJALMAR.
A quoi bon ne pas consentir ? Je suis malade
à en mourir une de ces vingt mille nuits que nous avons à vivre, et je veux le repos ! le repos ! le repos ! Et puis, elle ou une autre, qui me dira « mon petit Hjalmar » au clair de lune, en me pinçant le nez ! Pouah ! — Avez-vous remarqué les colères subites de mon père depuis que la reine Anne est arrivée à Ysselmonde ? — Je ne sais ce qui se passe ; mais il y a là quelque chose, et je commence à avoir d'étranges soupçons ; j'ai peur de la reine !
ANGUS
Elle vous aime comme un fils cependant.
HJALMAR.
Comme un fils? — Je n'en sais rien, et j'ai d'étranges idées ; elle est plus belle que sa fille, et voilà d'abord un grand mal. Elle travaille comme une taupe à je ne sais quoi ; elle a excité mon pauvre vieux père contre Marcellus et elle a déchaîné cette guerre; — il y a quelque chose là-dessous !
ANGUS
Il y a, qu'elle voudrait vous faire épouser Uglyane, ce n'est pas infernal.
HJALMAR.
Il y a encore autre chose.
ANGUS
Oh ! je sais bien ! Une fois mariés, elle vous envoie en Jutland vous battre sur les glaçons pour son petit trône d'usurpatrice, et délivrer peut-être son pauvre mari, qui doit être bien inquiet en l'attendant; car une reine aussi belle, errant seule par le monde, il faut bien qu'il arrive des histoires...
Il y a encore autre chose.
ANGUS
Quoi?
HJALMAR.
Vous le saurez un jour; allons-nous-en.
ANGUS
Vers la ville?
HJAL.MAR.
Vers la ville ? — Il n'y en a plus ; il n'y a plus que des morts entre des murs écroulés !
Ils sortent.