‹ La princesse Pallianci (volume 2)Chapitre 4 sur 9 · LARMES ET DESESPOIR · texte numérisé non relu

LARMES ET DESESPOIR

A peine avait-il frappé à sa porte qu'elle s'ouvrit ; car M. Vaneelay, inquiet de ne pas avoir entendu Arthur rentrer , et poussé par ce pressentiment que donnent au cœur les grandes affections, avait deviné

que ce n'était pas les joies d'une fête qui attardaient le jeune Savernoy. — Il était descendu à la loge du portier.

Pendant qu'Arthur errait ainsi, tout entier à ses tristes résolutions de mort, combien il était loin de penser qu'un cœur ami , dévoué jusqu'aux dernières limites de l'abnégation, veillait et attendait.

Sa pensée était tellement absorbée par ladouleur, qu'il ne vit pas M. Vaucelay qui était devant lui, et dont les yeux pleins d'anxiété interrogeaient son visage pâle et défait. — Cette passion terrible dont son cœur était bouleversé, effaçait en lui tous les autres sentiments. — Et le suicide, cette lâcheté de l'homme contre les luttes de la vie, lui apparaissait comme le seul remède à son désespoir.

C'est qu'il y a certaines douleurs que

l'on sent courir dans sa chair et dans son sang, qui assiègent le sommeil sans relâche et poursuivent au réveil de leurs morsures implacables. On est contre elles sans force et sans défense, comme l'enfant au berceau qu'entoureraient les replis tortueux d'un reptile. — Alors, abreuvé sitôt au calice de la souffrance, notre pauvre cœur envie l'éternel et calme repos de ceux qui dorment dans la tombe.

Ainsi était Arthur. — Déjà il ne pensait plus à vivre, il n'aspirait qu'à mourir.

M. Vancelay avait une trop grande expérience de la vie, pour se tromper à l'aspect de la douleur. — Il s'appuya sur la rampe de l'escalier et resta longtemps ainsi, plongé, lui aussi, dans le dédale de ses pensées.

— Mon Dieu ! dit-il enfin, d'une voix où il y avait autant de supplications que

de découragement , — votre colère est donc éternelle, et l'expiation de ceux qui vous ont offensé est donc toujours incomplète ! — Ma vie, Seigneur, a été assez remplie de cruelles épreuves et d'isolement ! — Le vieillard courbé par l'âge, par le remords et par l'abandon, a remplacé l'homme que la fatalité avait jeté dans des luttes fratricides et sanglantes ; — voilà que vous le poursuivez encore dans la seule joie restée à son cœur tant de fois déchiré ! Voilà que vous le faites encore souffrir par la souffrance de ce pauvre enfant qui entre à peine dans la vie, — car, vous savez, vous, mon Dieu ! ce qui m'attache à lui ; vous savez ce qui doit être un secret éternel entre le monde et moi!... Epargnez-moi, mon Dieu!...

épargnez-moi dans cet enfant !.

Et pendant que le vieillard levait au-

dessus de sa tête ses deux mains jointes, deux larmes échappées à ses yeux coulaient le long des rides qui sillonnaient ses joues.

Un instant après, il montait lentement l'escalier.

Il s'arrêta devant la porte d'Arthur, écouta, puis rentra chez lui.

Il faisait à peine jour : on sonna à sa porte.

Le vieux Vancelay courut ouvrir, car c'était bien étrange que l'on vînt chez lui à cette heure si matinale.

Ce ne pouvait être que le domestique de M. de Savernoy, ou Madeleine, la fille de Dominique.

Tout un monde de pensées traversa sa tête.

C'était Arthur.

— Gomment c'est vous, monsieur Arthur? dit le vieillard épouvanté de la pâ-

leur répandue sur les traits du jeune homme; vous serait-il arrivé quelque malheur?

— Je viens vous parler, monsieur Vancelay, dit celui-ci doucement en fermant la porte.

M. Vancelay ne trouva pas un mot à répondre, car le visage d'Arthur avait une tristesse si résignée que le pauvre vieillard sentit tout son corps trembler par le pressentiment d'un grand malheur imminent.

Il suivit Arthur, qui se dirigeait vers la petite pièce qui servait à la fois de salon et de salle à manger.

— Monsieur Vancelay, dit-il, en s'efforçant de donner à sa voix une expression calme et naturelle; vous savez que mon grand-père le duc de Savernoy a été appelé il y a huit jours à sa terre de Provence, pour des affaires importantes; —

une réponse que je dois recevoir dans la journée peut nécessiter mon départ si subit que je n'aurai peut-être pas même le temps de rentrer chez moi ; — c'est dans ce cas, monsieur Vancelay, que je viens vous demander un petit service : si demain matin vous ne m'avez pas revu, c'est que je serai parti; alors vous voudrez bien faire parvenir cette lettre et ce petit paquet cacheté à mon grand-père.

Evidemment il fallait qu'Arthur eût préparé par avance ce qu'il voulait dire à M. Vancelay, pour avoir pu sans hésitation et comme s'il se fût agi de la chose la plus ordinaire, expliquer son absence probable; mais M. Vancelay avait interrogé silencieusement la pâleur de ses joues et cette trace imperceptible peut-être pour des yeux indifférents que laisse toujours

sur le visage une grande douleur, même puissamment contenue.

En toute autre occasion, M. Vancelay eut craint de blesser Arthur de Savernoy, en paraissant vouloir entrer malgré lui dans le secret de ses peines ; mais devant cette voix calme qui recelait tant de souffrances, poussé par un mouvement irrésistible il prit la main d'Arthur.

— Vous ne me dites pas la vérité, monsieur Arthur.

Arthur ne parut pas s'étonner et répondit en allant s'appuyer devant la cheminée ;

— La vérité, mon cher monsieur Vancelay.

— Ah ! ce n'est pas curiosité ou indiscrétion de ma part, répondit le vieillard; — quand vous êtes heureux, je ne m'inquiète pas de votre bonheur, cela vous re-

garde; je prie seulement Dieu que ce bonheur dure le pi •m longtemps possible; mais quand vous souffrez, quand une douleur que vous cachez mal, apparaît sur chacun des traits de votre visage, quand j'entends pour ainsi dire gémir malgré vous les palpitations de votre cœur, laissez au vieillard qui a bien souffert autrefois et qui peut enseigner la résignation, laissez-lui le triste droit de deviner, et peutêtre... d'interroger.

— Eh bien! oui, monsieur Vancelay, je souffre... je suis malheureux... et c'est pour cela que je voudrais... que j'ai pris le parti de m'éloigner.

— C'est là ce que vous écrivez au duc de Savernoy? reprit Vancelay en attachant ses yeux scrutateurs sur le jeune homme.

— Oui.

— Cela seulement?

— Pourquoi cette question?

— Parce que le cœur a des yeux qui devinent ce qu'ils ne peuvent pas lire, parce que, malgré vous, pauvre enfant qui n'êtes pas plus accoutumé à mentir qu'à souffrir, votre voix tremble.

— Ne m'interrogez pas, monsieur Vancelay, je vous en supplie, dit Arthur en posant sur la cheminée ce qu'il tenait à la main et en faisant un mouvement pour se retirer. — Vous ferez demain parvenir ce petit paquet, n'est-ce pas ?

— Et à moi, reprit le vieillard en se mettant devant lui, vous ne me dites rien, pas même quand vous reviendrez?

— Je... n'en sais... rien moi-même.

Arthur tendit la main à M. Vancelay,

et attachant sur lui ses yeux humides, il ajouta :

— Vous avez été toujours bien bon pour moi, monsieur Vancelay, aussi je vous assure que je vous aime à l'égal d'un père.

Les yeux du vieillard se remplirent de larmes.

— Arthur, lui dit-il en prenant une des mains du jeune homme et en la serrant étroitement dans les siennes , combien vous devez souffrir !... Une passion fatale vous dévore, oui, Arthur, et sans la connaître, sans que vous m'en ayez dit un mot, je l'appelle fatale, parce qu'elle vous rend ainsi malheureux et désespéré. — Où sont les couleurs si fraîches de vos joues? Où est ce front rayonnant qui me faisait tant de plaisir à voir ? Où sont ces yeux vifs et étincelants ? Qu'est devenue cette voix vibrante que j'entendais souvent même à travers vos portes fermées ? Qu'est

devenue cette ardeur, inconsidérée peutêtre, qui courait dans vos veines avec votre sang? — Regardez-vous dans cette glace ; bien peu de jours se sont passés, voyez votre visage pâle, voyez vos yeux éteints, \oyez cet aspect de douleur cachée qui mine et détruit plus les forces et l'éclat de !a vie que des mois entiers de maladie. Oh Arthur! mon ami, je suis un vieillard , j'ai quatre-vingts ans; mais, soyez-en sûr , je saurai vous comprendre, car je vous le répète, j'ai bien souffert aussi moi, souffert à désespérer de la vie , à vouloir me briser le crâne avec la balle d'un pistolet,

Arthur, malgré lui, tressaillit en entendant ces derniers mois. — M. Vaneelay ne Pavait pas quitté des yeux, et ii tenait toujours d aps ses mains la main d'Arthur.

— Oui, reprit-il, cette idée, idée criminelle et lâche pour un homme, m'est venue bien souvent, mais je croyais en Dieu, Arthur, je levais les jeux au ciel, je me résignais; et alors en moi une voix me disait : — qu'il ne faut pas ainsi courber misérablement la tête devant unedouleur, quelqU'immense qu'elle puisse être, et que Dieu a donné à l'homme la force et le courage pour se combattre soi-même aUssi bien que pour combattre ses ennemis. — Arthur, rrion ami... vous êtes jeune... relevez la tête et espérez.

Arthur avait écouté M. Vancelay, et un instant son front s'était redressé. — Mais il V a des moments sinistres où l'on prend la vie en tel dégoût que rien ne peut ranimer en vous le désir de vivre.

Arthur dégagea sa main de celle du

vieillard, et la laissant retomber le long de son corps :

— Certaines organisations , dit-il , se sentent brisées au premier choc qui les abat, elles n'ont ni le courage, ni la volonté de résister. — Qu'importe ce qui doit ou ce qui peut arriver. — Voyezvous, tout est tué en moi, la foi, l'espérance, la vie enfin : vous avez souffert, dites- vous, vous devez me comprendre; les douleurs que l'on n'ose confier à personne minent bien cruellement et creusent en nous une plaie inguérissable!..

Oh! si j'avais ma mère!., le cœur d'une femme ! Dieu m'a retiré depuis bien longtemps ce bonheur! — Monsieur Vancelay, vous m'aimez, car vous voilà tout triste et tout abattu. Ah! oui, plaignez-moi!.. Je suis bien malheureux ! Hier, je croyais à tout, aujourd'hui je ne crois plus à rien :

hier la vie était pour moi un trésor qui renfermait un monde entier de bonheur, aujourd'hui... Ah! le poète Shakespeare avait raison : — To be or no to be. — Voilà deux heures que ma pensée roule et se débat dans le même cercle sans pouvoir en sortir. — Tenez, — je vous parle et je ne sais pas ce que je vous dis, — tout ce qui vivait en moi est si loin d'ici... si loin... Monsieur Vancelay, vous disiez tout-à-l'heure, que se tuer c'était une lâcheté, un autre poète anglais, Chatterton, a dit : — Trouvez beaucoup de lâches qui se soient tués. — Qu'importe, après tout, ce que d'autres disent ou pensent... C'est la fin... Adieu, monsieur Vancelay... j'ai la fièvre... Si j'allais devenir fou!.. Adieu, mon bon monsieur Vancelay.

Tout ce que nous venons de transcrire parait froid, sans suite, sans intérêt peut-

être. — C'étaient des gémissements échappés à cette pauvre âme, et en passant sur les lèvres d'Arthur si pâles, si abattues, chacun de ces mots, dont pour la moitié, les uns ne s'enchaînent pas avec les autres, disaient plus que bien des belles paroles; — sa tête, depuis cette scène si cruelle de la nuit passée, était un chaos.

M. Vancelay l'avait écouté sans l'interrompre, et comme Arthur s'approchait de la porte, il se redressa avec une énergie soudaine.

— Eh bien! non, s'écria-t-il, en barrant le passage à Arthur qui allait s'éloigner; non, il ne sera pas dit qu'une femme pourra ainsi briser à son gré toute la vie d'un homme. Non!., il ne sera pas dit que cette princesse Pallianci...

— Mon ami, interrompit Arthur, ne parlez pas d'elle, je vous en supplie.

— Arthur, je sais maintenant ce que peut contenir cette lettre, je ne l'ouvrirai pas, et vous ne sortirez pas d'ici ou je vous suivrai partout,.. Car vous êtes seul, votre vieux grand-père n'est même pas là pour vous tendre ses deux bras. — D'abord, je saurai ce que c'est que cette femme...

— C'est une femme que j'aime de toute mon âme, dit Arthur avec exaltation; — elle me tue... en voulant me sauver. Ah! je lui pardonne bien entièrement tout le mal qu'elle me fait; mais, je vous en conjure, si vous m'aimez... gardez- vous de la flétrir par l'ombre d'un soupçon ou d'une injure... chaque lettre de ce nom chéri est entrée dans mon sang et fait partie de moi-même !.. voyez... je ne voulais rien dire... et voilà que, malgré moi... ne me demandez pas pourquoi je l'aime ainsi!..

parce que c'est ma destinée, et que chaque homme accomplit sa destinée; demandezmoi aussi pourquoi le hasard m'a fait la rencontrer» et pourquoi, devant elle, inconnue, devant elle, dont j'ignorais même le nom, j'ai senti tout mon cœur bondir, demandez-moi pourquoi depuis ce temps, je n'ai qu'elle devant les yeux, et ne vis que par cette pensée; demandez-moi pourquoi l'oiseau vole, pourquoi l'enfant grandit, mais ne me demandez par pourquoi je l'aime!.. Oh! oui, la fatalité!., j'y crois... je suis bien malheureux!.. Oh! mon Dieu!

Et Arthur tomba comme anéanti sur une chaise.

— Pleurez, pleurez, mon ami, lui dit le vieillard en touchant cette tête inclinée; Dieu nous a donné des larmes parce qu'il

savait qu'il nous donnait à souffrir. — Pleurez... El il ajouta à voix basse :

— Oh! ma pauvre Jeanne, si tu vivais !..

Dans le même moment, un violent coup de sonnette retentît à la porte.

Arthur releva la tête, et M. Vancelay, pensant que ce pouvait être Pierre apportant quelques nouvelles, s'empressa d'ouvrir.

Ce n'était pas lui, mais bien une de nos plus anciennes connaissances, Mathias, l'étudiant.

Son costume avait toujours la même bizarrerie pittoresque, et la forêt touffue de ses cheveux ardents était mal emprisonnée sous sa casquette à carreaux.

— Salut, monsieur Vancelay, dit Mathias, on m'a dit qu'Arthur était chez vous!

— Donnez- vous la peine d'entrer, monsieur Mathias, en effet M. de Savernoy est ici.

— Il paraît que l'on se lève comme les moineaux, rue des Postes.

Et l'étudiant que précédait M. Vancelay entra dans la chambre où était Arthur.

Celui-ci avait bien reconnu la voix de Mathias, et avait passé à plusieurs reprises la main sur ses yeux et sur ses joues pour efïacer la trace des larmes.

Vancelay était tout joyeux de l'arrivée de Mathias; car il espérait beaucoup de l'entrain de son caractère et surtout de sa brusque et franche amitié. — Il aurait bien voulu lui glisser un mot tout bas; mais la porte était ouverte, et il aperçut Arthur les yeux tournés de son côté.

— Ah ! cà, vieux, dit Mathias à ce

dernier, je te croyais pour le moins aux Indes-Orientales ou Occidentales au choix. — Les amis, c'est jeté dans le sac aux oublis; et ce pauvre droit romain, il est donc aussi renvoyé aux calendes grecques?

— C'est vrai, mon cher Mathias, je suis bien coupable.

— Tu avoues ; — péché avoué est à demi pardonné , — me dit toujours Frisette. Voici ma dextre, et je t'absous.

Ce disant, Mathias serra cordialement la main d'Arthur, saisit par le haut une chaise en paille, la fit tournoyer au-dessus de sa tête comme un jouet d'enfant, et s'assit à /sa manière qui n'était nullement celle de tout le monde.

— Maintenant, reprit-il sans laisser à Arthur le temps de parler, narre-moi, car tu dois avoir à narrer, et l'on n'abandonne

pas les anciens pour se promener solitairement sur l'asphalte. — De combien se monte ta brochette de cœurs?

— Je n'ai absolument rien à te raconter, mon cher Mathias; j'ai été très-occupé ; voilà tout.

— Tu as acheté des rentes ou visité tes nombreux domaines ?

— Il a souffert , dit Vancelay à demivoix , comprenant combien cette rude gaieté devait faire de mal au pauvre Arthur.

— Monsieur Vancelay... dit celui-ci d'un ton de supplication.

— Tu as été malade ? répliqua Mathias qui ne comprenait rien encore, — ah çà ! tu as donc fait un bail de trois-six-neuf avec ton lit, et tu n'écris pas aux camarades? voilà qui est bête.

Tout-à-coup le flot impétueux de pa-

rôles qui coulait sur ses lèvres s'arrêta; car pour la première fois il venait de regarder attentivement Arthur, et la pâleur de ses joues, le cercle plombé de ses yeux l'avaient frappé.

— Quelle figure!... s'écria-t-il en se levant et en allant à Arthur; je passe l'inspection, regarde-moi; est-ce que nous aurions des chagrins domestiques ? est-ce que notre Frisette nous ferait des traits ? — cette pâleur-là, ça vient d'ici, ajouta-t-il en frappant le côté gauche de sa poitrine.

— C'est vrai, dit M. Vancelay qui s'empressa de couper la parole à Arthur, ce pauvre garçon est amoureux.

— Et malheureux, ça rime. — Ah!

bigre, ce n'est pas de jeu ; ça fait crânement mal, et quand on s'y laisse aller, on file à la dérive un peu lestement.

Arthur ne répondit rien, sa tête était tristement retombée sur sa poitrine.

— Tu n'as pas besoin de parler, continua Mathias sur le même ton, je sais la chose par cœur, j'ai lu mes auteurs; ça suit invariablement la même marche comme les fièvres tierces. — Je suis bien fâché de n'avoir point amené Frisette, elle t'aurait fait sur ce chapitre de sa connaissance une petite morale ad hoc.

Il prit la main d'Arthur, et tout-à-coup changeant de ton :

— Vieux, dit il, il ne faut pas se laisser abattre quand ça vient ; le cœur n'est pas fait pour aller toujours sur un chemin parsemé de roses, ce serait trop commode; voilà ce qu'il faut se dire, et alors on le prend, on le comprime, on l'étouffé pour l'empêcher de crier, et on rit, — on rit jaune d'abord, et un peu

— l&ft —

mieux après. — Ah çà ! voyons, Arthur, est-ce que nous sommes sourd? je suis l'aîné, je veux qu'on m'écoute !

Quand on est malheureux, et malheureux par le cœur, le silence vous fait mal, car il vous abandonne tout entier à vousmême, on recherche le bruit, l'agitation, le mouvement, et ce bruit, cette agitation, ce mouvement, quand on les a trouvés, il semble qu'ils aigrissent encore davantage votre douleur et viennent ironiquement en troubler le recueillement.

— Mon cher Mathias, dit Arthur en secouant brusquement la tête, c'est vrai, je suis malheureux, je souffre; mais je t'en supplie, parlons d'autre chose. — Je sais très bien ce qui arrive, ce que celui-ci regarde comme une plaie mortelle est pour un autre un enfantillage. On juge avec son cœur à soi, ce qui fait que l'on com-

prend rarement celui qui souffre ; si on lui accorde ce triste droit, c'est à la condition qu'il secouera au plus vite les larmes qui l'étouffent, comme on secouerait les gouttes de pluie sur les feuilles d'un arbre. — Allons, c'est convenu, parlons d'autre chose.

— Sapristi! non! ce n'est pas convenu du tout ! — De quoi veux-tu donc que je te parle? du Grand-Turc, par hasard?

Arthur, je t'avertis que je suis entêté comme un diable. Tu ne veux rien dire, eh bien ! je devinerai. — Ah ! si Frisette était là!... Est-ce que, par hasard, la belle dame de la Chaumière, la duchesse. . . la princesse !...

M. Vancelay lui fit un signe de tête atïirmatif.

— J'ai mis le doigt dessiwe ! — Eh bien! merci ! faites-vous donc trouer la poitrine

par un ami pour une madame ! — Est-ce qu'elle ne te trouve pas assez beau, assez jeune, assez riche, assez noble? — Gomment les lui faut-il? on les lui commandera exprès ?

— Malhias, je t'en supplie, interrompit Arthur, je l'ai dit tout-à-1'heure à M. Vancelay, je te le répètes à toi : — Il y a des douleurs saintes et respectables pour celui qui les endure, et tu ne peux savoir le mal que cela fait quand on vient les fouiller pour les injurier et les flétrir. — Si vous connaissiez tous deux celle dont vous parlez ainsi, comme moi je la connais, \ous sauriez qu'elle est digne de toute votre estime et de tous vos respects. — C'est un noble et digne cœur, croyez-le, — et si elle m'a repoussé, j'ai le droit d'en souffrir, de mourir si je veux, mais non pas de l'accuser.

— Eh bien ! je ne demande pas mieux que de faire sa connaissance, — surtout si elle est ce que tu dis : — elle ne doit pas te laisser tourner au blanc comme ça. — Ça n'est pas possible!.., D'abord, pourquoi ne t'aimerait-elle pas ?

— Elle m'aime !... s'écria Arthur, dont le cœur malgré lui avait gémi ces deux mots sur ses lèvres.

— Elle t'aime!... et elle te repousse. . .

— Monsieur Mathias, dit Vancelay,qui, avec peine, avait gardé lesilence jusque-là, savez-vous ce qu'il avait résolu quand il est entré ce matin chez moi, qua ;d il m'a remis ces papiers qui sont là sur ma cheminée? — Il voulait se tuer !...

— Se tuer !...

— Monsieur Vancelay !. ..

— Ah ! je vous ai deviné, Arthur, j'avais

lu votre résolution de mort sur la pâleur de votre visage, je l'avais comprise au tremblement de votre voix !.. . aussi je ne vous aurais pas laissé sortir d'ici, sachez-le bien.

— Se tuer !... répéta Mathias en saisissant le bras d'Arthur de Savernoy, — en voilà une idée?... comme si ça remédiait à quelque chose.

— Monsieur Vancelay se trompe, dit Arthur.

— Eh bien ! alors, ouvrez cette lettre adressée au duc de Savernoy !...

Mathias tenait toujours le bras d'Arthur, et son visage, d'ordinaire si commun, avait changé d'expression, tant il est vrai que le cœur a des ressources inconnues, et opère de subites et merveilleuses métamorphoses.

— Soit, dit-il, c'est vrai. — Monsieur

Vaneelay,quiest bien leplus bravehomme qu'il y ait sur la terre, se trompe, tu ne veux pas te tuer ; — alors que veux-tu faire?

— Je n'en sais rien, répondit Arthur.

— Je n'en sais rien, — c'est un peu vague, reprit Mathias; il faut tâcher de trouver mieux que cela.

— Eh bien ! oui !... s'écria Arthur avec une violence subite, c'est ma volonté. On est bien libre, quand on le veut, ce me semble, de se mettre une balle dans la tête.

— Ceci, mon bon ami, dit l'étudiant, est un calcul d'égoïste.

— Je suis las de la vie.

— Déjà ?

> — Je me tuerai ! je me tuerai !

— Eh bien! une idée, fit Mathias; je Vais aller voir la princesse, moi.

Un sourire effleura les lèvres pâlies d'Arthur.

— Tu crois que l'on ne sait pas, quand il le faut, se présenter en société? — On a son petit genre tout comme un autre. — D'abord, j'ai à lui dire, à ta Dulcinée, que j'ai été à son endroit un grossier personnage; il y a longtemps que came tient sur le cœur. — Il est bien entendu que tu ne sais rien de ma visite.

— Non! non! Mathias, répétait Arthur, ce que tu veux tenter est inutile.

— Moi, je te dis que j'irai !. .*se tuer!. . voilà ce que c'est que d'aimer des duchesses... des princesses... Ma Frisette n'a qu'une robe d'indienne, mais il y a un cœur dessous, et ça s'arracherait plutôt ses jolies petites dents les unes après les autres que de faire pleurer son Mathias...

Enfin!... où demeure ta duchesse?

— Rue d'Anjou, 27, s'empressa de répondre M. Vancelay, — la princesse Pallianci.

— Bigre de bigre ! pour un républicain, c'est un peu compromettant. — ■ Vous avez dit, vieux?

— Pallianci... j'ai entendu ce nom-là.

— Au revoir, Arthur; je ne sais pas pourquoi, mais il me semble que je te rapporterai une bonne nouvelle. — Que diable ! on est princesse, ça s'est vu, mais on n'est pas de granit.

Il prit la main d'Arthur, qui assis dans le fauteuil de M. Vancelay, était retombé dans le silence douloureux de ses méditations.

— Ecoule, mon bonhomme; il faut quitter cet air triste, je te dis que je réussiraiî... Je suis éloquent quand je m'y

mets, et j'emporterai la place... je veux dire ta madame, d'assaut ; — hein ! Arthur, quelle ripaille après !. . Dessus ou dessous, comme feu les Spartiates ! - Adieu, monsieur Vancelay, égayez-le-moi un peu, je vous en supplie.

Tout en parlant il ramassa sa casquette.

— Fichtre ! dit-il en la contemplant sur toutes ses faces, elle est peu radieuse, on est mal ficelé pour aller chez une tra la la .. Ah ! bah ! vil fourreau bonne lame, comme dit M. Victor Hugo dans Notre- Dame de Paris.

lit Mathias campa majestueusement sa casquette sur le côté de sa tête ; après avoir jeté avec une grimace expressive un dernier regard d'investigation sur sa personne, il sortit en disant :

— Rue d'Anjou, 27. — C'est tout pavé.

M. Vancelay, sans vouloir troubler davantage par des paroles le silence dans lequel se recueillait cette pauvre âme désolée, vint s'asseoir près d'Arthur et ne prononça plus un mot.

MATHIAS EN MISSION EXTRAOR- DINAIRE

Pendant ce temps Mathias se dirigeait vers la rue d'Anjou, en préparant à part lui le discours qu'il comptait prononcer à la princesse Pallianci ; et en marchant il

gesticulait de telle sorte que chacun s'arrêtait et le regardait avec curiosité.

Dix heures sonnaient lorsqu'il s'arrêta devant le numéro 27 de la rue d'Anjou.

Il écouta attentivement en les comptant les dix coups qui résonnaient un à un.

— C'est un peu matinal, se dit-il en hochant la tête , elle se livre peut-être encore aux pavots de Morphée : si j'allais ingurgiter un petit -verre pour me réchauffer légèrement le larynx? — Je crois que l'idée n'est pas mauvaise ; je n'en serai que plus éloquent : l'alcool ne messied point à la chaleur du discours.

Cette réflexion sans nul doute lui parut digne de tous ses égards, car il rebroussa chemin et entra dans la rue de Suresne. — Il ne tarda pas à trouver un cabaret où il put accomplir celte œuvre importante.

Une demi-heure après, il se dirigea de nouveau vers l'hôtel de la princesse.

— La princesse Pallio... Pallianti? ditil au concierge avec ce ton plein d'assurance qui le caractérisait.

— Vous voulez sans doute dire la princesse Pallianci? répondit le concierge en toisant d'un regard stupéfait ce matinal et étrange visiteur.

— Pallianci !... c'est possible.

— La princesse ne reçoit pas à cette heure.

— Vous dites?...

— Que madame la princesse ne reçoit pas à cette heure.

— Ah ! bah !.. elle me recevra.

La manière dont Mathias avait prononcé cette phrase était telle, que le concierge ne sut que répondre.

— Dites-lui, continual'étudiant toujours

avec la même imperturbabilité, qu'il s'agit d'une affaire £rès-/?rcsséfe,vousentendezbien oet adjectif au superlatif, très-pressée, et j'ajoute de la plus haute importance.

Le concierge de la princesse devait être (il ne faut pas en douter) un patriote de première veine ; — à la tenue très-nettement démocratique deMathias, à son alluredigne des meilleurs endroits, à son ton si plein d'assurance, il pensa que ce devait être un frère et ami chargé de quelque mission importante.

— Alors, c'est différent... dit-il, je vais faire prévenir madame.

— Va, digne portier, répondit Mathias en s' asseyant dans la loge.

— Décidément, dit à part le concierge, c'est un frère.

Il allait monter l'escalier; — il revint sur ses pas.

— Vous n'avez rien à me remettre? fitil à l'étudiant d'une voix pleine de discrétion et de finesse.

— Rien.

— Ah!

Et le concierge monta l'escalier.

. Ah! çà, dit Malhias, il s'agit maintenant d'être rempli de dignité et d'entraînement; — c'est égal, ma tenue me taquine.

Et il se mit à relever et à lisser d'une main la pointe ardente de ses moustaches, pendant que de l'autre il essayait de donner un tour agréable aux mèches désordonnées de ses cheveux.

Le concierge ne tarda pas à revenir.

— Si monsieur veut me suivre, dit-il, je vais l'introduire.

Mathias s'assit carrément sur ses hanches pour donner à sa démarche quelque

chose de gracieux, et monta l'escalier derrière le concierge.

Quand il fut dans la première pièce, le luxe qui y régnait lui fit jeter sur son costume un dernier regard. — Le concierge sortit.

— Bigre de bigre ! dit-il en contemplant le somptueux ameublement, il paraît que l'on se chauffe ici avec du bois de première qualité.

Le valet de pied entra quelques minutes après.

— Madame la princesse, dit-il à Mathias, fait demander le nom de monsieur.

— Mon nom ne fait rien à l'affaire, répliqua l'étudiant ; dites à votre princesse que je viens lui parler confidentiellement.

Mathias appuya encore de telle sorte

sur le mot confidentiellement, que le valet de pied fit ce qu'avait fait le concierge, et répondit :

— Alors... c'est différent... Si monsieur veut me suivre...

— Je ne viens que pour cela, dit Mathias qui commençait à s'impatienter.

Le valet de pied lui fît traverser la salle à manger et le grand salon. — Mathias était de plus en plus émerveillé.

— Je suis en plein conte des Mille et une Nuits, murmura-t-il à demi-voix tout en marchant. — Merci du peu ! C'est moins joli que ça chez Frisette.

Celui qui l'introduisait venait d'ouvrir la porte du boudoir ; Mathias donna lestement un dernier coup de main à sa chevelure rebelle, passa galamment l'extrémité de sa langue sur ses lèvres et prit un

dandinement qu'il n'employait jamais que dans les grandes circonstances.

Ce fut ainsi qu'il entra.

La princesse, en toilette fort élégante du matin, était assise sur un sopha et tenait un livre entr'ouvert.

Elle fit vsigne au valet de pied de se retirer. — Celui-ci ferma la porte.

Mathias n'était pas homme à se déconcerter facilement ; mais son entrée avait eu quelque chose de si solennel, et surtout de si peu en harmonie avec ses habitudes, qu'il ne put s'empêcher d'éprouver une certaine émotion.

— Ilum ! fit-il en cachant fort adroitement sa casquette derrière lui, l'horloge du dedans fait tic tac.

— Vous avez demandé à me parier, dit l'Italienne en posant son livre sur la table.

— Oui... madame, j'ai demandé à...

d'abord il faut que je vous dise. .. vous ne me reconnaissez pas?

— Je ne me rappelle point, monsieur, vous avoir jamais vu.

— Je vous en remercie, ça n'empêche pas que je sois l'homme de la Chaumière.

— L'homme de la Chaumière... répéta la princesse qui cherchait dans ses souvenirs, tant elle était loin de supposer quelques rapports entre Arthur de Savernoy et la visite de cet inconnu.

— Il paraît que vous n'avez pas bonne mémoire, reprit aussitôt l'étudiant qui avait retrouvé toute l'assurance dont il était doué. — Ma foi ! tant mieux ! voici. — Arthur... c'est moi qui...

— Ah!... fit Olympia, je me rappelle.

— 16ft —

— Vous y êtes? J'ai été fort grossier, madame ; mais, voyez-vous, j'avais une rude pointe de liquide dans le cerveau, sans cela... respect aux femmes! c'est mon enseigne ; aussi, je vous demande pardon; c'est fait, n'en parlons plus.

Mathias fit un pas en avant.

— Ah ! çà, dit-il en entrant brusquement en matière ; nous faisons donc de la peine à ce pauvre Arthur...

Olympia comprit tout de suite le but de cette visite, et un sourire, dont elle contint la moitié, effleura ses lèvres.

— Savez- vous que ça n'est pas bien, madame, de faire du mal à un pauvre garçon qui vous aime comme un fou !... aussi je me suis dit : 11 y a un malentendu là-dessous, et je suis venu en causer avec vous; me voilà, causons.

— Je ne demande pas mieux, dit l'Ita-

lienne, qui ne laissa rien paraître sur sa physionomie de ce qu'elle ressentait.

— Elle a l'air d'une bonne personne, se dit à part lui Mathias ; l'affaire s'arran-

gera.

Il prit une chaise et s'assit, en jetant à terre sa casquette, qu'il n'avait pas cessé de dissimuler aux regards de la princesse.

— Madame, reprit Mathias qui était rentré dans toute la plénitude de ses moyens, je ne suis pas une femme ; je n'ai pas besoin de vous le dire, ça frappe le regard; mais vous qui en êtes une, et une belle et grande darne, dites-moi comment il se fait que l'on torture, que l'on supplicie le cœur d'un pauvre garçon qui vous aime au point de ne vivre et de ne voir que par vous, qui en rêve le jour et n'en dort pas la nuit; car ça y est, madame; ce pauvre Arthur

nu

ne sait plus ce qu'il dit et ce qu'il fait depuis que vous l'avez ensorcelé.

Olympia ne put s'empêcher de sourire du langage étrange de l'étudiant.

Celui-ci s'en aperçut, et le rouge subit qui colorait ses joues commençait à lutter sans désavantage avec les couleurs rutilantes de sa barbe ; mais il se contint, car sans cela il eût lancé une apostrophe fort peu parlementaire.

— C'est possible, madame, dit-il avec ironie et en se mordant les lèvres ; je n'ai pas un beau parler comme vos ducs et pairs. Mon langage est rude peut- être, il n'est pas poudré à la maréchale, mais il est franc, — et il sort de là, ajouta-t-il en frappant sa poitrine.

— Vous avez bien mal interprété mon sourire, s'empressa de dire l'Italienne ; il ne s'adressa it ni à vous, ni à votre langage.

Croyez que j'apprécie votre démarche autant qu'elle le mérite : c'est celle d'un ami.

— Alors, c'est très- bien, dit Mathias.

Voyez-vous, chacun a sa fierté. — Parlons raison : est-ce que vous voulez longtemps le faire souffrir comme ça, ce pauvre ami?

— Monsieur... reprit la princesse avec ce ton qui semble dire : — Je ne serais pas fâchée de savoir avec qui j'ai l'honneur de parler.

— ï\iathias, interrompit celui ci ; — Mathias, étudiant pour son plaisir, parce qu'il n'étudie pas.

— Monsieur Mathias, dit la princesse qui rentrait dans son rôle, vous m'accusez au fond de votre cœur, j'en suis certaine, et cependant, croyez-moi, dans ce que j'ai dit à votre ami, dans ce que j'ai fait,

j'ai été inspirée par un sentiment qu'il doit apprécier et comprendre.

— Il apprécie, mais il paraît qu'il ne comprend pas.

Olympia continua avec une tristesse parfaitement jouée :

— Permettez-moi de ne pas entrer avec vous dans des détails impossibles ; mais dites à monsieur de Savernoy, dites à Arthur qu'il rue plaigne sans m'accuser, et qu'il sache bien surtout qu'il n'est pas seul à souffrir.

— Oh ! voilà une bonne phrase ! s'écria Mathias avec un élan de joie, et je voudrais qu'il fût là pour l'avoir entendue. — Vous accuser ! Ne pensez pas cela, au moins. Alors vous pouvez vous vanter d'être crânement malheureux tous deux.

Voyez-vous, madame, si vous le voyiez, comme il est maintenant, pâle que ça

fait mal, avecses yeux tout rouges, à force d'avoir pleuré, vous n'auriez pas pu y résister. — Si vous l'aviez vu entrer ce matin chez monsieur Vancelay et lui remettre un petit paquet de letlres pour son grandpère, car il était résolu à mourir. Oui, madame, comme je vous le dis, à mourir!... et cela sans de grands cris, sans de belles phrases, si sincèrement, comme les gens qui souffrent véritablement, que je suis bien sûr que vous lui eussiez tendu les deux bras, ou bien vous auriez été de pierre, et ça n'est pas.

— Pauvre Arthur ! dit Olympia d'une voix pleine de douce compassion; comment, il souffre à ce point ?

— Et bien plus encore, reprit vivement Mathias; je ne sais pas bien vous .dire tout cela, moi!... je n'en ai pas l'habitude ; mais sapristi ! le pauvre garçon...

Voyez-vous, j'en ai le cœur coupé en quatre.

Il se leva.

Ainsi qu'Arthur, il croyait à la réalité de ce qui n'était qu'un rôle préparé à l'avance ; — aussi fut-il ému de la tristesse empreinte sur tous les traits de l'Italienne, de l'expression tremblante de sa voix.

— Madame, continua-t-il d'une voix grave, je ne suis pas un enfant; eh bien ! je vous le dis sérieusement, il se tuera. — C'est carrément résolu dans sa tête, et il n'y a que vous seule qui puissiez l'en empêcher. Ce matin, nous lui avons dit tout ce qu'il était possible de lui dire : rien n'a fait; il ne nous écoutait seulement pas. — Savez-vous au moins, madame, que ce serait affreux, s'il se tuait ? Pour peu que vous ayez du cœur, ce dont je ne doute pas au moins, vous ne vous en consoloriez

jamais; car la mort d'un homme, ça doit peser lourd sur la conscience, et c'est vous qui l'auriez tué !

— Monsieur, dit Olympia, c'est affreux ce que vous dites-là !

Elle prononça ces mots comme si son cœur eût été profondément pénétré.

— Oui, ce serait vous!., répéta Mathias les deux mains appuyées sur la table; — voilà pourquoi je suis venu.

vm Et je vous en remercie, monsieur Mathias, dit l'Italienne qui tendit la main à l'étudiant.

Mathias était lancé; et comme c'était son cœur qui parlait il sentait les paroles les plus éloquentes courir sur ses lèvres.

— Ce n'est pas à moi qu'il faut tendre la main, dit-il, c'est à lui.

— Mon Dieu!., que faire? murmura la princesse à demi-voix, mais cependant

assez haut pour que l'étudiant pût l'entendre.

— Ce qu'il faut, madame, reprit-il , chasser loin de vous toutes ces vilaines pensées qui vous avaient fait éloigner Arthur; l'aimer un peu parcequ'il vous aime beaucoup, et vous dire qu'un cœur se donnant tout entier comme le sien est un trésor qui ne se rencontre pas deux fois.

Mathias avait mis tant de feu à parler qu'il avait de grosses gouttes de sueur sur le front.

Olympia se leva et, se tenant debout devant l'étudiant, elle lui dit d'une voix lente et grave :

— Ecoutez, monsieur Mathias, j'avais parlé à M. de Savernoy selon ma raison et mes pressentiments, non selon mon cœur, il a dû comprendre combien j'obéissais à un devoir cruel ; je ne puis vous répéter

ce que je lui ai dit, mais il ne peut pas l'avoir oublié ; — j'ai eu peur pour lui ; le courage que j'avais eu une fois pou vaisje répondre de l'avoir toujours? — Voilà pourquoi je ne voulais plus le revoir; vous voyez, monsieur Mathias, que je suis bien franche.

— Continuez... continuez, dit Mathias, qui commençait à être visiblement émotionné.

— Vous me parlez de mort... reprit la princesse en donnant à sa voix une expression de tremblante agitation. — Arthur veut se tuer!., qu'il vienne!., devant ce que vous m'avez dit je n'ai plus de résolution, je n'ai plus de volonté, vous m'avez glacé le cœur d'effroi.

— Vous êtes un ange !.. s'écria Mathias qui faillit embrasser Olympia dans un moment d'attendrissement. — Sapristi!., si

quelqu'un dit jamais du mal de vous, venez me chercher, je lui casserai les os les uns après les autres.

— Qu'il vienne !.. répéta Olympia avec une gravité solennelle, mais qu'il se souvienne bien avant d'entrer ici de toutes mes paroles d'hier soir et qu'il ne m'accuse jamais.

— Il n'en a pas oublié une syllabe. — Ce pauvre garçon, va-t-il être heureux!

Je savais bien, moi, que je réussirais !

Et Mathias, le visage pourpre, les yeux enflammés, tout tremblant de joie, se leva, et d'un bond atteignit la porte.

— Oh ! oui, qu'il vienne ! s'écria l'Italienne; dites-lui que tout mon cœur l'attend!

Mathias traversa au galop le salon et la salle à manger, comme eût fait un fou.

La princesse était rayonnante ; — Mathias parti, elle jeta son masque de comédie, et frappant dans ses deux mains :

— Il est à moi !.. il est à nous mainte tenant ! s'écria-t-elle. Venez, marquis de Savernov ! venez, on vous attend !

Et elle se prit à partir d'un immense éclat de rire.

Oh Seigneur! pourquoi avez- vous permis au mensonge d'emprunter ainsi la voix de la vérité? pourquoi avez-vous permis au visage de prendre à sa volonté une expression de douleur ou de compassion, d'amour ou de chasteté, quand douleur, compassion, amour et chasteté ne sont que des masques et des travestissements pour jouer la plus lâche comédie? ^— Pourquoi avez-vous permis que le regard de l'honnête homme ne puisse pénétrer jusqu'au cœur et en voir la hideuse sèche-

resse? — Pourquoi, puisque cette femme avait arraché le dernier lambeau qui palpitait encore dans sa conscience souillée, ne l'avez- vous pas marquée d'un stigmate ineffaçable? — L'âme la plus aimante, la plus dévouée eût-elle eu des accents plus nobles et plus chaleureux?

Hélas! Arthur avait perdu sa mère, la seule voix en ce monde qui remplace celle de Dieu !..

Mathias avait le cœur si joyeux, qu'il laissait échapper des exclamations tout en courant.

Au coin de la rue d'Anjou, il vit un cabriolet; il s'élança dedans sans dire un mot au cocher, qui fit un bond de frayeur.

— Rue des Postes, n° 19, lui dit-il, et du train, vieux, faisons caracoler Rossinante !

Le cocher partit au petit trot d'un cheval boiteux.

— Allons, bon ! fît Malhias avec un profond découragement, la rosse boite.

— Oh! monsieur, elle n'en va que mieux.

— Évidemment, dit Mathias, elle avait quatre mauvaises jambes, elle n'en a plus que trois, c'est un bénéfice réel.

Et il se mit à animer de la voix et du geste la pauvre bête étique qui n'en pouvait mais.

11 employa pour arriver rue des Postes plus de temps qu'il ne lui en aurait fallu à pied.

Il paya le cocher de fort mauvaise humeur.

— En voilà une invention, dit-il tout en montant l'escalier quatre à quatre, ça m'a coûté vingt-cinq sous et j'ai mis un

quart d'heure de plus qu'à pied. — On appelle ça aller en voiture.

Il n'avait pas fini cette réflexion judicieuse qu'il était déjà sur le carré de M. Vancelay.

Il sonna à tour de bras.

M. Vancelay vint lui ouvrir.

— Eh bien? dit-il avec l'accent de la plus cruelle anxiété.

— L'affaire est arrangée.

— Dieu est bon!., dit le vieillard en joignant les mains.

Mathias était déjà auprès d'Arthur.

— Allons, Tutur! s'écria-t-il, fais une risette à cet ami. — On t'aime, vieux, on t'aime comme du pain, en t'attend pour te le réciter sur toutes les gammes.

— Que dis-tu? répondit Arthur en levant sur Mathias ses yeux humides.

— Il me semble que je ne parle pas

grec, n'ayant jamais pu l'apprendre. — Je quitte la princesse... belle femme, mon ami! belle femme!.. Elle t'attend.

— Tu ne me trompes pas, Mathias ?

— En v'ià une idée!..

— Voyons, que t'a-t-elle dit?.. Comment t'a-t-elle reçu?

— Fort bien ! appartement dans le chenu, de la soie, de l'or et du velours à faire loucher. — Je lui ai conté mon histoire avec une éloquence rare ; elle s'est attendrie, c'est-à-dire nous nous sommes attendris , car j'avais la larme à l'œil comme une vieille biche. — « J'avais consulté ma raison et non mon cœur, » s'estelle écriée... Se tuer!., se tuer!., qu'il vienne!., qu'il vienne!., et dites-lui que tout mon cœur l'attend.

— Elle a dit cela !.. elle a dit cela !..

— Mot pour mot, j'ai une mémoire de

rhinocéros. Ah ! a-t-elle ajouté (ce que je n'ai pas trop compris, mais ça te regarde), — qu'il se souvienne de... de nos paroles d'hier soir. — C'est pour lui que j'avais peur et non pour moi.

— Elle m'aime!., s'écria Arthur, dont les joues, comme par miracle, avaient perdu leur pâleur livide. Elle m'aime!., oh ! merci, mon Dieu !..

— Eh bien ! petit, que penses-tu de ton ambassadeur ?

— Qu'il m'a sauvé la vie.

Et Arthur sauta au cou de Mathias.

— Bien sûr !.. bien sûr !.. Mathias, répéta-t-il deux fois , tu ne me trompes pas?., tu ne me trompes pas?..

— Quand je te dis que non.

— C'est que, vois-tu, le bonheur arrive d'une façon si soudaine, si inattendue,

que j'ai peine à y croire. — Je suis bien éveillé, n'est-ce pas ?

— Quand je vous disais de ne pas vous désespérer , monsieur Arthur , ajouta M. Vancelay qui contemplait avec ravissement la joie de ce jeune cœur.

— C'est vrai, mes amis, j'étais injuste envers la Providence, j'avais tort de l'accuser. — Oh ! que je suis heureux !

— Allons, monsieur Arthur, courez vite où le bonheur vous appelle; maintenant le vieillard n'a plus rien à faire.

— Mon bon monsieur Vancelay ! dit Arthur en lui tendant la main.

— Ah çà ! mes petits agneaux , voilà qui est terminé. — Arthur est le plus heureux des hommes, n'est-ce pas? — Ainsi donc, au revoir.

— Tu t'en vas?

— Quelle heure est-il ?

ta

— Onze heures et demie, dit M. Vancelay.

— Onze heures et demie !.. bon Dieu !.. je ne suis en retard que d'une heure, voilà qui est fort gracieux.

— Tu as un rendez-vous? dit Arthur en souriant (car le bonheur avait ramené le sourire sur ses lèvres).

— Gomme tu dis.

— D'amour ?

— Ah ben ! oui... Frisette m'arrangerait joliment ; — un rendez vous.. . d'affaires. -

— Toi ! Mathias.

— Oui, moi, Mathias.

Et il ajouta d'une voix grave :

— Nous arrangeons un gouvernement à notre façon, pour plus tard.

Puis, faisant une pirouette sur ses deux talons, il descendit l'escalier quatre à qua-

tre, et on l'entendit qui fredonnait son air favori :

Vive le vin, le rhum et le tabac , C'est le refrain Du quartier Latin.

— Quel brave garçon, dit Arthur qui venait de sonner à la porte de son appartement.

M. Vancelay était resté seul sur son palier; il secoua silencieusement la tête, puis il rentra chez lui en murmurant entre ses dents:

— Il faut que je sache ce que c'est que cette princesse Pallianci.

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