DEUX AMIS
A la même heure où Arthur de Savernoy réunissait dans un joyeux festin la fleur des pois du quartier Latin, dans la rue de Provence, un jeune homme soulevait à peine sa paupière fatiguée. Les frais
rayons d'un jour d'automne n'avaient pas encore pénétré dans ce sanctuaire inviolable du sommeil, et cependant midi venait de sonner; — midi, pour beaucoup de gens, c'est la moitié de la journée; pour d'autres , c'est la première heure du jour.
— Quelle heure peut-il être ? murmurat-il d'une voix dolente en écartant à demi les rideaux de son lit; — puisque je me réveille, il est tard.
Et il sonna.
Un domestique parut aussitôt.
Sans même attendre la question qui, sans nul doute, lui était faite chaque matin sous la même forme, celui-ci, en valet qui connaît son métier, dit en entrant :
— Midi vient de sonner.
— Ouvre mes rideaux, François.
Pendant que François soulevait les rideaux de brocatelie jaune, ouvrait les volets et plaçait près du lit, sur un plateau d'argent, les journaux et les lettres, le jeune homme laissa retomber sa tête sur son oreiller moelleux.
Nous avons dit, le jeune homme; parce que dans notre langue, c'est pour ainsi dire un terme générique appliqué à un certain âge, mais Léon de la Vrillière, car tel est son nom, a trente-trois ans. — Franchement, ce n'est pas une bonne raison pour ne plus être un jeune homme.
Il est brun, il a le teint assez coloré, les cheveux noirs et lustrés, les yeux vifs, les lèvres étroites et serrées, mais le cou est gros, les membres sont épais, les mains larges et, il faut l'avouer, sans distinction aucune, le torse bombé comme celui d'un athlète brisé aux exercices de la lutte ;
certes, cet extérieur robuste et carré contrastait un peu avec l'élégance excessive et presque féminine qui l'entourait, car l'on croirait peindre le séjour d'un Amadis si l'on entrait dans les détails curieux de cette chambre à coucher meublée en bois de rose, et dont Mornbro, comme toujours, avait, fait une merveille de distinction aristocratique. — Que voulezvous? — Jupiter, pour enlever Europe, s'était bien métamorphosé en taureau.
Il faut ajouter que l'épaisseur quelque peu commune de ses membres disparaissait en grande partie sous un allure aisée et une désinvolture pleine d'assurance et de confiance en soi. — En outre, la Vrillière avait un certain tour dans le geste, dans la voix, dans le maintien que donne l'usage de vivre dans ce cercle mondain formé si vite à Paris, autour de l'homme
qui a de l'argent à jeter, sans le compter ; l'épais collier de barbe qui entoure son visage, ses moustaches noires qui font ressortir ses dents blanches et bien rangées, donnent à sa physionomie quelque chose de franchement viril peu habituel aux indolents de nos jours.
Le domestique avait quitté la chambre et la Vrillière n'avait fait aucun mouvement soit pour rompre la bande de ses journaux, soit pour regarder si le plateau déposé près de son lit par François, contenait quelques lettres.
Cependant il ne dormait pas ; mais son visage avait cette fixité attentive que donne le souvenir d'une pensée ou d'un rêve.
— Oh ! murmura-t-il lentement en se parlant à lui-même, sans que ses yeux, comme attachés sur un point fixe, chan-
geassent de regard, quel beau rêve je faisais!... il devançait ia réalité; dans mes salons se pressait tout ce que Paris renferme d'hommes éminents, de noms illustres ; le ministre m'annonçait, en me serrant la main, que je venais d'être nommé au poste d'ambassadeur, j'avais à côté de moi une femme que tous saluaient avec respect et envie, et cette femme s'appelait la comtesse de la Vrillière; — sur ma voiture il y avait des armoiries resplendissantes. — Oh ! le beau rêve!... le beau rêve!.. .
La Vrillière s'était relevé d'un mouvement brusque et hautain.
— Pourquoi ne s'accomplirait-il pas?
Est-ce donc une ambition si insensée ? et ne suis-je pas sur le seuil de la réalité? — Courage, mon bon génie... Ducore quel-
ques jours et j'aurai atteint l'échelon le plus difficile.
Tout en parlant ainsi, il regarda autour de lui comme pour bien s'assurer qu'il était seul , et après cette investigation muette, il reprit à voix demi-basse en colloque avec lui-même :
— Qui jamais aurait pu le croire?...
Arrivé où je suis, moi qui étais inconnu et étranger à tous. — Oh ! les millions de mon père !. . que vous faites la route où l'on marche large et facile. — Mon père ! Quand je prononce ce nom , ma voix tremble malgré moi... J'ai peur!
— Peur ! répéta-t-il une seconde fois d'une voix ironique après un instant de silence; et pourquoi donc aurais-je peur?. L'argent !.. l'argent!., voilà ce qu'il faut en ce monde pour tout éteindre, tout oublier... Qu'importe le re&te... Tu m'as
donné de l'argent, beaucoup d'argent....
Merci, mon père!... Oh! tu connaissais bien les hommes; — c'est l'éternelle histoire du Veau d'or, autour duquel on se traîne à genoux, c'est le grand mot de toutes les ambitions .
La Vrillière avait prononcé ces dernières paroles d'une voix pleine d'arrogance. En détournant la tête, il aperçut deux lettres sur le plateau.
— Du général d'Épernay ! dit-il en décachetant avec avidité.
A peine eut-il jeté les yeux sur cette lettre que son visage prit une expression de joie rayonnante ; il se leva sur son séant.
— Oh! mon rêve!... mon rêve, dit-il.
Et il décacheta la seconde lettre.
Dans le même moment la porte s'ou-
vril et François annonça monsieur de Leufroy.
Deux mots sur ce nouveau personnage.
C'était un de ces élégants de seconde veine, que tout le monde voit par insouciance, auxquels on donne la main par habitude, mais que l'on estime juste assez pour en penser beaucoup de mal. — Combien de gens ont cette position dans le monde; ce qui ne les empêche pas d'être recherchés au besoin.
— Encore au lit, paresseux, dit celui-ci en entrant.
— C'est moins étonnant que de te voir, à cette heure matinale, pommadé, frisé, superbe et prêt à refaire la conquête de ta volage Paquita.
«— » Ne me parle plus de Paquita, je la-
bandonne à son malheureux sort et aux diamants de son exécrable Russe.
— Il paraît décidément que c'est le triomphateur du jour ; et toi, mon pauvre ami, tu t'en vas demandant ton Eurydice à tous les échos d'alentour. L'amour est une vilaine chose, les Paquita aussi ; je te conseille de te défaire au plus vite de ces deux infirmités. — Fais une bonne fin, contente-toi déjouer au whist. Argine et Judith te feront oublier l'infidèle, ainsi que l'exécrable habitant de la Neva ; tu vois que cela rime : — Neva, Paquita.
— Tu as sur le cœur les trois cents louis que je t'ai gagnés hier, reprit de Leufroy, que cette conversation blessait fort dans son amour-propre d'amant econduit.
— Au fait, c'est vrai, tu m'as gagné trois cents louis. — Sais-tu que tu me ga-
gnes souvent trois cent^ louis ? reprit La Vrillière d'une voix moitié ironique , moitié nonchalante , en lissant négligemment entre ses deux doigts les poils lustrés de sa moustache noire. Décidément, je nourris ton malheur; je suis ton Russe.
— Oui, j'ai assez de bonheur au jeu, dit de Leufroy fort tranquillement.
— Tu pratiques le système des compensations.
Pendant ce dialogue, la Vrillière avait sauté à bas de son lit et s'était revêtu du costume du matin le plus richement élégant qui se puisse rencontrer. Il y avait peut-être dans cet habillement de chambre plus d'argent que de bon goût dépensé; mais c'est un de ces détails auxquels il ne faut pas s'arrêter.
La Vrillière était devant la glace et ralliait symétriquement, avec les dents de son
peigne d'ivoire, les mèches éparses de ses cheveux.
Ici un silence de quelques minutes avait succédé.
De Leufroy regardait La Vrillière ; et , pour celui qui eût observé attentivement sa physionomie, il était évident qu'une pensée secrète le dominait et qu'il était venu pour parler d'autre chose que de Paquita et des diamants du Russe.
Pendant que La Vrillière était devant la glace, il parcourait la chambre du regard, et ses yeux s'arrêtèrent sur les lettres restées sur le lit à moitié ouvertes.
De Leufroy se leva pour aller prendre un cigare dans un ravissant coffret de bois de rose et de porcelaine de Sèvres, mais on eût dit qu'il cherchait à voir ce que pouvaient contenir ces deux lettres, fort mal placées pour l'indiscrétion de ses re-*
gards : aussi, et quelque subtilité qu'ils eussent, ils ne purent découvrir dans cette rapide inspection que la signature de l'une d'elles.
— Général d'Epernay, ratirmura-t-il tout bas entre ses lèvres.
Et il alla se rasseoir dans son fauteuil.
— Tu réfléchis, mon cher de Leufroy, dit la Vrillière qui s'était retourné.
— Je pensais à ce cigare qui est excellent, et j'en regardais voltiger la fumée audessus de ma tête.
— Voilà une pensée digne des bergers de l'Àrcadie.
— A propos, la Vrillière, et ton mariage? reprit de Leufroy avec indifférence, en faisant tomber, du bout de son petit doigt, la cendre blanche de son cigare.
— J'allais t'en parler.
— C'est ta Paquita à toi!
— Eh bien ! ma Paquita se porte à merveille.
— Je t'en fais mon compliment.
La Vrillière avait été prendre les deux lettres qui étaient sur son lit.
— Cher ami, dit-il en tendant la main à de Leufroy, j'ai un vrai fond d'amitié pour toi, et je t'aime véritablement, parce que lu m'as rendu deux grands services.
— Moi, dit celui-ci en se soulevant à moitié.
— Sans t'en dauter : qu'importe. — J'ai été amoureux une seule fois dans ma vie.
— De la petite Marguerite,
— Comme tu dis, de la petite Marguerite ; — je l'aimais, ce qui était une bêtise, je croyais en elle, ce qui était bien plus
bète encore, tu me 1 as enlevée* et sans diamants; elle t'aimait en cachette pendant qu'elle me trompait ouvertement; tu m'as •guéri de l'amour. — Premier service. — Tu me gagnes tous les jours au whist un joli revenu, lu me guéris du jeu; — second service. — - Ta main» tu es un ami véritable.
De Leufroy eut l'air de rire aux éclats, et ajouta :
— Aussi, pour compléter la cure radicale, tu te maries^
— J'espère que ce sera le seuil où s'arrêteront tes bons offices.
— Pour un homme qui parle si bien du rtiariage, tu m'as Fair de t'en tenir à la théorie et de négliger de ton mieux la pratique, car voilà deux petits poulets qui pourraient bien t'avoir procuré le plus agréable des réveils.
On voit que l'autre se glissait tortueusement vers son idée fixe.
— Tu as raison, le plus agréable des réveils. — Peux- tu me promettre une discrétion de quelques jours?
— S'il s'agit de choses sérieuses, oui.
— Très-sérieuses, — lis cette lettre.
De Leufroy la prit avec une nonchalance
affectée; mais déjà ses yeux impatients en dévoraient le contenu.
— Elle est...
— Du comte d'Épernay.
— Ah! ah! du futur beau-père: et il ledit que sa fille est charmante, pleine des plus aimables qualités; — c'est la monnaie de tes millions.
— Mieux que cela : — lis.
De Leufroy lut ce qui suit :
«Mon cher la Vrillière, je ne veux pas
» tarder d'un instant à vous annoncer une «excellente nouvelle; je quitte le garde des » sceaux; ma demande, je pourrais dire » notre demande, a été soumise hier au » conseil des ministres que présidait Sa » Majesté. — Succès complet ; aussitôt vo- » tre mariage avec ma fille, vous recevrez » l'autorisation du ministre de prendre le ïtître de comte, en ajoutant à votre nom »le nom â'Epernay. — A ce soir, n'est-ce »pas, mon cher la Vrillière?
» Général comte d'EpERNAY. »
Si la Vrillière eût été moins plongé tout entier dans la béatitude de ses rêves orgueilleux, si près de s'accomplir, il eût pu, peut-être, remarquer que celte lecture produisait un effet étrange sur son ami, malgré la promptitude avec laquelle celui-
ci comprima le mouvement involontaire qui passa comme un éclair sur sa physionomie.
— Bravo, mon cher comte, dit-il en se levant. — Mais... ce mariage n'est pas très-prochain. . . encore ?
— J'espère bien que dans huit jours ce sera fait.
— Dans huit jours !..
Cette exclamation fut dite sur un tel ton, que la Vrillière répéta en souriant :
— Cela te chagrine donc ?
— Au contraire, cher ami. — Et ce voyage que tu devais faire.,, en Provence, je crois?
Les deux sourcils de la Vrillière se contractèrent subitement, ses traits prirent une expression à la fois sombre et dure.
— J'y ai renoncé, dit-il.
— Je t'en félicite, car. .. je croyais que des affaires de famille pouvaient retarder tes projets.
— Je n'ai pas de famille, répondit la Vrillière, dont le visage se couvrit d'un nuage épais; — je n'ai aucun intérêt en Provence.
De Leufroy, sans répondre, fit voltiger la fumée de son cigare en dessins capricieux.
— Je n'ai que la moitié de votre confidence , monsieur le comte , lui dit-il.
— Et voici l'autre, reprit la Vrillière, qui passa la main sur son front et secoua brusquement la tête.
De Leufroy regarda rapidement la signature de la seconde lettre.
— • Edouard de Uouvaux, ciïi-ii, c'est,
si je ne me trompe, le nouveau cher de cabinet du ministre des affaires étrangères?
-- Oui.
De Leufroy lut à haute voix.
« Cher ami, — (c'est vrai, tu étais au » mieux avec Rouvaux), — le général d'E- » pernay a fait merveille, il a demandé * pour vous, au nom de ses services et d'un » certain passe-droit fort hew eux dont il » avait à se plaindre, le consulat général ïde Barcelonne; le ministre se fait tirer » l'oreille; moi, qui connais le fond des » choses, je vous dis tout bas : l'affaire est » faite; mais vous savez le vieux proverbe : ï — 11 faut battre le fer pendant qu'il est » chaud. — Epousez... épousez... et votre s nomination sera présentée immédiate- » ruent à la signature du roi. Si vous avez
j> le temps, passez me serrer la main à » mon cabinet. »