LA RUE DES POSTES
La rue des Postes, où se rendait Mari ni en compagnie de l'huissier Rilïard, appartient en propre à ce qu'il est convenu d'appeler le Quartier-Latin. Aussi, dans cette même rue, y avait-il ce jour-là, une
réunion d'étudiants , c'est-à-dire visages jeunes, paroles pétulantes, cœurs vifs et brûlants, enthousiastes de tout ce qui apparaît, du nuage qui passe, de l'oiseau qui vole, de la jeune fille qui sourit, de la main qui se tend, de la voix qui l'appelle.
C'est que la jeunesse des étudiants n'est pas cette jeunesse de tout le monde enfermée strictement dans les limites de la vie commune, tenue en lisière par l'inquiétude des parents et surveillée par le regard rigide de la paternité; — elle est bruyante et fantasque, folle de liberté et d'indépendance, échevelée par le cœur et par la tête, baril de poudre près duquel brûle incessamment cette flamme divine que Dieu a mise en nous.
Aussi par les fenêtes entr'ou vertes du quatrième étage, on entend déjà les cla-
meurs joyeuses dé ces jeunes convives du banquet de la vie.
L'appartement ou ils se trouvent sort des règles ordinaires, et franchit d'un bond orgueilleux les bases fondamentales du quartier Latin. — Il se compose de trois pièces.
— Cela s'est-il jamais vu? Trois pièces !.. au lieu de la chambre mansardée de rigueur.
Celle où sont réunis les amis conviés à un somptueux déjeuner, possède un tapis à fleurs diaprées, dont les branches, tantôt jaunes, tantôt violettes, serpentent et se tordent coquettement sur un fond vert, comme des couleuvres qui jouent dans l'herbe; et puis un bahut, façon antique, bois à moitié moisi, girandoles de fruits et de fleurs, sculptées avec art et fouillées avec adresse par un" ciseau consciencieux,
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têtes fantastiques ornées d'emblèmes my^ thologiques; sur les planches de ce bahut sont entassés des verres de Bohême, des potiches chinoises et des plâtres de nos meilleurs artistes.
Ici, un tigre de Barye, les pattes crispées, l'œil ardent, la gueule haletante ; là, des chiens de [Mène, et un daim aiguisant ses longs et larges bois contre le tronc d'un arbre ; plus loin, des oiseaux de Lechesne, les ailes étendues, luttant entre eux de souplesse et d'agilité ; puis, des deux côtés du bahut, sur deux supports gothiques, les statuettes de Rachel et de Déjazet.
Sur une des autres faces, au-dessus d'un long divan en velours, il y a deux panoplies, dont rime est couverte d'armes anciennes, l'autre, d'objets de chasse et d'armes modernes.
Les deux autres pièces sont à l'avenant.
Nous nous arrêtons là dans notre de*-< cription, pour ne pas humilier ce pauvre quartier Latin, peu habitué à un luxe aussi oriental.
Dans cet appartement habite Arthur de Savernoy, le petit-fils de ce noble et valeureux Henri de Savernoy, dont les lecteurs doivent avoir gardé souvenir.
Arthur a 21. ans — Il vient de passer son troisième examen le plus difficile, le plus dangereux de tous, le Rubicon enfin des étudiants ; et c'est pour fêter son triomphe qu'il a convié quelques-uns de ses camarades à un repas inconnu jusqu'alors dans les fastes du quartier Latin.
Arthur est bien le type de cette jeunesse du dix-neuvième siècle, pleine de confiance en soi-même, et méprisant dans son insouciante audace l'expérience du passé pour se jeter, toutes voiles dehors,
dans l'inconnu de l'avenir, amoureuse des idées libérales les plus exagérées, et s'enivrant de ces mots sonores et creux, patriotisme et liberté, que les fauteurs de désordre et d'anarchie ont toujours au service des insensés qui les écoutent ; — Jeunesse soupçonneuse et inquiète, tenant dans ses flancs féconds le bien et le mal , et, presque toujours, poussée comme par un vertige à la négation de ce qui est.
Oui, telle est la jeunesse de ce siècle, tumultueuse, agitée, pleine de rumeurs sourdes, sans conviction aucune, espérant toujours et ne se souvenant jamais.
Arthur de Savernoy rêvait comme on rêve à vingt et un ans ; le frottement des écoles en avait fait un libéral des plus avancés sans qu'il sût pourquoi ; il s'abreuvait à l'excès de ces folles idées qui altèrent et empoisonnent.
Caractère généreux, noble à l'excès , plein de dévouement et d'abnégation, de chaleur instinctive , il se créa promptement, parmi les jeune.1? gens de l'école, de nombreux amis dont il était l'idole et sur lesquels il ne tarda pas à prendre un empire absolu.
Aussi Arthur de Savernoy était une puissance et une autorité réelle, il montait ou arrêtait les cabales; — il eût soulevé à son gré par ricochets une partie du quartier Latin ; — il faut dire aussi que le quartier Latin n'est pas difficile à soulever, il aime tout ce qui ressemble au tapage ; c'est pour lui comme le marchepied de l'indépendance.
Arthur comprenait sa puissance ; et comme il y a toujours en nous un sentiment naturel d'orgueil, il en était fier et n'eût pas abandonné son petit trône au
quatrième étage pour le splendide hôtel du duc de Savernoy son aïeul.
C'est qu'il savait bien que c'était la meilleure partie de l'école qui s'était ralliée à lui, et que celle-là dominait l'autre par l'intelligence , qui est la véritable force.
Il était riche, il était jeune, il était ardent ; il jetait pour le plaisir de tous son argent par les fenêtres et en avait au service de ses amis sans s'inquiéter qu'on lui rendît ce qu'il avait prêté. — Il était la providence des amateurs de punch, de
grogs et de bishops ; petits-fils de duc ^et pair, il se montrait bon enfant avec tout monde. — Que fallait-il de plus? — Combien de popularités qui visent haut ne sont pus aussi bien assises que l'était la sienne.
Toutefois, et pour étabir, avant de
commencer ce récit , chaque chose sur son véritable pied, il est juste de dire qu'une partie de l'école lui échappait complètement, la partie qui passe peu d'examens, mais qui joue beaucoup au billard, s'occupe peu du droit romain, mais culotte parfaitement les pipes. — Et cette partie-là au moins n'est pas à dédaigner; la paresse et la queue de billard ont leurs prosélytes.
A la tête de ceux-là était Mathias , Mathias élève de huitième année, Mathias casseur d'assiettes de la société, et qui ne dédaignait pas dans les occasions solennelles, de s'élancer sur un billard pour haranguer les amis et leur prouver les réformes indispensables tant dans le gouvernement que dans l'école de droit. — Typs Mm vrftU him réel» bien connu, et que l'un rencontre à chaque pas. — Bonne
nature au fond, terrain généreux, mais où la paresse et les mauvaises habitudes sont bien près d'ensemencer tous les vices.
— Bonjour Edouard, dit Arthur en allant vers le nouveau venu.
— Tu sais, repartit celui-ci, j'ai été refusé ; je n'ai jamais aimé les Romains, ce sont des voleurs de gloire, aussi leur droit me le rend, il ne m'aime pas.
— Arthur, c'est le Sardanapale du quartier Latin.
— C'est votre ami, votre camarade, messieurs, qui est bien heureux de vous recevoir chez lui , répondit Arthur en plaçant des chaises autour de la table.
In quart d'heure s'était à peine écoulé, que six nouveaux venus s'étaient joints aux quatre déjà présents.
— Savez-vous, messieurs, que j'ignore comment nous ferons pour tenir quinze
ici, à noins de nous mettre dessus et dossous.
Ce matin-là, les deux royautés populaires se donnaient la main. — Mathias, qui affectait de faire bande à part et nourrissait en secret un sentiment de jalousie contre le Roi son voisin, déjeunait chez Arthur de Savernoy, quoique celui-ci ait eu la faiblesse de croire que les troisièmes examens étaient faits pour être passés.
— Arthur, dit un des étudiants qui se prélassait sur le divan et s'amusait à former au-dessus de sa tête des tourbillons fantastiques avec la fumée de son cigare, •s* es-tu bien sûr que tout cela ne vient pas de chez Chevet ?
— Incapable de faire une infidélité à ce brave Viaud, la Providence des étudiants.
— A la bonne heure, excepté avec les
femmes, la fidélité est la première des vertus.
— Tudieu ! cria une voix dans l'antichambre, quel fumet de Périgord!.. je demande ardemment qu'Arthur passe un examen tous les huit jours, et surtout qu'il soit reçu ; — l'aspect de ce repas me délecte l'odorat.
— On tirera au sort.
— Mathias ne doit-il pas venir ?
— Certainement.
— Alors on criera beaucoup, on fumera de même, et on boira tout autant.
Au même moment on entendit dans l'escalier un grand bruit de voix et de rires.
—~ Messieurs, je vous annonce Mathias et mn état-major, dit un des étudiants en riant,
Comme un écho de ces paroles, la voix
de Mathias douée d'un timbre de stentor, hurla dans l'antichambre :
Vive l'amour, le rhum et le tabac , C'est le refrain Du quartier Latin.
Et Mathias entra, une casquette à carreaux sur l'oreille, une pipe noire comme une aile de corbeau à la bouche, avec de longs cheveux roux demi-crépus et une moustache plus pointue que l'épée d'un mousquetaire.
Mathias s'arrêta sur le seuil.
— Salut la compagnie, la casquette à bas, le brûle-gueule en poche ! — Tudieu ! messeigneurs, quel luxe aristocratique !
des tapis ! du velours et du gothique à pleines mains; — pardon, je me trompe, je suis chez le sultan Mamouth. — Allez, la musique!... défilons par rang de taille.
— Messieurs, dit Artlmr tout en tendant la main à Mathias, je crois que nous voilà au complet.
— Fallait dire qu'on déjeunait chez l'empereur de Russie, reprit Mathias, on aurait lâché l'habit flamme de punch et le gibus. — Est-ce que case mange, tout ça ?
— Ça se mange et ça boit. A table !... à table!...
Tous les étudiants prirent place.
•4e- Serrez les coudes, dit Arthur en riant, les gestes sont défendus pour cause majeure.
— Je déjeune chez Lucullus, fit Mathias; on sait son histoire romaine, quoique l'on passe fort peu son troisième examen ; — dire que v'ià huit ans <jue j'aspire à ce gueux de troisième ! ensuite il n'y a pas d'alTront; fanclrr.it retourner à Carpen- Iras, ma patrie, — et Ga>fp entras après
Paris!... en v'ià du changement, des queues fausses et des billards troués.
Tout en pariant, Mathias emplissait et vidait son assiette avec une agilité extraordinaire.
— Il n'y a, reprit-il, que le vieux père qui me tracasse dans tout ça; il a commencé depuis dix ans à passer la soixantaine, et s'il allait fumer sa dernière pipe sans que je sois là... sacrebleu !... foi de Mathias! ça me couperait le cœur en quatre.— Vlà du vin qui se laisse boire; Gabriel, passe-moi cette fiole, je m'en charge.
Mais les yeux de l'étudiant étaient humides.
— Si jamais je suis gouvernement, dit un des convives, on sera reçu docteur sans passer d'examens. — A quoi ça sert-il ? à embêter le monde, voilà tout.
— Bien, Guguste, s'écria Mathias d'une voie aiguë, et si nous nous entendions, ça n'irait pas longtemps comme ça. — Nous verrons bientôt du nouveau, mes petits amours.
— Mathias parle toujours comme une énigme.
— Mathias sait ce qu'il dit, reprit celui-ci qui venait de vider sa fiole, il ne parle pas, parce que... suffit, assez causé; mais le four chauffe. — Est-ce que par hasard vous êtes contents, vous autres, de la manière dont ça se manigance là-haut?
— Moi, fit Arthur, je ne parle pas par énigme comme Mathias, mais je dis que c'est en vain que l'on veut étouffer les idées libérales et qu'elles prendront le dessus tôt ou tard. Nous autres hommes d'une nouvelle génération nous ne pouvons éternellement marcher dans les
vieilles routes et les ornières usées ; il nous faut des réformes et avec elles plus d'air et d'espace. — A nous de donner au pays tout entier une impulsion nouvelle, à nous de lever le drapeau de l'indépendance et de la confraternité.
Arthur avait prononcé ces paroles avec une chaleur et une énergie croissantes.
Mathias le regardait avec une sorte d'ébahissement ironique et il dit à demi-voix à son voisin :
— Voilà un fils de duc et pair qui ne va pas trop mal.
— Croyez-vous donc, continua Arthur, que Ton doive être éternellement voué à l'admiration plastique du passé. — Quand les pères ont fini, les fils commencent; c'est le devoir de la jeunesse d'être l'avantgarde du progrès.
— Les pères ! c'est du rococo, on n'en
porte plus, il faut du neuf. — A la santé de la belle jeunesse dont nous sommes les plus beaux ornements.
— Bravo, Mathias ! s'écrièrent toutes les voix.
— Je réclame pour ce toast exceptionnel deux autres fioles, répliqua celui-ci d'une voix plus élevée que toutes celles des autres. — Le bon vin est l'ami; de l'homme, et l'homme est l'ami du bon vin.
— Messieurs, dit Arthur, nous sommes ici pour rire, boire et chanter, et non pour parler politique. — Je me mets à l'amende de six bouteilles de Champagne. — François, du Champagne frappé.
— Parle souvent politique, petit, murmura Mathias tout en ingurgitant un verre de vieux Médoc. — Tudieu ! quel genre ! François, du Champagne! Jasmin, mels
de l'or dans mes poches ! — je repropose un retoast.
— Voyons le retoast de Mathias! dirent tous les étudiants en se levant et en tendant leurs verres.
— Il est court, mais logique. — Attention ! les verres sont-ils pleins ? — A f espèce métallique, la plus rare de toutes tes espèces.
Ce devint un tumulte de rires et de cris confus, de verres qui s'entre-choquaient et au milieu de tout cela le verbe aigu de Mathias dont le règne véritable commençait.
— Camarades et concitoyens, criait-il, je propose d'entremêler d'un généreux lansquenet le Champagne frappé de monseigneur ; le vieux a envoyé quelques roulantes qui demandent à rouler. — Ah ! ça, Lucullus, ajouta-t-il en regardant le pla-
fond, qu'est-ce qu'on fait donc là-haut? on a l'air de s'y cogner avec agrément.
En effet, on entendait depuis quelques instants un bruit étrange de voix et de meubles qui venaient de l'étage supérieur.
— Deux amants qui se rudoient sur la tête, ajouta un autre, affaire de se raccommoder. — Le mâle paie la casse. — ■ Connu.
— En place pour le lansquenet ! cria Malhias, et le verre en main.
— Matbias, combien as-tu eu de boules noires?
— Sept sur sept. — Ce triomphe sans pareil clôt ma huitième aunée ; mais c'est égal, ils se lasseront avant moi; j'ai encore dix années dans le corps, bon œil et bon estomac. — Eh bien ! quoi ! la vie n'est pas mauvaise ; on étudie avec soin
les mœurs de la capitale, voilà tout. — Je joue dix francs au plus malin : ça y est-il, mes petits amours?
— Je tiens les dix francs, dit Arthur. — Le bruit qu'ils font là-haut est énervant.
— Silence ! au paradis. — Ça nous énerve, fit Mathias en riant aux éclats.
Mathias, surtout quand il parlait à Savernoy, avait des manières pleines de sarcasme.
Arthur se leva brusquement.
— Oui, mon cher, reprit-il d'une voix brève, j'aime le bruit que je fais; j'aime moins celui que font les autres; — c'est un défaut d'éducation.
Mathias attacha sur lui son petit œil fauve, et répondit presque aussitôt sur le même ton d'ironie marquée, et tout en prenant les cartes :
— Tiens, je vais peut-être ruiner un
aristocrate; ça m'amusera. — Lafleur ! du Champagne ! je compte en boire pour six semaines.
Arthur ne répondit rien, car il eût peutêtre emporté la pièce; mais, à l'éclair rapide qui passa sur sa physionomie, il était facile de voir que le coup avait porté.
Il y a toujours, il faut bien l'avouer, entre les hommes que la société a placés dans des positions différentes , souvent même à leur propre insu, un germe indestructible de jalousie et de méfiance. — Il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de se faire pardonner une supériorité quelconque.
Arthur de Savernoy jouait; et même, dans sa façon de jouer, insouciante, sans émotion, il y avait un je ne sais quoi qui était toute une réponse mordante à l'apostrophe de Mathias, qui, l'œil attentif,
la pipe immobile entre les lèvres, suivait les cartes avec anxiété.
L'appartement offrait en ce moment, un de ces aspects étranges où se reflètent, comme autant de facettes, tous les côtés de la vie.
Ceux-ci, accoudés sur la table, vidaient à qui mieux mieux des carafons d'eau-devie et de kirsch; ceux-là, étendus sur le divan, les pieds en l'air, regardaient dans un demi-sommeil courir autour d'eux la fumée de leurs pipes; d'autres avaient décroché les armes de différents pays qui formaient un trophée; tandis que quelques-uns, groupés autour des joueurs, jetaient pêle-mêle des pièces de vingt sous et de cinq francs. — L'or était banni de ce quatrième étage. — Puis, au milieu de tout cela, ajoutez les débris du déjeuner, les verres cassés, les bouteilles vides,
les chaises renversées ou poussées les unes contre les autres, et vous aurez le tableau à peu près complet, véritable idylle du Quartier Latin, moins Frisette, Georgette, Rigolette et toutes les charmantes grisettes, produit naturel du crû.
— Pour peu que ça continue, dit un des étudiants, je vais être curé et récuré.
— En tout cas, répondit Arthur avec assez de mauvaise humeur, je n'y suis pour rien. Depuis un quart d'heure, je perds tout ce que je joue.
— Avec moi, cher ami, dit Mathias d'un ton mielleux.
Arthur se leva.
11 eût payé le double de ce qu'il perdait pour gagner Mathias.
Son visage était rouge, ses yeux étaient enflammés.
— Le bruit qu'ils font là-haut est in-
supportable, reprit-il avec mauvaise humeur; décidément, c'est agaçant au suprême degré.
— Le fait est, ajouta Mathias , en retournant deux valets, que voilà une mansarde inconvenante au premier chef.
— Tellement inconvenante, riposta Arthur, dont l'irritabilité, stimulée par les libations, avait besoin d'une issue, que je vais leur dire d'aller faire du bruit dehors.
— Voilà qui sent son autocrate. — • Je parie dix pistoles qu'Arthur n'ira pas.
— Et pourquoi n'irais-je pas?
— Je ne dis pas que tu n'iras pas ; je parie, voilà tout.
— Mathias, est-ce sérieux?
— Sérieux comme dix pistoles que je vais gagner ce coup-ci à l'ami Gabriel.
— Eh bien! j'y vais... et tout de suite, encore.
— Arthur, Arthur, dirent quelquesuns des étudiants, ne fais pas cela; — chacun est libre chez soi.
— Laissez donc, laissez donc, ce sera amusant. — Le pari est fait. — Jean... poltron qui s'en dédit.
— [Messieurs, j'ai dit que j'irais; j'y vais.
— C'est une folie...
— Tenez, les entendez- vous faire leur tapage? répéta Arthur.
— Pardieu, mon cher, ceux qui habitent le troisième pourraient, ce me semble, se plaindre bien davantage.
Le visage d'Arthur était pourpre, — la fumée des pipes, celle du vin, sa colère intérieure d'avoir perdu contre Malhias, ce défi qu'il venait de lui jeter; tout cela
dansait et se heurtait dans son cerveau, et il arrivait en outre, ce qui arrive toujours en pareille occasion, c'est que plus on voulait le retenir, plus il s'acharnait à son idée par entêtement et par un faux point d'amour-propre bien ridicule, mais hélas ! bien naturel en nous.
Les trois plus raisonnables parmi les étudiants l'entouraient.
— Il n'ira pas, dit la voix aiguë de Mathias.
Arthur fit un bond comme si la pointe d'une lame l'eût touché, et repoussant ses camarades du bras, il s'élança hors de l'appartement.
— Mathias, tu es stupide !
— Sapristi!., ht Mathias en se hissant sur ses grandes jambes, il y est allé ; ça me coûte dix pistoles.
Arthur après avoir fermé la porte sur
lui pour que personne ne le suivît, avait monté, sans se donner le temps de réfléchir, les douze ou quinze marches qui séparaient le quatrième des mansardes du cinquième. — Il mit la main sur la clé, la tourna dans la serrure et ouvrit le porte; — mais il resta immobile sur le seuil, tant il était loin de s'attendre au tableau qui se présenta à ses yeux.
Sur un lit, dans le fond de la chambre, était couché un homme d'une soixantaine d'années environ. — Sur son visage amaigri, on voyait l'empreinte d'une longue souffrance, et Ton devinait, à le voir, qu'une fièvre lente et cruelle avait miné ses forces. Son front était chauve; des moustaches blanches, dont les poils indisciplinés couraient au hasard parmi les sillons creusés sur ses joues par la maladie, indiquaient que < et homme était un vieux
soldat. Sa tête était à peine soutenue par un mauvais traversin, et sur le lit était étendue une vieille capote d'uniforme en compagnie d'une bien pauvre couverture de laine. — Les quelques meubles de la chambre attestaient une aisance descendue, peu à peu, jusqu'à la misère. Toutefois, la propreté qui y régnait indiquait la présence d'une femme.
Sur le sommet d'une armoire en bois de noyer* il y avait le buste de l'Empereur, et tout autour de la chambre, des lithographies de batailles. — Une table, un buffet également en noyer, quelques chaises, et c'était tout.
Dans un coin de la chambre trois hommes, trois hommes noirs, aux habits sinistres, aux figures impassibles qui sem^
blent porter avec eux le désespoir et la i. là
ruine. — Deux écrivaient, le troisième était debout.
Appuyée contre le bois du lit, silencieuse et les yeux pleins de larmes, une jeune fille les regardait.
Son visage avait une expression de douleur résignée impossible à décrire ; elle avait épuisé, la pauvre enfant, tout ce que les yeux renferment de larmes , tout ce que le cœur renferme de prières, tout ce que la poitrine contient de sanglots. Elle avait tendu ses mains jointes , elle s'était agenouillée, et ces hommes que l'habitude rend insensibles à la douleur avaient continué froidement leur cruelle mission. I.e vieux soldat s'était emporté pendant que la jeune fdle priait ; puis tous deux s Y taient tus et attendaient silencieusement.
Certes , les étudiants qui jouaient et riaient à l'étage inférieur, n'avaient plus
le droit de se plaindre qu'on les interrompait par un tapage inconvenant.
Arthur n'avait pas fait un mouvement; il se tenait contre la porte : car il se sentait chanceler, tant à cause de l'émotion subite qui s'était emparée de lui , que par suite des toasts réitérés auxquels il venait de livrer; — ses regards se portaient alternativement du vieillard à la jeune fille.
Les hommes noirs continuaient la saisie des objets qui composaient ce modeste et simple ameublement , avec cette impassibilité que rien n'émeut, n'offusque ou ne dérange. Celui qui commandait en chef à cette triste exécution parcourait d'un œil scrutateur les plus petits recoins. — Pas un clou ne passait inaperçu ; l'habitude est une si belle chose !
Pendant ce temps, Marini, qui, on se le
rappelle, accompagnait M° Riffard, observait avec un regard attentif toutes les nuances de la triste scène qui se passait devant lui; — l'arrivée du jeune étudiant parut le contrarier visiblement , quoiqu'il fût encore bien loin de s'attendre au dénoûment du drame dont il avait avec tant de soin préparé les différentes péripéties.
L'huissier continua de sa voix flegmatique :
— Item , onze lithographies encadrées et coloriées.
A ces mots, le malade fit un bond sur son lit : ses yeux s'allumèrent d'une flamme étrange; il se leva à moitié, et, penchant en dehors du lit son corps épuisé par la souffrance , il attacha son regard fiévreux sur celui qui venait de parler.
— Ces batailles!... ces batailles!...
murmura-t-il d'une voix tremblante en étendant un de ses bras vers les lithographies, tandis que, de l'autre , il se soutenait avec peine; c'est le bonheur de ma vieillesse, la consolation de ma misère,., ces batailles, on ne me les arrachera qu'avec la vie!
— Mon père ! mon père ! dit la jeune fille en entourant de ses bras le corps amaigri du vieillard.
Mais lui, les regards enflammés, les membres tremblants , semblait ne rien écouter, ne rien entendre.
— Ces batailles!., répétait-il, et sa voix, tout-à-l'heure si faible , était devenue tout-à-coup sonore et frémissante ; entendez* vous bien , c'est toute la vie du vieux soldat? A celle-ci, j'ai reçu ma première blessure , j'avais quatorze ans et j'étais enfant de troupe. — • A celle-ci, une
balle m'a traversé la cuisse au moment où je montais le premier à l'assaut d'une redoute; — à celle-là, j'ai été laissé pour mort, un coup de lance m'avait troué la poitrine... La voyez -vous... là... là... cette glorieuse cicatrice accompagnera le vieux soldat dans son tombeau !
Et, en parlant ainsi, il écartait sa chemise et montrait avec orgueil sa poitrine déchirée par une large blessure.
— A celle-là, j'ai, été décoré de la main même de l'Empereur , qui m'a embrassé, tout noir de poudre que j'étais encore... Oh! mes batailles!., mes chères batailles!., n'est-ce pas que vous ne me les enlèverez pas?..
Des larmes roulaient dans ses yeux , et il tendait ses deux mains.
— Oui, je ne dis pas le contraire ; c'est
triste, répondit l'huissier, mais je n'y puis rien.
Dominique (car tel était le nom du vieux soldat) allait parler encore; mais la jeune fille lui mit la main sur la bouche, et, appuyant sur la poitrine de son père sa tête tout en larmes, elle murmura au milieu de ses sanglots :
— Silence, mon père!.. Ne voyez- vous pas qu'ils sont sans pitié !
Arthur de Savernoy avait été témoin de cette scène déchirante, et , au milieu de l'impression profonde qu'il en ressentait, il était honteux en lui-même de la pensée égoïste qui l'avait amené là où il était. — Son cœur , honnête et bon, se révolta de cette froide insensibilité des hommes de loi; tout ce qu'il y avait de généreux en sa nature palpita violemment.
Cloué, pour ainsi dire, par son émo-
lion sur le seuil de la porte , dès que le silence eut succédé à cette scène, il s'élança vers la table où les hommes écrivaient.
— Quelle somme demandez-vous? ditil à l'huissier.
- — Deux cent soixante-quinze francs quatre-vingt-huit centimes, s'empressa de répondre Marini.
— Cessez votre triste métier , cette somme va vous être payée; — veuillez m'altendre un instant, je demeure à l'étage au-dessous.
Et il disparut.
Un mouvement de mécontement étrange passa sur les traits de l'huissier: — il se mordit les lèvres sans rien répondre , tandis qu'il froissait entre ses doigts le dossier qu'il tenait à la main.
Le soldat et la jeune fille étaient silen-
cieux et immobiles , regardant , écoutant presque sans oser comprendre.
Le cœur d'Arthur battait comme il n'avait peut-être jamais battu ; — c'était la première impression vraiment douloureuse qu'il eût ressentie.
Quand il rentra, il était si pâle que ses camarades en furent effrayés. Ceux que les fureurs croissantes du lansquenet n'absorbaient pas s'empressèrent autour de lui.
— Qu'y a-t-il donc, Arthur ?
— Rien, mes amis, rien...
— As-tu besoin de nous?...
— Nullement, je vous assure... merci.
— Tu es bien pâle !
Au milieu du groupe des joueurs s'éleva tout-à-coup la tête de Mathias.
— Tu m'as gagné dix pistoles, Arthur, mais ce n'est pas une raison pour que je
ne sois pas tout entier à ton service; tu sais que je m'entends assez proprement à casser les membres des braillards ; je retourne un valet et je suis tout à toi.
— Je n'ai besoin de personne, dit Arthur qui était allé à son secrétaire dont il avait ouvert le tiroir avec une vivacité pleine de fièvre, car le pauvre Dominique l'attendait là-haut.
Il y avait juste trois cents francs, le reste de sa pension du mois. Il les prit et sortit en courant.
— Ah ! çà, dit Mathias, il vient de se fêler, c'est sûr. — Il a quelque ;hose de détraqué,
Arthur avait monté avec plus de rapidité encore que la première fois l'escalier qui conduisait à la mansarde.
— Voilà trois cents francs, dit-il, payez-
vous, et remettez les titres à ce pauvre homme.
Le visage de HmisuT était loin d'exprimer la béatitude naturelle à un créancier qui rentre dans le paiement d'une somme inespérée.
— Le compte y est, dit-ii, d'une voix sèche.
Mais tout-à-coup sa physionomie changea, son front soucieux se dérida, et ses lèvres eurent un agréable sourire en s'approchant du soldat pour lui remettre son dossier.
— Vous pouvez, mon brave, vous vanter d'avoir un voisin d'une espèce rare, reprit-il. — Il ne faut pas nous en vouloir, si nous avons été forcés de nous
sommes de pauvres diables qui exécutons. — Tenez, voici la liasse en règle.
Et il ajouta en se penchant vers le malade :
— Voyez-vous, mon brave, ceci entre nous, si vous aviez encore besoin de quelque somme... venez me trouver; je vous adresserai à un digne homme de rna connaissance qui n'est pas dur et qui ne tourmente pas les pauvres gens.
— Monsieur, dit Dominique en lui montrant la porte, vous n'avez plus rien
à faire ici.
— C'était par intérêt, reprit l'huissier de la même voix. — J'ai bien l'honneur de vous saluer.
Et il sortit en murmurant entre ses dents serrées :
— Le coup est manqué, mais le dernier mot n'est pas dit encore.
Pendant la scène que nous venons de retracer, le visage de la jeune fille avait
une de ces expressions que la plume est impuissante à rendre : les battements de son cœur soulevaient sa poitrine et gonflaient d'une joie ineffable ce jeune sein tout-à- l'heure si douloureusement oppressé.
Quand ces trois hommes sinistres furent partis et que le regard du jeune homme, souriant et calme, s'arrêta sur elle, elle ne put que joindre les mains comme elle eût fait devant un envoyé de Dieu, et cacha dans la poitrine de son père son visage qui tout-à-coup s'inonda de larmes.
— Monsieur, dit le vieux soldat d'une voix qui tremblait, tant son émotion était grande; je ne puis rien, hélas! pour reconnaître une aussi grande générosité.
— C'est un argent bien placé, dit Arthur d'une voix douce; il est dans les mains de Dieu.
Et, tendant la main au soldat, il ajouta, en lui montrant les batailles accrochées au mur :
— Elles ne vous quitteront pas î Dominique retint la main du jeune
homme dans la sienne.
— Monsieur, lui dit-il avec une nuance d'orgueil qui perçait à travers le sentiment de reconnaissance empreint sur sa physionomie, — c'est de l'argent prêté, rien de plus... rien de plus; sans cela, je n'eusse jamais accepté.
Le regard d'Arthur, que n'accompagna aucune parole , fut toute une réponse pleine de cette délicatesse du cœur qui était un second bienfait, plus précieux encore que le premier.
Le soldat continua ù demi penché sur lui :
— Ces hommes ont élé impitoyables,
sans cœur et sans entrailles!.. Je leur ai demandé avec prière, et cette pauvre enfant qui est là tout en pleurs les a suppliés, à mains jointes, d'attendre, une semaine au plus, qu'une somme d'argent que j'attends soit arrivée. Rien... rien... Oh! si j'avais eu vingt ans de moins, j'aurais fermé la porte, et je les eusse écrasés l'un contre l'autre, foi de Dominique!.. Dans huit jours, monsieur, je vous rendrai cette somme... fidèlement... je vous le jure... Dominique est un vieux soldat ; il ne manque jamais à sa parole... il se ferait plutôt sauter la cervelle.
Le pauvre malade, épuisé par la violence de ses émotions et par la scène cruelle qui venait de se passer, retomha sur son lit, pâle et sans force.
— Mon père! mon hon père!., s'écria la jeune fille en soulevant de ses deux
mains la tête du vieil ard; vous voyez bien que Dieu vient à notre aide.
— Oh! vous avez bien raison, mademoiselle, dit Arthur d'une voix douce; Dieu n'abandonne jamais les braves gens.
Et avant que la fille du soldat eût fait un mouvement, il avait quitté la mansarde.
Sur le même palier qu'Arthur de Savernoy, il y avait une autre porte, et devant le seuil de cette porte un vieillard qui regardait le jeune étudiant descendre de la mansarde de Dominique.
Sur son front de quatre-vingts ans couraient encore quelques cheveux argentés ; son visage avait des rides profondes, et les orbites de ses yeux étaient creusées ; l'on voyait que la vie de cet homme avait traversé de rudes épreuves, mais sa physionomie respirait une calme gravité, son
sourire semblait avoir conservé l'empreinte des tristes désenchantements qui laissent leurs traces à chaque pas de la vie humaine.
Quand Arthur passa devant lui pour rentrer dans son appartement :
— C'est bien, ce que vous avez fait là, monsieur Arthur! lui dit le vieillard, c'est très-bien !
Arthur, absorbé par toutes les émotions qu'il ressentait, leva la tête comme s'il eût été réveillé en sursaut.
— Ah! c'est vous, monsieur Vancelay?
— Vous êtes un brave jeune homme, reprit celui-ci en serrant, avec une affection toute particulière, la main qu'Arthur lui avait tendue, vous êtes un brave jeune homme et un noble cœur.
— C'était un vieux soldat criblé de blessures, répondit le jeune homme.
Et il rentra dans le petit salon où ses amis buvaient , jouaient, chantaient et riaient, sans se douter que c'étaient des cris de douleur qui avaient un instant interrompu leur gaieté bruyante.
Celui ju'Arlhur avait appelé M. Vaneelay le suivit des yeux jusqu'à ce que la porte se fût refermée; puis, lui aussi, il rentra dans son appartement.
— Oh! oui, c'est un digne cœur!...
murmura-t-il à demi-voix en allant s'asseoir solitairement dans son grand fauteuil, le meuble le plus important de sa modeste demeure.