‹ La princesse PallianciChapitre 4 sur 12 · LE PACTE · texte numérisé non relu

LE PACTE

Trais ans s'étaient écoulés depuis les scènes que nous avons retracées.

Un jour, on annonça au marquis de Savernoy qu'une personne désirait lui parler pour affaire secrète et particulière.

— Le nom de cette personne ? demanda Henri.

— Son nom, a-tdie dit, est complètement inconnu à monsieur le marquis, répondit le domestique.

— Pour une affaire secrète, répéta le marquis après un instant d'hésitation ; et son nom, dites-vous , m'est complètement... inconnu. — N'importe, faites entrer.

Lorsque cet homme eut été introduit, il salua Henri de Savernoy sans affectation, et resta debout immobile et silencieux jusqu'à ce que celui-ci eût fait signe au valet de se retirer :

Alors, parcourant d'un regard 'rapide la pièce dans laquelle il se trouvait, il s'assura que tous deux étaient seuls.

— Monsieur le marquis de Savernoy, dit-il ensuite d'une voix grave, je viens

prononcer devant vous un nom qui, bien longtemps, vous a été cher, et qui est resté, j'en suis certain, gravé dans votre cœur.

— Lequel, monsieur?

— Celui de Jeanne de Savernoy.

Une expression subite de colère comprima les traits du marquis , et une rougeur excessive colora son front,

— C'est un nom, répondit-il d'une voix dure et hautaine, que je défends à qui que ce soit de prononcer devant moi.

L'inconnu voulut parler ; mais le marquis continua avec un accent d'indignation qui faisait trembler sa voix.

— C'est le nom d'une femme qui a apporté ici la honte et le deuil, elle a fui sans respect et sans remords le saint foyer de la famille ; qu'elle soit maudite !

— Monsieur le marquis, on maudit les vivants, mais on pardonne aux morts.

— Jeanne!... Jeanne !... s'écria Henri qui devint pale.

— Votre sœur n'est plus.

— Morte!., morte, ma sœur!., répéta deux fois le marquis d'une voix accablée en se laissant tomber dans un fauteuil, oui... vous avez raison... monsieur, quelque grande qu'ait été la faute, quelqu'immense que soit la colère, quelqu'inflexible qu'ait voulu se faire le cœur ; faute, indignation et colère s'oublient devant ce mot terrible que vous venez de prononcer. — Morte!., ma pauvre Jeanne!., que Dieu dans sa bonté avait épargnée au jour des plus cruelles épreuves... Brisé le dernier chaînon de toute ma famille!... pauvre sœur!... pauvre sœur!.,, que Dieu te

pardonne, comme moi je le fais en ce moment.

L'étranger était debout, silencieux, et avant que le marquis eût relevé les yeux sur lui, il essuya brusquement deux larmes qui s'étaient échappées de ses yeux.

— Oh!... mon cœur!... oh!... mon cœur!... du courage... murmura-t-il d'une voix si basse que ce fut à peine un frémissement de ses lèvres.

— Dieu l'a punie bien cruellement, reprit le marquis après un instant de silence ; mais que tout le crime et le châtiment retombent sur celui qui l'a si fatalement entraînée au déshonneur.

— Monsieur le marquis, dit l'inconnu d'une voix brève, le mot de déshonneur ne doit pas être prononcé; mademoiselle de Savernoy était l'épouse...

— De Georges le Montagnard * de ti î

— 102 sa.

Georges le révolutionnaire î... interrompit Henri avec un mouvement d'indicible mépris.

— Ne joignez pas vos imprécations à celles qui accablent les malheureux qu'un fatal enthousiasme de la liberté a poussés comme un vertige dans ce précipice sanglant. S'il y a des coupables indignes de tout pardon, il y a aussi des aveugles, des insensés, ceux-là n'avaient qu'un noble but et de nobles pensées.

La voix de cet homme devenait amère et frémissante.

— Oh! oui!... heureux ceux qui sont morts!... Ils sont morts dans leur conviction et dans leur aveuglement; ils n'ont pas entendu toutes ces voix désolées rendre grâce à Dieu le jour de leur extermination; ils n'ont pas vu tous ces visages en deuil maudire leurs tombeaux ; ils n'ont

pas vu la France entière fouler leurs cendres aux pieds !... Ceux-là, proscrits, sans asile, sans pardon, rongés par les plus affreux remords, ne sont pas tombés à genoux, écrasés de douleur et de honte. — Il y a, croyez-le bien, dans le cœur de certains hommes, quelque chose qui parle plus haut que toutes les malédictions de la terre.

Si le marquis de Savernoy eût regardé attentivement cet inconnu pendant qu'il parlait ainsi, il eût vu des gouttes de sueur couler le long de ses tempes.

Henri ne répondit rien pendant quelques instants, comme s'il eût voulu laisser s'éteindre entièrement l'écho des paroles qui venaient d'être prononcées ; puis, s'adressant à l'inconnu :

— Vous êtes venu, monsieur, lui dit-

- IO/i —

il, m'annoncer cette triste nouvelle, et rien autre chose, n'est-ce pas ?

L'étranger hésita un instant à répondre, il semblait avoir peur de parler, enfin il reprit d'une voix basse :

— Veuillez, monsieur le marquis, m'écoûter sans m'interrompre.

— Je vous écoute, monsieur.

Le silence qui succéda à ce peu de mots avait quelque chose de solennel.

— L'épouse de Georges, dit l'étranger, a laissé un fils.

— Jeanne!... un fils!

— Oui, un fils qui doit hériter de la proscription et de la fatalité qui pèsent sur le nom de son père.

— Pauvre enfant !... murmura le marquis; cent fois mieux eût valu qu'il n'eût pas vu le jour!...

Le visage de l'inconnu se contracta vi-

sibiement à ces paroles; mais ce fut un éclair. — Il releva la tête, rejetant par ce mouvement ses longs cheveux en arrière, et reprit d'une voix basse :

— Je vous avais prié, monsieur le marquis, de ne pas m'interrompre. — Celui qui vous parle, connaît Georges depuis longtemps, et sait sa vie entière à partir du jour où il a quitté la cabane de son père; — triste et fatal jour parmi les plus tristes et les plus funèbres de sa vie ! Mais ne le confondez pas avec ces hommes sans conscience et sans foi, qui n'avaient pour but que l'ambition, l'envie ou la vengeance, les trois démons qui enfantent le plus de crimes et de lâchetés dans le cœur des hommes. — L'amour de la liberté a fait des martyrs, et Georges en est un ; — son âme a été aveuglée, jamais flétrie !.. Mais son front avait été marqué par Dieu

sans doute du sceau de la fatalité ; il devait souffrir toutes les douleurs, comme il devait avoir toutes les résignations. — Sa sœur est morte déshonorée... son père est mort frappé par la main du bourreau. . . une jeune fille à laquelle il avait donné son âme et sa vie l'a aimé... Celte jeune fille est venue à lui, elle a été maudite et perdue !.. Il l'a serrée dans ses bras, elle est morte!.. Oh!., oui... fatalité!., fatalité !.. La vie de ce malheureux, mutilée, écrasée par le souvenir du passé, n'avait plus que ce seul lien sur la terre ; ce lien est brisé... — Oui, monsieur le marquis, l'homme qui a porté malheur et mort à tout ce qu'il aimait, l'homme qui n'a plus qu'un nom détesté à donner, a peur pour ce pauvre petit dont Dieu, hélas ! a rappelé à lui l'ange gardien.

L'inconnu, brisé par la douloureuse

émotion dont il s'efforçait de contenir les élans en lui-même, se tut un instant; puis il murmura d'une voix sourde :

— Peut-être... un jour en écoutant le récit de ces scènes terribles, il maudirait celui qui lui a donné le jour et qui ne peut lui laisser qu'un héritage sanglant et funèbre, marque de Gain sur le front!...

Oh!., ce serait affreux !.. affreux!..

Pendant qu'il parlait, sa respiration sifflait dans sa poitrine comme un râlement.

— Monsieur *le marquis , ajouta-t-il , écoutez bien ce que je vais vous dire ; pour tous, à partir d'aujourd'hui, Georges est mort... Jamais nul n'entendra parler de lui, jamais nul ne pourra mettre sur un visage le nom de Georges le révolutionnaire. — Ce sera une vie et un secret plus sûrement enfermés que dans un tombeau ; mais cet enfant, le fils de Jeanne,

le fils de votre sœur qui devient le vôtre, monsieur le marquis, c'est votre sang aussi ! C'est la vie, c'est l'âme de celle que vous avez chérie, recevez-le dans votre famille, recevez-le dans votre cœur.

Un sourire d'indéfinissable ironie effleura les lèvres du marquis qui avait tout écouté sans que sa physionomie, redevenue froide et impassible, changeât d'expression.

— C'est cela... c'est cela... fit-il, et lorsqu'il aura pris place et nom dans cette famille, un jour viendra, n'est-ce pas, où Georges , Georges le Montagnard, Georges son père, frappera la tête haute à l'hôtel du marquis de Savernoy et viendra réclamer son fils?

Le visage de l'inconnu devint pourpre, ses yeux lancèrent des éclairs et il se redressa de toute la hauteur de sa taille.

— Jamais celui dont vous parlez, répondit-il, n'a commis dans sa vie une lâcheté ou une action infâme, et il y aurait infamie et lâcheté à agir ainsi! — Monsieur le marquis, l'honneur de Georges vaut l'honneur d'un gentilhomme. — Celui que vous accusez, vous ne l'avez vu qu'une seule fois dans votre vie, et vous devez en avoir gardé la mémoire ; ce jourlà, vous étiez venu demander asile à la cabane de son père; — ce jour-là, sa sœur venait d'être déshonorée, souillée par un misérable; un cri!., et la pauvre enfant eût été sauvée ; mais ce cri vous condamnait tous à mort, et, seule, elle a été perdue!...

La voix était vibrante et énergique.

— Quand son frère l'a tenue dans ses bras, pâle, brisée de douleur et de honte... il eût pu, lui, n'écoutant que sa ven-

geance et sa juste colère, faire retomber sur vous et sur les vôtres ce crime odieux, et vous livrer au bourreau... — Qui l'eût condamné? — Ce n'est pas vous, monsieur le marquis, vous, qui avez maudit la pauvre Jeanne, parce qu'elle n'a pas abandonné dans sa proscription et dans son isolement celui que tous repoussaient... vous, que l'honneur de votre race rend si cruel et si inflexible. .. Georges risquait sa vie, celle de tous les siens ; car un décret, vous le savez, condamnait à mort ceux qui donnaient refuge aux aristocrates... N'importe!., il a tenu tête à tous ceux qui sur le seuil de sa porte hurlaient votre nom avec des cris sauvages ; il a rendu le passage libre, la route sûre, et il vous a dit : — partez! — Voilà ce qu'il a fait, la seule fois que vous l'a)ez rencontré; — avez-vous le droit de le

croire capable d'une lâcheté et d'une infamie? — Maintenant, monsieur le marquis, j'ai fini ce que j'avais à vous dire, et j'attends votre réponse.

Il y eut un assez long intervalle de silence.

Le marquis de Savernoy avait la tête courbée sur sa poitrine. — Plongé dans une méditation profonde, il écoutait le combat intérieur qui se livrait en lui.

Dans l'immobilité de l'inconnu, on devinait l'attente douloureuse qui comprimait son cœur. — Une de ses mains tantôt serrait son front, tantôt tordait convulsivement ses cheveux, pendant que ses lèvres murmuraient :

— Seigneur... Seigneur... donnez-moi du courage.

Henri de Savernoy s'était relevé.

— Oh!... mon père!... oh!... mon

père!., dit-il, comme une prière, — je le dois à ton nom, je le dois à ta race, l'enfant de Jeanne de Savernoy ne peut être un orphelin, livré à la merci du hasard.

Ces mois passèrent sur ses lèvres comme un léger frissonnement, et ne furent entendus que de celui qui parlait et de Dieu qui entend tout.

11 fit quelques pas pour se rapprocher de l'inconnu.

Dans toute sa personne il y avait un aspect de dignité fière et calme, véritable cachet de cette hauteur aristocratique du siècle passé, que rien n'abattait ou ne faisait fléchir.

— Vous m'avez dit, monsieur, que Georges à partir d'aujourd'hui sera mort pour tout le monde?

— Je l'ai dit.

— Que nul n'entendra prononcer son nom?

— Je l'ai dit.

— Que jamais i\ ne viendra réclamer ses droits sur cet enfant ?

— Jamais.

— C'est un orphelin que j'adopte.

— Un... orphelin... murmura l'inconnu avec effort.

— Et vous m'engagez la parole de Georges, sur son honneur et sur sa conscience, devant Dieu et devant les hommes ?

— Sur son honneur et sur sa conscience, devant Dieu et devant les hommes, répéta l'inconnu comme eût fait un écho.

— Cet enfant s'appelle?..

— Arthur.

éééi Vous me remettrez son acte de

naissance et le contrat de mariage de ma sœur?

— Les voici tous deux.

— C'est bien, dit Henri en prenant les papiers.

Et il ajouta d'une voix haute :

— L'enfant de ma sœur Jeanne de Savernoy deviendra le mien.

— A votre tour, monsieur le marquis, deux mots, reprit l'inconnu.

— Parlez, monsieur.

— Cet enfant ne sera pas élevé comme un étranger dans votre famille ?

— Non, je le jure.

— 11 aura place dans votre cœur comme à votre foyer?

— Je le jure.

— Vous aurez pour lui l'amour et l'orgueil que l'on a pour son propre fils? — Adopté par vous, il portera votre nom V

— Je le jure! — Que Dieu et mon père m'entendent, dit Henri d'une voix solennelle.

— Adieu, monsieur le marquis, demain je reviendrai.

Le marquis de Savernoy était retombé dans l'abîme de ses réflexions , il ne répondit pas; mais fit un signe afïîrmatif de la tête.

L'inconnu sortit.

Quand il fut seul dans la rue, un profond gémissement s'échappa de sa poitrine; il marchait d'un pas rapide, et ses lèvres frémissaient.

Bientôt il eut atteint la maison où il habitait.

Au fond d'une chambre un petit enfant dormait dans son berceau.

Quand la personne qui veillait auprès de lui se fut retirée, cet homme s'age-

nouilla devant le berceau, et appuyant son front dans ses deux mains, laissa couler par torrents ses larmes si longtemps contenues; — on entendait de douloureux sanglots se répandre pour ainsi dire avec elles.

Il resta ainsi plus d'une heure, tantôt courbant le front sous le poids de sa douleur, tantôt tenant ses yeux humides fixés sur l'enfant endormi.

Quand le pauvre petit se réveilla, il le prit dans ses bras et le couvrit de caresses.

— Oh! mon Dieu!., oh! mon Dieu!., dit-il.

Puis se frappant la poitrine avec un mouvement suprême de désolation, il remit l'enfant dans son berceau.

— Père, que fais-tu là ? murmura-t-il

d'une voix étouffée au milieu de ses sanglots; tu n'as plus d'enfant !..

Le lendemain, le marquis Henri de Savernoy reçut dans ses bras et baisa au front le fils de Jeanne de Savernoy et du Montagnard.

— C'est mon enfant, dit-il ; il s'appelle Arthur de Savernoy.

Huit jours plus tard, Georges s'embarquait au Havre sur un bâtiment en partance pour l'Amérique.

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