‹ La princesse Pallianci (volume 2)Chapitre 7 sur 9 · UNE SCENE DE CABARET · texte numérisé non relu

UNE SCENE DE CABARET

Nos deux braves s'attablèrent bientôt devant deux bouteilles de vin, accompagnées de côtelettes fumantes et ornées de cornichons nombreux.

Lorsque Lipardeau eut versé le premier

verre de vin, Dominique se leva et prenant son verre, il dit d'une voix dans laquelle perçait une certaine émotion :

— A vous, mon Empereur, le premier verre de vin que boit le vieux soldat !

Lipardeau tendit la main à Dominique, et tous deux burent, après avoir fraternellement trinqué.

— Allons, maintenant, mort aux côtelettes ! dit l'ex-major en servant Dominique, après avoir toutefois rempli une seconde fois le verre du soldat.

— Oh ! fit celui-ci, il s'agit sur ce chapitre-là , mon commandant , de battre promptement en retraite.

— Allons donc! est-ce que tu aurais peur d'un verre de vin?

— Peur, non, sans vous offenser, mais je me méfie; il y a longtemps que je n'en bois plus; ça coûte trop cher, cl un verre

de vin, voyez-vous , c'est une heure du travail de ma pauvre Madeleine.

- — Eh bien ! dit Lïpardeau : — A Madeleine, qui doit être une brave fille.

— Oh ! mon major, elle ne craint pas les anges pour la comparaison.

— Tu lui diras que nous avons bu rasade à sa santé.

Et Lipardeau tendit son verre pour trinquer une seconde fois.

— Pas de refus ; ce vin-là ne peut pas faire de mai. — A ma petite Madeleine !

— Et rubis sur l'ongle. — A la bonne heure ! — Il est bon ce petit rouge.

— Il est chaud, dit le soldat.

Le major s'accouda sur la table.

— Tu as donc fait les campagnes d'Allemagne?

— On le dit, répliqua le soldat avec une

nuance d'orgueil très-marqué ; on ajoute même que le soldat Dominique s'est crânement conduit à la bataille de Wagram;

— Raconte-moi ça , vieux, dit Lipardeau en remplissant le verre de Dominique.

Pour un vieux soldat, le récit de ses batailles, — c'est pour un avare recompter une à une les pièces d'or de son trésor.

Dominique passa ses deux mains sur ses moustaches grises, comme s'il eût voulu les appeler à témoin de la véracité de son récit, et commença :

— On s'était déjà battu un bonne partie de la journée; ça tapait rude; les boulets et les balles vous arrivaient comme la manne du bon Dieu. Déjà bon nombre de camarades avaient fini leur affaire. — Il y avait surtout une gueuse de redoute qui crachait avec une régularité diabolique, lorsqu'un aide-de-camp du général arrive

au galop : — « Mes amis, nous dit-il, cette redoute nous fait beaucoup de mal, il faut l'enlever. » Fichtre ! que je fais en moimême, la commission est rude. — Le capitaine, qui était un dur-à-cuire, dit tout bonnement : — « C'est bien, on va l'enlever; combien de temps le général donnet— il pour cela ? — « Une demi-heure, répond l'officier sur le même ton. Et le v'Ià qui s'en va. — Voyez-vous, mon commandant, j'entends encore mon capitaine comme s'il était là, il se retourne et nous crie : — « Il paraît que le général est pressé, faut pas le faire attendre, en route, et plus vite que ça ! ^

— C'était un vigoureux officier, interrompit Lipardeau en prenant son verre :

à ton capitaine !

— Oh ! oui, c'était un brave !... pauvre

diable! dit Dominique en approchant main. 19

chirialement son Terre du côté du major et en le vidant. — Sapristi! que ce vin est chaud !... bum !...

— Alors le capitaine?. ..

— Le capitaine... le cap... Si on ouvrait cette fenêtre, mon major, ça vous offusquerait-il ?

— Du tout, dit Lipardeau en se levant, continue ta narration.

— Ah ! oui ! — Où donc en étais-je?

— Ton capitaine va marcher sur la redoute.

— Pauvre vieux !... nous tournons un petit bois sur la gauche... et tout-à-coup au pas de course... en avant sur la redoute. — Il faut croire... qu'elle nous attendait, la luronne... car elle nous envoie des dragées.. . «Ça ne fait pas de mal» criait le capitaine toujours en avant et nous courions!... Ah! il fallait voir. —

On n'avait pas le temps de donner la main à celui qui tombait et de lui dire : « A bientôt, l'ami. » — Vlà que tout-à-coup, plus de capitaine , un biscayen l'avait frappé dans le milieu du corps et il était tombé.

Dominique en parlant s'animait , le souvenir du passé se réveillait en lui : — son visage était pourpre.

— - Un instant on s'arrête; il a de quoi, un brave capitaine qui passe l'arme à gauche comme ça : ça n'est pas drôle. « — Sapristi ! que je m'écrie , il ne s'agit pas de rester là pour qu'ils recommencent, et je m'élance en avant en criant de toutes mes forces : a A la redoute !. . . à la redoute !. . , les autres me suivent; mais j'étais jeune, j'avais de bonnes jambes... j'arrive le premier, je me cramponne , et j'enfonce ma baïonnette dans le ventre du premier qui

se montre, les autres me suivent, nous leur taillons des croupières; en un clind'œil, balayés comme de la poussière, et nous voilà à cheval sur les canons. — Le lieutenant tire sa montre et dit :» — Vingt minutes, mes amis. » — Oui, que je réponds, mais le capitaine n'est plus à l'appel, pauvre vieux !...

Et Dominique, qui avait prononcé ces derniers mots avec une émotion visible, appuya sa tête sur sa main.

Lipardeau en profita pour remplir une quatrième fois le verre du soldat et y introduire le contenu d'une petite fiole qu'il tira subitement de sa poche.

— Allons donc, dit-il, fructus betli, comme répétait toujours un major de mes amis ; partir en compagnie d'un bon boulet, cela vaux mieux que de s'en aller en détail.

— Oh! oui, cela vaut mieux!., dit Domique qui releva subitement la tête et passa la main sur son front alourdi ; cela vaut mieux que de vivre comme je vis, avec la maladie qui travaille le corps et la misère qui . travaille le cœur. Oh ! sans Madeleine !.. sans Madeleine !..

Il voulut se lever ; mais depuis longtemps le pauvre Dominique n'était plus habitué à de si copieuses libations et tout tournait autour de lui; ses jambes avaient un tremblement inaccoutumé.

— Ah !.. fit-il en se rasseyant, — ne trouvez- vous pas, major, qu'on étouffe ici ?. .

Il appuya ses deux coudes sur la table.

— C'était le bon temps, continua Lipardeau , qui l'observait ; la vie était courte, mais bonne; on n'avait pas le temps de s'ennuyer ou de languir...

— Oui... c'était le... bon temps...

murmura machinalement Dominique.

— Ça regaillardit le cœur d'y penser.

Lipardeau prit un verre.

— Allons' tu ne bois pas, mon camarade,

— Oh! non... merci... mon commandant .. ça... tourne... j'en ai assez...

— Allons donc, après nous la fin du monde, au bon vieux temps !..

— Au bon vieux temps ! répéta comme un écho Dominique, qui prit le verre que lui tendait Lipardeau , et l'avala d'un trait.

Celui-ci l'observa quelques instants avec un regard incisif et profond ; — un sourire passa sur ses lèvres — sourire de la hyène qui tient sa proie abattue entre ses griffes.

Il appuya une de ses mains sur le bras

de Dominique, et reprit d'une voix plus accentuée :

— Alors, ce n'était pas comme aujourd'hui, on n'oubliait pas dans la misère les vieux soldats, les braves gens; on n'était pas réduit à l'humiliation de demander de l'argent à celui-ci, à celui-là.

Dominique , les yeux démesurément ouverts, la bouche béante, écoutait.

L'autre continua ;

— Vois-tu, camarade, il faut bien nous le dire, nous vivons dans un triste temps où les services sont méconnus, où les pauvres diables .qui n'ont que du cœur et de l'énergie, n'ont pas de pain, où la richesse, la joie et le bonheur sont pour quelques-uns, la misère, le mépris pour les autres. — Oui, le mépris, ça te révolte, je le vois, mais il ne faut pas se le dissimuler, le mépris pour ceux qui n'ont pas de

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l'or plein leurs poches et des titres bien ronflants ; — socié|é corrompue, dépravée, égoïste... entends-tu bien ?

— Quest-ce que vous me dites-là...

mon commandant? balbutia le vieux soldat en se penchant en avant, — Savezvous que... c'est affreux !... je n'ai pas vu... ça moi.

Lipardeau tenait sa victime, et, semblable au reptile auquel il empruntait le crimi- ■ nel venin, de chacune de ses paroles, les yeux fixes, immobiles, il absorbait dans son regard le cerveau affaibli de Dominique, qui se débattait dans les fumées du vin.

— Tu ne vois pas cela, toi, parce que tu n'y fais pas attention, parce que tu te contentes de souffrir et de mourir en détail sur ton grabat; nous sommes des esclaves et des brutes auxquels on enlève tout, morceau par morceau, pièce par pièce.

Dominique, en entendant ces paroles, croyait rêver ; il passait de minute en minute ses deux mains sur sont front, comme s'il eût voulu en chasser d'horribles hallucinations.

— Non... ça n'est pas possible... major... il y a de braves... gens partout.... Savez-vous que si c'était vrai!... J'ai la tête en feu...

— Eh bien ! dit Lipardeau qui poursuivait son œuvre, un verre de vin la dégagera ; — le vin, c'est la vie de l'homme.

— Vous... vous croyez... mon commandant.

— Les bons jours, dit Lipardeau en avançant son verre , sont ceux où de vieux soldats se rencontrent comme aujourd'hui.

— Oh oui... vous... êtes un bien brave homme... mon commandant... répliqua

Dominique en buvant, vous m'avez sauvé... aus.^i, c'est sacré!... à la vie... à la mort !..

— Je te disais donc, reprit le major en se penchant en travers la table, qu'il ne faut pas que ça dure; c'est aux vieux de la vieille à avoir de l'énergie et à se montrer.

— Hein... fit Dominique qui se redressa.

— Il ne faut pas qu'on dise que les hommes qui peuvent encore combattre au besoin malgré leurs moustaches grises, ne sont pas venus en aide à leurs frères pour les affranchir de cet esclavage honteux.

— Hein!.,, hein!... répéta deux fois encore Domique que chaque mot semblait frapper au front comme fait au flanc du cheval, l'éperon du cavalier.

— Ecoute, Dominique.

— J'écoute, mon commandant, fit celui-ci.

— Veux-tu servir au salut de tous?...

— Au salut... de tous...

— Arrêter cette démoralisation de la société qui nous écrase?

— Oh!... non!... tenez, mon commandant, dit le soldat, ne me parlez pas comme. . . ça. . . Ça me tourbillonne. . . dans la tête... c'est du feu !... Non... ce n'est pas possible !,.. Ce serait si lâche!... Ce vin m'a fait mal... mon commandant...

Et Dominique se levant d'un mouvement brusque, voulut s'en aller, mais il avait à peine fait deux pas, qu'il trébucha, et il serait tombé à la renverse s'il ne se fût retenu à la table.

Lipardeau l'avait suivi des yeux, et ce fut avec un sentiment de joie féroce qu'il vit

les traits du soldat se bouleverser, tandis que de grosses gouttes de sueur tombaient une à une le long de ses tempes.

Il s'approcha, et se penchant sur ce pauvre diable, dont tous les membres tremblaient, comme devait se pencher sur Faust, à son heure dernière, Satan, le dieu des damnés !

— - C'est bien cela, murmura-t-il à son oreille d'une voix pleine d'un ironique dédain, vous êtes tous ainsi !... tous! Vous aimez mieux croupir dans votre abâtardissement que de vous réveiller ! Mais lorsque la faim vous tord les entrailles, lorsqu'on vous met à la porte du chenil où vous vivez, alors vous criez : ! — J'ai froid! j'ai faim ! — Eh bien ! ayez froid ! ayez faim ! et pas une main ne se tendra vers vous, puisque vous n'avez pas le cœur de vous défendre contre vos bourreaux.

Dominique haletait ; — sa tête, à demirenversée, était penchée vers Lipardeau qui l'enveloppait de son regard fascinateur.

Par un mouvement instinctif de sa conscience, il joignait les mains et ses lèvres tremblantes avaient l'air de murmurer des mots de supplication; car chacune de ces paroles perfides entrait dans sa pensée comme un fer brûlant ; car chacun des regards de ce démon qui l'obsédait, était autant de lames acérées, faisant jaillir son sang par des milliers de blessures.

— Oh!... non !. .. oh!... non!... ditil d'une voix éteinte en cherchant à se relever.

Lipardeau continuait toujours.

— Y a-t-il un de tes jours qui ne soit pas une torture ? — une heure de ta vie qui ne soit pas une humiliation pour toi?

— vieux soldat criblé de blessures, à peine si, après des mois entiers de supplications on te jette quelque aumône comme à un mendiant.

— A... un..! mendiant!... murmura Dominique, qui se releva brusquement, les yeux enflammés, ie visage frémissant; Dominique!... un mendiant!... Qui... a dit cela?... qui?...

Le major se dressa devant lui, et alors, saisissant dans chacune de ses mains un des bras du soldat pour que ses paroles entrassent plus profondément dans sa pensée :

— Oui, un mendiant... répéta-t-i!, qu'on jettera à la porte avec sa tille, demain peut-être.

— A la porte... Madeleine !... à la .. oh!... qu'ils viennent !... je les étrangle-

rai!... ma fille... à la porte!... je les étranglerai, major!...

— Au lieu de cela, Dominique, vois-tu ce que tu aurais; une vieillesse calme et belle, ta fille heureuse... ta Madeleine que tu aimes tant, elle ne travaillerait plus toutes les nuits, elle n'achetterait pas par sa santé et ses larmes la pauvre petite robe dont elle se couvre.

— Mais qu'est-ce que vous me ditesdonc là !... s'écria Dominique, qui par un mouvement rapide, violent, arrachant ses deux bras de l'étreinte de Lipardeau, appuya ses deux mains sur les épaules du démon.

— Vous me parlez de Madeleine... de ma fille... vous me dites... Vous ne savez donc pas?... que pour elle... la pauvre enfant, s'il fallait m'ouvrir toutes les veines une à une... oh !. .. ma tête !... c'est

du feu... elle heureuse!... elle belle... parée... comme toutes ces jeunes filles que je vois passer souriantes, au bras de leur père, tandis que ma pauvre enfant... pâle... brisée de fatigue... pleure toute seule dans notre mansarde... Oh !... vous avez raison... il n'y a pas de justice et d'égalité dans ce monde.

Et le vieux soldat, se prenant le visage dans les mains, sanglota comme un enfant.

— Eh bien ! si tu le veux, Dominique ce bonheur dont je te parlais peut devenir de la réalité, tu peux l'avoir... Madeleine aussi !...

Le regard que Dominique lança au major était effrayant de désolation et d'étonnement. — Il serra dans ses mains fiévreuses ses deux tempes, le long desquelles on

voyait battre ses artères bleuâtres, et resta ainsi immobile devant Lipardeau.

— Le veux-tu?... reprit celui-ci.

— Je le veux !... je le veux! cria toutà-coup Dominique, comme s'il eût été pris subitement d'un accès de folie.

Lipardeau se versait tranquillement un verre de vin et remplissait celui de Dominique , absolument comme si rien d'extraordinaire n'eût été dit entre eux.

— Ce viff-, dit-il avec une indifférence parfaitement jouée, est excellent. — A ta santé, Dominique.

Celui-ci croyait rêver; — à travers ses vêtements débraillés, on voyait sa poitrine se soulever en bonds irréguliers, pendant que le souffle oppressé de sa respiration frémissait sur ses lèvres entrouvertes.

— Oh ! je rêve... je... suis fou ! dit-il. m* £0

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