‹ La princesse PallianciChapitre 10 sur 12 · BAIE SCENE A LA CHAUMIERE · texte numérisé non relu

BAIE SCENE A LA CHAUMIERE

Que le lecteur pardonne à notre héros républicain les détails peut-être stériles de cette scène; le but est assez louable pour mériter grâce à ses yeux.

Détruire l'ordre social et ramasser dans

le sang où elle pourrissait la défroque de Robespierre, ressusciter 93 avec ses aimables saturnales et réveiller de leur sommeil léthargique les douces joies de la Terreur, comment ne pas tout pardonner à des cœurs animes de si nobles sentiments !

Seulement, nous ne voulons pas que l'on fasse à l'imagination du romancier les honneurs de cet ingénieux Alphabet; messieurs les démocrates y reconnaîtront sans nul doute l'œuvre sortie de leur cerveau, et rendront justice à sa parfaite et scrupuleuse exactitude.

Le fait est que de Leufroy avait raison ; c'est un joli travail et qui doit, si Dieu lui prête vie, propager les touchantes doctrines de ces empoisonneurs de l'esprit public.

lio avaient grandement raison d'avoir

les uns dans les autres une confiance aussi craintive que limitée; — touchant hommage rendu à leurs vertus.

La trahison ne devait-elle pas être l'hôte habituel de ces agglomérations immondes d'individus sortis pour la plupart des plus bas fonds de la société ; relaps, faillis, renégats, hommes perdus de dettes et de débauches, sbires voués d'instinct et de besoin à la destruction, lèpre hideuse de la civilisation. — Quelle foi pouvaient ils avoir les uns dans les autres, eux qui avaient foulé aux pieds toutes croyances, — Judas prêts à trahir à toute heure du jour sous le baiser de la fraternité.

Celui qui s'était institué de plein droit le président de ce conciliabule démocratique s'était levé avec une précipitation qui dénotait le cas tout particulier qu'il faisait de sa sûreté personnelle.

Toulouse, Bordeaux, Garcassonne, se livraient à une pantomime des plus significatives et ne dédaignaient pas d'y joindre des gémissements prolongés.

L'homme jaune de son côté était dans une agitation désordonnée ; il mesurait les fenêtres de l'œil et agitait en l'air ses grands bras de squelette.

— Par Saint -Just! disait -il d'une voix qui chevrottait entre ses dents serrées, il ne s'agit pas de se faire prendre ici comme dans une souricière par les infâmes stipendiés du pouvoir, la patrie nous réclame, donnons-nous de l'air !

— Par Saint-Just, reprit de Leufroy de sa même voix railleuse en l'arrêtant par le bras, vous n'allez pas, je suppose, sauter par la fenêtre ; ça n'avancerait à rien, e' vous vous c^^criez par morceaux.

— J'ai mon affaire, dit tout-à-coup

le Lyonnais avec un bond de satisfaction.

Et jetant sous la table son habit, du reste peu regrettable, il s'affubla d'une serviette autour du corps en guise de tablier et disparut avec une célérité digne du sylphe le plus léger.

A la vue de ce stratagème ingénu, la princesse et Augusta partirent d'un éclat de rire.

— Messieurs, reprit de Leufroy, je ne crois pas à un danger sérieux ; mais il vaut mieux nous disperser dans le jardin. Princesse, allons respirer l'air frais d'une soirée d'automne; cela vous inspirera, ma chère Augusta, et vous nous ferez, à ce sujet quelque pastorale charmante.

— Nous fuyons devant le danger, répondit la princesse, dont le teint prit un semblant d'animation vitale.

— Du tout, nous l'évitons, fit le Parisien en allumant son cigare.

— Faustin , vous êtes bien pâle, dit tout bas la princesse.

— Je ne me sens pas bien, répondit celui-ci, tellement troublé, qu'il ne songeait pas à s'en aller.

— C'est du luxe, cher ami, répliqua de Leufroy en lui frappant sur l'épaule ; député, tu es inviolable. — Et puis vous le savez, ce que dit ce cher Marini n'est pas mot d'évangile ; en principe tout lui est suspect, et quand il sort, il se méfie de son chapeau et de son parapluie.

— Qui nous aime nous suive , dit Augubla enriant. — Au jardin.

Il nous a fallu bien des lignes pour analyser quelque peu la nouvelle physionomie de ces braves patriotes, depuis le mot d'aleite jeté par l'Italien; mais tout

ce que nous avons rapporté s'étaît passé en deux ou trois minutes tout au plus. — Et chacun partit clans une direction différente comme eût pu faire une volée d'oiseaux.

L'effroi est un mouvement instinctif qui précède la réflexion et met à nu par une soudaineté imprévue les âmes faibles et les cœurs timorés.

Cette patriotique réunion, comme on a pu le voir, brillait doublement par ses vertus civiques et par l'absence de tout courage.

Faustin, comme nous l'avons dit, avait cédé à ce premier mouvement de trouble involontaire; mais il avait trop l'habitude des conspirations pour que ce mouvement fût de longue durée ; il connaissait son métier sur le bout du doigt ; — aussi il se mêla, avec une indifférence fort bien si-

mulée, aux groupes qui allaient et venaient, pendant que ses yeux alertes et habiles, comme tous ceux des conspira rateurs émerites, interrogeaient les visages.

En passant, il fit un signe à de Leufroy qui galantinait gracieusement auprès de la princesse.

— Pardon, mesdames, dit celui-ci en s'inclinant devant Olympia avec un véritable parfum de haute compagnie, il faut obéir à l'ordre du maître.

Et il alla rejoindre Faustin qui s'était arrêté à quelques pas de là.

Pendant ce temps, l'orchestre du père Lahire (comme disaient les étudiants) faisait merveille, et le personnel brillant se livrait, hélas ! pour la dernière fois peutêtre, aux excentricités d'une danse dont

le froid hiver devait interrompre le cours. #

Est il besoin de dire que nos amis du matin y étaient au grand complet?

C'était l'empire de Mathias; il y régnait en souverain absolu; là, nul ne pouvait lui contester sa couronne. — Aussi, comme il avait le verbe haut, les yeux étincelants, le visage radieux !

Les libations du matin avaient doublé sa verve habituelle; il allait, il venait, il courait, criait et entraînait dans le flot agité de ses mouvements celle qu'il appelait sa véritable Frisette, et celle-là était bien fière et bien orgueilleuse d'avoir été la préférée par un héros du quartier Latin.

• — En place!., en place!., criait Mathias, la vie est courte, les jours aussi ; en place pour la contredanse !.. *

— En place !... répétait Frisette de la voix ra plus aiguë.

Et l'orchestre s'était élancé dans la carrière harmonieuse avec un vacarme inaccoutumé. — C'était un nouveau quadrille de Musard, dans lequel on brisait trois chaises et on tirait deux coups de pistolet.

Aussitôt un des amis de Malhias prit fraternellement la taille de la séduisante Frisette.

— Allons, immortelle Frisette, au champ d'honneur !

— Tiens, c'est vrai, Gugusle m'a engagée.

— Fichtre ! dit Mathias, me voilà sans particulière.

— Oh! mon petit GugUste, laissez-moi danser celle-ci avec Mathias, je vous aimerai bien.

— Du tout, interrompit Mathias, Frisette, t'es engagée, tu ne t'appartiens plus. — C'est taquinant, car je vais peut-être me trouver comme Robinson dans son île.

Et pendant qu'il parlait, il scrutait tous les visages avec une muette et inquiète préoccupation.

— Diable ! diable î diable ! murmurat-il, chacun a sa chacune.

Et il s'élança en avant cherchant de tous ses yeux.

Ainsi, il passa devant Arthur ds Savernoy que ses amis avaient entraîné à la Chaumière, pour laquelle il avait, il faut l'avouer, une fort médiocre estime ; son éducation, ses mœurs, son instinct même l'en éloignaient ; mais il fallait bien finir gaiement une journée si bien commencée

et ne pas fausser compagnie à ses amis. — - I. 19

Seulement, il ne dansa. t pas, et, appuyé contre un arbre, il se contentait de regarder, en souriant à demi, passer comme un panorama fantastique ces (ianses aussi incohérentes que tumultueuses.

Pendant que Mathias, pressé par les accords bruyants de l'orchestre comme un cheval par l'éperon, cherchait une danseuse dans les replis les plus obscurs des bosquets, Arthur tenait ses yeux fixés sur une femme inconnue dont les joues et le visage étaient parfois inondés par ses longs cheveux noirs que fouettait le vent. — A travers ces flots transparents et soyeux, il avait deviné la beauté du regard et vu sur ses lèvres un de ces sourires étranges qui sont comme les derniers mots d'une pensée qui s'échappe.

Arthur était jeune. — Mais on peut ctre jeune et ne pas s'adonner aux Fri-

settes ou autres ; seulement il rêvait, et se prenait souvent à croire et à chercher ses rêves au réveil comme s'ils eussent été des réalités. — C'est la folie habituelle qui tient notre pauvre humanité de dix-sept à vingt-trois ans. — C'est l'épreuve du feu par laquelle commence la vie.

Cette inconnue , c'était la princesse Olympia.

Elle avait ce qui étonne au premier abord plutôt que ce qui charme. — C'est pour cela qu'Arthur de Savernoy la regardait ; son attitude, sa mise, quoique simple, contrastaient visiblement avec les habituées de ce champêtre asile dans lequel elle apparaissait comme un mystère. — A son côté était Augusta, qui composait dans sa pensée une bucolique sociale.

Mathias passait en courant ; il s'arrêta devant la jeune femme, et comme c'était

une de ces natures excentriques qui ne doutent de rien et qui croient à tout ce qu'elles veillent, il releva brusquement ses moustaches rousses par un mouvement qui lui était habituel et s'avança vers elle le chapeau pittoresquement suspendu sur un des côtés de la tête.

— Madame, dit-il en tendant la main, je vous offre celle-ci.

— Je ne danse pas, monsieur, répondit la princesse avec un mouvement de lèvres

ui eût complété sa réponse, si Mathias eût été un homme à comprendre le langage muet des lèvres.

C'était le dernier espoir de Mathias, la dernière branche de salut, et l'orchestre courait en notes éclatantes; — tout son cerveau dansait.

— Oh ! madame, dit-il, ça ne fait rien ; mais je danse, moi.

Et déjà sa main touchait le bras d'O- Ivmpia; celle-ci se retira d'un pas.

— Monsieur, je vous ai dit que je ne dansais pas.

Mathias avait la parole prompte, la tête chaude.

— Parbleu ! fit-il, je vous ai bien entendue, je ne jouis pas de l'infirmité d'être sourd, mais ici, ou on ne vient pas, ou on danse; d'ailleurs, on sera convenable, on sait vivre.

La princesse pressa légèrement le bras d'Augusta, et fit deux pas pour s'éloigner.

Mais notre étudiant était tenace dans ses idées, il l'arrêta par le bras.

— Nous faisons la mijaurée, reprit-il d'une voix de fausset, parce que nous avons des cheveux bouclés et quelque peu d'œil : — ces mijaurées-là, c'est vieux; ça ne se porte plus.

Arthur avait été le témoin muet de cette scène. Par ce sentiment instinctif qui est au fond de tous les cœurs bien placés, il sentit la rougeur lui monter au visage en voyant Mathias agir ainsi envers une femme, et il s'élança entre lui et la princesse.

— Tu vois bien, mon cher Mathias, que madame ne veut pas danser.

— Ça ne te regarde pas, répliqua Mathias, quand tu seras chez tes duchesses, tu feras ce que tu voudras ; tourne les talons, petit.

Le visage d'Arthur devint pourpre, il posa la main sur le bras de Mathias :

— Je n'ai pas besoin d'être chez des duchesses, dit-il, pour faire respecter une femme.

Mathias regarda un instant Arthur de Savernoy ; le fiel qu'il y avait depuis long-

temps entre ces deux hommes commençait à monter.

— Ah! bast!,.. dit-il cependant, sans rien répondre.

Et écartant légèrement Arthur avec son bras de taureau, il s'élança avec opiniâtreté sur les pas des deux femmes, qui avaient profité de ces quelques mots échangés entre eux pour s'éloigner.

Rien ne révolte comme ce qui sent la force brutale.

Arthur, qui ne s'attendait pas au mouvement de Mathias, avait trébuché, et l'impression qu'il en ressentit fut telle que ses joues en blêmirent.

— Mathias !... Mathias ! répéta-t il deux fois entre ses dents, ce que je dis est sérieux. — Je vous en prie, madame, ajouta-t-il, en s'adressant à la jeune femme,

acceptez mon bras , et n'ayez aucune crainte.

— Monsieur de Savernoy, riposta Mathias en se redressant de toute sa taille, mêlez-vous de vos affaires ! — Le rôle de chevalier ne vous va pas : vous êtes trop pommadé pour cela.

— Insolent ! cria Arthur qui ne se contenait plus.

— Tout beau, petit, pas de gros mots, Mathias a le poignet dur, (^a se connaît ici, et il tape.

La contredanse était interrompue et chacun entourait les acteurs de cette scène.

Les uns riaient, car il y a des gens que toute querelle amuse, les autres se contentaient de regarder et d'écouter.

Les amis communs cherchèrent à intervenir; — les partisans d'Arthur passèrent

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