LA FUITE
Quoique cet homme, dont un chapeau à larges bords couvrait le visage, restât sur un des côtés de l'allée, appuyé contre l'arbre derrière lequel il semblait s'être caché, Jeanne s'arrêta plus tremblante que
les feuilles agitées par le vent au-dessus de sa tête.
L'heure avancée de la journée, l'ombre épaisse répandue autour d'elle, ce silence presque mystérieux des dernières heures du jour donnait à cette rencontre le caractère étrange d'une apparition fantastique.
D'ailleurs cette allée conduisait au château et nulle autre part.
Où allait donc cet homme? — et que voulait-il, immobile ainsi et debout contre un arbre ?
L'effroi est un sentiment instinctif que la pensée ne raisonne pas, mais qui vous enveloppe et comprime en vous le sentiment de la vie comme sous l'étreinte d'un cercle de fer.
Mademoiselle de Savernoy sentait déjà ■oh sang se glacer dan» ses Veines et sort
cœur cesser de battre. Elle voulut continuer de marcher; mais à peine avait-elle fait quelques pas qu'elle sentit ses jambes fléchir, et elle s'arrêta de nouveau en portant à la fois ses deux mains à sa poitrine.
L'inconnu n'était plus qu'à deux pas d'elle.
D'un mouvement brusque, il fit tomber à terre son chapeau, et, dans le même moment, les dernières lueurs phosphorescentes du crépuscule glissant entre les branchages illuminèrent son visage.
Il était pâle et blême.
Ses yeux , dont les regards étaient ternes, avaient un large cercle jaunâtre, et sur ses traits amaigris, la souffrance ou la misère avait creusé son douloureux sillon; — tout en lui indiquait un homme jeune encore, et cependant sur ses tempes ses cheveux grisonnaient»
C'est qu'il y a pour les hommes une vieillesse anticipée qui tient de la destinée bien plus que de l'âge.
Mademoiselle de Savernoy poussa un faible cri et s'affaissa tout-à-coup sur ellemême, de telle façon qu'elle fût tombée à la renverse , si l'étranger ne se fût précipité et ne l'eût reçue dans ses bras. Autour d'eux, tout était silencieux.
La nuit calme et tranquille n'avait pas un nuage à son front, et le bruissement des feuilles entre elles semblait être le tressaillement de ces deux cœurs si longtemps désolés.
Jeanne avait ouvert les yeux, mais ses forces étaient brisées par cette émotion soudaine, inattendue qui l'avait frappée, pour ainsi dire, comme eût fait un coup de foudre , et son corps restait renversé sur le bras qui la soutenait, semblable
à la branche flexible d'un saule ployé par le vent.
— Georges... Georges... murmurat-elle faiblement en essayant de se soulever un peu.
*— Oh! pardonnez-moi, Jeanne, dit-il en se penchant sur elle ; pardonnez-moi de vous avoir revue, — mais, si vous saviez, depuis ces six ans, combien j'ai souffert!... Ne m'enviez pas ce seul moment de bonheur dans ma vie isolée et perdue! Oh! répondez-moi!... Jeanne! Par grâce, un mot, mademoiselle!... Levez sur^moi vos beaux yeux !. . Et puis je partirai.. . vous ne me reverrez plus... jamais... jamais!.. Oh! mon pauvre cœur! enivre-toi de cet éclair de félicité... ma pauvre âme glacée, viens te réchauffer à ce rayon inattendu... Elle ne m'a pas oublié!., elle a prononcé mon
nom!., je ne me souviens plus d'avoir souffert!..
La jeune fille s'était relevée, et, soutenue par Georges, elle fit quelques pas jusqu'à ce qu'elle eût atteint un arbre contre lequel elle s'appuya ; puis , sans parler, car il y a des moments où la parole affaiblit la pensée plutôt qu'elle ne l'exprime, elle tendit ses deux mains au républicain .
Celui-ci s'agenouilla sur la terre humide de rosée et se couvrit le visage avec ses deux mains bien aimées.
— Oh ! que je vous ai pleurée, Jeanne !. . dit-il d'une voix tremblante; et que je remercie Dieu qui vous a sauvée!..
Il s'arrêta un instant.
— Tenez, depuis six ans, voilà le premier rayon de lumière qui entre en moi. Pardon!, pardon !.• j'oublie tout à vous
regarder!.. Jeanne, combien j'avais lu en votre àme tout ce qu'il y avait de noble et de grand ! Bien-aimée du malheur, vierge sainte de la proscription, ne me dis pas que dans ta pensée tu ne m'as pas repoussé, — je le sais, je le devine, — parlez-moi seulement pour que j'entende votre voix... parlez-moi, Jeanne , parlezmoi. . .
— Georges, répondit la jeune fille avec un accent simple et touchant , je vous ai bien appelé, bien attendu, bien demandé au ciel et à la terre, je vous ai bien pleuré, Georges !
• — J'espérais mourir... je l'ai voulu; — mais , loin de vous, je n'en ai pas eu le courage. — Oui, Jeanne, j'ai voulu mourir quand j'ai vu l'abîme où m'avait entraîné ce cruel vertige de liberté, j'ai voulu mourir quand le bandeau que j'avais
sur les yeux m'a été violemment arraché et que j'ai compris tout ce sang, toutes ces larmes , toutes ces désolations. — Oh ! vous ne saurez jamais, Jeanne, ce qu'il y a d'affreux, de terrible dans cet anéantissement complet de toutes les croyances, de toutes les convictions , de toute la foi ; — lorsque le jour s'est fait autour de ces hommes que j'avais tant aimés et tant crus, de ces hommes que j'eusse servis à genoux, les pieds dans mon propre sang, lorsque la réalité m'a enfin ouvert tous ces cœurs et que j'ai entendu la France jeter à la fois un long cri de malédiction ; — la France!... que j'aimais avec idolâtrie et à laquelle j'eusse donné avec reconnaissance et amour ma vie jusqu'à son dernier souffle!.. Oh! je suis fou, n'est-ce pas, de vous parler de tout cela, de ces horribles tortures, de cet immense déses-
poir?.. Mais à qui en parlerais-je? — A qui, mon Dieu! si ce n'est à vous, l'ange de ma vie, à vous, Jeanne, qui savez bien que je ne suis pas un misérable, un vil égoïste ou un ambitieux, à vous, qui avez pu lire dans cette âme qui n'est pas flétrie. — Je vous apporte aujourd'hui, ma Jeanne bien-aimée, six années de désolation et d'exil.
Georges, en parlant ainsi, joignait les mains.
— Que vous êtes bonne, Jeanne, vous pleurez!.. Seigneur! Seigneur!... prenez ces deux larmes qui coulent et faites-en deux étoiles de votre ciel devant lesquelles
je m'agenouillerai chaque soir.
Il s'arrêta tout-à-coup et regarda avec
effroi autour de lui.
— Il me semble que j'ai entendu du bruit... Oh! ne t'en va pas encore! ma
vie , mon âme , mon espérance , ne vous en allez pas!., c'est le vent qui a passé entre ces deux branches au-dessus de nos têtes. — Jeanne, si longtemps je t'ai crue morte!., et cependant tous les jours je priais. — Oui., moi, sceptique, incrédule, je priais!.. Les malheureux ont si besoin de croire en Dieu !
— Merci , Georges , murmura la jeune ii lie, merci de n'avoir pas pensé que je vous avais oublié , merci de vous être dit que Jeanne, si Dieu l'avait épargnée, resterait fidèle au malheur, à la proscription, à la mort même.
— Oh ! la destinée d'un homme est quelquefois bien amère, et la croix de souffrance que chacun doit porter dépasse souvent les limites de nos forces.
Georges avait prononcé ces derniers tièfols avec une expression de suprême dé-
solution : on sentait les sanglots de son cœur ruisseler avec les paroles sur ses lèvres.
Jeanne le regardait à travers celte teinte mélancolique que verse la nuit.
— Pauvre ami, combien ces six années ont vieilli votre visage et terni l'éclat si fier et si brillant de vos yeux !.. Oh ! pourquoi ne m'avez-vous pas crue quand mes douloureux pressentiments précédaient l'expiation de l'avenir? Mais qu'êtes- vous donc devenu? — Dans quel exil lointain?...
— J'ai fui , Jeanne!... interrompit Georges ; j'ai fui aussi loin qu'a dû fuir la conscience de Gain après le^meurtre d'Abel. — Il me semblait que chaque parcelle de la terre de France me poursuivait de ses malédiction, et cependant!...
cependant! tenez... c'est à devenir
fon !...
Il se frappa le front de ses deux poings fermés. Puis, il reprit d'une voix plus calme :
— Ecoutez-moi... lorsque la mort touchait presque votre front , pauvre jeune fille, je vous l'ai dit : — Jeanne de Savernoy!.. Georges le Montagnard! il y a un abîme entre ces deux noms là; un abîme que rien ne peut combler, ni amour, ni prières, ni larmes. — Vous êtes jeune, vous avez encore bien des années à vivre, je ne veux pas que mon souvenir soit une chaîne qui pèse inexorablement sur chacune d'elles; je ne veux pas que mon nom vienne chaque jour les empoisonner. — Ces serments faits en face de la mort, je vous en délie ; — devant Dieu et devant moi, Jeanne de Savernoy, vous êtes li*
bre. — Oubliez le malheureux justement repoussé et proscrit ; oubliez, entendezvous, oubliez!... Voilà ce que j'étais venu vous dire. — Maintenant, plus un mot, laissez-moi mon courage. — Adieu!...
adieu !...
— Vous me croyez donc le cœur bien égoïste et bien lâche, s'écria mademoiselle de Savernoy avec une énergie soudaine; lorsque j'étais malheureuse, condamnée, m'avez-vous abandonnée? lorsque l'échafaud m'attendait, m'avez-vous dit ce que vous me dites aujourd'hui? — votre dévouement comblait l'abîme. Qui est venu dans ma prison me porter l'espérance?
— vous, Georges. — Qui, aux dépens de sa vie, me rendait à la liberté? — vous.
— Qui s'est voué corps et âme à la prisonnière, poursuivie par une implacable vengeance? — vous, toujours vous, Geor-
ges!.. Vous voyez, bien que je ne puis pas vous oublier et que ce serait un sacrilège.
— Merci, Jeanne, c'est votre àme qui parle et votre âme est noble et grande, je le sais, mais la réalité est là qui étoulïe, qui étreint. — Ne voyez-vous pas, cœur pur et généreux, que votre vie de chaque jour me repousse et me renie?., est-ce a votre frère que vous irez confier le secret de notre amour? est-ce devant lui que vous oserez prononcer mon nom? — 01»!
je sais trop bien ce qu'il vous dirait... et je ne le veux pas ! car j'ai mon orgeuil et ma fierté, Jeanne, je les puise tous deux dans ma conscience qui est aussi pure que votre âme est belle; au moins je conserverai près de vous la sainteté du malheur, el je n'enchaînerai pas voire jeunesse à ce qu'ils appelleraient un opprobre, oui, un
opprobre!., une honte!., n'est-ce pas?
— et je serais dégradé peut-être, flétri à vos propres yeux, alors je me tuerais!.. Non, Jeanne, vous êtes libre... vous êtes libre.. . Il faut que la société ait une expiation... Adieu.
Jeanne tenait une des mains de Georges dans les siennes et sentait cette main trembler, agitée par le frisson de la fièvre.
— Et moi, je vous dis, s'écria-t-elle, que vous ne partirez pas ainsi.
Le visage de Georges changea tout-àcoup d'expression, ses yeux s'illuminèrent d'un feu subit; son visage rayonnant semblait avoir rejeté loin de lui les traces de la souffrance. — Ce n'était plus le révolutionnaire proscrit par la clameur publique, écrasé par le poids douloureux de ses propres pensées; c'était le jeune Mon-
tagnard d'autrefois, vigoureux, énergique, portant la jeunesse et la fierté sur son front éclatant.
— Mon Dieu! s'écria-t-il en pressant la jeune fille dans ses bras, vous avez donc mis dans une seule âme tous vos trésors d'amour et de charité ! Oh ! mon cœur! mon pauvre cœur! pourquoi débordes-tu malgré moi?.. Jeanne, je n'ai plus le courage de me taire; tu es ma vie, mon âme; tu rayonnes en moi comme une éclatante lumière. — Oh! tu l'as bien compris, j'étais résolu à mourir!., t'avoir crue morle,
te retrouver et te perdre!., j'étais fou quand je te parlais ainsi... n'est-ce pas, mon étoile? n'est-ce pas, mon ange, lu ne partiras pas?., je suis si malheureux ! le silence et l'isolement m'apportent des déchirements si affreux!.. Oh! je vous dirai tout cela, ma Jeanne bien aimée; mais
vous ne partirez point, n'est-ce pas? je ne veux que vous voir de loin, quand vous passerez, entendre le son de votre voix et me dire : — Elle est là. — Les malheureux se font des bonheurs de toutes choses En ce moment un bruit lointain se fit entendre, et à l'extrémité de l'allée qui conduisait au château apparurent des lumières errantes.
— On s'est inquiété de mon absence, dit Jeanne en posant une de ses mains sur le bras de Georges; on vient au-devant de moi... mon pauvre ami, il faut nous quitter.
— Déjà!., déjà!., s'écria celui-ci d'une voix douloureuse; qu'ils sont cruels!..
— Tout mon cœur reste auprès de vous.
Les lumières approchaient, et déjà on entendait le bruit des voix.
— Qu'ils viennent vite!., qu'ils viennent vite! murmura Georges, dont le regard s'attachait dévorant et inquiet sur la jeune fille.
— Ami, dit Jeanne d'une voix basse comme si elle eût craint que ses paroles ne pussent déjà arriver jusqu'à ceux qui la cherchaient, quoi qu'il arrive, avez foi en moi; c'est la volonté de Dieu qui nous réunit, il n'est pas dans le pouvoir des hommes de nous séparer. — Tous les soirs je suis cette allée pour retourner au château; si quelque grand malheur nous menaçait... vous voyez cet arbre... creusé par le milieu, j'y déposerai... un... petit papier; alors... alors vous m'attendriez, Georges, jusqu'à ce que je vinsse.
— Oui... oui... murmura le proscrit en pressant sur ses lèvres une des inain.t
de la jeune fille. — Partez... j'ai peur pour vous... Adieu!., adieu!..
— Adieu !. . . répéta-t-elle doucement.
Mais déjà Georges s'était élancé dans
l'obscurité et avait disparu.
Alors mademoiselle de Savernoy se dirigea lentement vers ceux qui venaient à sa recherche.
Aussitôt qu'elle fut rentrée au château, elle monta à sa chambre et fit dire à son frère qu'étant très-souffrante, il lui était impossible de descendre au salon.
Henri comprit bien que ce devait être pour ne pas se trouver avec le comte de Chavannes, et il se rendit aussitôt chez sa sœur.
— Jeanne, lui dit-il, M. de Chavannes que j'ai fait prier de venir, ne va pas tarder à arriver; votre absence de ce soir aurait plus d'importance que vous m le sup
posez; ce serait une injure à la fois et pour lui et pour moi. — Je vous en prie, ne fût-ce que pour un quart-d'heure, descencendez au salon.
— Ne puis-je être malade sans que ce soit une injure pour M. de Cbavannes et pour vous? répondit Jeanne.
— Mais cette maladie n'est pas assez grave pour vous empêcher de faire ce que je vous demande.
— Tenez, mon frère, touchez mes mains, sont-elles assez brûlantes? — Touchez mon front, vous y sentirez le feu de la fièvre.
— Dites plutôt que vous ne voulez pas voir M. de Ghavannes, s'écria Henri d'une voix dont l'expression de colère était mal contenue.
— Eh bien ! oui, répondit Jeanne avec autant de calme que son frère avait mis
d'emportement, c'est parce que je suis malade et parce que je ne veux pas voir M. de Chavannes.
— Vous oubliez, Jeanne, je vous le répète encore, que je suis le chef de famille, et que seul, j'ai le droit de commander et de vouloir.
— Au nom du ciel, mon frère, ne me parlez pas ainsi; je souffre réellement, et je suis hors d'état de le supporter. Excusez-moi, je vous en supplie, auprès de M. de Chavannes; — c'est une grâce que je vous demande.
— Ma sœur!., ma sœur!., dit Henri après un instant de silence, que t'ai-je donc fait pour que tu manques ainsi de confiance en moi? — Je t'aime pourtant bien, Jeanne.
Les yeux de la jeune fille se remplirent dé larmes; — elle voulut parler, mais ses
lèvres s'agitèrent seulement, et elle se mit à sangloter.
Henri s'inclina sur elle et la baisa au front.
*— Et moi aussi, je t'aime, Henri, je t'aime, mon frère, dit la jeune fille.
Puis, prenant les deux mains du jeune homme avec un mouvement brusque de subite résolution :
— Tu le veux!., je vais tout te dire; — aussi bien, il y a des secrets qui vous rongent quand on les garde en soi. — Écoute-moi donc.
Elle attacha sur son frère ses yeux que la fièvre rendait ardents.
— Écoute-moi, reprit-elle une seconde fois d'une voix frémissante, et en s'arrêtant presque à chaque syllabe, tant l'émotion qu'elle voulait contenir la suffoquait. — Il y a six ans,* » lorsque tous nous maudis*
saient, nous repoussaient... lorsque la haine, la malédiction et la mort s'attachaient à nous... confiée à l'affection de cet excellent homme dont le dévouement a causé la perte... je passais pour sa nièce, et lui, tu le sais, pour un des plus farouches républicains de son quartier; ma vie alors... mon frère, était un long deuil et une épouvante de chaque jour; — j'ai bien souffert, va... j'ai bien pleuré; car j'avais rarement des nouvelles de notre père, et jamais des tiennes.
— Pauvre sœur, murmura à demi-voix Henri, dont le cœur se brisait à ce cruel souvenir.
— Un homme, un de ces hommes, purs au fond de leur conscience, mais qu'égarait un fatal aveuglement, et qui se croyaient les missionnaires de la liberté, venait chaque jour dire toutesses pensées et
ouvrir son âme à la nièce du citoyen Gracchus.
Le marquis de Savemoy fronça le sour-
Jeanne avait levé les yeux sur lui, et comme elle hésitait à continuer son récit.
— Je vous écoute, dit froidement Henri, dont le visage avait pris une expression de dureté et de sécheresse indicible.
La pauvre jeune fille sentit son courage l'abandonner et tout son cœur se glacer; cependant elle ne pouvait plus se taire.
— Eh bien! oui, reprit-elle en serrant sa poitrine de ses deux mains comme pour en comprimer l'oppression, vous ne comprendrez jamais ce que cet homme a montré de dévouement inaltérable, d'affection sans bornes à cette pauvre jeune fille ; c'est à elle qu'il venait rendre compte
chaque jour des hésitations de son âme, des doutes et des tremblements de son cœur. — Il y a des choses qui ne se racontent pas, mais qui se ressentent. — Oh! qu'il était timide et tremblant, suppliant et résigné, quand il me demandait, les mains jointes, d'être le seul rayon de lumière qui éclairât sa vie ; car, je vous le jure, son âme, à lui, n'était pas souillée et flétrie : — il croyait combattre.
Jeanne, en parlant, s'animait, et Henri, immobile, la lèvre dédaigneusement plissée, la regardait en silence. — On eût dit une statue de marbre.
Gomme éblouie par ses souvenirs qui se pressaient en foule, Jeanne mit la main devant ses yeux et resta quelques secondes sans parler.
— Continuez donc, Jeanne! s'écria-t-il tout-à-coup d'une voix comprimée en
frappant du pied, je vous ai dit que je vous écoutais.
— Oh! Henri!., oh! mon frère!., reprit-elle avec une expression de douloureux reproche.
Henri tourna la tête de son côté.
— Je vous écoute, continua-t-il de la même voix, et mon père aussi.
— Eh bien ! mon père, continua Jeanne en levant ses deux mains vers le ciel, c'est à vous que je m'adresse ; jugez-moi, mon père!... Ne pouvant le fuir, je voulus l'éloigner... C'était impossible!.. Et je sentais chaque jour entrer en moi un trouble indéfinissable. — Ah! tu ne sais pas toi, Henri, tu ne sauras jamais ce qu'une pauvre fille que la fatalité poursuit, qu'entourent à chaque heure de sa vie des paroles de haine et de malédiction, épuisée par les larmes, brisée par la souffrance, peut
éprouver de bonheur immense et de reconnaissance infinie à se sentir aimée ainsi, aimée dans son isolement, aimée dans son martyre, et à s'appuyer sans crainte, sans méfiance, sur un de ces dévouements qui parlent la voix de votre cœur.
Dans le même moment, on frappa à la porte,
Jeanne tressaillit.
— Qui est là? dit Henri d'une voix brusque.
— La porte s'entrebâilla.
M. le comte de Chavannes vient d'ariver à l'instant; il attend M. le marquis au salon.
Henri se redressa et passa d'un mouvement rapide une de ses mains sur son front, baigné d'une sueur de fièvre.
— Dites à M. de Chavannes que je suis auprès de ma sœur qui est extrêmement
souffrante; présentez-lui mes excuses; — dans quelques instants, s'il veut bien m'attendre, je le rejoindrai au salon.
La porte se referma.
Il y eut alors un long moment de silence.
Mademoiselle de Savernoy reprit d'une voix lente :
— Quand j'ai été arrêtée, condamnée, que lui importait la haine attachée à mon nom d'aristocrate? les dangers qu'il bravait, la mort qui pouvait le frapper! — Je le vois encore dans ma prison, pâle, les yeux remplis de larmes et ma disant : — «Qu'importent les jours qui me restent à vivre, je veux vous sauver !..
— Et cet homme!., cet homme!., interrompit Henri, qui s'était levé et marchait à grands pas dans la chambre.
— Cet homme est aujourd'hui malheureux, proscrit, abandonné de tous.
— Son nom ?
— Je ne le connais que sous le nom de Georges.
— Georges le conventionnel!.. Georges!
l'ami de Robespierre, de Saint-Just, l'inséparable de ce misérable Obrier !
— Georges que j'aime, mon frère.
— Où est-il?., où est-il?..
— Qu'importe où il soit! — Je l'aime, et jamais je ne porterai le nom d'un autre.
— Vous êtes folle! s'écria Henri, dont le visage était aussi blanc que celui d'un fantôme. — Je vous ai écoutée, Jeanne, à votre tour, écoutez-moi. — Dans la société on a des devoirs à remplir; ces devoirs sont quelquefois des sacrifices, mais nul n'a le droit de s'y soustraire. — Je vous parle
froidement, vous le voyez, et sans colère. L'honneur d'une maison, la pureté intacte d'un nom sans tache depuis des sièclessont des fardeaux légers aux âmes nobles et grandes; — je ne viens pas ici vous demander compte de votre cœur, je ne viens pas appuyer sur lui et le briser par des paroles dures et sévères; mais je vous dis, Jeanne de Savernoy, que votre nom, que le respect dû à la tombe de votre père, que tout, enfin, vous fait un devoir d'oublier.
— Dieu me fait un devoir de ne pas abandonner le malheureux qui souffre et qui n'a plus que moi sur la terre.
— C'est-à-dire que tu veux faire entrer le déshonneur dans notre famille, c'est-àdire que tu veux allier le nom des Savernoy avec celui d'un terroriste, d'un de ces êtres maudits qui ont assassiné le roi cl
couvert de sang toute la France!.. Jeanne, regarde-moi, tu es folle!..
La jeune fille était immobile et silencieuse.
— Tu ne me réponds pas!., mais que veux-tu?., que prétends-tu?., sais-tu qu'il vaudrait mieux que tu fusses morte sous la main du bourreau!.. Voyons, ma sœur, je t'en supplie... reviens à toi; ce que tu veux est impossible; ce serait monstrueux!..
— Vous m'avez dit, mon frère, murmura Jeanne, que vous vouliez me parler froidement et sans colère.
— Pardonne-moi, dit Henri, pardonnemoi!..
Et il tendit la main à sa sœur.
— Ne me tendez pas la main, murmura celle-ci, pour n'être pas forcée de me la retirer tout-à-l'heure avec indignation*
Mademoiselle deSavernoy s'était levée; et son visage, d'abord abattu et livide, reprenait l'animation de la vie; il y avait dans toute sa personne si frêle, si maladive, quelque chose de soudainement énergique, de résolu; ses grands yeux avaient des regards qui semblaient comme les ailes d'un ange monter jusqu'au ciel.
— Ce que vous venez de me dire, mon frère, je me le suis dit chaque jour et à chaque heure. Que de fois, ici, dans cette même chambre, j'ai prié les mains jointes et le cœur navré!.. Que de fois, brisée par la douleur, j'ai appelé mon père! — S'il y a des devoirs qu'il faut remplir, Henri, il y a aussi des lâchetés qu'il ne faut jamais commettre, et Dieu dans sa volonté a fait des existences la laies. — Déjà ce fardeau cruel de l'honneur d'un nom, du juste orgueil d'une race ancienne, a fait
couler le sang d'un infortuné. — Aujourd'hui un proscrit me tend la main.
— Ij est donc ici?., interrompit Henri avec un violent éclat de voix.
— Cette main, continua Jeanne, je ne la repousserai pas, ce malheureux, sans consolation sur la terre, je lui ai donné ma vie; — que le monde me condamne, mon âme m'absout; mais je l'aime, entendez-vous, je l'aime!.. Vous voyez bien que je ne puis pas être l'épouse du comte de Ghavannes.
— Vous l'entendez!., vous l'entendez, mon père ! s'écria le marquis en levant ses deux bras au-dessus de sa tête.
— Epargnez-moi, Henri, toute parole de colère et de mépris, je suis résolue, je suis résignée.
— Résolue, n'est-ce pas, à flétrir notre famille par une union indigne, résolue à
appeler le mépris de tous sur une race jusqu'à vous honorée et pure, pour que l'on dise : la fille du marquis de Savernoy s'est jetée dans les bras d'un des assassins de son père! — Tache au front !.. tache au blason !..
Jeanne n'avait pas fait un mouvement.
Henri s'approcha d'elle.
— Il en est temps encore, Jeanne, ouvre tes yeux aveuglés, écoute la voix de la raison, ne voue pas par un faux point d'honneur ta vie à l'isolement et au re- £J mords; toi, à qui tant de souffrances, tant de persécutions ont donné une auréole de martyre, ô ma sœur, n'arrache pas de ton front cette auréole, ne la foule pas à tes pieds. -— Tu ne réponds
— Je vous ai dit, mon frère, tout ce que j'avais à vous dire.
Henri la saisit violemment par le bras.
— Prends garde, fille impie, sœur coupable!.. Ne crains-tu pas que toute mon affection se change en haine et en mépris? — Mais, moi aussi, je suis résolu à ne pas subir ce déshonneur!
— Henri, ne parlez pas si haut, se contenta de dire Jeanne, les fenêtres du salon sont au-dessus de celles-ci, et le comte de Chavannes peut vous entendre.
Le marquis de Savernoj laissa retomber le bras de sa sœur, qu'il tenait étroitement serré dans sa main droite.
— Jeanne, dit-il, d'une voix qu'il essayait en vain de rendre calme et posée , j'espère que la nuit vous portera conseil et vous rendra la raison avec le sentiment
de votre honneur et de votre dignité, j'esi. 6 "
père que mademoiselle de Savernoy comprendra qu'il y a des obstacles infranchissables contre lesquels celui qui se heurte vient toujours se briser; j'espère que son âme se réveillera de sa léthargie et qu'elle parlera à son cœur. — Demain , je viendrai prendre votre réponse, et selon ce qu'elle sera, vous dire mes dernières résolutions.
Puis Henri de Savernoy sortit de la chambre de sa sœur , et alla rejoindre le comte de Chavannes.
Nous ne voulons pas entrer dans les détails de Ce qui se passa encore entre Henri de Savernoy et sa sœur; — lutte désespérée d'un cœur contre la cuirasse d'airain de ce spectre sans entrailles qu'on appelle la société. — IN'esl-ce pas toujours ce même combat inégal contre la logique inflexible de la froide raison.
Le marquis de Savernoy avait été élevé à cette école inexorable de l'aristocratie d'alors , hautaine et intraitable dans son orgueil, dans ses traditions, dans ses privilèges, mais qui payait en toute occasion du plus pur de son sang cet orgueil et cette inexorabilité.
Jeanne de Savernoy, de son côté, était une de ces natures frêles et tremblantes qui s'épuisent dans les larmes, s'enveloppent dans leur propre douleur , jusqu'au jour où elles deviennent énergiques et résolues par excès d'épuisement et de souffrance; alors, comme cette force leur vient du cœur , foyer intarissable, elles ne s'arrêtent plus en chemin.
Aussi, un soir, Jeanne s'était enfermée dans sa chambre, plus pâle, plus abattue que de coutume; — parfois cette pâleur faisait toul-à-coun place à une rougeur fé-
brile qui colorait les pommettes de ses joues. — Son silence était agité, sa méditation inquiète; des mots sans suite expiraient sur ses lèvres , semblables à des soupirs à moitié étouffés , et des sanglots sans larmes suffoquaient par instants sa poitrine.
Oh ! que le silence parfois contient de mystérieuses et poignantes douleurs ! — Combien elle déchire les fibres les plus palpitantes du cœur, cette voix intime qui parle tout bas en nous!
Minuit venait de sonner lentement à la grande horloge de la tourelle : le douzième coup s'était traîné comme un gémissement plaintif à travers le silence de la nuit.
Jeanne , muette , immobile , écouta longtemps encore après que le bruit avait cessé»
On eût dit qu'elle interrogeait la fièvre de son inquiétude; le moindre bruit la faisait tressaillir comme un enfant égaré au fond d'une forêt.
— Petit-Pierre ne peut tarder à venir, murmura-t-elle bien bas. — Oh!,, j'ai peur!., j'ai peur!.. Mon Dieu! si ce que je fais est mal, pardonnez-moi !..
Elle se tut ; car il lui sembla entendre des pas dans le corridor qui précédait ses appartements; et, retenant son souffle, elle marcha sur la pointe du pied jusqu'à la porte de sa chambre , contre laquelle elle resta appuyée quelques secondes, l'oreille collée contre la serrure.
— Si... mon frère... avait quelque soupçon!., s'il était éveillé !
Elle posa à la fois ses deux mains sur son cœur, car les battements en étaient si
pressés qu'ils l'empêchaient d'écouter attentivement.
Il se passa peut-être deux ou trois minutes; mais quand on tremble et que l'on attend, les minutes sont des heures interminables.
Enfin elle entendit au dehors quelque chose comme le grattement d'un ongle contre le bois extérieur de la porte.
— C'est lui!., fit Jeanne bien bas, en se relevant.
Et elle ouvrit la porte,
— Me voici, mademoiselle, dit Petit- Pierre en entrant à moitié.
Mademoiselle de Savernoy fut prise d'un tremblement subit, et elle serait infailliblement tombée, si elle ne s'était retenue à un meuble.
— Tout le monde dort, mademoiselle,
reprit Petit-Pierre, et personne ne m'a entendu ; soyez sans inquiétude.
Jeanne se releva, passa sa main sur ses yeux; puis, s'approchant du crucifix qui était pendu près de son lit, elle baisa pieusement les pieds du Christ.
— Allons, dit -elle... du courage...
partons... Tiens, Petit-Pierre, prends cette cassette. — O mon père!., ô mon père!., murmura - t - elle une dernière fois en levant vers le ciel ses yeux dans lesquels roulaient de grosses larmes.
— Vous pouvez éteindre la lumière , mademoiselle, j'ai ma lanterne.
Le brave jeune homme (car l'enfant du couvent d'Orange était devenu presqu'un homme) ajouta de cette voix pleine de dévouement qui fait tant de bien à entendre quand on souffre :
— Ma bonne maîtresse , ne tremblez donc pas ainsi; il y a une chose sûre : c'est que ce que vous faites est bien, puisque vous le faites.
Jeanne l'eût embrassé , tant elle lui était reconnaissante de ce qu'il venait de dire.
— Merci , Petit-Pierre , répondit-elle avec attendrissement, Dieu t'entende!..
Et tous deux se mirent à marcher d'un pas étouffé le long du corridor.
Ils descendirent ensuite par un petit escalier.
Bientôt ils eurent atteint la grille extérieure du château ; — personne n'avait pu ni les voir, ni les entendre.
La nuit était froide, mais calme et belle, — à peine si un vent léger agitait
le feuillage des arbres, et Ton entendait au loin se répondre comme des échos vivants les cris plaintifs des oiseaux de nuit.