UNE SCENE DE HAUTE COMEDIE
Aussitôt que la princesse fut entrée, toutes les résolutions de son cœur, toutes les pensées de feu qu'il lui avait dictées, toutes les paroles entraînantes qui se pressaient sur ses lèvres se confondirent en un
seul cri, et joignant les mains il s'élança vers elle, en disant :
— Je vous aime! madame... je vous aime !
Olympia, qui venait de refermer la porte du boudoir, s'arrêta stupéfaite devant cet élan inattendu qui dérangeait tous ses calculs et la petite comédie qu'elle avait préparée dans son imagination..
Lui, ne comprit rien, ne vit rien, ne devina rien ; — il resta les deux bras tendus vers elle.
— Oh! je vous en supplie, s'écria-t-il, ne me répondez pas, ne prononcez pas un mot, laissez-moi!., laissez moi vous dire tout ce qu'il a dans mon cœur. — Mon Dieu !. . si vous saviez combien je vous aime!., si vous saviez!., vous êtes mon culte, ma prière et ma foi !. . Non !. . non !. . avant de vous avoir rencontrée je ne vi-
vais pas, je vous attendais... Que vous êtes belle! Vos yeux, voyez-vous, sont deux étoiles!.. Tenez, je suis fou !.. je ne sais pas ce que je dis. — Et cependant, je voudrais baiser le bout de vos pieds et vous parler le front contre terre. — Souriez, souriez, bel ange de mes rêves et de ma vie, un sourire, voilà tout, et je remporterai comme un trésof.
Il se tut un instant, et comme il vit qu'Olympia allait lui répondre, il eut peur, et reprit j
— Ne m'en veuillez pas... de vous parler ainsi... depuis si longtemps ce secret était là... dans ma poitrine... il m'aurait tué.
Arthur, les mains jointes, s'était agenouillé devant la princesse.
— Monsieur de Savernoy, dit-elle, je vous en supplie, relevez-vous.
— N'est-ce pas, continua Arthur en se levant et en passant à la fois ses deux mains sur son front tout humide de sueur, c'est bien ridicule, bien enfant d'agir et de parler de la sorte ; mais vous ! vous dont l'âme ardente s'échappait tout-à-1'heure en accents si énergiques et si passionnés, vous devez comprendre que le cœur parfois a des moments de délire. — Quand vous chantiez, et que tous dans votre salon, suspendus à vos lèvres, vous écoutaient avec enthousiasme, j'étais jaloux, furieux du bonheur que vous leur donniez, j'aurais payé d'une année de ma vie chacune des notes qui sortaient de votre bouche pour être seul à l'entendre... Oh! je vous en supplie, madame, ne me demandez jamais de venir les jours où tant de personnes vous entourent et vous admirent... Cela me fait trop souffrir.
On le voit, si la princesse Pallianci avait préparé un habile manège de coquetterie, une scène de comédie à la Marivaux, pleine de mots à double sens, de regards ingénieusement jetés, de demi-sourires :
— elle était prise au dépourvu. — Le marquis de Savernoy, par une inspiration spontanée, par un cri qu'il n'avait pu retenir, avait tout déjoué; il s'était méfié de lui-même, il avait eu peur de ne pas oser, s'il se donnait le temps de réfléchir, et il avait agi en cela comme font les poltrons qui tremblent, reculent jusqu'au dernier moment, puis, tout d'un coup, par peur même du danger qu'ils redoutent, s'y jettent à corps perdu en fermant les yeux.
Mais Olympia n'était pas femme à se laisser longtemps déconcerter.
;— Monsieur de Savernoy, dit-rlle en m* 6
donnant à sa voix une expression sérieuse, non, l'on n'est jamais ridicule de laisser parler son cœur, et il y a dans votre voix trop de sincérité pour que je puisse vous en vouloir.
— Oh ! merci ! merci !... s'écria Arthur en saisissant une des mains de l'Italienne et en la portant à ses lèvres.
Olympia le regardait à la dérobée.
Elle étudiait, pour ainsi dire, sur le visage d'Arthur, les moyens d'entraîner plus aveuglément encore cette pauvre âme qui venait à elle si crédule et si confiante, semblable à ces spadassins sans cœur qui calculent froidement la place où leur épée frappera plus sûrement et plus mortellement.
Oh ! le combat n'était pas dangereux, la lutte n'était pas difficile !
— Voyons, dit-elle en souriant, as$pj ez-
vous ici, monsieur de Savernoy, causons un peu tranquillement, si c'est possible. — Je vois que c'est moi qui dois être ici la plus raisonnable.
— Laissons la raison, madame, à la vieillesse; elle n'a que cela pour se consoler de tout ce qu'elle a perdu ! — Oh ! madame, ajouta-t-il en se rapprochant, ne détruisez pas, par un mot, le seul rêve de ma vie ! Je suis si heureux !
La princesse le regarda un instant sans répondre.
Etait-elle embarrassée de ce qu'elle allait dire, ou bien se servait-elle du silence comme d'une armesouvent meurtrière ?
Arthur la regardait frissonnant et plein d'émotions.
— Pourquoi ce silence ? balbutia-t-il en attachant ses yeux humides sur ceux de la princesse.
— Parce que, répondit-elle lentement, c'est une belle chose que cette jeunesse d'impression qui fait tant croire à soimême ; parce que les quelques années qui séparent mon âge du vôtre, m'ont appris de tristes vérités et m'ont ôté de douces illusions.
— Oh ! oui ! murmura Arthur, toujours cette même pensée qui vient peser sur vous, n'est-ce pas?
— Laquelle? demanda nonchalamment l'Italienne en jouant avec son bracelet. *
— Celle qui vous faisait, il y a quelques jours, me dire de si cruelles et de si effrayantes paroles.
— Vous ai-je dit d'effrayantes paroles?
— Sans doute la nuit qui précédait ce jour, j'avais mal dormi ou fait de mauvais rêves.
— Monsieur de Savernoy, ajouta-t-elle en
souriant, croyez-moi, ne mettez jamais une femme en présence d'elle-même, c'est dangereux. — On n'aime pas parfois à se souvenir, ou on ne... le veut pas. — Un de nos poètes a écrit : «La parole d'une femme, c'est l'eau courante d'une fontaine ou le vol d'un oiseau. » Peut-on suivre l'eau courante d'une fontaine qui va se perdant dans les hautes herbes d'une prairie? Peut-on suivre le vol d'un oiseau qui va s'égarant dans les airs ?
Le ton avec lequel ces paroles avaient été prononcées glaça le pauvre Arthur.
— Oh! mon Dieu! dit-il à demi-voix sans oser regarder la princesse, je vous ai déplu en vous parlant de cette conversation.
— Du tout ! Seulement je vois que vous en avez peu profité... Oh ! reprit-elle en riant tout-à-fait, ne prenez pas un air triste ; je
ne vous en veux pas pour cela, moi amour-propre de professeur ne va pas si loin.
— Madame, je vous en supplie, ne me parlez pas avec ce ton d'ironie enjouée; prenez sérieusement ce que je vous dis sérieusement. L'esprit n'a rien à faire où est le cœur. — J'ai eu tort... mais il faut me pardonner. — Maintenant, vous le voyez, je suis calme comme vous désirez que je le sois.
Et Arthur porta sa main à ses yeux, comme s'il eût eu peur qu'ils laissassent échapper des larmes.
— Pourquoi, reprit-il d'une voix basse, pourquoi suis-je venu à cette soirée?
pourquoi avez-vous chanté avec tant de passion ?Mon pauvre cœur, pourquoi n'astu pas gardé ton secret?
Olympia se leva, alla à Arthur et po>a
une de ses mains sur les mains du jeune homme.
— Arthur, lui dit-elle d'une voix pleine d'émotion, vous n'avez pas compris pourquoi je vous ai parlé ainsi, avec une raillerie enjouée : — c'est que, plus je croyais à vos paroles, plus je m'efforçais de rester calme et maîtresse de moi-même. Vous m'avez ouvert votre cœur, eh bien! puisque vous ie voulez, je vais vous ouvrir le mien. — Parmi les heures de la journée, celles où vous veniez, étaient les plus douces; je les attendais avec joie, car j'aimais nos douces causeries , votre jeunesse si belle et si fière, et que rien n'avait encore arrêtée dans son vol; j'aimais à vous entendre... j'ai le cœur bien triste aussi de voir tout cela s'enfuir.
— S'enfuir !... murmura Arthur en levant ses yeux sur Olympia , dont le pâle
visage était laissé dans une demi-obscurité par la lumière qui éclairait le boudoir.
— Oui, s'enfuir, car bien fatale peutêtre serait la destinée de celui qui s'attacherait à moi!
— Fatalité ! malheur ! J'accepte tout !
— Et moi, dit l'Italienne avec un accent plein de gravité, je ne veux pas que vous les acceptiez.
Olympia s'arrêta et se laissa retomber plutôt qu'elle ne s'assit sur le sopha qui était derrière elle.
— Vous parlez d'amour, reprit-elle en attachant sur le jeune homme ses yeux étincelants. — Vous ne savez pas comment nous comprenons l'amour, nous autres Italiennes : Ce n'est pas ce sentiment égoïste, plein d'ardeur aujourd'hui, refroidi demain, qui se traîne languissam-
ment dans les sentiers battus, et fait que l'on s'oublie a peu près d'un commun accord, chacun s'en allant de son côté le sourire à la bouche, l'oubli dans le cœur. — Oh ! non ! non !... aimer comme cela, c'est mentir à l'amour !
— Vous avez raison !... s'écria Arthur dont les joues étaient pourpres, la respiration haletante, c'est mentir ! c'est blasphémer ! c'est traîner dans la boue honteuse de ses caprices le plus noble sentiment de l'homme : c'est s'avilir soi-même !.. oh ! ne me confondez pas, je tous en supplie, Olympia, avec ces natures déshéritées ou perdues qui ne sentent plus rien remuer en elles, et font de leurs amours éphémères les passe-temps d'une vie indolente. — Regardez-moi dans mes yeux, regardezmoi dans mon cœur, regardez-moi dans mon âme!... je vous aime bien, madame,
avec toutes les forces et tout l'amour que Dieu m'a donnés !
Oh ! vous les reines du théâtre, vous dont la vie se passe à chercher, à découvrir par la puissance de votre art l'expression réelle du vrai, et à en reproduire jusqu'aux moindres nuances, que n'avezvous assisté à cette scène de mensonge et de comédie ! que n'avez-vous regardé, écouté et entendu la princesse Pallianci! Que n'avez-vous étudié l'expression de son visage, le timbre de sa voix, l'expression de sa physionomie mobile ou la fixité de son regard lorsqu'elle s'écria :
— Non!... non! que personne ne m'aime ! que personne ne me demande d'amour! — Laissez mon cœur muet et isolé, comme il est, et ne le rappelez pas à la vie! Oh! si j'aimais quelqu'un, mon existence, mon âme lui appartiendraient !
mais aussi il faudrait que je fusse tout pour lui; passé, présent, avenir. — Je serais jalouse de sa mère, jalouse de sa sœur ! je lui demanderais compte de chaque battement de son cœur. Quelle que fût ma destinée ou la sienne, ensemble nous marcherions sans jamais nous quitter. Je voudrais qu'il fermât les yeux à sa vie pour ne plus voir que la mienne. Je voudrais !.. oh ! je suis folle !... j'ai la fièvre... Qu'aije dit ? et pourquoi êtes-vous ainsi à mes genoux, devant moi... vos deux mains dans les miennes? — Relevez-vous, monsieur de Savernoy !
Quel est celui d'entre nous, aimant et par conséquent plein de croyance et de feu, qui n'eût pas ressenti ce que ressentait Arthur ?
— Vous avez dit, madame, s'écria-t-il, que vous demanderiez un amour sans
bornes, une foi aveugle; vous avez dit que votre existence et votre âme entière appartiendraient à celui que vous aimeriez ; mais qu'il vous faudrait aussi en échange sa vie à lui et son âme. — Eh bien ! je vous apporte tout cela, Olympia ; un cœur qui n'existera, qui ne pensera que par vous... Mes yeux, vous les fermerez avec des baisers !...
— Oh ! non, dit Olympia en se levant brusquement; c'est un rêve que nous faisions tous les deux, la réalité le repousse.
— Olympia ! Olympia, ne me parlez pas ainsi !...
— Tout nous sépare ; votre naissance, votre famille, vous-même et le but ardent de ma volonté. Je n'appartiens plus à la société qui existe, j'appartiens tout entière à celle qui se fera. — Fuyez-moi!... fuyez-moi, Arthur de Savernoy... — Je
ne veux pas, je ne dois pas vous lier à ma destinée... Ne voyez-vous pas que je suis le génie du bouleversement social tout entier, de corps, d'âme, d'esprit, d'instinct à cette grande régénération que rêvent les peuples opprimés ? — Peut-être le sang coulera, peut-être l'édifice que nous voulons élever s'écroulera sur nos têtes; peut-être la proscription, l'exil, la mort, nous attend. — Partez!... partez!...
— Je vous aime !.. je vous aime !. . répétait Arthur, dont le cœur bondissait.
— Je vous dis que je suis liée par le cœur, par la volonté à une tâche terrible, épouvantable peut-être ! Je marche sur le bord d'un abîme, et si je vous aimais, je vous y entraînerais avec moi. — Ne voyezvous pas que la princesse Pallianci, l'exilée d'Italie, la conspiratrice, ferait tache
au nom d'un Savernoy : ne voyez-vous pas qu'il est impossible que je vous aime et que vous m'aimiez?
— Olympia!.. Olympia!., s'écria Arthur en se relevant avec désespoir.
La scène tournait au drame, et la comédienne n'en était pas épouvantée.
Elle était dans le feu de l'inspiration. — Le visage empourpré d'Arthur, sa voix qui tremblait, ses mains suppliantes, tout l'animait. — Et puis, à son insu, la vérité avait pour ainsi dire pris la place du mensonge; ce qu'elle disait pour enflammer davantage encore l'amour d'Arthur , elle l'eût dit pour éloigner véritablement ce pauvre cœur qui allait s'engloutir dans une passion fatale.
* Sa figure avait une expression sauvage qu'un peintre eût trouvée magnifique.
Elle avait jeté à terre sa couronne de
fleurs, et les ondes noires de ses cheveux couvraient inégalement son front, images muettes et inanimées des serpents que l'on représente sur la tête des divinités infernales.
— M'éloigner! dit Arthur, parce que votre destinée est fatale , ce serait lâcheté !
Olympia se dressa pâle comme un spectre, et posant ses deux mains sur les épaules d'Arthur :
— Vous ne savez pas, dit-elle, d'une voix demi-basse, qui passa entre ses lèvres comme un frissonnement, vous ne savez pas que je suis rivée à ces hommes par un serment de mort.
— Ce serment nous liera tous deux!., s'écria Arthur dont les yeux étaient hagards comme ceux d'un fou.
Et presqu'aussitôt il tomba les deux genoux contre terre et cachant son visage dans ses mains.
— Oh ! ma mère !.. ma mère !. . murmura-t-il d'une voix pleine de sanglots, pardonnez-moi!..
L'Italienne s'était arrêtée droite, les bras croisés, son regard plongeait sur le jeune homme agenouillé, et ses traits, que crispait une contraction nerveuse, avaient une expression terrible, sa bouche un muet sourire digne de la mission qu'elle avait acceptée. — Tout ce que sa nature contenait de méchant triomphait avec orgueil. — Arthur de Savernov était à ses pieds, écrasé par un vague remords qui pesait sur sa conscience ; mais hélas ! ce funeste amour l'entraînait malgré lui, et faisait courber le front à sa jeunesse radieuse et sans tache.
L'Italienne comprit qu'il fallait encore torturer ce pauvre cœur pour qu'il lui appartînt entièrement, et que, plus elle le repousserait, plus il s'attacherait à elle.
— Non, dit-elle d'une voix sombre en pressant ses tempes entre ses mains, non, je ne veux pas d'un sacrifice qui déjà vous effraie et vous fait demander pardon à la tombe de votre mère! Allez, Arthur....
allez.... oubliez cette femme qui n'aura passé dans votre vie que pour vous coûter du sang et des larmes. Tous vos beaux rêves, étouffez-les, comme moi j'étouffe les miens. Ne revenez plus ici !.. Que pour la dernière fois j'entende votre voix, que pour la dernière fois j'entende bondir dans votre poitrine les battements de votre cœur. Allez! allez!., la vie est encore longue et large pour vous... Qu'importe que la mienne soit isolée et douloureuse ! Dé-
ni.
puis longtemps je suis habituée à l'isolement et à la douleur.
Arthur leva la tête, ses yeux étaient remplis de larmes.
— Oh ! ne parlez pas ainsi, murmurat-il ; ne parlez pas ainsi, Olympia! Vous me tuez!., vous me tuez!., vous me tuez!!...
L'Italienne s'était penchée sur le jeune homme de telle sorte que les boucles de ses cheveux effleuraient son front, et que le souffle de son haleine glissait brûlant sur son visage.
— Arthur !.. Arthur!., restez, dit-elle de cette voix qui pénétrerait dans les chairs refroidies d'un corps mort, et ranijnerait son cœur; restez! restez ainsi!..
ilélas!.. je ne veux plus.,, je neveux plus vous revoir! Non!., je ne le veux plus!.. Oh! malheureuse ! malheureuse ! Fermez
les yeux, ami, et avant de partir, avant de nous séparer pour jamais... que je vous le dise au moins : Arthur !.. Je vous aime !. ..
Ses lèvres s'appuyèrent sur les paupières d'Arthur et y imprimèrent deux baisers pleins de feu.
Avant que le jeune homme, ivre de ce bonheur inattendu, eût pu se relever et prononcer une parole, elle avait disparu.
' — Olympia!.. Olympia !.. s'écria-t-il, d'une voix entrecoupée, en tendant ses deux bras. Oh! mon Dieu!., le bonheur ne tue donc pas!,. Ma bien-aimée!.. disparue!. . disparue !..
Il resta un instant immobile, comme serait un insensé qui chercherait en vain à retrouver les éclairs de sa raison per-
due ; puis il se laissa tomber sur un siège, écrasé, anéanti.
— Avant... de... nous séparer... pour jamais... a-t-elle dit !.. je ne vous reverrai plus!.. Olympia!.. Olympia!., c'est impossible... Je rêve... Seigneur, mon Dieu! réveillez-moi !.. ne plus la voir!., ne plus la voir!..
Il se mit à parcourir la chambre dans tous les sens.
— Olympia! vous êtes ici, n'est-ce pas? parlez-moi ! si vous saviez combien je souffre ! . .
Il touchait de ses doigts les tiges des fleurs.
— Fleurs, fleurs qu'elle aime, parlez avec moi!., conjurez-la de revenir !.. si elle ne revient pas je me brise la tête !.. ne plus la revoir !.. elle sait bien que c'est impossible !.. Olympia ! Olympia !
Et ces deux derniers cris de désespoir s'éteignirent dans le silence.
Tout-à-coup il tressaillit, et une exclamation inaccoutumée de joie gonfla sa poitrine.
La porte du boudoir venait de s'ouvrir.
Mais ce n'était pas la princesse.
C'était Zerline. — Elle tenait un flambeau à la main.
Arthur, stupéfait, la regarda sans prononcer un mot, sans faire un mouvement.
— Je suis aux ordres de monsieur le marquis, dit Zerline, qui était debout devant la porte, son flambeau à la main.
— La princesse!.. Où est la princesse?., balbutia Arthur à voix basse.
— Madame la princesse est rentrée dans sa chambre.
— Il faut que je la voie, Zerline, il le faut!..
— Mais c'est impossible ; madame est enfermée et m'a envoyée pour éclairer monsieur le marquis.
— Je vous dis, répétait Arthur, qu'il faut que je la voie ! Écoutez, Zerline, vous êtes une excellente fille?
— Certainement, monsieur.
— Vous avez du cœur ?
— Je le crois, monsieur.
— Eh bien ! sentez mes mains, j'ai la fièvre... Je souûre plus que vous ne pouvez le comprendre; je vous en supplie, faites que je puisse voir votre maîtresse!
— Mais, monsieur, je vous répète que c'est impossible.
— ■ Oh ! vous n'avez pas de cœur alors!...
— Je vous assure que si, dit Zerline avec vivacité...
— Je ne peux pas cependant partir ainsi!..
— Vraiment, monsieur, ça me fait bien de la peine de vous voir si malheureux. — Oh ! si c'était moi !..
— J'ai une idée, Zerline.
— Laquelle, monsieur ?
— Cachez-moi dans ce boudoir.
— Impossible.
— Eh bien! alors dans votre chambre.
— Encore moins.
— Ma petite Zerline, tout ce que vous me demanderez, je le ferai.. .
— Madame me chasserait demain.
— Oh! c'est affreux!., c'est affreux!..
— Monsieur, soyez raisonnable, retirezvous. — Trois heures viennent de sonner, c'est bien l'heure de rentrer chez soi.
i — Vous êtes certaine qu'elle s'est enfermée ?
— A doubles verrous.
Arthur s'assit et se prit le front dans les mains.
— Oh! mon Dieu !. . dit-il.
— Eh bien ! monsieur, vous vous asseyez ?
Arthur se releva si brusquement que la camériste de la princesse laissa échapper un cri involontaire.
— Zerline, ma bonne petite Zerline, retournez auprès de la princesse, dites-lui que je ne veux pas m'en aller... que je suis fou!., que je me bats la tête contre les murailles... que je la supplie de venir un instant!., un seul instant, tenez, le temps que mettra l'aiguille de cette pendule à compter une minute. Et puis je m'en irai, si elle me l'ordonne... sans un
mot, sans une plainte. Dites-lui!., diteslui tout ce que vous voudrez, mais qu'elle vienne! Zerline, qu'elle vienne !..
-*7j Je le veux bien, monsieur, dit Zerline, en allant vers la porte; mais c'est pour vous contenter, car je vous assure que Madame ne viendra pas.
Zerline venait de sortir.
Arthur écouta le bruit de ses pas mourir le long du corridor.
— Ah ! Seigneur, mon Dieu ! dit-il en joignant les mains , vous permettrez qu'elle vienne.
Les minutes qui s'écoulaient lui semblaient interminables, car il en comptait les secondes avec les battements de son cœur.
Enfin, il devina, plutôt qu'il n'entendit le bruit léger des pas de Zerline, et courut à la porte.
— Eh bien ? eh bien? lui dit-il, d'une voix étouffée par l'émotion.
— Voici ce que Madame m'a dit de vous remettre , répondit la femme de chambre, en présentant à Arthur un petit papier plié.
Arthur le saisit, et ses mains tremblaient pendant qu'il le dépliait.
Zerline qui le regardait et le voyait trembler si fort dit tout bas : — Pauvre garçon î
Sur le papier, il y avait ce peu de mots :
« Arthur, je vous l'ai dit : Je ne veux pas vous entraîner dans une destinée fatale peut-être ; oubliez moi !.. adieu ! adieu !... »
— Et moi, s'écria Arthur, comme si Olympia eût été là, et qu'il lui eût parlé...
je veux aller où tu vas!., souffrir ce que tu souffres; aimer ce que tu aimes!..
Il s'arrêta , car il venait d'apercevoir Zerline dont il avait complètement oublié la présence.
— En vous remettant ce papier, elle ne vous a rien dit?
— Si, monsieur le marquis, répondit celle-ci d'une voix attristée, elle m'a dit de bien vous dire qu'elle ne voulait plus vous voir.
Le visage d'Arthur prit une expression désespérée. Son âme , ouverte tout-àl'heure à de si douces espérances, était torturée par la plus cruelle douleur.
— Zerline, dit-il, votre maîtresse est bien cruelle! oh! oui!., bien cruelle!., écoutez-moi!., vous le voyez!., je suis calme maintenant; regardez, ma main ne tremble plus, — eh bien ! vous lui direz,
et ceci est sérieux : que si demain, quand je me présenterai, sa porte m'est fermée, je me ferai sauter la cervelle.
— Oh ! monsieur ! qu'est-ce que vous dites-là ?
— Vous m'avez entendu, Zerline?
— Mais j'espère bien que vous ne le ferez pas!
— Sur mon âme et sur le nom de ma mère, je le ferai, Zerline.
Et Arthur, d'un pas calme et lent, sortit du boudoir.
Zerline à son tour était toute émue; le flambeau qu'elle tenant à la main vacillait à chacun de ses pas.
Arthur avait atteint le bas de l'escalier, et n'avait pas prononcé une autre parole.
Zerline avait les larmes aux yeux.
— Dieu de Dieu ! murmura-t-elle à demi-voix, quand elle fut seule, est-il pos-
sible de faire souffrir quelqu'un comme ça? — Ah! c'est bien vrai! madame n'a pas de cœur.
Et elle regagna la chambre à coucher de la princesse, où celle-ci l'attendait.
— Eh bien? dit la princesse quand celle-ci fut entrée et qu'elle eut refermé la porte sur elle.
— Il est parti!..
■ — De quel ton tu me dis cela. ^
— Oh ! madame la princesse, il avait l'air si malheureux!
— Vraiment? dit Olympia en souriant et lout en lissant avec un peigne d'écaillé les boucles de ses cheveux.
— Il a juré que demain, si vous ne le receviez pas, il se brûlerait la cervelle.
— > On le dit souvent, mais on le fait peu, ma chère Zerline.
— Se brûler la cervelle, reprit la camé-
riste, je ne sais pas, mais quelquefois on se tue.
Soit que Zerline eût rais quelqu'un tention méchante en prononçant ces paroles, soit que la pensée qu'elles exprimaient rappelât un souvenir à la mémoire de la princesse» celle-ci jeta violemment son peigne et dit d'une voix sèche et brève :
— Je n'ai plus besoin de vous, vous pouvez vous retirer.
Zerline ne répondit rien et sortit après avoir allumé une charmante lampe d'albâtre suspendue au plafond.
La princesse continua de s'occuper de sa toilette de nuit.
— Je crois, dit-elle à demi-voix et comme achevant une pensée, que ceci est de la bonne et haute comédie. — Décidément j'ai manqué ma vocation.
Klle se tut un instant tout en ajustant
avec coquetterie un peignoir bordé de malines ; puis elle reprit un instant après avec une expresssion triomphante :
— Maintenant il fera tout ce que je voudrai, et il le fera à genoux, les mains jointes.
Puis elle s'endormit fort paisiblement, comme l'eût fait l'âme la plus honnête, la conscience la plus tranquille.
Arthur avant de rentrer prit au hasard les rues qui se présentaient devant lui, marchant à l'aventure pour laisser le vent de la nuit rafraîchir son front brûlant et emporter les gémissements douloureux de sa pensée. — Ce silence qui l'environnait allait au sombre désespoir de son âme, et ce vaste manteau noir dont la nuit l'enveloppait semblait le linceul qui devait emporter au ciel tous ses beaux rêves d'amour et de bonheur. — Le bruit joyeux et l'a-
gitation de la vie commune sont un sarcasme pour les cœurs qui souffrent.
Cinq heures étaient bien près de sonner quand il arriva à la rue des Postes.