UNE AIMABLE REUNION
Vraiment , les régénérateurs sociaux sont sans pitié! Gomme les corbeaux, ils s'abattent partout... Ne pas respecter la Chaumière, ce séjour des grâces inédites du quartier Latin! — Rétro satanas\...
Pourquoi ne pas aller dans quelque bon réduit démocratique au fond duquel, comme disait un frère et ami de bonne souche, un délicieux fumet mélangé ait, porc, eau-de-vie et vin bleu frapperait à chaque instant leurs facultés olfactives... Mais la Chaumière !..
Elle aussi!., elle sera initiée à vos beaux rêves, grotesques descendants de Robespierre, clowns ridicules qui ne demanderiez pas mieux que de devenir d'atroces bouchers demain, si vous le pouviez!
N'est-ce pas Y Eldorado de la France savante en herbe, la passion de ses heures oisives? Dans ce séjour demi-champêtre, plus rien ne rappelle l'asservissement de l'étude, la parole froide et doctorale du maître; là, l'étudiant est indépendant et souverain : il règne, il chante, il danse, il est gracieux et volage à son gré, il porle
sur un de ses bras le tartan de la grisette, tandis que de l'autre il la rapproche de son cœur; il connaît les noms de tous et de tout, les feuilles de chaque arbre, les grains de sable de chaque allée, la douce obscurité de chaque buisson, toutes ces choses qui sont pour lui autant de souvenirs; il les salue et leur sourit comme l'on fait d'un ami qu'on retrouve.
Il est galant et promeneur ainsi que Faust et Marguerite, tant que l'archet ne le convie pas à la danse; alors il s'y précipite avec toute l'ardeur de ses vingt ans, sans peur, mais pas toujours sans reproche.
Ce jour-là, le ciel n'avait pas d'étoiles; des nuages soinbres couraient çà et là et venaient subitement couvrir les rayons argentés de la lune, comme pourraient faire des manteaux impénétrables. Tin vent iné«
gai Taisait frissonner entr'elles les feuilles jaunies des arbres, et quelques-unes détachées, tantôt voltigeaient au-dessus des têtes, tanlôt s'affaissaient sur le sable pour y mourir tout-à-fait.
C'est qu'on était aux derniers jours d'octobre, et les branches à demi-dépouillées s'inclinaient sous le vent ; — on eût dit qu'elles voulaient dire un dernier adieu et donner un dernier baiser aux feuilles qui gisaient à terre.
Quand les feuilles s'en vont, les joies de la Chaumière sont bien près de les suivre. - — Aussi, malgré le ciel qui était menaçant, la bise qui criait quelque peu, il y avait foule joyeuse et bruyante à la Chaumière; — on aime doublement ce qua Ton craint de perdre.
11 ne faut pas croire au moins (el je parle ici pour ceux qui pourraient îgnôrér
tous les détails de ce séjour agréable), que la Chaumière ne soit qu'un jardin avec des bosquets et des allées tortueuses, ce qui est déjà fort séduisant; elle est mieux élevée que cela, plus aimable et plus clairvoyante. Elle a ses cabinets particuliers, son restaurant, — utile dulci, — et ce n'est pas la partie la moins fréquentée et la moins tumultueuse.
Nos conspirateurs avaient retenu le plus grand des cabinets.
C'était un dîner offert aux délégués des départements, et pour ne pas effaroucher le maître du logis , deux conspiratrices haut placées dans l'estime socialiste avaient été invitées à prendre part à ce petit conventicule. — Les femmes bien souvent sont les roses qui cachent les épines.
Mais la Chaumière est habituée à la vi -
site des étrangers; — loin de s'en effrayer, elle en est fière et s'en honore.
Certainement pour un œil quelque peu observateur, la physionomie de cette société n'avait pas tout-à-fait l'aspect et le parfum des habitués du Heu ; mais la gaieté la plus franche animait tous les visages, excepté celui de l'homme maigre et jaune que nous avons déjà vu chez Marini et qui posait en bas-relief révolutionnaire.
Tous les regards souriaient fort agréablement, les verbes étaient hauts, les voix éclatantes, comme il appartient à des hommes qui ne craignent pas d'être entendus ou écoutés. — On eût dit de nouveaux musiciens cherchant à se mettre au diapason d'un orchestre.
L'élégant des clubs surtout, était d'une gaieté charmante; — il racontait des histoires adorables ; l'Œil -de- Bœuf et les ta-
Ions rouges n'avaient rien vu de pareil.
Le conspirateur sérieux le regardait avec des yeux pleins d'un mâle dédain, tandis que les pommettes osseuses de ses joues tressaillaient sous un petit frémissement nerveux.
De Leufroy l'avisa dans son coin, taciturne et muet; et allant à lui, il sortit de sa poche le plus délicieux porte -cigare qui se pût voir (présent de Paquita avant le Russe), afin d'offrir un cigare au patriote lyonnais.
— Je ne fume jamais, répondit celui-ci avec solennité.
— Je vous plains, répliqua de Leufroy sur le même ton, en pirouettant à demi sur ses talons; vous vous préparez une vieillesse bien pénible. — De quel département notre cher frère arrive-t-il ?
— De Lyon.
— Ah ! il parait qu'à Lyon on conspire intérieurement et extérieurement.
— Et sérieusement, dit l 'homme maigre en redressant sa taille de squelette.
Dans le même moment on entendit le bruit d'une citadine qui s'arrêtait.
— Ah ! voilà ces dames, s'écria de Lcufroy qui lissait devant une glace le bout de ses moustaches; mon cher frère, hasardez par mégarde un sourire, je vous en supplie, sinon vous allez effrayer ces dames.
— Qu'avons-nous besoin de jupons au milieu de nous? riposta l'homme sérieux.
— Oh ! oh ! fit notre Parisien en frappant sur l'épaule du Lyonnais, qui en éprouva un mouvement marqué d'oscillation, décidément, Lyon me paraît bien arriéré.
Et d'un pas leste et sautillant ii alla au devant de ces daines, après avoir toute-
fois salué le Lyonnais avec une courtoisie quelque peu ironique.
Nous l'avons dit, elles étaient au nombre de deux et elles entrèrent ensemble.
L'une s'appelle la princesse Olympia Pallianci et vient en droite ligne d'Italie, le pays des jolies femmes, des oranges éternelles et des conspirations.
L'autre s'appelle Augusta et est le produit énergique et vigoureux d'un département français. Elle rêve bien des choses, en écrit davantage encore ; nature étrange et qui semble fatiguée ou humiliée d'être femme. — Son allure a une façon franche et cavalière qui dénote tout d'abord une de ces organisations résolues qui croient beaucoup en soi, veulent qu'on y croie et qui, se forgeant des principes à part, ont banni de leurs pensées comme de leurs mœurs de puérils détails imposés
à leur .sexe. — Une telle femme ne peut pas être blonde ; ce serait un anachronisme. Les traits de sa physionomie sont plutôt rudes et sauvages; ce qui n'est en rien le miroir ou l'écho de son cœur. — Le lecteur achèvera le portrait.
La princesse Pallianci est brune aussi, et cependant il y a tout un monde entre ces deux femmes, quant à l'extérieur et à la physionomie. — La princesse n'a pas sur le visage celte redondance vigoureuse de la vie qui sort par les yeux, s'exhale par les lèvres et se traduit pour ainsi dire dans chaque mouvement.
Le visage de la princesse Pallianci est au contraire, d'une pâleur mate et presque maladive ; — ses yeux, entourés d'un large cercle de bistre, sont noirs, plus expressifs qu'ils. ne sont vifs; parfois ils s'animent lout-à-coup et lancent de fauves
étincelles. — Les sourcils, qui sont à la beauté des yeux ce que sont les cheveux à la beauté du visage, ont un dessin large et vigoureusement accentué ; mais, par un heureux contraste, ils sont adoucis aux extrémités et dans leurs contours. — Le nez est d'un beau dessin, les narines pures et fermes comme celles d'une statue de Phidias, ont ce léger gonflement que donne le tressaillement du sang dans les veines ; un peintre se fût longtemps arrêté avant d'essayer ou d'oser en rendre l'expression. — Les lèvres développées sont pâles et sans couleur ; de longs cheveux légèrement ondes, vigoureux dans leur couleur et dans leurs replis, semblent accompagner, comme de sévères et mâles gardiens, cette figure étrange que nous avons voulu peindre dans ses détails les plus frappants.
On doit comprendre tout ce que ce visage pâle, presque fiévreux, si éloigné de ceux que l'œil est habitué à rencontrer, peut avoir de triste et de mélancolique. — On dirait un des pâles habitants de la tombe que la volonté de Dieu arracherait à la terre.
L'arrivée de la princesse Pallianci et celle d'Augusta changèrent toutes les physionomies.
Les figures se déridèrent; — il est bien entendu que nous ne parlons pas de celle du Lyonnais.
— Nous voilà au grand complet, messieurs, dit celui qui semblait présider comme chef à cette réunion de famille. — A table! — Nous ferons plus ample connaissance le \evve à la main, en portant un toast à ces dames.
Et il les nomma l'une après l'autre aux différents convives.
Tous s'inclinèrent.
On le voit, on n'eût pas été plus poli clans un salon du faubourg Saint- Germain.
Chacun s'assit.
La princesse Olympia se mit à la droite, et Àugusta à la gauche de celui qui avait parlé.
De Leufroy se plaça en face, et le repas commença comme commence tous les repas.
L'homme jaune s'était assis à côté de de Leufroy.
— En voilà un, dit celui-ci à demi-voix, <jui dégoûterait des conversations; s'ils sont tous comme cela à Lyon, je leur souhaite beaucoup d'agrément.
Certes, si quelqu'un, guidé par un mo-
tif de suspicion, fût venu secrètement observer cette réunion de conspirateurs, il n'eût pu deviner, sous ces appétits dévorants, les stoïques régénérateurs des libertés publiques. — Carcassonne, et Toulouse surtout, se faisaient remarquer dans cette lutte acharnée des estomacs patriotiques; Marseille et Bordeaux, comme grandes villes, avaient plus de retenue, ou moins d'appétit. — Les habitants de la vieille Lutèce mangeaient en hommes qui en ont depuis longtemps l'habitude.
De Leufroy, nature railleuse et ironique, observait Lyon, dont rien ne pouvait dérider l'allure fantastique, et qui, de temps à autre, abaissait dédaigneusement son œil glauque sur les patriotes assez désœuvrés pour s'occuper de semblables futilités.
— Vous offrirai -je de ce plat, mon cher
Lyonnais? fit de Leufroy, toujours avec la même politesse obséquieuse.
— Je ne me nourris pas de fanfreluches, répondit l'austère républicain en appuyant sur la table ses deux avant-bras osseux.
— Que voulez-vous? repartit l'autre avec une physionomie aussi imperturbable que celle du Lyonnais: vous préféreriez de beaucoup, je le sais, mon digne frère, une gibelotte de Rois ou un consommé au gendarme;— soyez tranquille, nous mettrons ces plats-là prochainement à la mode; mais pour le quart-d'heure ils ne sont pas encore inventés, et force nous est de nous contenter de ce prosaïque salmis de bécasses.
Tout cela avait été dit si sérieusement que le Lyonnais répliqua de sa voix la plus creuse :
*** Que saint Robespierre nous vienne
en aide, et bientôt l'heure sonnera de faucher en plein pré et de tailler en plein drap.
Nous n'avons rien dit encore du délégué italien, absorbé que nous étions par nos aimables compatriotes; ce délégué est le produit de la Jeune-Italie ou pour mieux dire l'Italie rouge (l'une est le départ, et l'autre l'arrivée); il a sucé dès sa plus tendre enfance le lait des principes révolutionnaires. — Aussi, admirateur et disciple des Vîazzini, des Mamiani, desGioberti et des Sterbini, il brûlait du désir de renverser l'édifice social, et venait, frère plein de confiance et d'espoir, tendre la main à la France,— double signe dé fraternité et de mendicité.
Certes les frères de la jeune Italie ont des droits éternels à la reconnaissance dos mauvais citoyens; — ce sont avec les Po-
lonnais, les juifs errants des révolutions; on les retrouve partout où Tordre est menacé par l'anarchie.
S'il n'était pas jaune comme le Lyonnais, il était sombre comme lui ; les plis de son front semblaient former deux poignards en croix.
Tout-à-coup, comme si son patriotisme échevelé, trop longtemps contenu, se fût échappé malgré lui, il se leva tenant d'une main son verre.
— La Jeune- Italie, s'écria-t-il, boit à la santé de la France régénérée.
— L'idée est bonne, dit de Leufroy de sa voix railleuse, mais il faut crier moins haut, les échos ont de longues oreilles,
— Oui, à la Jeune -Italie, à la France sociale, dit la princesse, dont le teint pâle se colora subitement. — A Mazziniî tête
de feu, cœur de fer, — à Sterbini! à vous tous, nos frères !
— Je ne demande pas mieux que de boire à la Jeune-Italie et à la France sociale, dit le Lyonnais, mais je déclare que pour le moment nous sommes des révolutionnaires à la guimauve : — qu'on donne le signal et qu'on se bûche carrément.
L'Italien avait un petit discours tout prêt, ce qui l'empêcha évidemment de faire attention à l'interrupteur, et il reprit :
— Nos sociétés secrètes sont organisées dans toute l'Italie; elles s'étendent comme un vaste réseau ; — nous avons des agents actifs et énergiques en Suisse, eu Allemagne, en Piémont, à INaples, en Sicile, en Portugal; un serment d^ mort nous lie
tous les uns aux autres, et à chaque heure du jour ou de la nuit, le poignard est prêt à frapper les traîtres et les indécis.
— Bravo ! interrompit le Lyonnais en jouant d'une façon expressive avec le manche de son couteau; voilà les vrais principes. Garcassonne et Toulouse firent un signe de tête affirmatif. — Leufroy se servit une seconde fois du salmis de bécasses.
L'Italien continua à réciter sa leçon.
— Le carbonarisme que l'on croit étouffé renaît de ses cendres. — En 1821, il a peuplé les prisons implacables de l'Italie et fait couler en France le sang de trois nobles martyrs, aujourd'hui il peuple audaeieusement toutes les campagnes.
Mais ce n'est plus ce carbonarisme insouciant qui gémissait sans vengeance au fomî r\CH cachgiai «'est h cwbonfome ré*
généré qui porte dans ses flancs l'avenir de la liberté.
Le Lyonnais se leva, — la langue lui démangeait dans le palais; il inclina sur l'épaule droite par un mouvement subit d'oscillation sa face jaune et tirée, et laissa ses cheveux vagabonds courir de tous côtés sur ses joues creuses.
— Si le Lyonnais s'en mêle, dit de Leufroy, on ne va plus dîner tranquille.
Celui-ci avait déjà étendu horizontalement son bras prophétique et il prononça ces mémorables paroles :
— Les vieux moyens des Droits de l'Homme, des Familles, des Saisons, des Vengeurs, etc. , sont usés jusqu'à la corde; ce sont des joujous d'enfants au biberon ; — c'est en plein drap révolutionnaire qu'il faut tailler aujourd'hui, et quand tous les morceaux seront bien coupés et
bien préparés, on coudra alors un habit à la Robespierre et à la Saint-Just!
— J'approuve la parabole, dit de Leufroy sans lever la tête; elle est pleine de sens et d'actualité; mais l'éducation de l'ouvrier parisien est pénible et laborieuse; qu'on ne s'y trompe pas; c'est encore, et ce sera toujours un grand enfant que l'on mènera bien facilement par le bout du nez avec quelques mots d'espérance.
Un sourire de profond mépris crispa les lèvres minces et ternes du Lyonnais.
— Le soldat, dit-il d'une voix creuse, est le garde-chiourmedu bagne industriel dans lequel nous vivons.
Patriotique et démocratique appréciation de cette armée qui fait la gloire de la France.
La princesse Olympia tenaiUsa tête appuyée sur sa main.
Augusta observait en silence ; ses yeux avaient une physionomie étrange ; il y a toujours une plume dans les regards d'une femme-auteur.
Alors se leva d'un air grave celui qui avait pris place entre les deux femmes, et qui semblait exercer sur cette aimable réunion l'autorité d'un président.
Quelques mots en passant sur ce personnage, car nous sommes appelés à le retrouver dans le courant de cette histoire. — Dès à présent, il faut connaître les masques, l'avenir nous fera connaître les cœurs.
Il s'appelle Faustin.
Il a le front découvert et haut ; empreint de plus d'orgueil que de véritable fierté prise dans la bonne acception du mot, ses cheveux sont rejetés en arrière, ses joues pour ainsi dire gonflées et re-
dondantes; sa têle se renverse avec affectation , mais ses yeux n'ont ni l'éclair du génie, ni cette étincelle que l'énergie donne aux regards; sa poitrine, enveloppée comme celle du Lyonnais dans un habit boutonné jusqu'au collet, est large et semble toute remplie de l'air que ses poumons aspirent bruyamment. — On dirait à le voir ainsi, qu'il a passé sa vie en contemplation devant le paon, dont chaque mouvement est une glorification de soimême.
— Citoyens, dit-il, — (un républicain de bonne souche ne pouvait se permettre le mot : messieurs) — le lieu choisi pour cette réunion nous empêche par juste prudence de nous livrer à tous les élans d'un patriotisme épuré par les épreuves du despotisme infâme qui pèse sur nous; ainsi donc posons la main sur notre cœur pour
en arrêter les héroïques battements; tous ici nous avons la même pensée , le même but , la même haine instinctive. — Oui , le moment approche, et c'est pour cela que nous avons appelé à nous nos frères et amis de Rome, de Marseille, de Toulouse, de Lyon, de Bordeaux, de Carcassonne; les autres villes qui n'ont pu envoyer de délégués ont pris l'engagement de se conformer entièrement à ce qui serait résolu. — Pour les dispositions à prendre et l'acceptation définitive des plans arrêtés, nous en conférerons dans un lieu plus secret, mais il faut être sobre de rendez- vous; la police a l'éveil et ses limiers sont fins.
— Je me soucie d'elle comme un taupeau d'un roquet, interrompit le Lyonnais.
De Leufroy le regarda avec étonnement. — L'assimilation de ce squelette
humain à un taureau lui paraissait exorbitante.
— Le but essentiel de cette réunion, messieurs les délégués, continua l'orateur, c'est de vous initier à un nouveau mode d'affiliation que nous avons cru devoir adopter, les autres étant devenus pour chacun des livres ouverts, par l'avortement d'un grand nombre de sociétés suc~ cessives. — Il est important que la même organisation nous réunisse tous ; car, par ce moyen, quelque éloignés que nous puissions être les uns des autres, par des événements que la prudence nous ordonne de prévoir, nous pourrons facilement, malgré la distance, avoir une complète communication de projets, de pensées et d'action. — Cette affiliation, que j'appellerai Y Alphabet révolutionnaire, pour la résumer en deux mots, est simple et nette
dans tous ses détails; je prierai donc mes frères et amis des départements de me prêter quelques instants d'une attention soutenue. — Des agents à nous veillent au dehors, et sont prêts à nous prévenir à ia moindre alerte.
Tout cela avait été dit avec une voix lente et grave, et du ton d'un homme qui asseoit nettement les bases d'une autorité *ans réplique. — Les émeutiers sont des troupeaux , le boucher les mène.
Aussi un grand silence se fit et tous les yeux devinrent attentifs.
— Ce qui démontre surtout, frères et amis, la puissance réelle de cette nouvelle organisation" , c'est qu'elle est constituée déjà, qu'elle fonctionne à vos côtés, chaque jour, à chaque minute, sans qu'aucun de vous en ait pu seulement soupçonner ia mystérieuse trame, et c'est pour y être
initiés aujourd'hui, et occuper dans celte association des postes importants, que vous vous trouvez réunis.
Les visages qui étaient sérieux se déridèrent.
Le démocrate le plus épuré n'en est pas moins sensible aux douceurs éphémères de l'amour-propre satisfait.
Faustin continua :
— Cette société, qui doit porter par toute l'Europe régénérée le cri de l'indépendance, se compose d'un comité de cinq membres, appelés les cinq A supérieurs. — Un à Rome travaille toute l'Italie ; — un active et fomente en Allemagne le mouvement des esprits; — les trois autres appartiennent à la France. Le premier correspond avec le Nord ; le second avec le Midi; le troisième, centre et noyau de toutes les opérations, a son siège à Paris où
toutes les sociétés secrètes, de quelque point qu'elles partent , viennent converger.
Telle est la mission des cinq A sapérieurs.
Ici l'orateur s'arrêta une seconde fois dans son allocution, et reprit après s'être recueilli un instant :
— Les initiés ne sont eux-mêmes affiliés que cinq par cinq, c'est-à-dire qu'il n'y a que des groupes de cinq. — Quatre affiliés et un chef, — lequel reçoit luimême les mots d'ordre d'un chef de quatre autres affiliés dont le numéro ou plutôt la lettre alphabétique lui est supérieure, et qui les communique k un autre dont la lettre lui est inférieure.
Les cinq A, chefs suprêmes, donnent seuls les ordres, prennent les dispositions, et disposent de Y Alphabet révolutionnaire
par les échelons descendants. — Voici en quelques mots la marche suivie :
A faisant partie du comité des Cinq, se choisit une lettre, son B, parmi ses hommes de confiance. — B recrute quatre hommes et choisit à son tour son G, qui recrute également quatre hommes; — ainsi de suite.
A n'est donc et ne doit être connu que de son B , — G ne reçoit d'ordres que de B, et n'en transmet qu'à D.
Chaque A du co ité des Cinq peut créer une certaine quantité de B, qui deviennent les premiers chaînons de vingttrois séries; mais la lettre B connaît seule l'A qui l'a choisie, les autres membres du Comité supérieur lui sont inconnus.
Les cinq A se connaissent seuls entre .eux.
Les ordres transmis ainsi aux différentes
séries sont rares et précis, jamais écrits, si ce n'est entre les À supérieurs lorsqu'ils doivent communiquer ensemble; et cette lettre, en quelque main que le hasard ou la trahison la fasse tomber, n'est intelligible que pour les seuls membres du Gomité supérieur.
Chacun des assistants écoutait avec une grande attention, et pendant que l'austère et grave républicain prononçait ces mystérieuses paroles, on entendait l'orchestre du bal et les cris joyeux des danseurs.
Ce silence à côté de ce bruit, ce pacte de destruction à côté de cette joie insouciante et folle, ces hommes que réunissaient des projets misérables et insensés, si près de ces danses joyeuses et de ces cris de fête, olVraient un spectacle étrange. — C'était bien la vie humaine avec ses con-
trastes saisissants et ses mystérieux dédales.
L'homme maigre ne put y tenir ; — il y avait si longtemps qu'il n'avait placé son mot qu'il lui semblait manquer par son silence aux devoirs que lui imposait son patriotisme épuré; — aussi il releva la tête d'un mouvement soudain , ce qui agita visiblement sa crinière lyonnaise.
— Oui, il faut être prudent, dit-il de cette même voix empruntée aux échos des catacombes, car de lâches espions se gli1sent dans nos réunions les plus secrètes, et il est impossible de délibérer sur le périmètre du vol d'un hanneton, sans qu'ils en soient instruits.
De Leufroy, visiblement de mauvaise humeur de n'avoir point été instruit par avance de. cette mystérieuse combinaison»
n'avait pas prononcé un mot ; il se retourna vers le Lyonnais :
— Ah! fit-il, on délibère à Lyon sur le périmètre du vol d'un hanneton. — C'est une occupation des plus intéressantes.
L'orateur avait repris la parole.
— Donc un B va trouver son G et lui dicte l'ordre à exécuter, — le G l'écrit au crayon, le communique à son D, puis le déchire. — Je n'ai pas besoin de vous dire que chaque lettre de l'Alphabet transmet verbalement Tordre à ses quatre hommes s'il y a lieu, soit avant, soit après l'avoir communiqué à la lettre suivante; — c'est ainsi que serait prêt et averti à l'avance, pour être debout au premier signal, l'Alphabet tout entier.
[Maintenant il s'agissait de prévoir la mort, l'arrestation ou l'absence momentanée d'un ou de ni,,jsieurs des A supérieurs,
afin que rien ne pût entraver l'action générale dans un moment décisif.
Les cinq A du Comité supérieur se sont donc partagé un ouvrage en cinq volumes, soit de géographie, soit d'histoire, et chacun des A a eu soin, sur différentes pages, et en suivant une série de numéros convenus à l'avance, de marquer par des signes qui paraissent pour tous une simple note du lecteur, les noms et les adresses des B qu'il a choisis. — De cette façon, un A est arrêté, ou malade, ou bien il est mis dans l'impossibilité d'agir par luimême; un de ses collègues fait demander à sa femme, à ses enfants, ou à toute autre personne, tel volume de tel ouvrage dont il a besoin, et qu'il lui a prêté; la chose est si simple que l'on pourrait donner sans crainte ce volume sous les yeux mêmes d'un juge d'instruction. — Quel
soupçon peut inspirer le volume dépareillé d'un ouvrage scientifique?
Par ce moyen bien simple, un seul A survivant sur les cinq du Comité supérieur pourrait, à lui seul, tout inconnu qu'il serait au reste de l'affiliation, convoquer l'Alphabet tout entier.
— Bravo ! s'écrièrent ensemble tous les assistants qui avaient écouté avec une muette et religieuse attention le développement de cette mystérieuse combinaison.
— Ma foi, dit de Leufroy en ramenant sur ses tempes les boucles de ses cheveux, c'est un travail fort ingénieux.
— Maintenant, citoyens, exclama aussitôt d'une voix rauque le squelette lyonnais, en étendant ses deux bras en travers de la table, il s'agit de mordre rudement au talott lea poltrons fet fa tômporiwtotftti -*•
La poche au fiel est pleine, il faut la crever.
On voit que le frère et ami continuait, sans se démentir une seule minute, son langage agréablement pittoresque.
— Sacrebleu ! répliqua de Leufroy en se levant, cet homme finira par me donner la jaunisse : crevez votre poche et laissez-nous tranquilles.
Les deux femmes écoulaient en silence; — la réplique de leurs rôles n'était pas encore arrivée.
— Je n'ai pas fini, dit le républicainorateur, et j'en appelle maintenant à toute l'énergie de vos âmes de fer. ..
Tout-à coup un homme entra brusquement.
C'était Marini.
Il portait une redingote à la proprié-
taire, couleur feuille morte, et avait une allure à mériter le prix Monthyon.
— Des figures suspectes rôdent de ce côté, dit-il à voix basse.
Après avoir jeté ces mots d'alerte, il sortit en refermant soigneusement la porte.
— Alors, dit de Leufroy avec son même sourire ironique et calme, c'est le moment d'offrir le bras aux dames : la Chaumière nous réclame.
El il présenta fort galamment son bras à la princesse Palliawci en lui disant à demi- voix :
— Je demande ardemment à me séparer du Lyonnais. — C'est ma bête noire :
■ — Vraiment, ce M-^rini était un troublefête. — Avanl son arrivée, tout se passait si bien.
La réunion de famille était fort émue et indiquait, par les gestes les plus expressifs, son peu de goût pour le rôle de martyr.