‹ La Princesse MaleineChapitre 4 sur 35 · UNE CHAMBRE VOUTEE DANS UNE TOUR · texte numérisé non relu

UNE CHAMBRE VOUTEE DANS UNE TOUR

On découvre la princesse Maleine et la Nourrice.

LA NOURRICE

VOILA trois jours que je travaille à desceller les pierres de cette tour, et je n'ai plus d'ongles au bout de mes pauvres doigts. Vous pourrez vous vanter de m'avoir fait mourir. Mais voilà, il fallait désobéir ! il fallait vous échapper du palais ! il fallait rejoindre Hjalmar ! Et nous voici dans cette tour ; nous voici entre ciel et terre, au-dessus des arbres de la forêt ! Ne vous avais-je pas avertie, ne vous l'avais-je pas dit ? Je connaissais bien votre père ! — Mais est-ce après la guerre qu'on nous délivrera ?

MALEINE

Mon père l'a dit.

LA NOURRICE

Mais cette guerre ne finira jamais*! Depuis combien de jours sommes-nous dans cette tour ? Depuis combien de jours n'ai-je plus vu de lune ni de soleil ! Et partout où je mets les mains, je trouve des champignons et des chauves-souris ; et j'ai vu, ce matin, que nous n'avions plus d'eau !

MALEINE

Ce matin ?

LA NOURRICE

Oui, ce matin, pourquoi riez-vous ? Il n'y a pas de quoi rire ! Si nous ne parvenons pas à écarter cette pierre aujourd'hui, il ne nous reste plus qu'à dire nos prières. Mon Dieu ! mon Dieu ! qu'ai-je donc fait pour être mise dans ce tombeau, au milieu des rats, des araignées et des champignons ! Je ne me suis pas rév^oltée, moi ! Je n'ai pas été insolente comme vous ! Etait-ce si difficile de se soumettre en apparence, et de renoncer à ce saule pleureur de Hjalmar qui ne remuerait pas le petit doigt pour nous délivrer ?

MALEIXE.

Nourrice !

LA NOURRICE

Oui, nourrice ! Je serai bientôt la nourrice des vers de terre, à cause de vous. Et dire que sans vous, j'étais tranquillement dans la cuisine en ce moment, ou à me chauffer au soleil dans le jardin, en attendant la cloche du déjeuner ! Mon Dieu ! mon Dieu ! qu'ai-je donc fait pour... Oh! Maleine! Maleine ! Maleine !

iM A L E I N E .

Quoi?

LA NOURRICE

La pierre !...

MALEINE

La?...

LA NOURRICE

Oui, — elle a remué !

La pierre a remué !

LA NOURRICE

Elle a remué ! elle est détachée ! Il y a du soleil entre le mortier ! Venez voir ! Il y en a

sur ma robe ! Il y en a sur mes mains ! Il y en a sur votre visage ! il y en a sur les murs ! Éteignez la lampe ! il y en a partout ! Je vais pousser la pierre !

Elle tient encore ?

LA NOURRICE

Oui ! — mais ce n'est rien ! c'est là, dans le coin ; donnez-moi votre fuseau ! — oh ! elle ne veut pas tomber!...

MALEINE

Tu vois quelque chose par les fentes ?

LA NOURRICE

Oui ! oui ! — non ! je ne vois que le soleil !

MALEINE

Est-ce le soleil ?

LA NOURRICE

Oui ! oui ! c'est le soleil ! Mais voyez donc ! c'est de l'argent et des perles sur ma robe ! Et c'est chaud comme du lait sur mes mains !

MALEINE

]\Iais laisse-moi donc voir aussi !

LA NOURRICE

Voyez-vous quelque chose ?

MALEINE

Je suis éblouie !

C'est étonnant que nous ne voyions pas d'arbres. Laissez-moi regarder.

MALEINE

Où est mon miroir?

LA NOURRICE

Je vois mieux.

MALEINE

En vois-tu?

LA NOURRICE

Non. Nous sommes sans doute au-dessus des arbres. Mais il y a du vent. Je vais essayer de pousser la pierre. Oh !

Elles reculent devant le jet de soleil qui s'irrue et restent un moment en silence au fond de la salle.

Je n'y vois plus !

MALEINE

Va voir ! va voir ! J'ai peur !

LA NOURRICE

Fermez les yeux ! Je crois que je deviens aveugle !

MALEINE

Je vais voir moi-même.

Eh bien ?

MALEINE

Oh ! c'est une fournaise ! et j'ai des meules rouges dans les yeux.

LA NOURRICE

Mais ne voj-^ez-vous rien ?

MALEINE

Pas encore ; si ! si ! le ciel est tout bleu. Et la forêt! Oh! toute la forêt!

LA NOURRICE

Laissez-moi voir !

MALEINE

Attends ! Je commence à voir !

LA NOURRICE

Voyez-vous la ville ?

MALEINE

Non.

LA NOURRICE

Et le château?

MALEINE

Non.

C'est qu'il est de l'autre côté.

MALEINE

Mais cependant... je vois la mer.

LA «NOURRICE

Vous voyez la mer ?

MALEINE

Oui, oui, c'est la mer! Elle est verte !

LA NOURRICE

Mais alors, vous devez voir la ville. Laissezmoi regarder.

i LA PRINCESSE MALEINE » —

MALEINE

Je vois le phare.

LA NOURRICE

Vous voyez le phare ?

MALEINE

Oui. Je crois que c'est le phare...

LA NOURRICE

Mais alors, vous devez voir la ville.

MALEINE

Je ne vois pas la ville.

LA NOURRICE

Vous ne voyez pas le beffroi?

Non.

LA NOURRICE

C'est étonnant !

MALEINE

Je vois un navire sur la mer !

LA NOURRICE

OÙ est-il ?

MALEINE

Oh ! le vent de la mer agite mes cheveux ! — Mais il n'y a plus de maisons le long des routes !

LA NOURRICE

Quoi ? — Ne parlez pas ainsi vers l'extérieur, je n'entends rien.

MALEINE

Il n'y a plus de maisons le long des routes !

LA NOURRICE

Il n'y a plus de maisons le long des routes ?

MALEINE

Il n'y a plus de clochers dans la campagne !

LA NOURRICE

Il n'y a plus de clochers dans la campagne ?

Il n'y a plus de moulins dans les prairies!... Je ne reconnais plus rien !

LA NOURRICE

Laissez-moi regarder. — Il n'y a plus un seul paysan dans les champs. Oh ! le grand pont de pierre est démoli. — Mais qu'est-ce qu'ils ont fait du pont-levis ? — Voilà une ferme qui a brûlé ! — Et celle-là aussi ! — Mais celle-là aussi ! — Mais celle-là aussi ! — Mais !... oh ! Maleine ! Maleine !

MALEINE

Quoi?

LA NOURRICE

Tout a brûlé ! tout a brûlé ! tout a brûlé !

MALEINE

Tout a...?

LA NOURRICE

Tout a brûlé, Maleine ! tout a brûlé ! Oh, je vois maintenant!... Il n'y a plus rien!

MALEINE

Ce n'est pas vrai, laisse-moi voir!

LA NOURRICE

Aussi loin qu'on peut voir tout a brûlé ! Toute

la ville n'est plus qu'un tas de briques noires. Je ne vois plus que les fossés pleins de pierres du château ! Il n'y a plus un homme ni une bête dans les champs ! Il n'y a plus que les corbeaux dans les prairies ! Il ne reste plus que les arbres !

Mais alors !.

Ah !...

MALEINE

LA NOURRICE

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