LA PRI{:GES8E 0G^ÈR0F« 1T
011 elle pouvait voir le géan^ de loin, sans cette frayeur matérielle de Timménse qui favait^ saisie à Chamounix.
Elle se mit à le contempler, mystérieux et semé de paillettes au clair de lune, bleu dans Tair du matin, jaune à midi, éblouissant sous les rayons qui perçaient les nuées dWage, terne et sévère avant la tempête, — et rose le soir, comme à Fbeure où Michel Tavait vu. — Elle le regardait sans cesse , longuement, comme il Favait fait. Et un jour, eh apprenant qu*une fois de plus des pas humains avaient violé la neige des sommets, — elle sentit ses yeux se mouiller de larmes, comme si on lui eût arraché une illu« sion dernière.
Elle pleura. Avec le don des pleurs, la vie revint à son cœur desséché. De ce jour, ses larmes longtemps taries coulèrent faciles «t abondantes, à mesure que le rose revenait à* ses joues et la chaleur vitale à son corps. Marthe était' sauvée.
L'automne approchait; ils retournèrent à Pétersbourg.
Un soir d'octobre^ vers huit heures, Michel était assis devant son bureau, révisant la comptabilité du régiment. Les chiffres s*alignaient avec précision au bout de sa plume, mais sa pensée était bien loin.
Pendant Tété, Michel avait perdu son père; lui aussi pouvait dire : a c'est le premier chagrin qu'il me cause. 1} Jamais un nuage n'avait obscurci leur affection réciproque, plus tendre et plus superficielle de la part du père, plus dévouée et plus profonde du côté du fils. Le générarAvértef venait rarement à Pétersbourg; sa mort, par conséquent, ne créait aucun vide dans les habitudes matérielles du jeune officier; — mais Michel aimait ce père absent, il lui écrivait, il recevait de lui d'énormes lettres écrites en gros caractères, sur des lignes largement espacées, où le fond était peu de chose, mais où les expressions de tendresse paternelle n'étaient pas ménagées. ^ Désormais Michel se sentait bien seul; son Ir^re était toujours à l'étranger : — l'étranger, c'est presque l'autre monde. La frontière, qui sépare les voyageurs de ceux qui restent, n'est pas une ligne pure-
LA PRINCESSE OGHEROF. ITô
ment imaginaire, le tracé d'un crayon conquérant sur une carte de géographie, *un soir de bataille : c^est la rupture avec les usages, les costumes, la douce langue familière aux oreilles et dont Faccent entendu là-bas, à Paris ou à Rome, enchaîne Fexilé volontaire derrière deux hommes qu'il ne connaît pas, dont il rougirait peut-être de serrer la main, mais qu'il suit malgré lui, parce qu'ils parlent la chère langue maternelle.
Michel pensait à son père mort, à son frère absent ; — il ne pensait plus à Marthe que la nuit : le jour il restait trop troublé, trop faible, quand son image passait devant lui. Pendant qu'il l'avait sue malade, une grande angoisse avait serré son cœur : il n'avait pour ainsi dire pas vécu, attendant le coup mortel qui le frapperait en même temps que la princesse.
Puis il l'avait revue guérie, non plus rayonnante de santé et de jeunesse comme dix-huit mois auparavant, mais transfigurée par la souffrance, presque détachée de ce monde, et cependant reine toujours par son grand air, son savoir-vivre, sa beauté délicate, affinée au creuset de la douleur. 11 s'était demandé de quel mal secret souffrait cette femme qu'il aimait...
De quel mal? c*était bien simple! De l'abandon de son mari ! Aussi était-ce à grand peine qu'il se forçait à conserver les apparences avec Oghérof.
Celui-ci ne s'apercevait de rien. Son maquignon était revenu ; par extraordinaire, il lui avait rendu son argent et repris ses chevaux; et la vie du prince
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avait recommencé à couler dans rheurénSô vallée où croissent les perruques blondes, les chiens de chasse et les équipages de prix.
Michel était au plus profond de ses additions et de sa mélancolie, lorsqu*un coup de sonnette le fît tressaillir. Un pas pressé retentit dans Tantichambre, la porte s'ouvrit, et, à la lueur indécise de sa lampe de travail, le jeune homme aperçut son frère Paul qui venait à lui les bras ouverts.
Le soulagement était si grand, si inattendu, que Michel sentit des larmes lui monter à la gorge.
— Mon frère I mon Paul ! répëta-t-il deux ou trois fois.
Puis reprenant son sang-froid, il s'assit avec son hôte sur le canapé, et les questions commencèrent.
— Voilà, dit Paul quand la conversation put prendre une allure plus régulière, je suis revenu pour tout de bon. Je me porte à merveille, et sais-tu qui est mon médecin ?
— Non.
— C'est ma fille. Les caresses de ses petites mains bien-aimées, les rires de sa bouche rose, les étonnements et les larmes de ses yeux, — ceux de sa mère, — ont fait ce que les docteurs et le climat du Midi ne pouvaient mener abonne fin. Cette enfant est devenue ma vie tout entière : je fais son éducation, je Finstruis moi-même, et c'est un plaisir dont tu ne peux te faire une idée, que de voir cette petite intelligence se débrouiller peu à peu. Ses défauts mêmes ont de
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rintcrét pour moi, parce que, bien traités et tournés habilement, ils peuvent se changer en qualités. Mais je te dis là des choses que tune peux pas comprendre, il faut être père pour les sentir. Bref, mon cher Michel, je suis revenu, je me fixe définitivement à Pétersbourg, et je reprends du service, heureux et guéri, — deux guérisons, tu le vois.
— Et ta fille, qu'en feras-tu ?
— Je la garde près de moi. La gouvernante que tu m*as amenée n'est pas une gouvernante, c'est une cuisinière (il ne croyait pas si bien dire), elle fait les petits pâtés à la perfection ; mais c*est une excellente femme, qui s'est attachée h l'enfant, qui la tient bien propre, et qui ne lui donne pas de mauvais principes : que puis-je demander de plus?
— Mais tu ne pourras pas la cacher, cette petite; on va savoir qu'elle est à toi!
— C'est ce que je veux. Je suis déjà en instance pour obtenir la permission de lui donner mon nom. Quel mal cela peut-il me faire ? M'empécher de me marier? Je ne m'en soucie pas, n'ayant pas l'intention de me marier jamais.
i — Alors, tu l'avoueras ouvertement, en attendant l'autorisation de l'adopter? *
— Parfaitement.
— C'est très-bien, dit simplement Micheli J'en suis bien content.
Paul pressa chaleureusement la main de son frère.
— Quand on pense que c^est toi qui m*as amené
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cet ange consolateur, reprît-il joyeusement; sans ton amitié dévouée, j'ignorerais encore la douceur d'être aimé par ma fille, ma fille à moi, qui n*a que moi, et qui n*aime que moi ! Je suis un égoïste, n'est-ce pas? ajouta-t-il en riant d'un beau rire franc que Michel n^avait pas entendu depuis plus de dix ans. A propos, — j'y ai pensé bien tard, — c'était une singulière commission que celle que je t'avais donnée de racoler une gouvernante et d'emmener un enfant. Dans ce premier moment, j'étais si malade, et ensuite si troublé de voir dans ma maison ce petit morceau de chair qui dépendait uniquement de moi, — c'était une idée à laquelle je ne pouvais me faire, — j'étais si bouleversé, que je n'ai même pas pensé que ton départ mystérieux avait du causer quelques commérages. N'as-tu pas eu des désagréments à ce sujet? Voilà ce que je ne me pardonnerais pas.
— Non, répondit Michel plein de la joie du sacrifice, refoulant impitoyablement le flot de tristes souvenirs qui montait dans son âme : je n'ai pas eu de désagréments.
— Personne ne t'en a parlé?
— Si : la tante Avérief.
— Que lui as-tu dit?
— Que je ne pouvais rien dire. ^
— Elle a cru que l'enfant était à toi ?
— Non; elle l'eut cru, que ma parole eût suffi pour la détromper.
— Vous étés bien ensemble ?
LA PRIKCESSE OGHËROF lld
— Je Taîme comme une mère.
— Crois-tu qu^elIe fasse bon accueil à ma fille? Michel hésita.
— Je ne sais pas, dit-il enfin; autrefois j'aurais dit : non,. certainement; maintenant je la connais mieux; c'est peut-être elle qui a changé; mais je ne peux pas te dire ce qu'elle fera dans cette circonstance.
— J'irai la voir et je le lui demanderai moi-même. C*est un ange sévère, mais c'est un ange, — dans le genre de celui qui gardait la porte du Paradis, hé! Michel ?
11 riait de si bon cœur, que Michel se mit à rire avec lui. Leur adolescence était revenue pendant qu'ils causaient côte à côte.
— Je m'en vais, à demain, dit brusquement Paul en se levant.
— Déjà? il n'est*pas encore neuf heures et demie I
— Il faut que j'aille coucher ma fille, répondit Paul en souriant : elle ne dormirait pas si un autre que moi lui mettait la tête sur l'oreiller. Ah I je la gâte bien , tu verras ; mais elle n'est pas méchante.
Il sortit d'un pas jeune et leste. La paternité l'avait renouvelé de la tête aux pieds.
Michel, en se rasseyant devant ses comptes, resta un moment immobile, regardant dans le vague. Une joie amère, mais intense, l'envahissait doucement.
— Ma peine au moins n'est pas restée inutile, se dit-il enfin : j'ai perdu Marthe, mais mon frère est sauvé, cette enfant aussi* •• Je suis content.
180 LA PRIKCKSSE OGHÉROF.
Et Michel remercia sa destinée , pendant que de grosses larmes, an souvenir de ses tortures, montaient à seryenx fatigués.
-^ Cest extraordinaire, pensa-t-il, comme les cfiiffres fatiguent h vue ! J*en ai assez pour ce soir.
Il repoussa ses comptes et se mit à rêver. Sa rêverie fut douce et son sommeil profond, cette nuit-là.
Un beau matin, M. Milaguine, le front appuyé contre la vitre de son cabinet, un bras sur Tépaule de Nastia, regardait tomber la pluie, — une vraie pluie d'automne, lourde et régulière, — lorsqu'il vit s'approcher une voiture de forme respectable et sérieuse, une voiture de vieille dame, traînée par deux beaux chevaux trop gras, comme les chevaux des vieilles gens qui ne sortent guère. II allongea le cou, et... ô surprise I — le valet de pied de madame Avérief, debout derrière la voiture, leva la tête, le salua, et sauta à terre.
— Ce n'est pas possible ! s'écria M. Hlilaguine, qui se crut fou. Prasoovia Pétrovna, qui ne sort que pour déménager à Tsarskoé et revenir en ville. Ce n'est pas...
— Madame Avérief fait demander si monsieur veut bien la recevoir, dit le domestique en ouvrant la porte.
— Reçois, reçois! «ria le digne homme : Pauline
Vassilievna! IVastia!...
Nastia avait disparu comme dans un trou de souris.
Il eût voula mettre tous ses gens et sa famille en baie pour faire honneur à son hôtesse; puis Tidée lui Tint qu*il ferait mieux d'aller à sa rencontre, et il se précipita sur Tescalier, tout rouge, tout hors d'haleine, au moment où la vieille dame, portée sur un pliant par deux domestiques, arrivait à la dernière marche.
— Quel heureux hasard me procure Thonneur...
balbutia M. Milaguine encore essoufflé, lorsqu'ils furent tous les deux confortablement assis dans le salon.
— ■' Ah I Paul Nicolaîtch , ce n'est pas un hasard, répondit madame Avérief en haussant légèrement les épaules : si vous saviez! Vous allez dire que je suis folle; eh bien, je vous donne ma parole que je me 'demande depuis hier soir si ce n'est pas la vérité. Où est Nastia?
— Je ne sais pas. Elle était là quand nous avons vu arriver votre voiture, et elle a disparu : — elle est peut-être allée faire un peu de toilette. ..
— Soyez tranquille, vous ne la reverrez pas avant que je ne la demande moi-même.
— Ah! vous croyez? fit M. Milaguine indécis.
Il n^y comprenait rien du tout.
— A quoi bon les préambules? reprit madame Avérief : allons au fait. Je viens, au nom de mon pelit-fils Serge, vous demander la main de votre fille Anaslasie.
M. Milaguine, malgré sa corpulence, fit un bond formidable dont gémit son fauteuil.
LÀ PRINCESSE oghiIrof. m
— Oui, oui, répéta madame Avérief en hochant affirmativement la tète, vous avez bien entendu, et je ne suis pas folle. Serge vous demande la main d'Anastasie.
I — Voyons, dit M. Milaguine abasourdi ; mais si ce n*est ni vous ni moi, c'est lui qui est fou?
— Ah ! pour cela, c'est autre chose, je vous Taccorde. Cependant il parait que c'est sérieux.
— Sérieux! Quel âge-t-il?
— Dix-neuf ans et quatre mois.
M. Milaguine se mit à rire de si bon cœur, quema^ dame Avérief perdit aussi sa gravité. Quand ils eurent fini de rire :
— Il se moque de nous, dit M. Milaguine ; il faut lui donner les verges et le renvoyer au corps des pages.
— On ne veut plus de lui; il a fini ses classes! répondit madame Avérief avec une certaine disposition à la gaieté. C'est sérieux, vous dis-je. Quel âge a IVastia?
— Je n'en sais rien, — quatorze ans, — non, quinze ans révolus... je ne sais pas bien. Attendez, je vais vous dire...
— Ce n'est pas la peine, interrompit madame Avérief, Nastia aura seize ans la semaine prochaine. Comptez; est-ce vrai?
— C'est vrai, fit après un petit calcul M. Milaguine, de plus en plus bouleversé; comment le savez^vous?
— C'est Serge qni me l'a révélé. Pas n'est besoin de vous expliquer qu'ils sont d'accord.
— D'accord?... Oh! les scélérats! IVastia!
Il roulait furieux rers la porte du salon. Madame Avérief le rappela.
— Écoutez donc, Paul Nicolaïtch, ils s'aiment, ces enfants ! Ce n'esl pas absolument leur faute. Vous voyez, je suis venue moi-même, — elle appuya légèrement sur le mot, — c'est une preuve que je ne désajpprouve pas ce projet. Ils sont bien jeunes, c'est vrai, mais le mariage est une si singulière loterie! Ceux qui réunissent toutes les conditions de bonheur tournent quelquefois bien mal... Enfin, que voulezvous, ils s'aiment, marions-les pendant que nous sommes encore là pour les surveiller et leur apprendre à vivre.
— Mais il n'y a plus d'enfants ! s^écria piteusement le brave homme. On se mariera bientôt en quittant sa nourrice ! Nastia porte encore des robes courtes, et vous voulez... C'est absurde !
— Oui, c'est absurde. On va lui faire des robes longues tout de suite ; et nous les marierons. . . quand ?
— Mais je ne veux pas les marier du tout! s'écria M. Milaguine dans l'excès de son indignation. Comment ! la princesse s'est mariée à vingt ans avec un homme de trente, et cette petite fille veut épouser un garçonnet à peine hors de page !...
Il avait fait deux ou trois fois le tour de l'appartement : sans s'en apercevoir, il éprouva le besoin de se reposer et se laissa choir dans un grand fauteuil. Ce changement aooorta une modification à ses idées.
— Racontez-moi comment ce blanc-bec vous a annonce cela, dit-il moitié fâché, moitié rieur« Ce devait être bien drôle I
— Eh bien , non ^ ce n'était pas drôle , répondit madame Avérief , et c'est pour cela que je suis venue faire auprès de vous cette démarche d*apparence saugrenue. Hier soir, vers dix heures, Serge est venu me trouver dans ma chambre à coucher; croyant que c'était pour me souhaiter le bonsoir, j'ai levé la main pour le bénir, et lui, au lieu de s'incliner comme d'ordinaire, s'est laissé glisser à genoux devant moi. Comme je le regardais, un peu surprise, j'ai vu qu'il avait les yeux très-brillants et le teint animé. Je l'ai cru malade, et je n'étais pas sans quelque inquiétude, lorsqu'il m& dit tout à coup : — Grand'mère, vous m'avez élevé, vous avez remplacé toute la famille pour Forphelin; faites maintenant le bonheur de toute ma vie, en me donnant pour épouse la seule femme que je puisse jamais aimer...
Je vous avouerai, Paul Nicolaitch, que ce discours me plongea dans la stupéfaction; j'eus un moment grand'peur qu'il ne se fût laissé prendre dans quelque vilaine affaire, — vous savez, un beau garçon, tout jeune... il y a des créatures qui n'ont honte de rien... Aussi je lui dis d'un ton sévère : — Quelle est cette épouse que vous demandez? — Nastia Milaguine ! répondit-il. Oh I grand'mère, je l'aime comme un fou, elle m'aime aussi, nous ne savons plus depuis quand, et nous serons si heureux! Grand'mère, per-
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mettez-moi de me marier et suppliez H. Milaguine de ne pas me refuser, car j'en mourrais.
Disons ici que madame Avérief, bien involontaire^ ment sans doute, venait de charger d*an mensonge sa conscience jusqu'alors immaculée.- Son petit-fils n'avait pas une fois proféré le nom de M. Milaguine, par la raison excellente que Tidée ne lui était pas venue que M. Milaguine pût avoir une volonté à lui. Ce pieux mensonge ne fut pas perdu, car Texcellenft homme, touché, murmura à voix basse :
— C'est pourtant un bon garçon, ce Serge : il a le respect de la famille, lui, au moins... Etqu'avez-vous répondu, Prascovia Pétrovna?
— Je loi ai fait toutes les objections que vous avez faites vous-même, mon ami, — et nombre d'autres encore ! Mais il a trouvé un argument qui m'a laissée sans force, et...
La voix de l'aïeule s'altéra sensiblement; elle porta son mouchoir à ses lèvres et s'interrompit.
— Que vous a-t-il dit? fit Milaguine inquiet.
— Voici ses propres paroles : je suis très-jeune pour me marier, trop jeune, je le sais ; mais je suis militaire, grand'mère; la carrière que j*ai embrassée , d'après le désir de mon honoré père et le mien propre, est, de toutes, celle qui convient le mieux à un Avérief. Je serais heureux de succomber, comme mon grand'père, sur un champ de bataille , en défendant ma patrie ; mais si je dois mourir jeune , comme mon père et mon
grand*përe, qu'aa moins nous ayons eu, Nastia et moi» la joie d^étre heureux de lionne heure, puisque après il pourrait être trop tard... — Je vous l'avouerai, Paul Nicolaîtch, dit madame Avérief, qui ne retenait plus ses larmes, je n*ai rien trouvé à luirépon-^ dre. J*ai été mariée peu d*années, mon bonheur a été court ; j'espère bien que Dieu donnera à Fenfant la longue vie qu'il a refusée à mon époux et à mon fils; mais, s'il devait en être autrement, je ne me pardonnerais pas d'avoir mis des obstacles aux joies que Serge peut avoir en ce monde.
M. Mtlaguioe, très-ému, trouva aussitôt une consolation :
— Bah I dit-il, on ne se bat plus guère, et puis tout le monde ne meurt pas sur le champ de bataille... Enfin, il a raison, malgré cela; c'est vrai, — il n'est jamais trop tôt pour être heureux... Mais Nastia, cette petite fille, qui n'est bonne à rien dans un ménage...
^- Fiez-vous à elle pour tout apprendre en un tour demain. Ahl la fine mouche! s'écria madame Avérief en souriant, m'a-t-elle circonvenue! C'est qu'ils ont préparé cela de longue main ! Je la voyais si prévenante, si tendre, je me disais : l'excellent petit cœur! La rusée ! elle faisait le siège de la vieille grand'mère. Où est-elle, qu*on lui tire un peu les oreilles?
M. Milaguine se dirigea vers la porte et appela d'une voix éclatante :
— Anastasie Pavlovnà!
Puis il revint s'asseoir. Anastasie Pavlovnà^ sou-
18S « LA PRINCESSE OGHEROF.
dainement promue au rang de demoiselle à marier, entra timidement, à petits pas, les yeux baissés, comme une jeune coupable qui sent planer sur elle la miséricorde prochaine et qui s^efforce de la mériter.
— La petite sorcière ! murmura madame Avérief à Toreille du père, pendant que la jeune fille traversait le grand salon sous leurs regards, — elle a fait rallonger sa robe !
En effet, la jupe de la délinquante touchait le parquet. Elle s*approcha de madame Avérief, et lui baisa la main d*un air soumis, puis, pleine de componction, elle attendit la mercuriale.
— Comment, mademoiselle, lui dit M. Milaguine d^une voix tonnante, vous vous permettez, sans Tassentiment de votre père, de faire des projets de mariage? Au lieu de vous occuper de vos études comme il convient à votre âge, vous songez à vous marier... à quitter la maison paternelle...
La voix manqua à M. Milaguine ; il fondit en larmes et attira sa fille sur sa poitrine en balbutiant :
— Tu veux me quitter, tu veux que je meure tout seul et abandonné, dans ma triste vieillesse...
— Mais non, papa, s'écria Nastia en sanglotant, nous ne voulons pas du tout que vous mouriez ! Vous viendrez demeurer avec nous : — nous avons arrangé tout cela, nous deux Serge...
Le sérieux de madame Avérief n'y tint plus , et, riant de tout son cœur^ elle embrassa la jeune fille en lui disant :
— Allons, gamine, c*est convenu, mais tenez-vons bien jusqu'à la noce, ou, sans cela, nous vous mettrons a vous deux Serge » , chacun dans un coin, le dos tourné , pour vous apprendre à vivre.
C'est ainsi que Nastîa quitta les robes courtes.
Après le départ de madame Avérief, la jeune fianr cée n'eut rien de plus pressé que d'aller annoncer la grande nouvelle à sa sœur. Marthe éprouva une impression singulière et mêlée de tristesse, à penser que sa sœur, presque sa fille, avait pu aimer sans le lui dire, sans venir verser toutes ses craintes et toutes ses espérances dans le cœur de celle qui avait remplacé sa mère. Elle le lui dit sans colère, mais non sans tristesse. Nastia confuse Técoutait l'oreille basse, puis avec la soudaineté de sa nature impétueuse :
— Écoute, Marthe, lui dit-elle, c'est un peu ta faute. Te souviens-tu du jour où je t'ai dit que j'aurais mieux aimé Michel Avérief que le prince pour beaufrère?
— Oui, dit Marthe en détournant la tête.
— Tu m'as demandé pourquoi...
— Je m'en souviens.
— Je t'ai dit : parce que c'est un Avérief. Tu ne m'as pas répondu. J'étais prête à tout te dire, ce jour-là, mais... j'ai -cru que, pour quelque raison, tu avais pris les Avérief en grippe, et je n'ai plus eu envie de t'en reparler.
— Je n'ai jamais oris les Avérief en grippe, dit
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Marthe d'une voix faible, j'ai toujours été très-bien avec madame Avérief.
— Oui; mais tu détestes Michel; oh! ne t'en défends pas, c'est facile à voir.... repartit Nastia, avec l'aplomb que donne la certitude du mariage procbain*: et même cela m'a fait beaucoup de chagrin, car }e l'aime ; d'abord c'est le cousin de Serge, — et puis il est charmant.
— Je te promets de ne pas détester Serge, dit Marthe en s'efiTorçant de sourire : tu sais que je l'aime de tout mon cœur. Parle-moi de lui.
La paix fut bientôt faite entre les deqx sœurs.
Quand il s'agit de fixer Tépoque du mariage, on ne se trouva pas d'accord.
— L'automne prochain I disait M. M ilaguine.
— Après le grand carême I demandait lagrand*mère plus clémente.
— Tout de suite, ou je Fenlëvel répondait le jeune homme.
La mi-janvier finit par réunir tous les suflrages.
Paul Avérief, qui n'avait pas tardé à renouer ses relations avec sa vieille parente, ne trouva pas le moment propice pour parler de sa fille. D'accord avec Michel, il se résolut à attendre que la noce eût remis de Tordre dans les cervelles de la famille, généralement détraquées, au moins en partie, par ce mariage inattendu.
Les deux frères passaient les jours les plus heureux. Michel avait trouvé un aliment à la tendresse inoccupée qui le tourmentait parfois. Il adorait sa nièce Marie. Cette enfant, précoce comme tous ceux qui ont souffert de bonne heure, avait des originalités de reparties qui rétoqnaieat toujours ; ses grâces en*
fantines, ses caresses pleines d'abandon le réjouissaient à tout moment. Il comprenait que son^rèrp eut retrouvé la joie et la santé dans ces petits bras d'enfant noués à son cou.
Micbel avait encore une autre raison pour. aimer Marie : cette petite fille était la cause innocente de son malheur; aussi lui semblait-il que la moindre rudesse eût été une vengeance inconsciente contre Tenfant. Les jours où la tristesse le reprenait, c'est en jouant avec elle qu'il s'efforçait d'oublier, et la paix rentrait bientôt dans son âme ; Marie ne tardait pas à lui dire : a Tu es triste, oncle Micbel, attends, je vais te raconter des histoires. » Bercé par les rêves de cette fraîche imagination d'enfant, le jeune homme laissait peu à peu s'engourdir les impressions douloureuses, et la gaieté de son enfance lui revenait parfois en longs éclats de rire.
L'automne s'écoula ainsi, et M. Milaguine fut bien étonné lorsqu'un beau soir, chez madame Avérief , après le thé, sa petite Nastia lui apprit que deux jours seulement la séparaient du mariage. Le pauvre père avait vu tous les préparatifs se terminer; il avait admiré l'appartement des jeunes époux; Nastia ne lui avait pas fait grâce d'une robe, d'un nœud de ruban; il s'était ingénié à trouver des perfectionnements ou des embellissements aux moindres bagatelles, — mais il n^avait pas encore eu la sensation de la réalité.
— Comment, dans deux jours ? s'écria-t-il. C'est dans deux jours que je vais rester seul?
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— Mais non, papa, vous savez bien que vous viendrez avec nous ! Attendez seulement que nous revenions de notre voyage de noces et nou-s nous installerons tous ensemble...
— Un voyage de noces I en janvier!... gémit M. Mikguine en frissonnant.
— Oh ! non, nous n'irons pas loin, s*écriaitNastia.«. Un signe de son fiancé lui fit refermer la bouche, et
ils échangèrent un regard ravi.
M. Milaguîne n'avait rien vu.
— Et Pauline? fit-il soudainement. Qu'est-ce qu'on va en faire, de Pauline?
Les jeunes gens se regardèrent pleins d'effroi. Madame Avérief, étonnée, leva la tète et dit àM. Milaguine :
— Je croyais que vous deviez la congédier.
— Oui, répondit le pauvre homme, mais quand je lui ai parlé de retraite, de pension, elle m'a dit qu'elle voulait vivre et mourir au sein de ma famille, qu'elle ne demandait pas d'autre grâce que d'élever leurs enfants — il désignait les fiancés, — comme elle avait élevé les miens. Et... alors...
— Vous lui avez promis de la garder? conclut madame Avérief. Cela n'a rien qui me surprenne ; mais qu'allez- vous en faire, lorsque vous aurez déménagé? Il n'y a pas de place au rez-de-chaussée que vous
I habiterez; je n'en veux pas au premier; les enfants n'en veulent pas au second...
— Vous n'en voulez pas? balbutia M. Milaguine déconfit.
— Ob I non, s'écria Serge avec' emphase.
— Oh ! non, répéta tout doucement Nastiff, efi secouant délibérément la tète.
M. Milaguîne mît ses deux mains sur ses deu& genoux et regarda la société avec Texpression d*ua naufragé qui voit disparaître sa planche dans la tempête.
— Mais alors qu'allons-nous en faire? dit-il effaré. Tout le monde se regardait, personne ne dit mot.
— Si Marthe voulait la prendre ! s'écria-t-il, éclairé d'une subite lumière.
Marthe , dans la salle à manger, faisait le thé. Il l'appela.
— Marthe, veux-tu prendre Pauline pour soigner ton ménage?
La princesse regarda son père avec une expression de répugnance non équivoque, mais le pauvre Milaguine ne voyait que sa propre détresse.
— Dis, Marthe, tu serais si gentille ; nous ne savons qu'en faire...
— Donnez-lui une pension, et qu'elle retourne dans sa famille, dit froidement la princesse.
— Mais elle dit que c'est nous, sa famille, qu'elle sait bien que les Milaguine n'ont jamais été des ingrats, et qu'elle nous est si attachée, qu'elle mourrait de douleur si elle devait nous quitter.
— Ah ! mon pauvre Milaguine, dit madame Avérief, qui jusque-là avait gardé le silence,, vous avez bien besoin qu'on vienne h votre secours. Il y a peut-*
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être un moyen de s'en défaire» mais il exigera un peu'^de 4emps et beaucoup de précautions. Voulez* vous suivre mon conseil?
— Certainement s*écria le cénacle tout d^une voix.
— Mar^he^ )non enfant, vous allez prendre Pauline chez vous, dès que votre père aura déménagé : il n'est 'pas convenable que cette fille habite Fappartemeui de garçon que M. Milaguine s'est réservé. Mais nous la préviendrons que les jeunes gens ont besoin d'elle pour diriger leur maison, et que l'automne prochain elle s'installera ici. Je dis l'automne parce que ma maison de Tsarskoé n'est pas grande, et le jeune ménage...
— Ohl grand'mërei il nous faut si peu de place I s'écria Nastia.
— Une petite chambre, toute petite. •• ajouta Serge.
— C'est entendu, dit madame Avérief en souriant; mais pour Pauline je trouve ma maison trop petite ; il faudrait remettre trop de serrures et matelasser trop de portes, — ce n'est pas la peine ! — Vous, mon enfant, dit-elle à Marthe, je vous réserve un appartement chez moi pour y passer tout le temps que vous voudrez auprès de votre sœur, et vous commettrez Pauline à la garde de votre maison de campagne pour tout l'été. Vous m'entendez? au premier octobre, la susdite personne vient demeurer ici, avec les jeunes mariés, et c'est moi dès lors qui m'en charge. Je ne lui donne pas $\s semaines pour me procurer elle-
même le moyen de la renvoyer sans tambour ni trompette, heureuse d*en être quittée si bon marché.
— Pauline ? s'écria M. Milaguine korrifié » sa|^ tambour ni trompette? Pauline? . -
— Oui, oui, répéta madame Avérief, élevant un peu la voix sans s'en apercevoir : vqus êtes un excellent homme, vous, et tçute femme qui sauta pleurnicher à propos vous prendra par le cœur, par<;e qu^elle est femme et parce qu'elle pleure; mais votre Pau-^ line ne vaut pas la corde qui la pendra un jour os l'autre, c'est moi qui vous le dis, et je ne me trompe pas souvent.
— Qui a pu vous dire?... balbutia l'infortuné Milaguine.
— Personnel Je la regarde faire depuis... depuis longtemps, et je sais ce que je dis.
— Mais quVt-elle donc fait? murmura Milaguine écrasé sous le poids de cette conviction.
— Elle...
Madame AvériefsMnterrompit et jeta un coup d'oeil sur Marthe , qui , les yeux grands ouverts , la tête droite, écoutait sans perdre un mot, comme si elle eût pressenti que la question la touchait de près. La vieille dame reprit son calme, baissa la voix, et lança en pleine poitrine à M. Milaguine :
— Elle veut vous épouser.
Serge et Nastia, pouffant de rire, se laissèrent tomber dans les coussins du divan, tant l'idée de madame Avérief leur paraissait bouffonne. Milaguine, abasourdi,
regarda madame Avérief comme pour s^assarer qu^elIe jouissait de toute sa raison, puis il répéta :
— M'êpouser, moi î
— Oui, reprit Ja vieille dame implacable, et elle en serait venue à bout sans moi.
— Venue à bout ? répétk Milaguine avec énergie : oh I non I
— Ob I si I répliqua madame Avérief. Malgré vous, et bientôt I Vous voyez bien que vous ne savez déjà plus comment vous en dépêtrer. Elle est d'une espèce qui jette de profondes racines là où elle se plante. On dirait un brin d'berbe, et ses forces souterraines disjoignent les pierres et font crouler les temples... Mais je sais comment on s'en défait.
— Est-ce qu'il faudra que je la garde jusqu'au jour du déménagement? fit Milaguine devenu soudainement inquiet.
' — Oui, ce sera plus convenable, dit madame Avérief, qui avait repris sa bonne humeur, mais rien ne vous empêche de déménager dès le lendemain de la noce. •
— C'est cela^ dit le brave homme avec un soupir de soulagement, nous commencerons à déménager tout de suite. Tu te charges d'elle, alors, Marthe ? fit-il enchanté en se tournant vers sa fille.
— Puisqu'il le faut I répondit celle-ci en haussant les épaules.
Quand on pense qu'à cette heure même Pauline commandait en imagination 8a robe de noces chez la
198 Là PRINCESSE OGH^IU)?.
première couturière de Pétersbourg ! Lorsque M. Mi* laguine lui annonça ce qui avait été décidé,, elle ne sourcilla pas.
< — Les imbéciles T se dit-elle avec cette désinvolture qui caractérisait ses jugements, ils me font la partie trop belle ! Le pauvre bonbonune n'aura pas été seul pendant huit jours, quMl viendra me chercher luimême chez sa nigaude de princesse ! Madame Milaguine... Allons, cela, ne fera pas malsnr-dcsbartes de visite.
Lt! noce eut lieu le jour fixé, à six heures du soir. Comme toutes les noces", elle fut très-brillante ; une foule ifombreuse entoura les jeunes mariés des témoignages les plus vifs d'affection et de sympathie. On servit chez madame Avérief le thé le plus somptueux, puis, à neuf heures, la voiture de voyage de Marthe, empruntée pour la circonstance, s'arrêta devant le perron. Serge avait voulu six chevaux et beaucoup de grelots. Il fit monter sa jeune épouse dans la voiture, y sauta après elle, et partit pour Tinconnu.
Jamais il n'avait voulu dire où il se réservait de passer ses quinze jours de congé. Les recherches les mieux dirigées n'avaient abouti à rien ; interrogé par sa grand'mère, il avait éludé les questions en riant, et la plus claire de ses réponses avait été celle-ci : — Nous irons à la maison que j'avais préparée pour l'enlever si on avait refusé de nous marier.
Force fut à la famille de se contenter de ce renseignement vague, mais unique.
M. Milaguine se mit aussitôt à déménager, comme il l'avait dit. Pauline, qui lui inspirait maintenant une
200 LA PBINGESSE OGHÉROP.
pear insurmontable, semblait se multiplvisr pour mieux Tenvîronner de sa présence. II la quittait à la Serguievs&aîa et la retrouvai! avant lui au qtfai dé la Coor. Il croyait TaToh* laissée occupé^ à emballer deis pots de confiture dans Tancien logement, et voici qu'elle venait à sa rencontre dans le «ouveau avec une pendule entre les bras..
Cette ubiquité lui inspira^eucore plus de frayeur, eli dès le troisième j|pur,^ il se décida k ooucher dans le nouvel appartement encore incomplet, avec son Valet de chambre en travers ,de la porte. Il semblait au digne bomme que, sans 6es précautions, il allait trouver, un soir, Pauline souriante au chevet de son lit, qui lui présenterait ses pantoufles. A cette idée, il lui passait des frissons de peur le long deTépine dorsale.
Mademoiselle Hopfer habita Tancien logement le plus longtemps possible. Elle aimait ces belles chambres grandes et aérées, ces salons vastes et somptueux où le papier de tenture avait conservé ses teintes claires et ses baguettes dorées ; elle aimait cet appartement où elle avait été reine pendant si longtemps.
Elle le quitta seulement le jour où il n'y res!a plus un chiffon, plus un fétu. Lorsque les porteurs vinrent lui dire : a Mademoiselle, il n'y a plus à emporter que votre lit » , elle jeta un coup d'œil autour d'elle, soupira, et suivit son lit, le cœur mélancolique. ..
En franchissant le seuil, elle eut une idée; elle fit venir le portier, et, lui donnant un rouble :
— Si quelqu'un se présente pour louer l'vpparte-
mentj^ 9e conclus rien avant de m*avoir parlé. Je connsris'une personne qui en a envie.
Pauline considérait un laps de six semaines comme I^e necplus ultra de son célibat. *
Chez Martîie Oghérof , elle trquva à qui parler. A peine débarrassée de sa pelisse, elle voulut prendre les clés des mains de sa cbëre princesse ; — mais télle-ci les tenait bien et ne lui laissa prendre que des dés sans importance, celles de. l'armoire an linge et des provisions. Les meubles particuliers de la princesse lui restèrent étrangei:» ; et ee fut Temblème de sa nouvelle existence.
Pauline ! se voir refuser la possibilité de fourrer son nez partout, de regarder dans les secrétaires et de fouiller dans les tiroirs I oQense mortelle, qu'elle ajouta immédiatement au petit morceau, de décombres qui représentait tant d'espérances dans un coin de son cœur, consacré aux inhumations.
Et puis, autre ruine : M. Milaguine, installé définitivement dans son rez^de-cbaussée, ne paraissait pas souffrir de son absence. Il venait visiter Marthe, voyait ou ne voyait pas Pauline, lui souriait agréablement, ne s'informait point de ses affaires, et lui parlait du dégel prochain.
Ce n'était pas là ce qu'avait rêvé l'ambitieuse. En voyant cette proie lui échapper, elle se sentit reprise d'une haine inexorable contre Marthe.
Elle détestait en général tous les Milaguine, — des ingrats, disait-elle, oubliant la dotation de six mille
203 LA PEIXCESSB OGHËEOF.
ronbles confeniie dans on écrin qae Xastia lai aTait remis Je matin de son mariage ; — mais Marthe avait la première place dans ses pensées baineues.
Vétait-ce pas ponr Marthe , en effet , qa*ene «Tait été trahie par Michel Avérief? Oui» trahie? Elle s^était persuadée qae Michel Taimait d*ahord et qo'il loi avait toamé le dos grâce ans coquetteries de Marthe. Pourquoi ne Teât-elle pas cru» puisqu'elle Tavait si ardemment désiré? Et Marthe maintenant lui faisait entendre tous les jours, à toute heure , que mademoiselle Pauline n^était chex elle qu'une vassale, une sorte de commensale, qui ne faisait ni le thé ni le café, mais qui recevait humblement sa pitance des mains de la maîtresse du logis. Marthe avait une façon de tourner la clé dans la serrure de la boite à thé, avant de se lever de table, qui faisait monter aux joues de Pauline la rougeur de Tinsulte ressentie.
A tout prendre, mademoiselle Hopfer était injuste envers la destinée : si Marthe lui avait remis toutes les clés, la demoiselle de compagnie aurait eu trop d'occupation pour pouvoir étudier à son aise le mécanisme des deux existences qui se déroulaient devant elle côte à côte, sans se confondre.
Le prince était parfaitement heureux. Il se levait tard, paraissait de bonne humeur et de grand appétit au déjeuner, causait un instant avec sa femme, prenait ses commissions, — car il eût été injuste de l'accuser d'indifférence : personne ne s'employait de
LA PRINCESSE OGHEROF. 20â
meilleure grâce et ne s^entendait mieux que lui à rassortir une étoffe ou à choisir des bibelots ; — puis .il sortait, passait Faprès-midi dehors, rentrait à six heures pour diner, les jours de club exceptés, puis repartait et disparaissait josqu^au lendemain. * «Or,* Pauline avait pris ses petites informations et n'ignoriit jasque le passage qui faisait communiquer Tappartement particulier du prince ifvec celui de sa femme était verrouillé des deux côtés. — Des deux c6tés.«. s*était répété Pauline songeuse, le nez un peu plus long que de coutume. Les conclusions une . lois tirées, son nez était revenu à ses dimensions normales, et dés lors elle «*était mise à «chercher le joint D, avec Tbabileté d*us decoupeur émérite.
Elle était fixée depuis bien longtemps sur le prince, mais Marthe restait pour elle un mystère. Elle entrait à Timproviste dans la chambre à coucher, dans le cabinet de toilette, dans le boudoir ; elle y trouvait toujours la chère princesse lisant , brodant, écrivant un billet qu'elle priait aussitôt Pauline de remettre à son valet de pied pour le porter à son adresse, — le tout si ouvertement , si naturellement , et même avec une pointe légère d'ironie si acérée, que Pauline eut donné un de ses yeux noirs, oui , un de ses yeux, pour trouver la paille secrète qui devait infailliblement déshonorer ce beau diamant.
Quelques jours après le mariage, Paul Avérief vint voir sa tante, et la trouva complètement seule, chose rare. En s'asseyant, il rencontra le clair regard de la
vieille daine, particulièrement précis et interrogatear , et il se dit quç Fbeare était venae de parler franchement.
— Ma tante, lui dit-il, vous voyez devant vous un grand pécheur,
— Vraiment, neveu? répondit-elle, à tout péché miséricorde, a dit le Seigneur.' Confessez- vous.
— Vous m*encouragez. Mais quand vous* saurez, vous serez probablement moins indulgente.
— Parlez toujours, nous verrons.
— Eh bien, j'irai droit aii faiti J*ai commis une erreur de jeunesse, — je m'en repentirai toute ma vie... — il m'en est rest^ une fille. Je Télève, je veux lui donner mon nom , et c'est au nom de cette innocente que je vous demande pardon pour le coupable.
— La mère eziste-t-elle ? demanda madame Avérief le plus tranquillement du mon46.
— Elle n'est plus.
— C'est l'enfant que Michel vous a conduite il y a dix-huit ou vingt mois?
— Oui, ma tante.
— Eh bien, mon neveu^ amenez-la moi.
Paul baisa avec tendresse, avec vénération, la main que lui tendait l'aïeule, d'un geste royal.
— Vous , si sévère , si stricte pour l'accomplissement du devoir, dit-il ému, vous accueillez la petite avec cette bonté ?
— Vous l'avez dit, c'est une innocente. Je n'exige
en retour qu'une cbose, c'est qu'elle ignore jusqu'à* son mariagie et mêmetiprès,£'i| se peut, que sa mère n'était pas mariée. Il ne faut pas qu'un enfant puisse juger sa mère, môme quand ceHe-ci a péché devant sa conscience.
— Devant le monde,' oui, ma tante ; devant sa conscience, jamais! s'écria Paul. Sa mère était...
— Une honnête fille ? Tant mieux pour l'enfant ! — mais nous n'en parlerons pas,' mon neveu. Amenez* moi votre fille quand vous voudrez; c'est une Avérief, j'ignorerai le reste.
On était à l'époque des grands froids; plusieurs jours s'écoulèrent avant 'que Paul pût se risquer à faire sortir sa fillette. Le dernier jour du congé de Serge, il se décida cependant, ne voulant pas présenter Marie du même coup aux jeunes mariés, interrogateurs et curieux comme des enfants qu'ils étaient, et qui devaient revenir le soir même.
Marthe, qui était venue passer la journée avec madame Avérief, se trouvait assise en face de la porte d'entrée lorsque le domestique annonça : Monsieur Paul Avérief et sa fille. Croyant à une erreur de nom, elle se souleva à demi sur le bras de son fauteuil, et regarda la porte.
La petite fille entra timide, doucement poussée par son père, qui l'encourageait tout bas. Elle traversa ainsi le grand salon, puis, arrivée à cinq pas des deux dames, elle s'arrêta, confuse.
— Allons, lui dit le père, va embrasser ta tante.
iOé LA PRlNéESSË ÔGHÉROF
Marie avait été stylée e;i ronte, mais elle ne s'/ttt^ndait pas avoir deux dames au lieu d'une. Etie hésitfi un instant, regarda les d«ux visages, et, poussée instinctivement vers les cheveux bruns et les yeux brillants de la princea3e, elle vint doucement mettre sa petite main dans celle de Ifarthe et lui présenta son visage rose.
Marthe, muette de saisissement, Tavaitlaissée faire ; elle Tembrassa machinalemept ^ comme dans un rêve, et la suivit du regard pendant que, sous la conduite de Paul, elle allait faire ses excuses à madame Avérief.
Cette chevelure bouclée, ces grands yeux profonds, la coupe ovale du visage, c'était bien Michel, — mais les lèvres avaient la courbure particulière, le menton reproduisait la fossette de Paul...
Elle regarda longtemps le père et la fille, puis tomba dans une méditation profonde. Les yeux perdus dans le vague, le menton sur la paume de la main, elle voyait devant elle le sourire méchant et obséquieux de Pauline, dans cette journée mémorable où elle avait eu vingt ans. Enfin elle se tourna délibérément vers Paul, et lui dit sans émotion appa^ rente :
^- Cette enfant est votre fille, monsieur?
— Oui, princesse, répondit-il avec orgueil.
— C*est vous qui Télevez ? Elle est charmante, je tous en fait mon compliment : Taviez-vous avec vous & l'étranger ?
^ LA PRINCESSE OGHÉROP. 307
•:^Oui| sans dout^...
--?- Mais elle esinëe en Russie» à ce qu'il me parait, £lle parle trop bien le russe..,
Paul regarda la princesse avec plus d'attention. Le rose déHcat dqs joues de Marthe ^tait marbré de taches rouges, un léger frisson courait de temps en temps le long des doigts 'de ses mains jointes. Elle attendait sa réponse avec un sourire tendu par une secrète angoisse.
Sans deviner tout à fait, il comprit que cette question n'était ni une £sirmalité de politesse ni une enquête indiscrète. 11 mesura la portée de ses réponses, et se résolut à dire la vérité exacte.
— Elle est née en Russie, avant mon départ.
— Vous Tavezemmenée à l'étranger, comme cela, toute petite ? Vous n'avez pas craint la fatigue du voyage ?
— Non, princesse. Mon frère Michel me l'a amenée quand elle a perdu sa mère , il y aura deux ans au moi de mai.
Marthe se laissa doucement retomber sur le dos de son fauteuil ; ses mains se détendirent , ses paupières battirent un peu, — puis elle avança une main vers l'enfant , qui vint aussitôt près d'elle.
— Elle est bien jolie, dit-elle au père étonné.
Sa voix avait une vibration contenue, comme celle d'une coupe de cristal sous des chocs répétés. Soudain , par un mouvement irrésistible, elle saisit l'en-
fant, l*enleva dans ses bras, la serra contre sa poitrine . et baissa la tête sur les boacles brunes. Une larme roula dans la chevelure de la petite.
Madame Avérief fit un mouvement. Elle suivait cette scène depuis un moment, le cœur serré par Tangoisse, ne sachant que faire et sa sentant incapable d'arrêter Tinévitable aveu.
— Je vous demande pardon, monsieur, dit la princesse en reprenant son calme et en rendant la liberté à la petite fille : — c'est que je n'ai pas d'enfant, moi, ajouta-t-elle en baissant la tête pour cacher sa rou« geur.
Marthe venait de mentir.
Madame Avérief respira longuement; pour cette fois le danger était écarté. Décidément Marthe était une femme forte et qui savait garder le respect d'ellemême dans les circonstances difficiles. Aussi, lorsque Paul eut emmené sa fille, elle ne jugea pas à propos de dissimuler plus longtemps. Elle tendit les bras à Marthe, qui s'agenouilla à ses pieds sur un coussin, mit sa tête sur l'épaule de raieule, et pleura longuement.
Les deux femmes n'échangèrent pas un mot. A quoi bon ? Lorsque Marthe eut épuisé ses larmes, elle reprit sa place. Le jour baissait, le salon s'emplissait d'ombre. Elle restait muette; ce fut madame Avérief qui rompit le silence.
— La volonté de Dieu soit &ite! n'est-ce pas, ma fille? dit-elle doucement.
LA PRINCESSE OGHÉROP 209
^ Ainsi soit-il... répondit Marthe d'une voix brisée, mais d*un cœur ferme.
Jamais, depuis le jour fatal, elle ne s'était sentie aussi légère. Son âme était délivrée de sa chaîne. Désormais, dans le secret de sa conscience, elle pouvait aimer Micliel Avérief.
Un joyeux brouhaha se fit entendre ; des pas légers coururent sur le parquet dans la pièce voisine; Nastia apparut dansTembrasurede la porte, rose, souriante, grandie, paraissait-il, et tout à fait majestueuse dans l'ampleur de sa traîne de moire antique.
— Attends-moi donc, cria la voix de Serge dans le lointain, il faut que nous entrions ensemble!
Nastia, toujours sur le seuil, envoyait des poignées de baisers à Taïeule et à sa sœur, qui n*osait aller à sa rencontre de peur de lui montrer ses yeux rouges et ses joues brûlantes.
— Dépêche-toi, dit-elle en tournant la tête sur Tépaule avec un geste d*oiseau; je meurs d'impatience; si tu tardes encore une minute, j*entre toute seule.
On entendit les éperons de Serge courir sur le parquet; il parut enfin, saisit la main de sa femme, et s'avança posément avec elle jusqu'aux pieds de Taîeule; celle-ci se leva pour les bénir avec le pain et le sel qui les attendaient sur un plateau.
«— Soyez les bienvenus dans vptrç fnaispn ^ spus 1^
LA PRINCESSE OGHEROP. 211
garde du Sefgneur, dit-elle gravement. Puis elle leur
tendit les bras :* Emhrassez-moi, mes enfants.
D'où venez-vous? *
Nastia se mit à rire.
— Chut! fit-«elle, en posant un doigt sur ses lèvres, c'est un secret, mon mari m*a défendu de le dire.
— Vous saurez tout, grand*mëre, dit Serge avec impatience, seulement pas encore tout de suite. Cest un secret.
— Allons, soiti dit Taîeule en souriant. Jouez à cache-cache, pendant que cela vous amuse encore.
Oghérof entra, plein de galanterie pour sa bellesœur, qu*il appelait exprès madame Avèrief. Nastia oubliait à tout moment de répondre à ce nom, ce qui jetait le prince dans des accès de fou rire. Jamais on n'avait tant ri dans la grande salle à manger. Les vieux serviteurs eux-mêmes en paraissaient tout surpris.
— Quelle gaieté ! dit madame Avérief pendant une accalmie : cela me rajeunit de voir cette jeunesse.
— Eh bien, grand'mère , ce sera tous les jours comme cela, dit joyeusement son petit-fils. Et quand nous aurons des enfants, ce sera bien autre chose !
Marthe elle-même ne put résister à cette fougue de gaieté contagieuse. D'ailleurs, sous la douleur de l'irréparable, elle sentait la joie intime de pouvoir estimer celui qu'elle avait méprisé. Elle était si paisible d^n? son âme, que la présence de son mari ne
S13 Là PRIVGES8B OGHÉROF.
la dérangeait pas de sonrôYe : — depuis si longtemps, du reste, il avait cessé d'appartenir à sa vie!
Elle rentra chez elle dans cette disposition d'esprit. Le prince avait dispara vers neuf heures» comme toujours. Elle se mit au litets^endormit d'un doux sommeil.
Elle rêva qu'eUe marchait dans Favenue du bord de l'eau, où elle avait attendu Michel , le jour anniversaire de ses vingt ans. Il venait à sa rencontre, transfiguré, radieux, et comme elle lui tendait la main...
— Non, lui disait-il, je suis un rêve, mes mains sont deux rayons de soleil, on ne peut les saisir : mais je vais rester ici à jamais, et les fleurs de votre jardin ne se faneront plus.
Et elle restait devant lui en extase , pendant que la chaleur des rayons de soleil pénétrait doucement son cœur engourdi et le noyait dans un indicible bien-être.
Elle s'éveilla encore charmée de son rêve ; la réalité n'était pas si belle, mais la vie cependant lui paraissait bien meilleure que la veille. Elle s'habilla sans se presser et trouva son mari, qui déjeunait dans la salle à manger.
Pauline entra bientôt : elle s'était fait une loi de ne jamais précéder la princesse dans la salle à manger; ce moment de sécurité lui permettait bien des petites observations qui auraient été difficiles sans cela. D'ordinaire son empressement ne se laissait pas refroidir par l'indifféreoce de Marthe, mais, ce
LA PRINCESSE 06HÉR0P. 213
matin-ia, Tindifférence lui parut plus méprisante que
^ dédaigneuse. Sans rien témoigner de ses impressions ,
elle commença à déjeuner modestement, comme
un oiseau qui picore. çft et là quelque grain oublié.
— Vous ne s^vez pas, Marthe , dit tout à coup le prince, j'ai rencontré hier Paul Avérief chez le confiseur avec une très^jolie petite fille.
Pauline resta bouleversée » la fourchette en Tair. Elle avait oublié Paul Avériefet la petite, dansTardeur de ses nouvelles combinaisons. Comment I ils étaient . à Pétersbourg, et la gouvernante ne lui en avait rien dit, ne lui avait pas écrit, n'était pas venue la voiri Elle arrêta le cours de son indignation pour écouter la réponse de la princesse.
— Je Tai vue chez madame Avérief, disait Marthe. Elle est charmante. Cest sa fille.
Sa fille I... Pauline ressentit une sorte de choc semblable à celui que donnerait un bélier déman* telant une forteresse. Marthe était si calme et parlait si doucement, que la demoiselle de compagnie se hasarda à jeter un coup d'œil de son côté. La princesse remuait son thé avec la petite cuillère, sans la moindre émotion apparente.
— Je ne savais pas qu'il eut une fille, dit le prince ; mais il n^était pas marié I Ou bien il est peut-être veuf... Je croyais, continua-t-il, que c'était Michel qui avait un enfant de la main gauche : on avait parlé de cela dans le temps.
— Pure calomnie , répondit la princesse avec la
même douceur dans la voix, la même tranquillité dans le geste : des gens malintentionnés ont répanda ce brait pour lui nuire.
— Lui nuire? répéta le prince. En quoi?
— Pour Tempêcher de se marier peut-être , je ne ais pas.
— Oh!... fit le prince en haussant les épaules.
Il trouvait sa femme bien naïve; mais après tout, comme femme, elle avait raison. Cependant ce n*est pas un enfant ni plusieurs qui Feussent empêché de se marier, lui.
— Alors Tenfant était à Paul?
— Oui, M. Avérief m*a dit hier que son frère le lui avait amené de Tétranger après la mort de la mère.
— Oui, oui, je me souviens, vaguement. Ah I Michèle lui aamené? Ça a du être drôle ! Je vois dMci Uichel en bonne d*enfant.
Oghérof éclata de rire , — et Marthe avait le cœur si léger, qu^elle se mit à rire avec lui. Pauline, s*apercevant qn^elle était seule à garder son sérieux, fit entendre un petit rire sec et nerveux... La princesse se tourna subitement vers elle.
— Vous êtes malade, Pauline ? lui dit-elle.
— Moi, princesse? non... Pourquoi?
— C'est que vous riez comme une personne qui va avoir une crise de nerfs.
— Non, je me porte parfaitement.
— Tant mieux! fit Marthe d*un air dégagé, et elle
se retourna vers son mari pour lui donner une demidouzaine -de commissions.
Pauline se glis$a hors de ]a salle à manger, mita la bâte un cbapeau et qne pelisse ;. elle prit un drojki à rheure. S^étant préalablement fait conduire au bureau des adresses, elle se procura une indication exacte de la demeure de Paul Avérief. Une fois là, elle pénétra dans la cuisine par Tescalier de service et demanda la gouvernante.
Celle-ci parut sur-le-champ , et, sans témoigner beaucoup de surprise , elle emmena Pauline dans sa chambre. Avérief venait de sortir avec sa fille, Toccasion était excellente pour s^expliquer.
-— Comment, lui dit Pauline de son contralto le plus pathétique , je vous tire de Tobscurité, je vous fais avoir des émoluments inespérés, dans une bonne maison où Ton vous traite bien , où vous aurez une pension de retraite si vous savez vous y tenir, — et vous me trahissez, moi, votre bienfaitrice , une compatriote... Ah! Marguerite, cela n^est pas bien! Votre premier devoir n'était-il pas de me prévenir de ce retour inattendu?...
— Pardon, mademoiselle Pauline... dit poliment la gouvernante en arrêtant cette efiTusion qui menaçait d*être longue.
Elle s^était affinée avec des gens bien élevés; sa tournure et son langage avaient, sinon beaucoup de distinction, au moins à peu près la correction désirable.
— Pardon, mademoiselle Pauline , vous parlez de bienfait et de trahison : il est vrai que je vous dois mon entrée dans cette maison; mais depuis, H. Michel et H. Avérief sont aussi devenus mes bienfaiteurs, H. Avérief surtout. Lorsque vous m^avezdit de vous écrire ce qui se ferait chez nous, je ne savais pas ce que c'était que d*étre gouvernante, j'ai consenti. Mais depuis, j'ai compris que c'était mal de raconter les affaires de mes maîtres, qui étaient bons pour moi...
— Hais, moi aussi, j'ai été bonne pour vous, je ne vous devais rien...
— C'est juste, mademoiselle, mais Votre bonté pour moi me demandait en échange une chose que je considère comme pas bonne, tandis que ces honnêtes gens sont bons pour moi et ne me demandent en échange que de faire mon devoir.
— Alors, vous me reniez, vous trahissez votre bienfaitrice! L'ingratitude ne vous fait pas de honte?
— Puisque, malheureusement, il faut que je trahisse quelqu'un, je préfère ne pas trahir ceux qui ne me demandent rien de mal et qui ont de tout temps bien agi avec moi sans intérêt...
— Ingrate ! s'écria Pauline outrée.
^ •— J'aime encore mieux être ingrate envers voiiîi qu'envers M. Avérief, mademoiselle, répondit fermement Marguerite en se levant.
Pauline sortit pleine de rage et de fiel
Pendant Texpéàition malheureuse de Pauline Hopfer, la princesse était allée promener ses réflexions en traineaa hors de la ville. Elle avait besoin da spectacle de la neige immaculée pour calmer les bouillonnements de sa colère.
Depuis la veille» absorbée dans une seule idée t elle n*avait pas voulu penser à Pauline ; mais la vue» de sa demoiselle de compagnie avait soulevé una tempête dans son âme. C^était cette misérable fiUa qui, dans un but qn^elle ne pouvait encore comprendre, avait inventé et répanda ces calomnies contre Michel; c'était elle qui, délayant sciemment un peu de vérité dans beaucoup de mensonge, les avait séparés pour jamais.
— Dans quel but? se demandait fiévreusement la princesse. Quel motif de haine pouvait-elle avoir contre ce jeune homme et contre moi?
Hélas! Marthe ne devait jamais comprendre qu*on puisse haïr ceux qui vous comblent de bienfaits, précisément parce qu^ils sont vos bienfaiteurs, et que, pour certaines Ames viles , ce devoir de la recon*
Si8 Là PRINCBSSE OGHÉROF.
naissance est nne hamiliation de tons les instants! Elle Teût compris, dn reste, qne ses sentiments fassent restés les mêmes, car rien ne pouvait plus ajouter à rhorrenr que lui inspirait cette fille, {«e matin, elle avait pu garder son sang-froid; mais aurait-elle toujours le même empire sur elle-même ?
— Il le faut ! se dit-elle : madame Avérief sait certainement à quoi s^en tenir, elle me viendra en aide sans que j'aie besoin de le lui demander.
Ce raisonnement ne la satisfaisait pas. La voix du bon sens, des convenance^, la nécessité absolue de sauvegarder son honneur et le nom de son mari , la certitude que, si on renvoyait Pauline avec éclat, celle-ci, pour se venger et se défendre, mêlerait le nom de la princesse Oghérof à quelqu'une de ces inventions calomnieuses dont il reste toujours quelque chose, — rien de cela ne pouvait lui faire envisager avec résignation la nécessité de se trouver, dans quelques heures, face à face avec cette vipère, de lui parler et de feindre Tindifférence. Elle eût voulu Técraser sous ses pieds comme un insecte vil et malfaisant, et détourner ensuite ses regards de ce répugnant spectacle.
Elle fit le tour des lies sans trouver Tapaisement. Comme son cocher se retournait, lui demandant ce qu'il fallait faire, une idée subite vint à la princesse :
— Va le long de la rivière et passe devant noire ancienne maison de campagne, dit-elle.
Le traîneau s'engagea sur la route à peine foulée.
Là princesse OGHËROP. '219
Le cheval bondissait dans la neige, qui par moments lui venait presque jusqu*au ventre ; une fine poussière glacée voltigeait autour du traîneau et déposait une poudre impalpable de diamants sur le velours des vêtements de Marthe.
Combien ce chemin ressemblait peu à celui qu'elle avait suivi avec son mari, en quittant la maison paternelle! Plus de rivière bleue brillant au soleil, plus de verts feuillages aux sycomores; — la neige, haute d*un mètre, ensevelissait les parterres et les fossés, laissant seulement percer çà et là la tête d*un buisson ou le noir sommet d*une palissade.
Au tournant de la route, elle aperçut la maison où elle s'était mariée. Cette maison était habitée : les fenêtres bien claires avaient des stores, un sentier frayé dans la neige menait aux communs , la cour était balayée soigneusement, et des nuages de fumée blanche sortaient d*une cheminée.
— D'autres sont venus, se dit Marthe : ils vont aussi aimer, et souffrir peut-être; puissent-ils ne pas voir comme moi leur rêve de bonheur sombrer en vue du rivage!
Cette pensée mélancolique mit du baume sur les sentiments aigus et cruels qui déchiraient le cœur de la pauvre femme. En effet, aux heures de souffrance* si Ton peut s'attendrir sur soi-même, on sentie mal se fondre peu à peu dans une sorte d'engourdissement qui donne au moins le repos, sinon la quiétude.
Elle passa lentement devant son ancienne demeure,
puis le long du jardin où elle avait attendu Micbel... Le soleil d'été avait pour jamais fui de sa vie.
— Jamais!... pensa la jeune femme.
Et ses pleurs jaillirent abondants sous son voile de dentelle.
— Chez madame AvériefI dît-elle à son cocher, qui tourna bride et reprit le grand trot.
Madame Avérief n'était pas seule : la maison était pleine de parents et d*amis. Marthe eut la patience d'attendre une heure entière; enfin, voyant que le flot qui s'écoulait se trouvait à tout moment remplacé , par un autre, elle s'approcha de la vieille dame pour prendre congé et lui dit tout bas :
— Que dois-je faire de Pauline?
— La garder, quoi qu'il vous en coûte! répondit madame Avérief d'un ton qui prouva qu'elle aussi avait tourné et retourné la question dans sa tète.
— Soit, dit Marthe en soupirant.
— N'oubliez pas de venir prendre le thé avec nous demain soir, lui dit la vieille dame en Tembrassant : je réunis toute la famille chez les jeunes* mariés.
Toute la famille! Marthe allait donc voir Michel... Et ne pas pouvoir courir à lui les mains tendues en lut criant : — Je sais tout, je vous estime, je vous aime !
Oh! le supplice de ne plus s'appartenir, de porter le nom d'un autre, d'avoir à le faire respecter, de ne plus pouvoir agir ou parler sans attirer sur son mari les railleries du monde, et sur elle le déshonneur!
Si elle avait attendu, au moins! si elle avait -été
LA PRINCESSE OGHÉROP. 221
«noins orgueilleuse! si elle avait eu en Michel assez de confiance pour lui donner le temps de revenir et de s'expliquer! Et ici Pauline revint se placer entre elle et ses pensées, plus méprisée et plus haïssable encore.
Et son orgueil!... — Je ne me repens jamais, avait dit Marthe à Sophie... C'était vrai alors, mais maintenant?
Maintenant, son orgueil anéanti croulait en pons-* sièrë sous ses pieds, et elle eut voulu se faire un piédestal de cette ruine pour crier de plus haut à Michel : — Je vous ai accusé, pardonnez-moi !
Mais ici s'interposait le prince, qu'elle avait juré d'aimer fidèlement...
Et, prise entre ces deux gardiens qui la chassaient du paradis, Marthe vaincue, brisée, ploya Içs genoux et demanda pardon à Dieu d'avoir douté de sa bonté, d'avoir jugé coupable un innocent. Là était la faute... Mais quel châtiment!
Elle parlerait à Michel, cependant; elle ne pouvait pas vivre avec l'idée que cet homme la considérait comme une coquette sans tête et sans cœur. — Qu'il sache que je l'ai aimé, se dit-elle : j'ai brisé son bonheur et le mien par orgueil, pour qu'il ne pût pas croire que j'attachais quelque prix à son amour. Qu'il sache, à présent, que je me suis blessée en le frappant et que ma plaie saignera toute ma vie.
Elle n'alla pas plus loin dans sa pensée. Il ne pou* vait être question d'amour entre la princesse Oghérof
232 LA PRINCESSE OGHÉBOF.
et Michel Avérief. Mais la princesse pouvait avoner à Michel les torts de Marthe Milaguine et obtenir son pardon. C*est à cette idée qu'elle s'arrêta , et aussitôt elle s'occupa des moyens de Fexécuter.
En se trouvant à table en face de Pauline» elle eut quelque peine à maîtriser son indignation; mais la présence de .son mari lui apporta une diversion et un soulagement très-bien venus.
— Vous êtes sortie aujourd'hui? demanda Oghérof.
— Oui, j'ai été aux liés. C'est très-joli en hi(er. . — Un peu monotone, ajouta le prince; mais trèsjoli en effet; très-bon pour dresser les jeunes chevaux aussi ; la difficulté de trotter dans la neige modère leur ardeur. Avez-vous vu la jeune madame Avérief?
-T- Non. Nous sommes attendus demain soir chez elle.
— Un raout?
— Non, la famille seulement.
Le prince mordit sa moustache pendant trente secondes; puis il se rasséréna ; il venait de trouver une combinaison.
— Je vous y conduirai, dit-il, et je vous y laisserai. J'ai un rendez-vous d'affaires...
— Fort bien, dit Marthe avec quelque empressement : ne vous gênez pas.
Pauline jeta en dessous un regard scrutateur sur la princesse, puis reporta ses yeux sur son assiette. Elle était fort déconfite : en attendant une allusion ou une
raillerie amère qui, pensait-ellç , ne pouvait lui manquer, elle se mettait en boule pour recevoir le coup. A sa grande stupéfaction, le diner passa sans encombre; le prince se retira comme de coutume, et les deux femmes restèrent seules.
Pauline eût donné bien des choses pour voir finir ce tête-à-téte que Marthe semblait prolonger à des* sein. Et que de sentiments ^ luttaient dans ce que mademoiselle Hopfer appelait son cœur! La crainte, . — Tla rage d'être obligée de craindre, — le désir d*en avoir fini avec une catastrophe inévitable, et Tangoisse.de ce qui suivrait. £u ce moment, Pauline se souvint de sa donation de six mille roubles, — avec plaisir, mais toujours sans reconnaissance; puis elle se mit à former des plans de vengeance pour le moment inévitable où elle serait chassée, et cette idée lui parut si douce, qu'elle s'y absorba tout entière.
Marthe se leva enfin et ferma le livre qu'elle lisait.
— Bonsoir, Pauline Vassilievna, dit-elle.
— Bonsoir, princesse, fit celle-ci, réveillée en sursaut au milieu de ses châteaux en Espagne. Faut* il que j'aille demain chez Anastasie Pavlovna?
— Comme, vous voudrez, répondit froidement la princesse ; on ne m'a rien dit de particulier en ce qui vous concerne.
Elle sortit avec un signe de tète. Pauline, restée seule, porta la main à sa joue comme si elle eût reçu un soufflet. Quoi ! pn i^e mentionnait même plus
Stê LA PRIXCBSSB OGHiROP.
son Dom chei son ex-élève, mus sa dépendance trois mois à peine auparavant!
— Il y a quelque chose, se dit Taimable personne pour se consoler. La princesse est trop calme : elle cache son jen ; — mais je suis plus fine qu^elle, et je le lai ferai bien voir.
L*apparteinent des jeunes mariés était éclairé à giorno. Des fiears garnissaient les fenêtres , les étagères y tous les endroits où Ton avait pu poser un vase ou un bouquet. Les tentures toutes fraîches, les meubles neufs achevaient de donner un aspect de fête aux vastes salles , semblables en tout à celles de Tétage inférieur habité par madame Avérief.
M. Milaguine rayonnait : il voyait devant lui ses deux filles y toutes les deux vêtues de blanc, belles à ravir, toutes deux an bras d*nn bel officier, leur époux ; et son cœur paternel se dilatait d'aise à ce spectacle.
— Mais que ta es belle! disait-il à Marthe. Tu as Fair aussi jeune que ta sœur!
Marthe, en effet, était transfigurée. La pâleur nacrée des anciens jours , avec le rose exquis que la chaleur mettait à ses joues , avait remplacé les ombres de l'inquiétude et de la maladie. Tout son être vibrait de jeunesse et de vie; elle riait avec les autres, elle allait et venait, tranquille et presque joyeuse. De tcnif.s en temps, elle embrassait sa sœur avec une
ponr elle; elle s^était débarrassée de son ancienne passion avec la même aisance qu'on apporte & se délivrer du citron quand on quitte leç huîtres pour le potage.
Michel avait été un promis très-désirable» — donc il ne fallait pas le laisser accaparer par une' autre» — par son ex-élève surtout; mais, en cessant d'être un mari possible pour Marthe, il avait perdu ce charme de bien disputé qui lui donnait tant de prix.
Pauline, d'ailleurs, en femme pratique, axait plusieurs cordes à son arc : elle pouvait prévoir le mariage de Nastia dans quelques années ; — alors restait M. Milaguine, tout seul, vieilli, attristé.
Cétaitle moment où elle poserait son-ultimatum... Il y aurait de Tinconvenance à rester ainsi , sans position bien nette, dans la maison d'un homme seul ; — sa; réputation , lé souci de son honneur l'obligeraient à quitter son bienfaiteur, le cœur déchiré de regrets, après tant d'heureuses années.. i Et le nom de madame Milaguine viendrait tout arranger...
Mais c'était encore long, et puis, si le mariage était beau, le mari ne Tétait guère... et Pauline se reprocha plus d'une fois d'avoir marié Marthe avec le prince, — car elle s'attribuait toutl'honneur de cette union. C'était avec une secousse de colère contre ellemême qu'elle se disait que, sans sa folle passion pour Michel, elle aurait pu épouser le prince au lieu de lui faire épouser Marthe.
Princesse Oghérof 1 Ce nom qui tintait cent fois
le jour à ses oreilles la remplissait d*une sourde rage. Deux sentiments bien nets, et tout à fait jumeaux , se détachaient seuls sur le fond un peu confus des ^ idées de la noble demoiselle : une haine profonde contre Michel — seule cause de tout cela, — et une aversion bien raisonnée, bien ruminée, pour Marthe, qui n^avait jamais voulu la traiter en amie, et qui, par sa hauteur, avait tracé entre elles une ligne de démarcation infranchissable.
Elle se promettait bien, un jour ou l'autre, de faire payer à ces deux insolents la faute qu'elle avait commise en laissant échapper le prince, et, le jour où Michel, qui cherchait depuis quelque temps Toccasion de l'entretenir en particulier, la rencontra sur le perron, elle se dit que l'heure tant désirée dçs représailles allait peut-être sonner.
Elle se trompait cependant : Michel n'avait pas besoin d'.elle autrement que pour lui faire quelques questions, dont elle tenait les réponses prêtes depuis six mois. . -
— Je vous demande pardon, Pauline Vassilievna, lui dit le jeune officier, je vais vous adresser une question bien insignifiante, mais qui n'est pas sans importance pour moi.
— Parlez, monsieur Michel, je suis toute à votre service, répondit Pauline tout sucre et tout miel
— Le lendemain de mon départ pour l'étranger, c'était, si je ne me trompe, l'anniversaire de mademoiselle Marthe... de la princesse Oghérof, veux-je dire.
162 L'A PV^CESSE OGHÉROF.
— II me semble me rappeler qu'oui, dit Pan« line en dressaùt T^reille comme un <ihe?al de bataille à rappel du clairon.
-^ J'ai envoyé un bouquet. Savez-?oùs si on Ta reçu?
-^ Je ne saurais tous dire, ce n'eât pas à moi qu'il était destiné, dit Pauline en souriant du plus beau sourire du mond^.
— ^ G'ést que... monsieur Sfilaguine n'eu a pas eu connaissance non plus. C'e^t une question dé bien peu d- importance, mais... * '
-^ Voiis devriez demander au jardinier s'il l'a' en^ voyé.
' Maldemoiselle Hopfer fit dette remarque avec foui rihféï^t d'une jeune mère inquiète de son nouveauné. Elle attendit la réponse» le gosier un peu coh^ tracté. ' * ' J ' •• .
-^ Le jardinier m'assvfre qu'oui ; îï m'a liiontré ses livres; mais le garçon qu'il én'^avaî t. clergé a quitté son service, et on n'a pu retrouver sa trace. . La demoiselle de compagnie respira.
-^ C'est qu'il l'aura vendu en route, répliqua-t-^]le du ton le plui^ persuasif: ces choses-là arrivent tous les jours; nous sommes si mal servis, à présent !
Michel garda un instant le silence, puis il reprit :
— J'ai écrit de Menton à M. Milaguine , il n'a pas non plus reçu ma lettre.
— Ah! vous étiez à Menton?
— Oui. Cette lettre a-t-elle été perdue hors de la
LA PRINCESSE ÔGB^ltOF'* 163
maison, ou^anrîeaf-voas quelque sujet de âoupÇôntier vos gens de négligence? • '
• '— Je vous Tai dît tout à Theiire, on est si mal seivî maintenant Mais; pour ce qtir regat'die la corf es-* pondance, jusqu^à présent je û' ai rien ï'eiûarqué de pareil. Je reçois' toutes les* lettrée qu'on m'envoie..;' Il est vrai que je n^eii reçois guère, ajôtftâ-t-elle avee un sourire mélancolique, qui parlait clairement de* son délaissement dans cette vallée dé latmés;- Et à propos de Menton, monsieur Miéhel, qa'avez-vous fait de la gouvernante que je vous ai confiée'? ^
. —Elle ne vous a pas écrit? dit brusquement Michel, s'apercevant un peu tard que le secret de son frère était en grand danger de ce côté-là.
* Paul|^nB n'-avait pas prévu la question; mais cette fille était faite pçôr être un grand homme d'Etat. Pressèn^tai^t.que Michel pourrait bien se demander à' part lui qili avait mis en circulation les rumeurs sur &a paternité su))p'oséè,'ellé se résolut à frapper sur«t> le-cbamp un grand' coup et à se garer, pour le reste de ses jours, des suppositions indiscrètes.
•*— Elle m'a éerit, certainement, monsieur Michel, * répondit-elle en regardant son interlocuteur dans le blanc des yeux : c'est une excellente femme, simple d'esprit et droite de cœur. Vous n'aurez pas à vous repentir de lui avoir donné votre confiance...
Michel restait interdit.
— Elle est très-prudente et peu communicative , ajouta Pauline avec un regard à double entente, c'est.
164 LA PRINCESSE OGHÊltOF;
une précieuse acquisition |)our ceux qui ont su se Fat* tacher.
— Tant mieux! dit brusquement le jeune officier; mais ceci n'est pas mon affaire. Pardon, Pauline Vassilievna, encore une question...
— Dépêchezrvous alors, interrompit la demoiselle en souriant : on m'attend là-haut.
— Quelqu'un vous a-t-il parlé* défavorablement à mon sujet? dit Michel, brûlant ses vaisseaux, ou à..« — il hésita, — à M. Milaguine?
— Oh ! monsieur Michel I jamais ! Un jettoe homme* ' si bien élevé... si digne... Qui donc se fut permis..» « ' Je puis vous donner ma parole que personne n'a ja«^ mais dit le moindre mal de vous, ni à M. Milaguine
ni à moi. Vous comprenez que M. Milaguine^ ne Tau* ^ rait pas permis ! •'..•,;
— Je vous remercie, m^idemoiselle, dit Mich^el, mais sans élan de reconnaisi^ance, *-r» il sentait- en lui ^ ' une sort« de sourde méfiance ; — ceji questions ont * du vous sembler bien étrange,.. peoi-Ctre même indiscrètes. '.*'»•''
— Non; monsieur Michel... je vans "leomprends... Avérief leva les yeux et la regarda.
— J'ai bien regretté ce qui est arrivé, je l'ai même dit à mademoiselle Marthe... à la princesse, veux-je dire... Cela Ta un peu indisposée contre moi... Les jeunes filles, vous savez, sont sujettes à avoir des caprices...
— Je vous remercie , Pauline Vassilievna, inter*
LA PRINCESSE OGHEROF. 16o
rompit Michel devenu soudain trës-pâle; vous êtes bien bonne. Je vous demande pardon de vous avoir dérangée. Au revoir.
Et il s'éloigna.
— Cherche, cherche I dit Pauline entre ses dents avec une joie rageuse, — tu es un pauvre limier I
Elle rentra triomphante.