MAR1NI
Au moment où nous reprenons ce récit, quarante-quatre ans se sont écoulés ; — près d'un demi-siècle.
Combien d'événements de toute nature contient, pendant une semblable période,
la vie d'un homme ou la vie d'une nation? — La même fatalité des passions humaines s'attache à toutes les deux.
Etrange volonté du destin qui remue toute chose en ce monde comme fait la tempête déchaînée des flots de l'Océan.
Que de transformations multiples a subies cette énigme indéchiffrable que l'on appelle le pouvoir! Que de souvenirs, appartenant tous à l'histoire, s'entassent et se heurtent pêle-mêle !
Le premier consul devenu Empereur, faisant litière dans son heureuse audace de têtes couronnées et rêvant comme César la conquête du monde. — La Restauration ramenant l'ancienne Monarchie de Saint-Louis et d'Henri IV, et jetant au milieu de la noblesse napoléonienne la vieille noblesse exilée et proscrite qui inscrit des siècles sur ses parchemins jaunis.
Puis la grave et vigoureuse figure de l'Empereur, souvenir vivant et héroïque au cœur de la nation, devant lequel semble, tout-à-coup, s'évanouir comme un fantôme la monarchie à peine ressuscitée.
Mais n'entendez- vous pas déjà gronder le canon de la bataille et sonner le tocsin d'alarme? — Ne voyez-vous pas , vers le Nord, le ciel qui se rougit de flammes étincelantes, la terre qui se couvre d'une moisson de sang ?
Tous les échos crient : Waterlool — Défaite qui devait être une victoire, tombeau de tant de gloires étouffées en un jour !
Après Waterloo, — le rocher de Sainte- Hélène!
Après le rocher de Sainte-Hélène, l'agonie !
La France, haletante d'émotions, vivait
au pas de course, le sac sur le dos, l'incertitude dans la pensée, le doute dans le cœur. — Déchirée sans cesse par la volonté du destin, elle écoute piétiner sur son sein meurtri cette étrange fantasmagorie d'événements qui prennent chacun tant de noms différents et autour desquels coulent toujours soit du sang, soit des larmes.
Voilà, hélas ! ce qui fait le malheur de notre siècle.
Voilà ce qui a engendré en lui le manque de foi et l'absence de conviction, deux choses sans lesquelles le doute habite sans cesse en nous, hôte triste et funèbre.
Pauvre France ! au milieu de cette tempête politique qui la bouleversait sans cesse, elle a sucé le lait de l'inconstance. — Elle s'est faite amoureuse de l'inconnu, amante des révolutions, qui ne sont au-
tre chose que le règne de ce qui n'est pas.
— Ce sable mouvant qui a brûlé les pieds de l'enfant, réagit à son insu sur le cerveau de l'homme ; car la foi est bien plutôt une tradition qu'une vertu du cœur.
— On s'habitue à elle comme on s'habitue au respect; et le passé, hélas! s'il est un enseignement, est aussi, le plus souvent, une semence que récolte l'avenir.
Il y a une triste vérité à dire : c'est que la pensée humaine, si elle n'est un fleuve régénérateur dans lequel se retrempent et se vivifient les forces humaines, est un torrent qui engloutit et renverse plus sûrement que les avalanches détachées du sommet des Alpes.
Malheur! malheur au siècle qui la laissera courir déchaînée et sans entraves sur le monde civilisé !
Nous marchons, par la négation de tou-
tes choses, à l'athéisme le plus absolu ; fils effrontés de Voltaire, c'est à peine si nous croyons à l'honneur de notre père et à la vertu de notre mère ; nous rions de tout, du bien comme du mal; le vice a son pavois, la débauche j&on excuse; — la vieillesse a été débaptisée : elle s'appelait expérience, elle s'appelle aujourd'hui décrépitude.
Oh ! la belle route en vérilé que celle qui conduit à la sécheresse du cœur et qui fait, pour tous, le chemin rude et desséché!.. Il semblerait que nous vivons dans un monde de ténèbres et que l'héritage glorieux de Charlemagne, de François Ier et de Louis XIV ne soit plus qu'une défroque, en guenilles, à jeter aux orties.
C'est ce qui a fait la révolution de' 1830.
C'est ce qui, dix-huit ans plus tard, a fait celle de 1848.
Ces deux révolutions sont sœurs par la pensée et par l'ingratitude.
Mais , après l'une , s'est trouvé un homme qui a relevé le trône, à moitié brisé par les barricades, et, enrayant de sa main puissante la roue révolutionnaire, a ramené la France dans le chemin de la grandeur et de la prospérité ; — après l'autre, il ne s'est trouvé que des têtes sans cervelle et des poitrines sans cœur ; des hommes dépravés, ceux-ci par l'ambition et la débauche, ceux-là par les orgies émeutières des estaminets de carrefours, la plupart ramassés dans les basfonds de la société.
C'est au milieu de cette tourbe dépravée, des fiers républicains du jour, que se déroule notre second drame. Il n'a pas dépendu de ces messieurs que la boue dans laquelle il se traînera malgré lui ne
soit changée en sang. — Aujourd'hui que la France en a fait raison et qu'elle les a repoussés loin de son sein qu'ils voulaient souiller et déchirer encore, peut-être la leçon portera-t-elle son utile enseignement, et les fruits mûris de l'expérience tomberont-ils de l'arbre si violemment agité.
Avant d'entrer dans les événements de cette histoire qui sont tous d'hier et d'aujourd'hui, il était impossible de ne pas jeter ce regard en arrière.
Pour bien s'entendre, il faut appeler chaque chose par son nom.
C'était au mois de novembre 18/i7. — Dans la rue Sainte-Croix de la Bretonnerie, à l'extrémité où elle vient se perdre dans
la rue Yieille-du-Temple, il y a une porte bâtarde qui ouvre sur une petite allée fort sombre, à l'extrémité de laquelle se trouve un escalier plus sombre encore, car il ne reçoit le jour que par de petites lucarnes très-distancées les unes des autres.
C'est dans cette maison, au troisième, que demeure un Italien avec lequel nos lecteurs doivent faire connaissance, qu'ils le désirent ou non.
Cet Italien s'appelle Marini.
Est-il utile d'ajouter que c'est un réfugié politique; — tous les Italiens qui ne sont pas en Italie sont des réfugiés politiques. C'est ce que l'on appelle l'hospitalité des nations entre elles.
L'appartement du signor Marini se compose de deux pièces principales : une chambre fort petite et fort nue dans la-
quelle il couche, — un cabinet dans lequel il travaille et reçoit; — car le signor Marini reçoit au moins autant qu'il travaille.
Ce cabinet est fort sale, fort poudreux, comme le sont tous les cabinets d'usuriers ou d'agents d'affaires; — de tous côtés gisent épars, sans aucune corrélation entre eux les objets les plus différents. En face de la cheminée, il y a une sorte de bureau à casiers, et par un étrange contraste, avec le désordre apparent, tous les papiers de ce bureau sont numérotés et classés avec soin.
Le meuble le plus élégant du cabinet est une vieille pendule, autrefois dorée, qui représente le Serment des floraces, — pendule de réfugié et de conspirateur.
N'oublions pas de mentionner ici que cet appartement a double face, car par
un placard soigneusement dissimulé, il communique avec une autre pièce également arrangée en cabinet de travail et qui a une sortie particulière sur la rue Vielle-du-Temple.
Marini, enveloppé dans une houppe- 4 lande autrefois couleur puce, est assis dans un vieux fauteuil de cuir, et réunit, par un travail minutieux, une foule de petits papiers. — Sur son bureau, il y a un portefeuille ouvert; ce portefeuille contient un assez grand nombre de billets, à diverses échéances et des titres de différentes natures.
Car notre homme est quelque peu usurier et prêteur d'argent ; — il y a tant de dévouements que l'argent achète, tant de désespoirs qu'il enchaîne et rive à soi; mais Marini est encore bien autre chose; un Italien qui n'aurait qu'un métier serait
un Italien manqué. Par goût, par métier, par instinct, par nature , celui-là aimait les variétés de costumes et de figures, il faisait donc dans la vie réelle de la comédie à travestissements.
Dans le moment présent, il est lui-même, chose assez rare ; aussi nous empressonsnous de consigner ici son type véritable.
Il est petit, maigre, nerveux, développé du front, les cheveux coupés ras ; — sur sa peau tendue ses veines se gonflent, regorgeant d'un sang vigoureux ; il a la lèvre étroite, le front plissé, le sourire court, le regard furtif ; sa physionomie a une énergie intelligente, mais une préoccupation soupçonneuse.
Voilà ce qui frapperait au premier abord l'observateur ou le peintre qui voudrait faire un portrait consciencieux ; — mais si les événements et les années ont laissé,
en s'éeoulant, sur les traits de l'Italien le cachet caractéristique de sa nature première, ils ont gravé profondément leurs traces dans sa pensée et lui ont forgé une seconde nature entièrement opposée ; car celle-là est le résultat de l'étude et de l'observation. — Ses passions le conduisaient. Aujourd'hui, il exploite tacitement celles des autres ; car il a compris l'empire qu'elles ont sur chacun de nous. — Sa pensée, son travail et son intelligence appartiennent à tous et à personne.
Donc, sa véritable profession est celle de conspirateur, ou plutôt d'agent de conspirations. — Gela découle tout naturellement de son origine; mais entendonsnous bien, il signor Marini est un adroit coquin; il a abandonné le métier pour son propre compte (les petites gens comme lui
ne peuvent jamais y rien gagner, et depuis ï. 9
longtemps il était guéri de cette niaiserie de jeunesse), mais il le continue, comme spéculation, au profit des autres. — Fin, adroit, énergique par occasion, insinuant par intuition, au lieu de poursuivre le songe creux de l'indépendance par la liberté, il cherche à résoudre petit à petit le problème bien plus facile de l'indépendance par l'argent.
Pour en arriver !à où il est, voici l'échelle descendante qu'il a suivie.
Jeune, enthousiaste, il a commencé par admirer et aimer avec aveuglement les Maz-zini et consorts. — Plus tard, il les a craints; aujourd'hui, il les méprise. — Il était donc dans toutes les conditions voulues pour conspirer convenablement.
On le voit, pour ces messieurs qui s'intitulent les redresseurs de torts de la société, les Messies de la vraie liberté, Ma-
rini devait être un homme précieux, car il était au-dessus de cette faiblesse que l'on appelle l'entraînement, et pouvait mettre au service de ceux qui l'employaient ses petits talents de société.
Aujourd'hui, c'est un vieil usurier; dos voûté, voix aigre et grinçante, regard caché sous les verres bleus de ses lunettes, type de juif au premier chef. — Demain, c'est le plus honnête homme et le plus inoffensif des propriétaires, au regard bénin, au visage placide, allant prendre sa demi-tasse et lire son Journal des Débats. — Un autre jour, vêtu comme un journalier, il parcourt les faubourgs et boit le vin bleu deâ barrières. — Enfin, selon le besoin des circonstances, il accepte tous les rôles et sait prendre toutes les physionomies.
Nous avions bien raison de le dire : — Marini était un homme précieux.
Tout-à-coup, la sonnette de la porte fit entendre un bruit aigre.
Marini se leva brusquement.
— Quipeut venir à cette heure matinale?
dit-il, en enfonçant jusque sur ses yeux un vieux bonnet de soie noire et en mettant ses lunettes à verres bleus sur son nez.
Puis il alla à la porte, entrebâilla un petit guichet, et regarda en dehors quelle était la personne qui avait sonné. — Mesure de prudence à laquelle il ne manquait jamais.
— Tiens, fit-il en refermant tout doucement le guichet, et, ôtanl brusquement son bonnet et ses lunettes, il redressa sa taille et ouvrit.
L'homme qui entra tendit la main à Marini, puis, après s'être assuré par un
coup d'oeil investigateur qu'ils étaient seuls et que toutes les portes étaient fermées, il tira de la manche de son habit un petit papier et lut à voix demi-basse:
« — Aujourd'hui le frère de Lyon doit arriver; — il remettra, pour constater son identité, l'autre moitié déchirée de celte feuille de papier. »
Celui qui lisait donna en même temps à Marini une enveloppe cachetée, et continua :
« — Le rendez-vous est à la Chaumière, à six heures ; prévenir qui de droit.
— Apporter dans la journée tout ce qui est relatif à Y alphabet révolutionnaire. — Ne pas oublier que l'on peut avoir besoin, au premier jour, d'un homme énergique et résolu, et qu'il faut l'avoir sous la main.
— Veiller comme toujours. »
Ce qui venait d'être lu était écrit d'une façon indéchiffrable.
— As-tu compris? dit l'envoyé.
— Parfaitement.
— Je n'ai pas besoin de relire une seconde fois?
— Nullement.
— La réponse ?
— Tout sera fait.
L'émissaire secret approcha de la cheminée le papier qu'il venait de lire, y mit le feu, regarda attentivement la flamme, jusqu'à ce qu'elle eût tout dévoré, lendit une seconde fois la main à Marini sans que sa physionomie froide et impassible participât à cette marque de cordialité, ouvrit la porte et sortit.
Marini prit l'enveloppe dans laquelle était le morceau de papier déchiré, et la serra dans un tiroir qu'il referma avec
soin, puis il alla s'asseoir dans son fauteuil.
— Voyons, dit-il, en appuyant son front sur sa main ; — prévenu du rendezvous... je n'ai que deux personnes à avertir pour ce qui me concerne.
Il fit deux croix et un chiffre sur une feuille de son carnet.
— Apporter tout ce qui a rapport à {'alphabet révolutionnaire.
Il alla à un des angles de son cabinet, fit jouer un ressort imperceptible et prit dans une cachette pratiquée dans le mur un paquet de papiers qu'il mit dans son portefeuille; puis il revint s'asseoir dans son fauteuil. — Marini était méthodique.
Après quelques minutes de silence, il murmura entre ses dents :
— Un homme... résolu... énergique...
il paraît que... ça marche... Qui... pour-
rai je?... Oui... oui... celui-là fera l'affaire... Son dossier est complet... Une petite saisie aujourd'hui... c'est la misère... il a une fille ; on en tirera bien pied ou aile.
Toutes ces paroles entrecoupées passaient lentement sur ses lèvres comme le murmure ou l'écho de sa pensée.
Tout en parlant, il avait mis en ordre les papiers de son bureau.
Lorsqu'il eut jeté sur son cabinet un dernier regard de muette et scrutative interrogation, il entra dans la chambre à coucher dont il referma la porte à double tour.
Un quart-d'heure après il en sortit parfaitement méconnaissable. — Habit noir, court et râpé, pantalon étroit et luisant, cheveux grisonnants, chapeau à rebords
étroits et plats, posé sur le sommet de la tête.
Il s'apprêtait à sortir lorsque la sonnette agitée résonna une seconde fois.
— Encore quelqu'un , dit-il , en faisant un soubresaut involontaire, cette sonnette a un son vibrant qui me retourne le sang ; — je la changerai. — Si c'était Forin!...
Et, d'un coup d'œil rapide, il regarda les Trois Horaces ; puis, après la précaution d'usage, c'est-à-dire l'examen muet par le petit guichet, il alla ouvrir.
Ce n'était point Forin.
L'homme qui avait sonné ne fit pas un pas pour entrer, et il resta sur le seuil debout et froid. Son œil creux avait un regard terne, et tout autour de son visage osseux de longs cheveux châtains, sales et mal peignés, descendaient en désordre sur son cou et sur le collet de sa redin-
gote; son corps était en analogie avec son visage, mince et raidc, à un tel point qu'on eût pu croire que chaque mouvement devait le briser.
— Monsieur Marini, dit-il d'une voix brève, en abaissant à moitié sur se* yeux ses paupières flasques et plissées.
— C'est moi.
Cet homme alors fit un mouvement de la tête, qui agita, comme la crinière d'un cheval, sa chevelure désordonnée, et, sans prononcer un mot, il entra.
Marini ferma la porte avec soin, écouta de côtés et d'autres avec précaution, et revint vers l'étranger qui, accoudé contre la cheminée, venait de tirer d'un portefeuille une moitié de lettre écrite, déchirée d'une certaine façon.
11 la présenta à Marini.
L'italien alla à son bureau, prit l'enve-
loppe dans laquelle était l'autre morceau de papier et le rajusta avec celui que l'inconnu lui avait remis.
— Vous voyez, lui dit-il en lui montrant une chaise, que c'est bien ici que vous avez affaire ; vous êtes le frère que nous attendons de Lyon : soyez le bienvenu.
L'inconnu tendit la main à l'Italien qu'il avait examiné par une rapide investigation du regard.
— Seront-ils bientôt exterminés? dit-il d'une voix de mélodrame en penchant de côté sa face jaune et osseuse.
— On y travaille.
— » On travaille trop lentement ; les patriotes de Lyon s'impatientent. Le règne des tyrans pèse. . .
— Pardon, frère, interrompit Marini de cette même voix flegmatique et accentuée
qu'il affectionnait, je ne suis que la moitié d'un conspirateur, agent de conspiration, si vous aimez mieux ; je ne m'occupe pas des autres détails. Nous n'attendions plus que Lyon ; — Bordeaux, Toulouse, Marseille, Carcassonne, sont arrivés depuis hier.
L'homme maigre passa une de ses mains dans son habit boutonné jusqu'au cou ; pose conspiratrice qu'il affectionnait assez.
— J'arrive pour ce que vous savez, ditil d'une voix sombre.
Marini continua sans faire la moindre attention à l'interruption mélodramatique de son interlocuteur.
— Ce soir, si vous le voulez bien, vous serez mis en rapport avec les autres délégués pour une communication importante. Ce soir, rendez-vous général à la
Chaumière. — Vous connaissez la Chaumière, n'est-ce pas? l'Eden du pays Latin ; vous voyez que nous sommes mondains :
c'est qu'à Paris il n'est pas facile d'échapper à la surveillance de cette bonne vieille mère que l'on nomme préfecture de police, et il faut se donner de temps à autre les airs les plus champêtres et les allures les plus pastorales.
L'homme maigre essaya de sourire ; mais sa face jaune et ridée s'y prêta de bien mauvaise grâce, et le sourire devint une sinistre grimace.
— Ce sont des conspirations à l'eau de rose, fit-il avec une moue dédaigneuse; aussi on patauge, on n'avance pas. — Par Piobespierre !.. s'écria-t-il d'une voix gutturale, vous autres Parisiens, vous êtes de mous patriotes; la moindre des choses vous abasourdit ; vous faites comme les
hannetons qui comptent leurs cornes pendant une heure avant de s'envoler : nous autres Lyonnais !.. .
Marini ne broncha pas; le langage du frère et ami glissait sur lui comme l'eau sur la glace; il en avait tant vu et tant entendu! Il se contenta de l'interrompre par ces seuls mots :
— C'est donc bien convenu : ce soir, à la Chaumière , à six heures. — On dîdera.
Le frère lyonnais approuva d'un hochement de tête.
— As-tu quelques roulantes? dit-il ; j'en manque radicalement.
— L'association est bien pauvre, répondit Marini, toujours sur le même ton, — et l'ouvrier des faubourgs est d'un entretien très-lourd.
— Alors, donne-moi dix francs.
Pendant que Marini, toujours avec la même ponctualité flegmatiqne, prenait dix francs dans un tiroir et préparait un carré de papier pour le reçu, le frère et ami était en extase devant la pendule.
— Qu'est-ce que jurent ces trois patriotes? dit-il.
— C'est le serment des Horaces.
— Des... Horaces... tu veux dire des Voraces. — Ça n'est pas mal ; mais à Lyon, ils ne sont pas habillés comme ça.
Et, après cet aperçu historique d'une si pénétrante sagacité , le Rougillon sortit comme il était entré, raide et sombre, seulement avec dix francs de plus dans sa poche ; ce qui lui faisait en tout dix francs. — L'amour de la patrie tient lieu des vaines richesses.
— Ma foi ! dit Marini, le Lyonnais n'est pas amusant, mais il est arrivé bien à pro-
pos; me voilà débarrassé de lui. — La petite réunion sera ce soir au complet, et si le grand inquisiteur veut bien ne pas nous lancer ses limiers aux jambes, ça ira comme sur des roulettes.
Après avoir jeté un coup d'œil de satisfaction sur son travestissement, il descendit l'escalier et se dirigea vers la place du Caire.
Le signor Marini se rendait chez son huissier de confiance, qu'il avait déjà employé dans des occasions délicates.
— Maître RifFard, dit-il en entrant, le dossier Dominique est prêt pour la saisie?
— Tout prêt!
— 11 faut saisir ce matin.
—-Vous savez que tout le mobilier vendu ne rapportera pas soixante francs.
— Qu'est-ce que ça me (ail ?
— À vos ordres ; — je voulais vous prévenir seulement.
— J'ai des raisons pour vouloir opérer la saisie moi-même, en votre compagnie bien entendu, mon cher monsieur RilTart.
— Adjoignez-vous un homme sûr.
— Très-bien! j'ai un vieux clerc ad hoc.
— Je suis à vous dans la minute ; je signe seulement ces exploits — c'est rue des Postes, n'est-ce pas?
— Oui, rue des Postes.
Marini s'assit et compulsa le dossier.