MONSIEUR DU CORBEAU ET LA MANSARDE DE FRISETTE
On doit le penser, Mathias, pour aller à son rendez-vous de gouvernement à faire ne prit pas un cabriolet de place quoiqu'il se sentît bien en retard. — Si ses moyens le lui avaient permis, il aurait peut-être
tenté les chances d'un cabriolet de régie, mais pour le cabriolet de place sa bourse et les devoirs de l'amitié avaient déjà fait un dernier et sublime effort.
Et puis d'ailleurs, quand le cœur est joyeux, les distances disparaissent. — Il marchait au pas de coursent repassait dans sa mémoire par un fredonnement perpétuel tous les airs bachiques et autres qui composaient son répertoire.
Il ne tarda pas à venir à l'estaminet où il avait élu depuis neuf ans son domicile moral et politique. — C'est là qu'il a senti pour la première fois monter les vapeurs d'un punch enflammé. — C'est là qu'il a saisi par sa parole entraînante, sa joyeuse humeur et son biceps incontestable le sceptre du quartier Latin. — Là, son passé, son présent, son avenir. Aussi ce lieu est pour lui un lieu sacré, c'est
l'arche sainte de sa vie d'étudiant, le sanctuaire de ses joyeuses amours, de sa vie insouciante et oublieuse.
Cet estaminet, l'un des plus fréquentés du quartier Latin, était le point de mire de ces hommes qui cherchaient à glaner des affidés à leur œuvre impie. — La jeunesse n'est-elle pas un terrain fertile où germent à la fois les bonnes comme les mauvaises semences, et surtout, hélas ! les déclamations plébéiennes aux phrases retentissantes, aux mensonges éclatants ?
Quand Mathias entra, il y avait foule, mais principalement autour du billard où se jouait une partie fort intéressante.
— Pends-toi, Mathias! dit un des étudiants, tu arrives trop tard.
— Jamais trop tard !.. Joseph, ma queue d'honneur! je tiens tous les paris et je
rends deux points au plus malin ; ça y estil, mes petits amours?
— Je parie pour monsieur Mathias, dit une voix grêle, dont le timbre quelque peu aigu domina cependant le tumulte ordinaire de ce lieu.
Cette voix appartenait à une sorte de vieux, dont le front dégarni de cheveux est orné d'une perruque du plus beau noir qui se puisse imaginer; pour complément du costume, ajoutez des lunettes bleues, et une redingote marron; il est attablé devant un grog et parcourt le Journal des Débats, la plus inoffensive des feuilles politiques.
Au son de cette voix, Mathias s'était retourné, et un regard rapide s'échangea entre lui et le vieux.
Celui-ci reprit ensuite fort paisiblement la lecture de son journal, en disant :
— Eh bien! on ne tient pas mon pari?
— Tiens, c'est monsieur du Corbeau, dit un des étudiants (ce surnom lui avait été donné à cause de la couleur de sa perruque).
— C'est parbleu vrai ! fit Mathias qui feignit de n'avoir pas encore vu celui dont on parlait, on boit donc son petit grog, et on lit son vieux journal?
— Gomme vous voyez, monsieur Mathias.
L'étudiant s'était rapproché.
— Pendant qu'ils terminent leur partie, vous plairait-il, monsieur Mathias, d'accepter un grog?
— Il me plaît toujonrs d'accepter, répondit Mathias en s'asseyant devant l'homme aux lunettes bleues.
— Eh bien! dit celui-ci à demi-voix en ayant l'air de s'occupe^ exclusivement
d'un morceau de sucre rebelle qui refusait obstinément de fondre au fond de son verre.
— Ça va ; on signe. . . on signe. . .
— Très-bien ! le moment approche.
— Tant mienx ! je réponds de toutes mes recrues; j'amènerai l'estaminet au grand complet.
— Vous êtes un homme précieux, monsieur Mathias, continua le vieux en buvant une gorgée de son grog.
— Ah ! c'est qu'ici quand l'ami Mathias parle, on obéit au doigt et à l'œil.
— A votre santé, monsieur Mathias !
— A la vôtre!
Le garçon approchait, probablement par une vieille habitude de curiosité.
— Cet article est fort intéressant, reprit le vieux en montrant le Journal des Débats.
— Ah bah! fit Mathias, tout en suivant Joseph de l'œil.
— Je voudrais vous parler sans qu'on pût nous entendre, lui glissa l'autre.
— Parlez sans rien craindre ; il n'y a pas de mouches ici. — Joseph, tourne les talons.
— Je vous ai dit que le moment approchait ; aussi il est assez important de se réunir et de se compter.
— Ça va donc chauffer?
— On ne sait pas... on ne sait pas... fit le vieux en se frottant les mains ; si les petits rassemblements font passablement leur affaire, si la masse s'émeut et sort dans la rue, si le vent souffle bien, alors...
— Alors, ajouta Mathias en baissant encore davantage la voix, on mettra les œufs dans la poêle et on fera l'omelette.
— Matbias! cria un étudiant du fond de l'estaminet, viens voir le coup, il est curieux : — quinze à quinze!
— A qui la main? dit Mathias sans se retourner.
— A Auguste !
— Alors il fera fausse queue.
Tous les étudiants partirent d'un éclat de rire.
— Ecoutez, reprit Mâthias, pressez la chose: v'ià ce que je vous dis; faut pas lambiner, car on finira par se rouiller, et alors, bonsoir la compagnie.
— Allons bon ! dit à l'autre extrémité de l'estaminet celui que l'on avait appelé Auguste, en jetant sa queue sur le billard avec une mauvaise humeur suffisamment accentuée , en v'Ià un raccroc !
— Mathias, peux -tu me prêter cent sous?
— Hélas ! les fonds sont au plus bas, le gousset se plaint, la bourse gémit.
— Les toiles se touchent, comme on dit dans je ne sais plus quel vaudeville, ajouta monsieur du Corbeau en frappant amicalement sur l'épaule de l'étudiant.
— J'en ai ouï parler, répliqua Mathias sur le même ton.
— C'est le moment, murmura entre ses dents le vieux tout en versant un second verre d'eau-de-vie dans son grog. — Mon cher monsieur Mathias, que diriezvous d'un dîner galas, d'une sorte de banquet que vous donneriez à vos meilleurs amis de l'école, à ceux qui marchent ou peuvent marcher dans la bonne voie ?
Mathias le regarda avec stupéfaction.
— Ceci m'a tout l'air d'une aimable plaisanterie, fit-il en faisant promener al-
ternativement sa main droite et sa main gauche dans ses poches vides.
Le vieux se pencha vers l'étudiant et ajouta :
— Vous comprenez quel parti l'on peut tirer d'un repas bien ordonné quand les têtes s'échauffent et que le vin coule à flots.
— J'aime assez cette métaphore poétique.
— L'association compte sur vous : c'est pour elle que vous travaillez, c'est donc elle qui doit payer les frais.
— Gomment Tentendez-vous ?
— Les amis sont les amis ; ne trouvez vous pas mon idée bonne? C'est le meilleur moyen de les réunir.
— Votre idée, dit Mathias en lissant ses moustaches, ne manque pas de mérite.
— Mathias, viens-tu jouer la poule?
cria un étudiant, tu as le numéro sept.
— Minute, on me narre quelque chose de fort intéressant.
Le vieux posa négligemment sa main sur la table.
— On nous observe, dit-il en avalant son second grog. — Tenez, voici pour vous indemniser de ce que ce repas pourra vous coûter.
Et il glissa dans la main de Mathias un billet de banque.
— A propos, reprit-il presque aussitôt, vous recevrez le mot d'ordre pour votre séance de réception. — Elle doit avoir lieu sous peu de jours. — Silence et dévouement.
Puis celui que l'on avait si bien surnommé monsieur du Corbeau, se leva, déposa sur le comptoir le prix de sa dépense, et m. 43
partit en prenant une prise de tabac.
Mathias avait dans ses mains le billet de banque et restait sans mouvement, tant il était stupéfait.
Le bruit de la porte extérieure, en se refermant, lui fit faire un soubresaut ; il jeta un regard sur sa main entr'ouverte.
— Un de banque, murmura-t-il, un gros de banque... Cré nom ! ces messieurs font bien les choses. — C'est le banquier de la machine, évidemment.
Et il se mit à bourrer sa pipe en fredonnant :
L'or est une chim...mmère Sachons nous en servir.
— Holà! hé! les flambards! dit-il en /avançant majestueusement, où en est
cette vieille poule ? — Joseph, du feu: — Auguste, je t'achète ta place.
— Je te la vends cinq francs, dit Auguste.
— Pour payer la partie que tu viens de perdre ; file, petit, je té vas les mener flamberge au vent. — A moi à jouer.
Heup ! et d'un dans la profonde.
Mathias était comme un fou; il ne faisait pas un mouvement, sans toucher le précieux billet religieusement incarcéré dans la plus sûre de ses poches.
Tout en mettant du bleu à sa queue, il appela le garçon.
— Joseph !
— Monsieur Mathias.
— Es-tu érudit?
— Qu'est-ce que c'est qu'érudit ?
— C'est un peuple de l'Amérique, répondit flegmatiquement Mathias.
— Ah ! ah ! fit Joseph en riant, je ne savais pas.
— Autre question. — Y a-t-il un roi au Pérou?
— Un roi au Pérou...
— Allons, tu n'en sais rien.
— Ma foi, non, monsieur.
— Alors, regarde-moi.
— Eh bien !
— Tu l'as vu.
Et Mathias frappa sur sa poche.
— Mon pauvre Joseph, dit-il en le prenant par les épaules, ton éducation a été manquée.
— A toi, Mathias ! cria un étudiant.
— Présent à l'inspection. — Voici un croisé que je dédie aux hommes illustres du Panthéon.
Un quart d'heure s'était passé ; Mathias avait gagné la poule.
— Joseph, cria-t-il, un punch! — C'est Mathias qui paie... comptant.
Et il jeta, avec un suprême dédain, sur le billard les vingt francs qu'il venait de gagner.
A voir le mouvement perpétuel qu'il se donnait, on eût dit qu'il marchait sur des pointes de fer ou des charbons ardents. Il allait, il venait et se parlait à lui-même quand il ne savait plus que dire aux autres. — Son trésor brûlait sa poche.
— C'est Frisette qui va danser une carmagnole î murmurait-il à part lui de cinq minutes en cinq minutes.
Le punch avalé, l'étudiant posa sa casquette avec plus de coquetterie et de hardiesse encore que de coutume et se disposa à sortir. Il avait une si grande hâte de regarder son papier sans témoins indiscrets et de courir chez Frisette, dont la
joie et la stupéfaction devaient au moins égaler la sienne.
— Tu pars, Mathias? lui dit un de ses camarades.
— Je vais à la poste, répondit Mathias d'une voix grave; j'attends des fonds de mon honorable famille.
Et s'élançant hors de l'estaminet, plus léger qu'un sylphe, il courut tout d'un trait chez Frisette et monta sans reprendre haleine les six étages qui conduisaient au domicile aérien de sa fidèle compagne.
Frisette était une decesgrisettes de pure race, écloses sous le ciel du quartier Latin ; semblables aux feuilles de lierre, elles s'attachent indispensablement à l'étudiant en général et en particulier. L'étudiant et la Chaumière sont les deux rêves exclusifs, les deux belles espérances de
leur vie. — Leur ambition ne va pas plus loin, et leur bonheur ne passe pas les ponts.
Il entra si brusquement, que Frisette fit un bond de frayeur.
— Frisette !... Frisette !...
— Bon Dieu ! qu'est-ce qu'il y a? murmura celle-ci en se levant.
— Regarde-moi dans les deux yeux.
— Pourquoi ?
— Tu ne me trouves pas quelque chose d'extraordinaire ?
— Est-ce que tu serais jaloux de Narcisse ?
— Ah ! bah ! fit Mathias en ouvrant de grands yeux, nous reprendrons ce chapitrelà en temps opportun. — Regarde-moi de nouveau.
— Je ne te trouve rien de drôle.
— Frisette, tu n'as pas la plus petite perspicacité.
— Ah ! si. . . tu t'es fait friser.
— En v'ià une bonne ! pourquoi faire ?
— Pour être plus joli, tiens.
— Je méprise cet ornement.
Mathias prit une pose superbe, et jetant en l'air sa casquette :
— Frisette, s'écria-t-il, je suis riche! tu es riche ! nous sommes riches ! — Plus de tartans au mont-de-piété ! plus de casquette de trois ans d'âge ; nous nageons dans le vrai Pactole !
— Tu plaisantes, dit Frisette qui écoutait de ses deux oreilles et n'osait pas rire.
— Mathias ne plaisante jamais avec les choses sérieuses. Voici une lithographie du premier mérite; elle sort de chez Madame la banque de France.
— Montre donc ?
— Mademoiselle Frisette, née Lochard, j'ai l'honneur de vous la présenter au grand complet.
— De la vraie banque.
— Vrais issime, dit Mathias avec solennité.
— Ah çà, tu as donc volé un coche?
— Le coche n'est plus dans la nature ; il a été supprimé de par Lafitte et Gaillard et les chemins de fer ; ce qui fait qu'on ne le vole plus.
— Tu as hérité ?
— Silence, Frisette, respectons le vieux père; il ne meurt pas si ?ite que ça.
— Alors, je ne sais plus. — Raconte.
— Diable! fit Mathias tout bas; raconte... Je n'avais pas pensé à celle-là.
Il alla chercher une chaise tout en se formulant cette pensée :
— Frisette n'est pas forte, je vais lui couler la première histoire venue.
— Voyons vite. . . vite... dit la grisette, je grille.
— Ecoute donc le narré de cette aventure fantastique. — Voilà... j'ai... j'ai trouvé un brave...
— Imbécile, interrompit Frisette.
— Un brave homme, ne l'injurions pas, l'espèce en est rare ; puisse-t-elle ne jamais s'égarer ! — C'est lui qui m'a livré la susdite lithographie.
— Sur quoi?
— Sur mon paraphe,
— Tu l'as donc facciné?
— Je trouve que la couleur prend assez bien, se dit Mathias, et il ajouta tout haut :
— Je dois l'avoir facciné, comme tu dis.
— Alors, nous allons rouler citadine.
— On le dit.
— Tu me donneras une robe de velours î s'écria Frisette en sautant de joie et en battant dans ses mains.
— Six robes de velours ponceau.
— Des socques articulés !
— Fi donc ! puisque nous roulerons carrosse, — je te donnerai un chapeau à plumes.
— Un chapeau à plumes ! répéta Frisette avec un enthousiasme bruyant, — comment ! je serai comme cette duchesse qui passe tous les jours à quatre roues.
— Oui, ma Frisette, tu auras aussi quatre roues, cinq, si tu veux.
— Je ressemblerai à une duchesse !
— Du tout, dit l'étudiant en l'enlevant de terre comme si c'eût été un plume, tu
resteras ma Frisette, la Frisette à ton Matbias, à ton chéri Mathias !
Frisette, pour toute réponse, passa ses deux bras au cou de l'étudiant, et lui donna deux gros baisers.
— Mets ton châle, ma fille, dit tout-àcoup Mathias, et allons chez un changeur, ils pourraient mourir tous cette nuit ; ce serait dommage.
— Quel bonheur!... quel bonheur!
s'écriait la grisette de minute en minute, en s'habillant à la hâte avec sa plus jolie robe d'indienne; — comment appelles-tu ce brave?...
— Je ne sais sous quel nom il a été baptisé, fit Mathias en élevant ses deux bras horizontalement, mais je le bénis, lui, ses lunettes bleues et sa lévite marron.
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Un quart-d'heure après , le couple joyeux descendait l'escalier.
Frisette sautait sur chaque marche, légère comme un oiseau.
Mathias entra avec solennité chez un changeur et étala son billet de mille francs en retroussant fièrement ses moustaches.
— Monsieur veut-il de l'or ou de l'argent ? dit le changeur.
— De l'argent, il y en a plus ; répondit imperturbablement Mathias.
Et il sortit en emportant son sac, plus heureux que ne le fut jamais empereur romain traîné sur son char triomphal.
Pauvre Mathias ! bonne race et franche nature que la paresse et l'oisiveté avaient gâté jour par jour et qui se laissait aller insouciant au courant si facile des mauvaises passions. — Il ne comprenait pas que
cet argent qu'il pressait si joyeusement sur sa poitrine et dont le son métallique l'enivrait d'un bonheur inaccoutumé, était l'appât que lui jetaient ces satellites vigilants du désordre et de l'anarchie; il jouait, plus aveugle que criminel, avec le feu destructeur des révolutions, sans savoir où s'arrêterait cet incendie sacrilège.
Pour que la journée si bien commencée fût complète, il emmena dîner sa chère Frisette dans un restaurant renommé du quartier Latin et l'autorisa à choisir les mets les plus succulents et les vins les plus exquis. Frisette opta pour un homard en mayonnaise et pour du Champagne, afin de porter avec recueillement un toast à la santé du Vertueux mortel à qui elle devait ces douceurs inaccoutumées.
Il se faisait tard, quand ils pensèrent à rentrer.
Au moment où Mathias mettait le pied sur le pas de la porte , un homme qui marchait dans le même sens que lui le toucha à l'épaule.
Mathias se retourna, l'inconnu lui fit un signe.
L'étudiant inclina la tête en signe affirmatif.
— Monte, ma petite Frisette, dit-il à la grisette, je te suis à l'instant.
— Ou veux-tu donc aller ?
— Pardieu,je ne m'envolerai pas, j'ai deux mots à dire à Narcisse, et tu sais que c'est là au coin de la rue qu'il demeure.
— Ah ! tu as deux mots à dire à Narcisse,.fit Frisette avec un signe d'incrédulité ou de mauvaise humeur. C'est donc bien pressé ?
— Frisette, la curiosité est un vilain dé-
faut, et le Champagne te rend jacasse : — je vais dire ce que je vais dire ; monte à ton colombier.
Et il imprima à Frisette un léger mouvement de rotation. Celle-ci jugea qu'il était superflu de répondre, et rentra. — Mathias ferma la porte, puis alla rejoindre l'inconnu qui lui avait fait un signe.
— Jeudi, à neuf heures, à la barrière du Mont-Parnasse, la septième maison à main droite.
— Dans trois jours?
— Oui.
— Qu'y ferai-je?
— Tu attendras.
— Quoi ?
— Je n'en sais pas davantage... J'ai reçu le même avis avec ordre de te le transmettre.
— C'est bien, j'y serai.
— - Adieu, frère.
— Adieu, frère.
L'inconnu s'éloigna.
Mathias le regardait, mais sa pensée était bien loin.
— Il paraît que le torchon va brûler, se dit-il, ma foi ! tant mieux ! je m'ennuie à ne rien faire. — Frisette doit être pour le moins furieuse : montons au colombier.
Et il regagna en courant la maison dans laquelle celle-ci venait de rentrer.
Frisette n'était pas furieuse le moins du monde, — elle rêvait à ses robes de velours ponceau et à son chapeau à plumes.
A peine si elle entendit Mathias ouvrir
la porte; — il y avait si longtemps que
des rêves de cette nature-là n'avaient visité
sa pauvre chambrette. .. Tous ses meubles
lui paraissaient changés par un bon génie;
son lit était en or massif, son papier à II!. l/i
- nu —
fleurs bleues était devenu une riche tenture ; sa petite lampe, un lustre étincelant.
— Oh ! dit Frisette en secouant la tête, tu m'as réveillée d'un bien beau rêve.
— Ah ! bah ! le passé est passé. — Des rêves tu en feras tant que tu voudras ; -?— une idée ?
— Encore ! — Laquelle ?
— Si nous profitions de notre brillante fortune pour donner un grand festin au carna raclas? — tu te chargeras des femmes qui devront embellir cette aimable réunion.
— L'idée n'est pas mauvaise, Malvina en maigrira de dépit.
— Donc, Frisette, prends cette plume, écris, je vais dicter.
— Alors je suis ton secrétaire.
— Tu veux dire ma secrétaire, fit Ma-
thias en prenant Frisette par la taille et en l'embrassant. .
— Allons, dicte, j'écris.
Frisette se plaça debout devant la commode.
#Mathias se couvrit le front de ses deux mains, et resta quelques secondes silencieux.
« De par la présente, écrite par la main des grâces, ton ami Mathias t'invite à celui de lui faire l'honneur d'accepter un repas balthazaréen, orné de pipes et de femmes charmantes, chez Viaud. *
— Et pour quand le festin ?
— Pour après-demain.
— Sitôt.
— J'ai mes raisons.
— Lesquelles donc ? fit Frisette étonnée.
Mathias se mordit les lèvres.
— Écoute, Frisette, j'ai une observation à te faire, tu as le point d'interrogation trop facile.
— Tu te méfies de moi, répondit celleci avec un air attristé.
— Non, ma petite Frisette; mais il y*a des choses qu'on ne dit pas, parce qu'on ne doit pas les dire.
— Oh ! je sais bien que tu as des secrets.
— Alors puisque tu le sais, fit Mathias, parlons d'autre chose.
Frisette s'était appuyée sur l'épaule de Mathias, elle laissa tomber sa jolie petite tête mutine contre celle de l'étudiant et lui passant les deux bras autour du cou :
— Mon petit Mathias, lui dit-elle, il y a quelque chose qui me chifïonne ; tu n'es pas le même, vois-tu, on t'entraîne, tu te laisses aller parce que tu es bon enfant,
mais prends-y garde , ça finira mal ; — j'en sais plus que tu ne crois.
— Frisette ! murmura Mathias, ne cherche à rien savoir : ça brûle.
— Eh bien ! monsieur, je sais tout, ou plutôt je m'en doute. — L'autre jour, dans ta poche, pendant que tu dormais, j'ai trouvé un papier.
— Un papier !...
— Oui, un papier griffonné au crayon et que, le lendemain matin tu as brûlé très-soigneusement avec des chimiques.
— Gomment, Frisette, tu as osé?... dit Mathias en se levant furieux.
— J'étais jalouse, tiens... Depuis quelque temps tu parlais tout seul la nuit, ça m'inquiétait.
— Frisette, reprit Mathias, ce que tu as fait là est mal, et bien dangereux peutêtre.
Le ton avec lequel celui-ci avait prononcé cette phrase était si sombre, que la pauvre enfant se serra fortement contre l'étudiant et lui dit d'une voix toute tremblante :
— Dam ! je ne savais pas.
Mathias la regarda en face.
— Tu m'aimes, n'est-ce pas? reprit-il.
— Je le crois bien !
— Eh bien ! souviens-toi que si jamais tu prononçais un mot, tu me tuerais.
— Bon Dieu ! que dis-tu là ?
— Frisette, c'est comme ça. — On ne plaisante pas, à ce qu'il paraît là-bas. Aussi je suis bien sûr que tu ne diras rien.
— Gomme tu es pâle !
— Tu te figures peut-être que ça donne des couleurs ce que tu viens de me dire.
— Mathias, ajouta-t-elle une seconde fois d'une voix bien basse, ça finira mal.
— Au contraire, ma fille, ça finira bien; il y a assez longtemps qu'on nous tient liés comme des volailles dans un panier. — Le temps de l'émancipation est venu, et les ailes ont poussé.
— Mon pauvre Mathias, ça a toujours été ta manie de...
— Que veux-tu ? ça fouette le sang, interrompit celui-ci, ça jette du piquant dans la vie ; et puis on n'a pas besoin pour cela de passer d'examens , ça me va comme un gant. — Qu'est-ce que tu veux? il faut bien faire quelque chose.
Frisette était triste, elle ne répondit
pas.
— Frisette, continua Mathias en changeant de voix, tu as une taille de guêpe, sais-tu cela ? des yeux à incendier toute une caserne de hussards et des dents!..
Sais-tu que dans le quartier Latin il n'y en a pas de plus jolie que toi?
Pendant que Frisette était devant lui silencieuse et triste, ce qui ne lui était pas arrivé depuis Lien longtemps, il se prit à la regarder comme s'il la voyait pour la première fois.
— Bonne fille, murmura-t-il entre ses dents.
Tout-à-coup il se mit le front dans la main gauche tandis que sa main droite se jouait négligemment dans sa barbe touffue ; c'était chez Mathias le signe certain d'une profonde méditation.
Frisette qui pensait toujours au papier regarda l'étudiant dont la tête s'était inclinée.
Elle s'approcha tout doucement et lui dit à demi- voix, comme si elle eût eu peur d'être entendue du dehors :
— D'abord, vois-tu, s'il t'arrive malheur, je t'en avertis, je me périrai par le charbon.
Frisette, évidemment, s'attendait à une exclamation de reconnaissance ; — Mathias ne broncha pas.
— A quoi pense-t-il? murmura-t-elle, et se penchant bien triste à son oreille, elle répéta sa phrase.
— Laisse-moi donc, Frissette, fit Mathias brusquement, je compose.
— Quoi donc ? répondit celle-ci, effrayée sans s'en rendre compte.
— Une ode à Frisette!
• — Une ode!., qu'est que c'est que ça ?
■— Innocente créature !.. dit Mathias en relevant la tête et en prenant un air gracieux; voilà ce que c'est.
Et il se mit à chanter, comme chante d'habitude un étudiant du quartier Latin ;
Rien n'est si beau que ma Frisette , Avec sa blanche collerette , Sa lèvre rose et son œil noir, Quand elle dit : — Dans ma chambrette , Mon petit Mathias, viens ce soir, Viens voir Frisette.
— Ça s'appelle une ode, ça ? — comme c'est gentil! s'écria la grisette en sautant au cou de Mathias.
Frisette était toute rouge de joie ; — elle avait oublié ses idées noires; — la joie était revenue à son cœur et les couleurs à ses joues. — D'ailleurs, le chagrin chez elle était comme un nuage dans ciel,
le premier souffle le faisait disparaître.
— Comme il faut être savant ! pensa-telle, pour faire des choses comme ça!
Mathias garda de nouveau le silence.
— 11 était replongé dans sa poétique méditation.
— Il recompose mon ode, se dit tout bas Frisette.
Et elle alla, sans faire de bruit, s'asseoir dans un petit coin.
Un quart d'heure après, Frisette s'était endormie, de son côté, en attendant la fin de son ode, et Mathias, du sien, en la composant.