UNE CHAMBRE VOUTEE DANS UNE TOUR
On découvre la princesse Maleine et la Nourrice.
LA NOURRICE
VOILA trois jours que je travaille à desceller les pierres de cette tour, et je n'ai plus d'ongles au bout de mes pauvres doigts. Vous pourrez vous vanter de m'avoir fait mourir. Mais voilà, il fallait désobéir ! il fallait vous échapper du palais ! il fallait rejoindre Hjalmar ! Et nous voici dans cette tour ; nous voici entre ciel et terre, au-dessus des arbres de la forêt ! Ne vous avais-je pas avertie, ne vous l'avais-je pas dit ? Je connaissais bien votre père ! — Mais est-ce après la guerre qu'on nous délivrera ?
MALEINE
Mon père l'a dit.
LA NOURRICE
Mais cette guerre ne finira jamais*! Depuis combien de jours sommes-nous dans cette tour ? Depuis combien de jours n'ai-je plus vu de lune ni de soleil ! Et partout où je mets les mains, je trouve des champignons et des chauves-souris ; et j'ai vu, ce matin, que nous n'avions plus d'eau !
MALEINE
Ce matin ?
LA NOURRICE
Oui, ce matin, pourquoi riez-vous ? Il n'y a pas de quoi rire ! Si nous ne parvenons pas à écarter cette pierre aujourd'hui, il ne nous reste plus qu'à dire nos prières. Mon Dieu ! mon Dieu ! qu'ai-je donc fait pour être mise dans ce tombeau, au milieu des rats, des araignées et des champignons ! Je ne me suis pas rév^oltée, moi ! Je n'ai pas été insolente comme vous ! Etait-ce si difficile de se soumettre en apparence, et de renoncer à ce saule pleureur de Hjalmar qui ne remuerait pas le petit doigt pour nous délivrer ?
MALEIXE.
Nourrice !
LA NOURRICE
Oui, nourrice ! Je serai bientôt la nourrice des vers de terre, à cause de vous. Et dire que sans vous, j'étais tranquillement dans la cuisine en ce moment, ou à me chauffer au soleil dans le jardin, en attendant la cloche du déjeuner ! Mon Dieu ! mon Dieu ! qu'ai-je donc fait pour... Oh! Maleine! Maleine ! Maleine !
iM A L E I N E .
Quoi?
LA NOURRICE
La pierre !...
MALEINE
La?...
LA NOURRICE
Oui, — elle a remué !
La pierre a remué !
LA NOURRICE
Elle a remué ! elle est détachée ! Il y a du soleil entre le mortier ! Venez voir ! Il y en a
sur ma robe ! Il y en a sur mes mains ! Il y en a sur votre visage ! il y en a sur les murs ! Éteignez la lampe ! il y en a partout ! Je vais pousser la pierre !
Elle tient encore ?
LA NOURRICE
Oui ! — mais ce n'est rien ! c'est là, dans le coin ; donnez-moi votre fuseau ! — oh ! elle ne veut pas tomber!...
MALEINE
Tu vois quelque chose par les fentes ?
LA NOURRICE
Oui ! oui ! — non ! je ne vois que le soleil !
MALEINE
Est-ce le soleil ?
LA NOURRICE
Oui ! oui ! c'est le soleil ! Mais voyez donc ! c'est de l'argent et des perles sur ma robe ! Et c'est chaud comme du lait sur mes mains !
MALEINE
]\Iais laisse-moi donc voir aussi !
LA NOURRICE
Voyez-vous quelque chose ?
MALEINE
Je suis éblouie !
C'est étonnant que nous ne voyions pas d'arbres. Laissez-moi regarder.
MALEINE
Où est mon miroir?
LA NOURRICE
Je vois mieux.
MALEINE
En vois-tu?
LA NOURRICE
Non. Nous sommes sans doute au-dessus des arbres. Mais il y a du vent. Je vais essayer de pousser la pierre. Oh !
Elles reculent devant le jet de soleil qui s'irrue et restent un moment en silence au fond de la salle.
Je n'y vois plus !
MALEINE
Va voir ! va voir ! J'ai peur !
LA NOURRICE
Fermez les yeux ! Je crois que je deviens aveugle !
MALEINE
Je vais voir moi-même.
Eh bien ?
MALEINE
Oh ! c'est une fournaise ! et j'ai des meules rouges dans les yeux.
LA NOURRICE
Mais ne voj-^ez-vous rien ?
MALEINE
Pas encore ; si ! si ! le ciel est tout bleu. Et la forêt! Oh! toute la forêt!
LA NOURRICE
Laissez-moi voir !
MALEINE
Attends ! Je commence à voir !
LA NOURRICE
Voyez-vous la ville ?
MALEINE
Non.
LA NOURRICE
Et le château?
MALEINE
Non.
C'est qu'il est de l'autre côté.
MALEINE
Mais cependant... je vois la mer.
LA «NOURRICE
Vous voyez la mer ?
MALEINE
Oui, oui, c'est la mer! Elle est verte !
LA NOURRICE
Mais alors, vous devez voir la ville. Laissezmoi regarder.
i LA PRINCESSE MALEINE » —
MALEINE
Je vois le phare.
LA NOURRICE
Vous voyez le phare ?
MALEINE
Oui. Je crois que c'est le phare...
LA NOURRICE
Mais alors, vous devez voir la ville.
MALEINE
Je ne vois pas la ville.
LA NOURRICE
Vous ne voyez pas le beffroi?
Non.
LA NOURRICE
C'est étonnant !
MALEINE
Je vois un navire sur la mer !
LA NOURRICE
OÙ est-il ?
MALEINE
Oh ! le vent de la mer agite mes cheveux ! — Mais il n'y a plus de maisons le long des routes !
LA NOURRICE
Quoi ? — Ne parlez pas ainsi vers l'extérieur, je n'entends rien.
MALEINE
Il n'y a plus de maisons le long des routes !
LA NOURRICE
Il n'y a plus de maisons le long des routes ?
MALEINE
Il n'y a plus de clochers dans la campagne !
LA NOURRICE
Il n'y a plus de clochers dans la campagne ?
Il n'y a plus de moulins dans les prairies!... Je ne reconnais plus rien !
LA NOURRICE
Laissez-moi regarder. — Il n'y a plus un seul paysan dans les champs. Oh ! le grand pont de pierre est démoli. — Mais qu'est-ce qu'ils ont fait du pont-levis ? — Voilà une ferme qui a brûlé ! — Et celle-là aussi ! — Mais celle-là aussi ! — Mais celle-là aussi ! — Mais !... oh ! Maleine ! Maleine !
MALEINE
Quoi?
LA NOURRICE
Tout a brûlé ! tout a brûlé ! tout a brûlé !
MALEINE
Tout a...?
LA NOURRICE
Tout a brûlé, Maleine ! tout a brûlé ! Oh, je vois maintenant!... Il n'y a plus rien!
MALEINE
Ce n'est pas vrai, laisse-moi voir!
LA NOURRICE
Aussi loin qu'on peut voir tout a brûlé ! Toute
la ville n'est plus qu'un tas de briques noires. Je ne vois plus que les fossés pleins de pierres du château ! Il n'y a plus un homme ni une bête dans les champs ! Il n'y a plus que les corbeaux dans les prairies ! Il ne reste plus que les arbres !
Mais alors !.
Ah !...
MALEINE
LA NOURRICE