‹ La princesse Pallianci (volume 2)Chapitre 6 sur 9 · DOMINIQUE LE SOLDAT · texte numérisé non relu

DOMINIQUE LE SOLDAT

Nous sommes malgré nous obligés souvent de revenir sur nos pas pour mener de front les différents épisodes qui composent ce drame, et en suivre les acteurs

dans la voie qu'ils se sont tracée ou vers laquelle la fatalité les entraîne.

Nous avons suivi Barasson la Vrillière, nous avons entendu les cris hautains de son orgueil et de son ambition macérés.

Nous avons vu Arthur de Savernoy donnant ses pensées, son cœur et son âme à une passion fatale, nous avons assisté à cette roide et honteuse comédie de la princesse Pallianci, et devant nous s'est déroulée la trame du plus perfide complot.

Hier , c'était Mathias , insouciant du bien comme du mal, et servant d'instrument à cette bande noire de la civilisation.

Que le lecteur aujourd'hui nous permette de le transporter du colombier de Frisette (pour employer l'expression de l'étudiant) à la mansarde du vieux soldat Dominique.

Ce sont les gouttes d'eau d'une même source que pousse le même vent, que doit entraîner le même courant rapide. — Il n'est pas une seule porte à laquelle ne viennent frapper ces mains empoisonnées, pas un lambeau du cœur humain qu'ils n'aient cherché à attirer à eux.

Orgueil, amour, oisiveté, misère, — quelque forme que prenne la douleur ou la passion, ils sont là, toujours là, hôtes infatigables, démons acharnés.

Tous ces drames de la vie intime, de la vie réelle, se passaient simultanément.

Le ?ieux soldat que nous avons laissé pâle et maladif, couché sur un grabat de sa mansarde, et que nous avons une fois encore rencontré au marché des Innocents, le jour où la Vriîlière se rendait chez Marini, a retrouvé, autant qu'il le

pouvait, la santé du corps; mais avec elle m. 15

sont venues de nouveau l'assaillir les cruelles inquiétudes de sa vie misérable.

La générosité d'Arthur de Savernoy avait repoussé la main rapace de l'huissier Riffard; mais les sbires voués à la destruction sociale ont marqué du doigt Dominique, et ce n'est pas facilement qu'ils lâchent leur proie; — serpents tortueux, ils se glissent partout pour empoisonner toutes les croyances et féconder à leur profit toutes les larmes.

Dominique , cependant , lutte avec la force, la résignation et le courage d'un soldat contre l'adversité qui le poursuit et l'étreint; car i! a deux espérances : — d'abord une petite somme d'argent compromi.se dans une faillite, mais dont on lui assure qu'il pourra au moins recouvrer la moitié, ensuite un modeste emploi qu'il

cherche à obtenir dans les bureaux du ministère de la guerre.

Mais le jour est venu où la fatalité doit courber inexorablement cette tête que les années et les fatigues ont blanchie.

Le matin de bonne heure Dominique s'était rendu au ministère de la guerre ; car il avait appris par un garçon de bureau qu'il allait enfin être pourvu à l'emploi qu'il sollicitait depuis si longtemps.

Le chef de bureau auquel Dominique s'adressa après plus de deux heures d'attente, lui répondit fort tranquillement, sans même lever la tête :

— On a disposé de cet emploi il y a hui' jours.

— On a disposé de... murmura Dominique, que ce coup inattendu frappait si cruellement, le chef du cabinet du ministre m'avait cependant promis...

— Je ne sais pas ce qu'il vous avait promis, mais, je vous le répète, l'emploi dont vous parlez n'est plus vacant.

— Mais, monsieur, je suis un vieux soldat...

Ces mots furent prononcés avec une telle désolation, que le chef de bureau leva enfin la tête et fut visiblement ému à la vue de Dominique et surtout du ruban rouge qu'il avait à sa boutonnière.

— Vous avez votre retraite, mon brave!

— Je n'en ai pas, monsieur, je n'avais pas droit à une retraite quand j'ai quitté le service. — C'est la loi, je ne m'en plains pas. — Je n'ai que ma croix.

— Voulez-vous faire une demande de secours au ministre?

— Une demande de secours!., répéta Dominique en redressant la tête ; non, merci, monsieur, je ne mange pas de ce

pain-là. — S'il y avait dans vos bureaux une place, quelque petite qu'elle soit, ça m'est égal ?

— Non, mon ami; mais donnez-moi votre nom, j'en parlerai au ministre et nous tâcherons.

— J'ai bien souvent donné mon nom, monsieur. — Dominique, ex-sous-officier dans la garde, décoré sur le champ de bataille de Smolensk, rue des Postes, 19.

— Et pensez-vous que bientôt?., se hasarda de dire Dominique.

— Ah ! mon brave, les emplois vacants sont rares; ce sera peut-être long.

— C'est-à dire, qu'il ne faut plus espérer? reprit le vieux soldat.

Le chef de bureau s'était remis à son travail.

Dominique prit son chapeau, étouffa un

gros soupir qui soulevait sa poitrine et sortit du ministère de la guerre.

Il était venu là le cœur joyeux, plein d'espérance; hélas! il s'en retournait chez lui triste et brisé par le plus profond découragement.

— Voilà bien longtemps que je souffre et que je lutte, murmura-t-il tout bas. — Pauvre Madeleine!..

Il arriva rue des Postes.

Tout en montant l'escalier, il se disait :

— Au moins que la pauvre enfant ne se doute de rien; il sera toujours temps de lui apprendre la triste vérité.

Au moment où il ouvrit la porte de la mansarde, Madeleine courut à lui; — elle tenait un lettre.

— Tiens, père, dit-elle, voici une lettre du pays; ouvre-la vite.

— Une lettre, répéta Dominique.

— Elle l'annonce peut-être une bonne nouvelle.

— Dieu veuille! murmura le vieux soldat, en décachetant la lettre d'une main qui tremblait malgré lui.

Tout-à-coup son visage pâlit, et sans prononcer un mot, il se cacha le visage.

— Oh ! mon père! mon père !.. dit Madeleine en appuyant ses deux mains sur celles de son père.

Le vieux soldat ne répondit rien, il resta immobile et sans voix, seulement ses bras retombèrent le long de son corps, et laissèrent voir ses traits empreints de la plus profonde désolation.

Un silence bien douloureux régnait dans la pauvre mansarde. — Le silence parfois est plus affreux que les plaintes, les gémissements et les cris.

Enfin, Dominique qui était resté debout devant la porte, se laissa tomber sur une chaise; — puis, comme s'il eût douté de ce qu'il avait lu, il regarda quelques instants avec une muette attention la lettre qu'il venait de recevoir.

Madeleine s'était doucement agenouillée devant lui, — son cœur battait et ses yeux étaient mouillés.

— Oh! ma pauvre enfant!., ma pauvre enfant!., murmura- t-il tout-à-coup en prenant la tête de Madeleine et en l'attirant à lui. — Tout est perdu!., tout!..

— Cette lettre ?

— Cette lettre m'apprend que la somme d'argentsur laquelle je comptais comme dernière espérance, si elle n'est entièrement perdue, ne pourra être payée qu'à une époque reculée dont il est impossible nicmc de fixer le terme.

Il se releva d'un mouvement brusque et éloignant sa fille de ses bras.

— Oh ! s'écria-t-il, Dieu est parfois bien injuste et bien cruel !

— Mon père!... mon père! dit Madeleine, ne. parlez pas ainsi, je vous en supplie.

— Oui, Dieu est injuste et cruel, de ne pas jeter un regard de pitié sur ceux qui souffrent et qui n'ont pas mérité de souffrir.

— Pourquoi désespérer ainsi?

— Parce que la douleur et !a résignation ont des limites* Madeleine ; parce que le courage s'épuise et que le cœur se révolte à la fin!... Pourquoi la joie, la fortune, le bonheur sont-ils le partage de quelquesuns, tandis que d'autres n'ont jamais que larmes, misère et désespoir?... Pourquoi faut-il qu'il y ait des êtres fatalement mar-

qués par le sort, pour souffrir toujours et sans cesse? — Ob ! si je ne t'avais pas, Madeleine, auprès de moi, qu'est-ce que ca me ferait ?.. Je ne tiens pas tant à la vie, et l'on se brise bien facilement la tête contre la pierre d'un mur ou avec la balle d'un pistolet!

— Mon père ! c'est affreux ce que vous dites là!... s'écria Madeleine inondée de larmes. — Croyez-vous donc que ceux qui ont la fortune, de riches habits, de belles voitures, de splendides hôtels, n'ont pas aussi leurs douleurs et leurs larmes? Croyez-vous qu'ils ne souffrent pas souvent aussi et ne pleurent pas au milieu de leurs richesses, comme nous dans notre pauvre mansarde? — C'est un moment dur à passer, père, mais tu verras.

— Un moment, dis-tu, Madeleine, rerit le vieux soldat en prenant les deux

mains de sa fille, qui s'était agenouillée devant lui, et en la regardant avec une fixité douloureuse; mais ce moment a des heures éternelles. — Oh ! tu ne peux pas savoir combien il faut que je sois désolé, désespéré pour te parler ainsi ; mais je te le dis, Madeleine, je ne crois plus à rien, ni à des jours meilleurs qui viennent, ni à Dieu qui protège ceux qui souffrent.

Madeleine cacha sa tête dans les genoux de son père avec un long sanglot»

Dominique l' écouta un instant pleurer, puis il se leva et se mit à marcher à grands pas.

— Non, tu ne comprendras jamais»

continua-t-il, ce que c'est pour un vieux soldat dont les moustaches ont blanchi avec honneur, d'avoir chaque jour de nouvelles humiliations devant lesquelles il faut se courber sans rien dire. — Hier, c'était

le propriétaire de cette maison qui venait demander son argent et menacer, si on ne le payait pas, de nous jeter à la porte comme des mendiants et des vagabonds.

— Ce matin, cet emploi que je postule depuis plus de six mois et qui m'avait été promis... Eh bien ! donné à un autre...

— Gomment, mon père ! s'écria Madeleine, en faisant un pas vers lui, cette place. . .

— Je voulais encore te cacher ce nouveau malheur, un autre plus heureux que moi l'a obtenue.

— Oh ! mon Dieu ! fit Madeleine en sanglotant.

— Oui, un autre. Avait-il reçu, celuilà des blessures au service de son pays ? Non, il avait des protections. — Oh ! voistu, enfant, c'est injuste et mauvais ce que je te dis là ; mais il y a des heures où tout

le sang que Ton a clans les veines se change en (iei, où toutes les bonnes pensées du cœur deviennent haine et envie- — Qu'alîons-nous devenir? je n'avais plus d'espoir que dans cette somme d'argent qui devait nous arriver du pays. Oh! Madeleine! ma pauvre Madeleine !

— Voyons, mon père, il ne faut pas se désoler; — nous dépensons bien peu, — je travaillerai plus encore, alors je deviendrai plus habile et je gagnerai davantage.

— Je sais, chère enfant, que tu passerais sans te plaindre les jours et les nuits à travailler, mais regarde tes pauvres yeux, ils sont rouges à force de veiller, regarde tes pauvres joues que j'ai vues si rosées, comme elles sont pâles aujourd'hui; — tout cela parce que pendant les heures de sommeil tu pleures et tu travailles.

En pariant ainsi, Dominique serrait dans

ses bras la jeune fille et baisait ses cheveux.

— Oh! continua-t-il d'une voix pleine d'affliction, tu es un ange auquel Dieu devrait donner toutes les joies et tous les bonheurs.

Il releva le front de Madeleine.

— Il ne faut pas croire, au moins, que le pauvre vieux malade qui était là sur son lit avec la fièvre et la misère ne voyait rien, n'entendait rien, ne devinait rien. Je ne t'en ai pas parlé, car il y a de ces mensonges si pieux... Mais j'ai bien vu, un soir que tu pleurais, ce brave M. Vancelay t'apporter de l'argent pour payer tous les médicaments qu'on m'ordonnait , — tu m'as dit que c'était une pratique qui l'avait avancé sur de l'ouvrage... Je ne t'en veux pas, chère Madeleine, mais vois-lu, ça ne peut pas durer.

— Ah! mon père!... dit tout-à-coup Madeleine, dont le visage rayonna d'une lueur subite. — Cet homme du Marché des Innocents qui vous a dit de vous adresser à lui, M. de la Vril... la Vrillière.

— C'est cela !... reprit Dominique qui s'était redressé avec hauteur, que j'aille mendier le prix du service que je lui ai rendu ? Je rougis seulement d'y penser. N'est-ce pas lui dire : * Vous me reconnaissez bien, monsieur, me voilà, donnezmoi de l'argent ! » Appelle cela, Madeleine, comme tu voudras, de l'orgueil !... Oui, j'en ai, mais surtout pour toi, que je voudrais voir comme toutes les jeunes filles qui passent dans la rue au bras de leur père et que je regarde avec envie; pas une n'est aussi jolie que ma Madeleine, pas une n'a ses beaux yeux noirs et son sourire d'ange, — je les regarde, vois-tu,

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jusqu'à ce que je ne puisse plus les apercevoir, et je me dis : Qu'elle serait belle ainsi! Ah ! vois-tu, c'est un rêve à rendre fou un pauvre père comme moi; il m'a bien souvent donné la fièvre ! mais je ne mendierai jamais le prix d'un service.

— Je t'assure, dit d'une voix douce Madeleine, en se levant sur la pointe du pied pour embrasser Dominique, je me trouve très-bien avec ma petite robe grise.

— Et puis encore, continua Dominique, dont la voix devenait rude et qui s'animait en parlant, comme cela arrive toujours, — quand je descends l'escalier, mon cœur bat à m'étoulïer, tant j'ai peur de rencontrer Ml Arthur; quand je l'entends, je sens le rouge qui me monte au front, et je détourne la tête. — Cet argent, j'avais promis de le lui rendre au bout de huit jouis; que doit-il penser?

— M. Arthur est bon !

— Je n'ose plus lui parler, j'ai honte à le regarder. — Que ne l'ai-je refusé quand il est venu si noblement ; — aujourd'hui ou demain, qu'importe ce qu'il fût advenu î — Je t'aime bien, Madeleine, je t'aime de toutes les forces de mon cœur, toi, mon enfant ! — Eh bien ! il y a des jours, je te le répète, où je suis tout prêt à me faire sauter le crâne... tu pleures... pardonne, mon enfant, c'est mal ; j'ai la fièvre !... Vois-tu, je ne sais pas ce que je dis. Ma pauvre petite Madeleine chérie que je voudrais voir si heureuse, avec des couleurs sur les joues et jamais de larmes dans les yeux !

— Je ne me plains pas, mon père, murmura la jeune fille en entourant de ses deux bras le cou de Domique.

— Pauvre martyre, pas un murmure

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ne s'échappe de ta bouche d'ange ; mais, je te le répète, ta pâleur se plaint et gémit pour toi. Malgré toi pleurent tes pauvres yeux épuisés par le travail. — Non ! tu as beau dire. — Il n'y a pas de justice en ce monde. * — C'est à en perdre la raison et je la perdrai !!!...

Nous sommes sans doute bien impuisants à rendre cette scène déchirante de profonde désolation ; mais c'était à la fois triste, affreux et louchant de voir le vieux soldat tenant appuyée sur sa poitrine la tête de sa fille et baisant ses cheveux avec une expression de douleur indéfinissable.

— Oh ! oui, reprit-il d'une voix lente comme se parlant à lui-même. — Plus heureux ont été ceux de mes vieux camarades qui sont morts sur les champs de batailles d'Iéna, d'Eylau, de Friedland...

Oh!... oui, plus heureux!... ils sont

morts avec un bon boulet de fer dans la poitrine et tout a été dit ; — à cette époque-là, Madeleine, tu n'étais pas née, et si le soldat Dominiqne était mort, il n'aurait coûté une larme à personne, et n'aurait jamais su ce que la misère apporte de honte et de supplices.

— Mais il n'aurait pas eu aussi les deux bras de sa fille pendus à son cou, et il ne l'eût pas entendue lui dire : — Père, je t'aime!

Le vieux soldat essuya silencieusement les larmes qui coulaient sur les yeux de son enfant et alla s'asseoir dans un coin de la chambre. — Son front était sombre, et ses yeux cloués à terre avaient une expression douloureusement méditative.

Madeleine, tout en cherchant dans une corbeille d'osier son ouvrage de broderie

regardait son père, et appuyant d'un mouvement brusque ses deux mains sur ses yeux encore gonflés de larmes, elle dit d'une voix qu'elle essaya de rendre enjouée :

— J'allais oublier la mie de pain de mes pauvres moineaux, ils sont là, sur le toit, qui m'attendent. — Vois-tu, père, les oiseaux, ça vole vers le ciel, et le bien qu'on leur fait se rapproche de Dieu.

Pendant qu'elle parlait, elle avait été chercher un petit morceau de pain placé avec grand soin dans une armoire ; puis elle ouvrit la fenêtre, et tout en l'émiettant sur le bord, elle se mit à fredonner sa chanson habituelle.

Mais sa voix malgré elle tremblait entre ses lèvres.

Quelques minutes après, elle referma la fenêtre, prit sa broderie et alla s'asseoir

sur un petit escabeau tout à côté de son père.

Dominique n'avait pas fait de mouvement. 11 pensait , hélas ! elles sont tristes les pensées qui naissent des sanglots du cœur pour aller aux rêveries de la tête.

— Père, dit Madeleine en renversant sa tête en arrière sur les genoux du vieux soldat, parle-moi donc un petit peu; je travaille bien mieux quand tu me parles : ma broderie sera faite aujourd'hui, et en la portant je suis sûre d'avoir de l'argent. — Voyons, à quoi penses-tu?... c'est mal de ne pas embrasser votre fille quand elle vous tend son front.

Dominique embrassa Madeleine, puis se leva brusquement.

— Oui, dit-il, c'est décidé; — je n'ai

plus d'ailleurs que cette seule ressource ; il faut la tenter.

Tout en parlant, il décrochait sa vieille redingote bleue pendue à un clou.

Ses joues avaient repris de l'animation et son visage n'avait plus cette expression désolée qui en contractait tous les traits. — Il faut si peu de chose pour réveiller l'espérance dans le cœur même le plus désolé.

— Tu vas encore sortir, père, dit Madeleine en voyant le vieux soldat boutonner sa redingote et prendre son chapeau.

— Oui, Madeleine, répondit celui-ci en lui tendant à la fois ses deux mains, et prie Dieu que je réussisse dans ce que je vais tenter. — Le jour où ces hommes impitoyables étaient ici et qu'ils saisissaient pour le faire vendre notre pauvre mobilier,

au moment de partir, te rappelles-tu ce que l'huissier m'a dit en me remettant mes papiers ?

— Non, mon père.

— «Si jamais vous êtes dans la même position, venez me trouver, je connais un brave homme qui n'est pas dur pour les pauvres gens. * — Vois-tu, maintenant que j'y pense, je me souviens de ces paroles comme si elles venaient de m'être dites à l'instant même. — Ces papiers sont dans l'armoire , donne-les-moi pour que je prenne l'adresse de cet huissier. — Donne, donne vite, ma fille. — Je ne sais pourquoi, tout mon courage vient de se relever. — J'ai bon espoir.

La jeune fille avait été chercher la liasse de papiers.

— C'est maître Riffard, place du Caire, numéro 5.

— Adieu, Madeleine, dit Dominique en embrassant sa fille sur la front. — Ah î attache à ma boutonnière ma croix d'honneur ; il verra, cet homme, que je suis un vieux soldat ; et puis la croix de mon Empereur, il faut qu'elle soit là, avec moi, s'il m'arrive quelque chose d'heureux.

Pendant que la jeune fille attachait la croix à la boutonnière de Dominique, celui-ci continuait de parler.

— Vois-tu, je lui dirai franchement ma position; —si c'est un brave homme, comme on le prétend, il la comprendra.

Je lui demanderai cinq cents francs, pour lesquels je lui donnerai d'abord en paiement une année de ma croix. — D'ici là, peut-être aurons-nous pu tirer quelque chose de cette maudite affaire là-bas et payer ainsi le surplus. — Avec ces cinqanls francs, je rembourse M. Arthur et je

donne au propriétaire les trois termes qui lui sont dus. N'est-ce pas, n'est-ce pas, Madeleine ?

— Oh ! mon père, répondit la jeune fille, dont les joues s'étaient aussi colorées à cette espérance bien fugitive encore cependant; c'est une bonne idée que le ciel vous a inspirée.

— Adieu, ne t'inquiète pas si je reste un peu longtemps, c'est loin d'ici la place du Caire, et je ne marche pas vite.

— Dieu vous accompagne, dit Madeleine en s'appuyant sur le seuil de la porte et en regardant son père descendre l'escalier le plus vite qu'il lui était possible.

Elle resta longtemps à la même place, écoutant ses pensées qui parlaient tout bas en elle.

— Pauvre père! murmurait-elle entre Ç

ses lèvres ; pourvu qu'il réussisse ! ce der-

nier coup l'écraserait. — Il faut espérer, car il ya des braves gens sur la terre.

Elle était tellement enveloppée dans ses méditations de doute et d'espérance à la fois, qu'elle n'entendit pas la porte s'ouvrir à l'étage inférieur.

C'était Arthur de Savemoy qui sortait.

Arthur avait aperçu Madeleine,

— Bonjour, mademoiselle Madeleine, lui dit-il.

La jeune fille releva la tête subitement et devint toute rouge. — Croyait-elle que le jeune homme pût lire sur son visage les pensées qui la tourmentaient et ne devinât la misère de leur position ?

— Bonjour, monsieur Arthur, dit-elle, vous êtes tout-à-fait rétabli?

— Grâce à vos bons soins, ma petite

Madeleine, car vous avez été pour le pau-

vre blessé une sœur de charité douce et précieuse.

— Souffrez-vous encore de votre bras?

— A peine.

— Il faut être raisonnable, monsieur Arthur, et ne pas trop vous fatiguer.

— C'est bien, mon petit médecin, dit le jeunehomme en montant quelques marches pour tendre la main à Madeleine, on se conformera à votre ordonnance.

Alors seulement il aperçut les yeux rouges de la jeune fille et ce cercle bleuâtre et plombé que les larmes tracent au-dessous des paupières.

— Vous avez pleuré, Madeleine, dit-il en retenant la main de la pauvre enfant dans la sienne, vous avez donc du chagrin?

•— Non, monsieur Arthur.

— Vous, si bonne, et qui souffrez tant de la douleur des autres.

— Vous vous trompez, je vous assure.

— C'est vrai, je n'ai pas le droit de vous interroger. Est-ce que Dominique?..

— Oh ! non ! mon père se porte trèsbien; il vient de sortir.

— Alors pourquoi pleurez-vous?..

— Parce qu'il n'y a que les oiseaux qui chantent toujours, dit Madeleine en essayant de sourire.

Il y eut entre les deux jeunes gens un moment de silence.

Arthur regardait Madeleine; celle-ci les yeux baissés, la poitrine soulevée par les cruelles émotions qui serraient son cœur, avait un aspect de tristesse ou de souffrance résignée qui faisait mal.

— Madeleine, dit le jeune Savernoy, la main que je vous tends est plus que celle

d'un ami, c'est celle d'un frère bien dévoué, ne l'oubliez pas... Vous me le promettez?..

Madeleine secoua tristement la tête.

— Merci, monsieur Arthur, réponditelle à demi-voix ; — c'est bien bon de votre part ce que vous dites là ; je vais me remettre au travail.

Et faisant au jeune étudiant un signe de lête, elle rentra dans la mansarde dont Arthur entendit refermer la porte.

— - Pauvre enfant,dit celui-ci en descendant l'escalier, elle se tue à travailler jour et nuit pour nourrir son vieux père. -— Gombien il y a de nobles et touchantes actions que l'on ignore.

Dix minutes après, sa pensée était bien loin de Madeleine, car la voiture qui le transportait venait de s'arrêter devant la demeure de la princesse Pallianci.

La princesse Pallianci, c'était pour Arthur l'espérance, l'amour et la vie.

Heureux les cœurs qui conservent longtemps cette foi, et que les écueils de la vie contre lesquels elle se mutile ne parviennent pas à abattre entièrement.

LE MAJOR LIPARDEAU.

Dominique marchait dans la rue la tête haute, le visage souriant. — L'espérance endormait sa misère et sa désolation.

— Il n'est pas possible, se disait-il, que

cet homme refuse l'arrangement que je m* 17

veux lui proposer ; il n'aura rien à risquer, car je lui donnerai au besoin une délégation sur la pension de ma croix d'honneur pour ia somme entière et les intérêts.

Hélas î le pauvre homme aurait bien fait de raisonner ainsi en toute autre circonstance. — Qu'il était loin clans sa pensée loyale d'honnête homme de supposer le piège terrible tendu sous chacun de ses pas, — qu'il était loin de savoir que ces paroles dont son souvenir aujourd'hui faisait une dernière planche de salut, n'étaient qu'un leurre pour l'entraîner malgré lui vers un but occulte et fatal, et le livrer sans défiance, sans forces à ceux qui l'avaient marqué du doigt pour le plus épouvantable forfait.

Car ces hommes qui déguisent leurs bas instincts, leur lâche ambition sous le nom

de patriotisme, infatigables empoisonneurs de l'esprit humain, veillent incessamment sur le seuil de toutes les misères et de tous les désespoirs, de toutes les déceptions, de toutes les colères insensées ; — ils sont là prêts à prendre tous les masques, prêts i jouer tous les rôies, prêts à emprunter tous les langages; serpents au venin mortel, ils se glissent sous tous les pavés des rues et maculent de leur bave immonde tout ce qu'ils approchent et tout ce qu'ils touchent. — Ce sont eux qui cherchent à semer la trahison sous 1! uniforme du soldat, la révolte sous la blouse de l'ouvrier, la ruine et la destruction dans la société; ce sont eux qui enchaînent à leur trame secrète les faibles et les pusillanimes par des serments de mort et de vengeance ; ce sont eux vers lesquels marchait, sans s'en douter, le vieux soldat de Friedland et

d'Eylau; pauvre cœur abattu par la maladie, déchiré par la misère !

Marini était un homme adroit. — Il avait des intelligences partout, et quand il s'acharnait contre quelqu'un, il ne lâchait pas facilement prise. — Il n'était pas étranger à la rigueur du propriétaire. — C'était par lui, par ses menées secrètes que la place promise à Dominique avait été accordée à un autre. On avait eu soin de le représenter à l'administration comme un homme sans conduite, devant à tout le monde et ne payant personne. La saisie opérée quelques jours auparavant avait merveilleusement servi. C'est par lui aussi que l'affaire de laquelle Dominique espérait quelque argent traînait en longueurs interminables. — On voit que le pauvre diable était bien circonvenu de tous les côtés, et que ces vautours de la destruction

sociale le tenaient puissamment dans leurs serres avides.

Retourne, retourne en arrière, car ils veulent faire de toi un traître, un barricadeur et un assassin !

Mais hélas ! pas une voix ne parlait ainsi tout bas à Dominique, pas une main amie ne venait le retenir sur le penchant de l'abîme vers lequel il marchait sans s'en douter. — Et il arriva le cœur gros d'espérance à la place du Caire.

Les mesures avaient été prises , les instructions données.

Maître RiiFard accueillit fort bien Dominique,airisi qu'il avait été convenu. — Le pauvre homme ne se sentait pas de joie.

Et il fut convenu que le lendemain Dominique irait trouver le digne prêteur d'argent, Vielle-rue-du-Temple n. l\.

C'était, on se le rappelle, une entrée

qui communiquait avec le logement de l'Italien Marini.

Dominique était muni d'une lettre de maître Riflard qui le recommandait tout particulièrement à l'honnête industriel,

Aussitôt que le vieux soldat eut quitté l'étude de l'huissier, celui-ci écrivit à Marini :

« Cher maître, le sieur Dominique, » ainsi que vous l'aviez prévu, s'est pré- » sente ce matin à mon étude pour un prêt » d'argent. — Je l'ai fait causer un peu, il »est dans une position désespérée. — Le » citron est donc mûr ; il ne s'agit que de » le presser. — Je lui ai donné l'adresse îdont nous étions convenus, M. Lipar- »deau, Vieille~rue-du-Temple, n. Lu — Il »ira demain à quatre heures. — D'un au-

d tre côté, je m'occupe activement de ce » que vous savez.

• Votre tout dévoué,

» RlFFARJD. »

Cette lettre, portée au domicile de Marini par un homme de confiance, fut remise à l'Italien une demi-heure après.

— Bravo ! bravi ! dit celui-ci en se frottant les mains, — à demain mon militaire.

Le lendemain, en effet, à l'heure exacte, le soldat Dominique entrait dans la Vieillerue-du-Temple, et frappait à la porte indiquée.

Depuis bien longtemps il ne lui était pas arrivé de passer une nuit aussi calme. — Son sommeil s'était doré du prestige de ses espérances.

— Mon enfant, avait-il dit à Madeleine, Dieu est avec nous , nous en sortirons encore cette fois-ci. — Oh! avec quelle joie j'irai demain porter l'argent à ce propriétaire si dur, si impitoyable; avec quel bonheur je dirai à M. Àrtur : « — Voilà ce que vous m'avez si généreusement prêté; je puis maintenant être reconnaissant tout à mon aise.

— Monsieur Lipardeau, dit-il à la personne qui vint lui ouvrir la porte du troisième étage.

— C'est moi, monsieur.

Gomme cela arrive toujours, Dominique s'était fait dans sa pensée un portrait de l'homme chez lequel il se rendait. — Celui qui se trouvait devant lui y ressemblait si peu, qu'il resta un instant immobile et stupéfait comme si c'eût été déjà une déception.

Cet homme avait ce que l'on est convenu d'appeler une polonaise boutonnée jusqu'en haut; sur sa poitrine un ruban bigarré cousu avec le plus grand soin représentait plusieurs ordres différents; de longues et épaisses moustaches grises lui cachaient la bouche et dépassaient avec leurs pointes les deux côtés du menton, une assez grande quantité de cheveux gris fort en désordre couraient sur son front et le long de ses tempes. — La polonaise d'un drap de couleur indécise avait une certaine teinte luisante qui indiquait en elle un certain âge avancé, — * Franchement pour un prêteur d'argent le costume était étrange, et le pauvre Dominique avait bien le droit d'en être étonné.

Quoique l'aspect militaire de ce nouveau personnage eût dû plutôt rassurer le vieux soldat que l'effrayer, celui-ci ne put s'em-

pêcher de répéter avec un étonnement mal dissimulé dans la voix :

— C'est vous, monsieur Lipardeau.

— Oui, moi, le major Lipardeau, — ex-commandant au service de Hongrie ; sept blessures, quatre croix ; qu'est-ce qu'il y a pour votre service ? — Fermez la porte, s'il vous plaît.

Ces mots avaient avaient été prononcés d'une voix haute et ronflante.

Dominique avait tiré de sa poche la lettre de l'huissier et la présentait. — Malgré lui sa main tremblait; la main du vieux soldat que tant de batailles avaient trouvé calme et souriant.

— De la part de maître Riflard, dit-il.

— De maître Riflard ! reprit l'autre en prenant la lettre. Comment vous appelez-vous?

— Dominique.

— Le soldat Dominique?

— Sous-officier décoré de la main de l'Empereur.

— Sacrebleu f..« c'est vrai !... pardon, N mon brave, mais dans l'obscurité je n'avais

pas vu... la croix de l'Empereur^ ça vaut à soi seul les quatre rubans que j'ai sur ma poitrine — Un vieux soldat! — votre main, mon camarade, — Entrez donc, entrez donc.

— Vous êtes trop bon, dit Dominique, confondu de l'accueil inattendu qu'il recevait.

— Trop bon... trop bon... grommela le major Lipardeau ens'asseyant dans son cabinet, j'aime les braves, ça me rajeunit, ça sent la poudre à canon.

— Voilà qui est une chance du bon Dieu, dit tout bas Dominique à part lui,

en jetant un coup d'œil plus confiant sur celui qui lui parlait ainsi.

— Oui, un vieux soldat, mon commandant, qui a fait toutes les campagnes d'Allemagne, qui s'est crânement battu à Wagram , à Austerlitz et en Russie, côte à côte avec l'Empereur, comme je suis là près de vous, sans compter le maréchal Ney qui m'a donné la main après la bataille de la Moskowa.

— Ce sont de beaux souvenirs, mon camarade.

— Avec lesquels on meurt de faim

ou à peu près.

— On meurt de faim ! s'écria le major Lipardeau en passant ses deux mains le long de ses moustaches. — Qu'est-ce que vous venez me chanter-là ?

— Le compte est facile, mon commandant ; je suis entré au service en août 1803,

je l'ai quitté en 1815 dix-huit ans de ser- . vice; — ça ne donne pas de retraite en France. — Je n'ai que ma croix ; aussi je viens, mon commandant, parce qu'on m'a dit que...

Le major Lipardeau s'était renversé dans son fauteuil avec un air de suprême indignation ; il interrompit Dominique :

— C'est une infamie cela, mon brave, je le dis nettement. — Est-ce que de vieux soldats qui ont passé leur vie sur des champs de batailles devraient être réduits?..

— Je ne me plains pas, monsieur le major, la loi est la loi, les règlements ne sont qu'un; ça marche de pair avec une consigne ; — je n'ai pas le temps voulu ; je n'ai pas droit à une obole. — Je sais bien que je pourrais entrer aux Invalides; toutes les portes s'ouvrent devant dix trous

dans le corps; mais les Invalides, ça ne me va pas, j'ai une fille, une pauvre et chère enfant, la perle du bon Dieu, monsieur le major, et je ne veux pas la quitter : c'est pour cela qu'enhardi par M. Riffard, j'ai...

— M. Riflard a bien fait de t'envoyer, sacrebleu !... interrompit une seconde fois le major Lipardeau ; mais les gouvernements sont des ingrats; vois -tu, mon vieux, si ce qui doit être, était... je te tutoie, parce que, de soldat à soldat, il n'y a que la main; mais ça me fait tourner le sang quand je vois... — Tu viens me demander de l'argent, n'est-ce pas?

— Oui, major, dit Dominique, dont tout le visage devint rouge.

Le major Lipardeau l'observai (.

— De l'argent, reprit-il, et si je nVn avais pas ?...

— Si... vous... n'en aviez pas? s'écria le pauvre homme en levant sur Lipardeau son visage blêmi par un effroi subit, — si vous n'en aviez pas!... Oh ! ne dites pas cela, mon commandant.

— Eh bien! qu'est-ce que tu ferais?

— Ce que je ferais !... ma foi, je n'en sais rien... je me brûlerais la cervelle.

— Et ta fille ?

— Madeleine!... Oh! Madeleine!...

Il s'avança vers le major, et serrant avec un mouvement de supplication désespérée ses deux mains l'une sur l'autre :

— Monsieur le major... vous m'avez l'air d'un brave homme. — Et ça m'avait tout de suite remis le cœur. — Cet argent que je vous demande, ce n'est pas une aumône au moins, Dieu du ciel! c'est un prêt, je vous le rendrai, je vous le jure

sur mon honneur de vieux soldat, sur ma croix, tenez... sur ma croix que je vous laisserai ici!... Ah! ça me déchirera le cœur. — Voilà trente-cinq ans qu'elle ne m'a pas quitté... Mais ne me dites pas que vous ne pouvez point ! Pendant que le pauvre soldat parlait, le regard du major avait une expression étrange.

— On trouvera bien moyen, peut-être, d'arranger ton affaire, répondit-il sans le quitter des yeux.

— Oh ! merci !... merci !... tenez, vos moustaches grises, ces rubans que je vois, et qui attestent qu'il y a un digne cœur dessous, — voyez-vous, je n'ai pas de honte devant vous. — Qu'est-ce que ça me fait? Avez-vous un enfant? non, n'est-ce pas?

alors vous ne pouvez pas comprendre que l'on s'humilie comme je le fais, mais je

l'aime tant ma pauvre Madeleine !... je

l'aime tant! f

— Tous de même!... dit le major en frappant du poing sur son bureau ; partout l'indigence, la misère ! et Riffard t'a dit : « Va trouver Lipardeau, c'est un brave homme. » Certainement que je suis un brave homme, et je vendrais plutôt la redingote que j'ai sur le dos, que de laisser un vieux soldat de ta trempe dans la misère. — Mais tiens, vois ce portefeuille, tous ces papiers, eh bien ! ce sont de pauvres diables aussi, qui sont venus, comme toi, et qui m'ont dit : « Sauvez-moi! j'ai un vieux père qui se meurt, une femme qui ne peut plus allaiter son enfant. »

— Et vous les avez sauvés !...

— Certainement, je les ai sauvés ! —

On ne s'adresse pas en vain au major Li-

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pardeau ; mais les ressources s'épuisent à la fin.

Dominique était haletant sous la parole de cet homme. Tantôt un mot relevait son courage abattu, tantôt un autre mot semblait vouloir briser toutes ses espérances.

Et le major Lipardeau avait de temps à autre des regards incisifs, profonds, qui semblaient plonger jusque dans le cœur du soldat et en interroger les tortures.

Dominique, lui, ne voyait, n'écoutait qu une seule pensée, n'entendait qu'elle palpiter en lui.

— Enfin, quand je te raconterais tout cela, reprit Lipardeau, en serrant son portefeuille dans un tiroir, quand je mettrais à nu devant toi toutes ces misères, ça ne t'avancerait à rien. —Combien te fautil ?

— Mon Dieu... commandant...- balbutia le soldat, si vous pouviez...

— Allons, le chiffre tout de suite, pardieu î. .

— C'est peut-être beaucoup; — cinq cents francs.

— Sacrebleu !... oui! — cinq cents francs ! c'est boaucoup. — Où diable veux-tu que je trouve cinq cents francs ?

Le vieux soldat mit sa main devant ses yeux; — il avait honte de deux larmes qu'il sentait y rouler.

— Soit, dit- il en relevant et en prenant son chapeau, j'aime mieux cela ; tout est fini... lout. — Vous ne pouvez pas, n'est-ce pas?... Je suis fâché, monsieur le major, de vous avoir dérangé; — aussi bien, je suis las de tant d'humiliations.

Le major s'était levé aussi. — Il arrêta par le bras Dominique qui s'en allait.

— Certes non, reprit-il, je ne les ai pas; en grattant le fond de ma caisse jusqu'à mon dernier liard, je ferais à peine la moitié de cette somme; mais ça me fend le cœur de voir partir ainsi désolé un vieux militaire, et je trouverai moyen d'arranger la chose pour que tout le monde soit content.

— Oh! faites cela... faites cela, mon commandant!... dit Dominique en se retournant vivement, et je vous serai dévoué à la vie, à la mort, et^ma fille et moi nous vous bénirons; dites-moi de me mettre pour vous devant la bouche d'un canon ou devant la pointe d'un sabre, et vous verrez si Dominique hésitera.

Le visage du major eut une expression ironique qui passa comme un éclair, et il répondit d'une voix ronflante ;

— Je n'ai jamais demandé de service de

cette nature à personne ; le major Lipardeau est une vieille connaissance des boulets de canon et des balles de fusil. Puis il ajouta avec un sourire et un son de voix pleins de confiance, qui rasséréna le cœur du vieux soldat :

— Ton empereur disait, je crois : « Ce gui est impossible se fera, » Tâchons de l'imiter.

Le major Lipardeau avait vraiment une bonne figure.

— Gà ! mon brave, dit-il, de vieux militaires ne se séparent pas comme cela ; nous dînons ensembbe ; c'est moi qui paie, je suis le supérieur.

— Merci, mon commandant, mais Madeleine m'attend, et si je ne revenais pas comme d'habitude, la pauvre petite serait bien inquiète.

— Ah! bah ! une fois n'est pas coutume ;

d'ailleurs nous rentrerons de bonne heure, je n'ai pas la prétention de t' offrir un repas de Sardanapale ou de Lucullus.

— Ah!... mon commandant, ce n'est pas cela du tout... Mais...

— Allons donc! est-ce que tu as oublié le règlement? quand le supérieur commande...

— On obéit.

— Eh bien ! en route.

— Vous faites, je vous assure, mon major, une mauvaise recrue, je sors à peine d'une longue maladie...

— Raison de plus pour reprendre des forces; tu m'as l'air un peu patraque.

— C'est le mot propre, mon major, ça va peu, les membres ne répondent plus à l'appel.

— Nous boirons à la santé de ton Empereur, ça te ragaillardira.

Les yeux de Dominique étincelèrent.

— Pour un vieux militaire, le nom de l'Empereur était le soleil qui réchauffait leur âme engourdie.

— Mon Empereur!... Eh bien! oui, v'ià plus d'un an que je n'ai pas bu de vin, et je veux boire à la santé du petit caporal.

Le major avait ouvert la porte. - — Pendant qu'il mettait la clé extérieurement dans la serrure, afin de la fermer à double tour, Dominique descendait l'escalier.

— Ma pauvre Madeleine va-t-elle être contente, disait-il tout bas.

Le major Lipardeau, après avoir replacé la clé dans sa poche avec un soin minutieux, regarda un instant le soldat qui était à quelques marches plus bas que lui.

— Je crois que cette fois, murmura-t-ii

entre ses dents, il ne nous échappera pas.

Le serpent distillait son venin mortel pendant que le pauvre père pensait à sa fille.

Le major était, disait-il, en veine de prodigalité : aussi on monta en omnibus. Pendant tout le temps que mit la Jourde voiture à les transporter à la barrière, l'ex-major avait une conversation pleine de bonhomie et d'animation à la fois; il parla tout le temps, racontant ses campagnes et ses brillants services militaires.

Dominique écoutait toujours avec cette habitude de subordination admirative envers son supérieur. — D'ailleurs, il était trop heureux pour que toutes les paroles du bon commandant ne fussent pas à ses yeux de perles et de diamants.

Au moment où l'omnibus s'arrêta, Lipardeau entamait le récit de ses diverses entrevues avec des têtes couronnées.

Ils entrèrent chez une sorte de traiteur, où l'allure du major et la croix de Dominique firent merveille; — jamais ce fricotteur à dix -huit sous par tête n'ayait eu une si brillante clientèle. — Aussi on les servit dans un cabinet.

Lipardeau tenait infiniment à causer tout à son aise, et à pouvoir dire à son ami le soldat de l'empire, tout ce qui lui passerait par la tête.

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