‹ La princesse Mathilde, sa vie et ses amisChapitre 9 sur 22 · I. Nieukerke · texte numérisé non relu

I. Nieukerke

LE SALON DE LA PRINCESSE MATHILDE

Pacha batave chez une princesse de Trébizonde, il se fera un jeu d afficher ses privilèges et de souligner ces faveurs, au point qu’il devient difficile aux plus fervents et aux plus dévoués de protéger la Princesse contre les cris d’indignation poussés à la Cour devant ces provocations et ces fanfaronnades jusque sous les fenêtres du Palais. »

Mais voici, dans l’avertissement de la première heure, donné par M. de Viel-Castel, le plus profond et le plus exact :

« Chacun de vos propos, dit-il, est rapporté, envenimé. Vos dépits sont racontés, vos imprudences enregistrées ! »

Comme tout cela est encore plein de sagesse et de circonspection. Dans ce qu’il appelle ses « cahiers noirs, » il l’exhorte à la prudence, car il sait, il voit, il entend. C’est sa profession. Mieux que personne il connaît les colportages perfides de porte en porte chuchotés entre deux bouchées aux dîners et entre deux « polonaises » au bal. Chaque jour, depuis le début du règne, ils minent le crédit de la Princesse. Ils la font d’abord écarter de toute participation aux questions de la vie officielle et même de la famille. Ils l’excluent peu à peu de l’existence intime de la Maison impériale, et jusqu a la confiance naturelle que l’Empereur avait tout d’abord accordée à sa raison, si solidement campée sur les réalités terrestres, sur ces réalités avec lesquelles son cousin ne compte pas toujours assez...

Des appels discrets de « cet odieux Horace » — qui voit si juste, malgré sa hantise du mal, et qui veut son bien — ellemême ne tient pas assez compte. Tout l’édifice ridicule et déformé que crée autour d’elle la médisance, et dans laquelle on la pose comme une contrefaçon de Poppée et de Messaline, elle le devait en grande partie au fait d’avoir ignoré ces premiers avertissements, venant de cette « source impure. » Mais que faire devant cette impétuosité dans la franchise, devant ce flot de paroles dont une seule pouvait compromettre sa renommée — telle que la voulait le monde bien pensant — et dont chacune détruisait si rapidement la façade que l’on eût aimé lui voir érigée, derrière son naturel.

C’est six mois après le mariage de l’Impératrice que cet ami, si indiscret lui-même pour les autres, pousse ce cri du cœur. Il y a lieu de le croire sincère. La Princesse l’aime bien et ne le craint guère. Elle est subjuguée par cette vivacité. Elle a beau dire : « Je n’aime pas les grosses cloches et encore moins ceux qui les tirent. » Elle ne déteste pas la cloche de

M. de Viel-Castel. Ses potins l’amusent. Elle ne cherche pas plus loin. Quand sa parole est grave et convaincue, elle ne l’écoute pas. Que raconte-t-il donc ? Elle ne prend pas au sérieux ses oracles de Cassandre.

Elle a tort. Elle eût appris bien des choses de ce méchant et elle eût profité de cette manière de choisir les défauts des gens pour se garder de bien des fâcheux, pour se tenir avertie de tant de fausses intimités, de tant de dévouements joués dont elle fut le jouet sa vie durant, encore qu’elle s’exagérât parfois les faits les plus anodins pour demeurer ensuite aveugle à d’autres, ou fermée à des trahisons réelles dont elle ignorait les effets.

Certes, il était hors de ses possibilités laïques de prendre Horace de Viel-Castel comme directeur de conscience. Elle l’avait ouvertement adopté dès la première heure pour ses propos qui nourrissaient sa curiosité. Devant elle il faisait défiler la foire aux vanités, des cortèges, vêtus de couleurs acidulées. L’instinct de la Princesse avait-il démêlé en lui une âme méconnue, ulcérée par la découverte de la médiocrité irrémédiable des humains dont il avait un sens aigu? Non, sans doute. Elle n’allait pas si loin dans l’observation. Quant à lui, avoir tant espéré d’eux et les voir si chargés de vices et de faiblesse, lui avait donné un choc en retour dont il ne s’était jamais relevé.

De bonne heure, déjà dans les salons de la Monarchie de Juillet, au noble faubourg et chez les financiers et les politiciens, il avait découvert le ver dans le fruit. Il avait glané les mauvaises herbes, les orties et l’ivraie, « parmi les crinolines qui commençaient à cacher leurs bâtards. » Dès lors il s’était érigé en justicier, exagérant les tares de la société, pour se venger d’en avoir été déçu. Des actes de charité, de la haute tenue des autres, des existences irréprochables, il ne parlait pas. Pour propager ces mérites, disait-il, n’existait-il pas une littérature bien pensante dont la raison d’être était de vivre de la vertu et de faire des bons sentiments une bonne affaire monnayée?

Là était le mystère de cet homme pour qui connaissait ses plus intimes pensées et là est aussi son malheur, en face d’une société frivole, vaniteuse, remplie de chausse-trapes, secrète pour plus d’un vice et fort chatouilleuse dans son amourpropre. Là était aussi la caractéristique d’un certain monde

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