CHAPITRE PKEMIEK
in 2010 with funding from
University of Ottawa
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Un tigre en robe de gaze.
Saint-Pétersbourg, cette improvisation fabuleuse de Pierre-Ie-Grand, ne fut jamais aussi brillant que pendant les premières années du vè'ynù de l'empereur Nicolas. I.a jeunesse des béiiliers du
trône d'Alexanrlre r.emblait èlre le mobile de fêtes conlinuelles; mais le véritable but de ces bais, de ces cérémonies, de ces féeries du luxe, était de confondre IVsjifit r;iilleiir des représentants de la vieille f.urope. Ces holos 'li[)lomatiques du nouveau czar devaient désapprendre l'épi Uiète de bai'bares du Noiti qu'ils pro-
diguaient si laitiilièreaient aux Russes.
iJri soir de décembre 182.. il y avait grand bal au pa'ais Michel. Les larges rues de Pétersbourg ne désemplissaient pas de voitures à quatre chevaux, mal lavées, ma! peintes, mal vernies, conduites par un cocher et par un postillon,
enfants velus du lourd armiak persan, mais adroits, prestes et téméraires, né menant que des rênes et du frein, sans faire usage du fouet et de la voix. Tous ces équipages originaux et pittoresques, quoique médiocreuient éli'ganls, venaient s'arrêter devant la façade extérieure du palais, ornée dans toute sa longueur dun portique à l'italienne. Les enlre-colonuements en étaient illumiiiés par des groupes de lampions en pa|Mi'rs, gracieus*^'ment découpés eu fortne de lyres, de vases, de tulipes, <J'uiMies, de couj)es. La foule se pressait sous 1« péristyle; les légères et somptueuses toilelt<;s des grandes dames se déiobaienl sour> leurs
manies épaisses ; les brillants uniformes des grands seigneurs se cacliaient sous des manteaux de fourrures; lous avaient bâte de pénétrer dans ce flamboyant Éden ëniaillé de fleurs et saturé de parfums, ira âge des palais fantastiques de ces fées du Nord, qui changent, sous lears pas, l'aride hiver des Russies en un printemps
éternel.
La clarté des lampions rayonnait sur les colonnes du palais et les arbres du jardin, encombré d'une masse de peuple qui scDibiaii remplir le rôle du chœur impassible des tragédies antiques. Du fond des massifs éclataient des «ympho-
nies militaires, et les orchestres cache's se répondaient au loin comme les échos mourants des cors dans les grandes chasses à courre. Des bosquets d'arbres illuminés à feux voilés étoilaient les ombres nocturnes, et la verdure, fantastiquement éclairée, offrait des teintes vaporeuses qui n'appartiennent point aux paysages terrestres.
L'intérieur de la galerie où Ton allait danser n'était qu'un nouveau jardin plus merveilleux encore, un jardin auquel les roubles avaient servi d'engrais, un jardin planté de deux mille caisses do fleurs rares, habituées à s'épanouir sous un
soleil incandescent. Art fond de la salle^ enguirlandée d'une ceinture luxuriante d'arbustes exotiques, protégée par les éventails épineux des aloès, des cactus et des figuiers de Barbarie, s'élevait gracieusement une vasque d'eau cristalline,
d'oii bondissait une haute gerbe. Ces
cascades scintillantes aux reflets des
bougies secouaient une rosée lumineuse dans l'air tiède, que rafraîchissaient encore les branches des palmiers et des bananiers ruisselantes de gouttes de pluie. Le bruit des pas s'amortissait sur la mousse qui bordait les allées.
Les fenêtres, h l'exception de celles
qui servaient déportes de dégagement, étaient masquées par de gigantesques écrans dorés, à glaces d'un seul morceau, et dont le pied s'enfonçait dans les lapis de fleurs. Ces miroirs à bordures d'or, encadrés de bougies innombrables, semblaient frisssonner au vent comme les rideaux de diamants qui cachaient les portes du palais d^Aladin. La magnifique salle ainsi décorée se prolongeait à l'infini ; c'était un prisme de lumière, de dorure, de fleurs, de reflets à faire ill'ision au peintre de perspective le plus exercé, et sur cet espace imaginaire flottait un vague brouillard qui adoucissait encore tous les contours des objets.
Lfi bal n'était pas commencé ; les invités, en attendant Tairivée de l'impératrice, oubliaient de se livrer à l'entrain prescrit par le cérémonial et s'occupaient à exercer une minutieuse investigation sur l'intéressante classe des retardataires. Tout a coup un mouvement de curiosité extraordinaire agita celte foule d'observateurs bénévoles lorsqu'un huissier des cérémonies leur jeta les noms du prince Mourinkin et de la princesse Veratchka, sa fiile. Deux haies d'uniformes et de toilettes s'alignèrent sur leur passage.
Les conversations cessèrent; les critiques des grandes dames s'arrêtèrent sur 1 eurs lèvres pincées et dédaigneuses : on
eût dit que leurs regards envieux cherthaieut à surprendre le secret du prèslige exercé par celle rivale triomphante. Quani aux hommes, ils s'efforçaient d'attirer sur eux un vague sourire, un imperceptible geste, un regard même indifférent de la divine princesse.
Jamais la beauté de celte élégante jeune fille n'avait brillé de plus d'éclat: éiaii-ce coquellerie ou indifférence, mais la nonchalante grâce de sa démarche, la sérénité souriante ei froide de sa physionomie, son ponde tète allier, loui en elle semblait attester la conscience ei l'habitude du tiioni[-he ainsi qu'un dédain,
— lapent-être nfîeclé, pour les faciles succès. Elle traversait la foule comme une souveraine, tandis que son regard disait aux hommes: « Admirez-moi; >» et aux femmes : a Inclinez-vous. »
Elle était belle en effet, de ce charme étrange et mystérieux qui a, de tout temps, caraclérisé les femmes d(^ pure race slave : ces compagnes belliqueuses des Scythes, que les Grecs anciens ne purent assouplir à resclavage, — ces amazones dont la fabuleuse Thaleslris dompta Je cœur d'Alexandre, telles furent les aïeules des belles Moscovites.
Est-ce le mélange du type asiatique et
du type européen qui a donné à leurs yeux, à leurs irails, à leur tournure une finesse et une distinction incomparables? Est-ce la vie de serre-chaude à liiquelle les femmes nobles soiu astreintes qui a maintenu cette aristocratie de formes et l'a empêchée de s'abâtardir au contact des races finoises et kalmoukes, dont les traits sont bas, déprimés, carrés? C'est ce que nous ne saurions décider.
Toujours est-il que la jenne princesse Mouriakin pouvait soutenir la comparaison avec les plus célèbres beautés des cours précédentes, mais qu'elle na\ait rien de commun avec les lypes a;]o[)lés
par Raphaël et Murillo pour leurs madones.
Son front païen éiait peu élevé, nr^\& droit et assez hr^e pour accuser une inleliigonce opiniâtre, afiiente, passionnée. Ses yeux étaient taillés en amande, comuie ceux des vrais Slaves, la cou[)e des paupières était pure, mais le bleu de la prunelle, vague et nuageux, rappelait ces yeux glauques des Sarraates dont parle Tacite, teinte élrango qui donne au regard voilé des jeunes valkyries du Nord une douceur et une innocence dont le charme est irrésistible. Son nez grec, d'une fierté harmonieuse; relevait le
Qai*actère âristocraliqne d'un Tisage singulièrement adouci par les longues boucles d'une cbevelùre blonde, souple el brillante, qui encadrait ses joues rosées d'une tremblante auréoie^
Sa taille flexible, la blancheur de sa carnation , sa déuiarche nonchalante, eussent pu faire croire à un observateur superficiel qu'elle subissait les langueurs d'une nature délicate et frêle, si on n'eût deviné, aux froncements furtifs de ses sourcils et de ses lèvres, une vigueur nerveuse extraordinaire cachée sous ces formes charmantes comme le ressort d'acier sous le velours.
La toilette de la jeune princesse était vaporeuse comme elle-même. Une robe de tulle semée d'étoiles d'argent, ornée de volants lamés relevés de nœuds de volubilis, laissait flotter ses plis légers autour de ce corps de déesse. Un diamant agrafait à sa robe chaque nœud de volui»ilis. Une rivière de diamants courait sur le front de Veralchka, serpentait dans ses tins cheveux blonds et s'onroulait autour de son col, plus blanc que celui du cygne.
11 était certes impossfble de rêver une image plus séductrice de la beauté féminine. Cette blonde eût l'ait le désespoir des peintres, car !e {inceau ardeiil d'un
Uubens ou ie chasie crayon d'un Snizio eussent hésilé devaal s<^s contours suaves.
Pour les jeaues ;4eiis, n'était-ce pas l'incarnaiion lugiiive de l'idéal ? Aux yeux des hommes mûrs, le plus rare témoignage des efforts de la naliire pour uroduire ia perfeclion suprêrue? et les vieillards ne retrouvaient-ils pas en elle un souvenir brillant de jeunesse évanouitqui réchauffait un instant leur cœur de
gluce ?
Quant an prince Mounakin, la poitrine émaillée, constellée^ chamarrée de croix, d'ordres, de plaques et de cordons cosmopolites, il s'avançait à Iraveis la
foule en donnant la main à sa fille avec l'imporlance radieuse que comportaient
les tacites hommages rendus à la belle
Veratchka, il s'épanouissait de bonheur, malgré son flegme diplomatique, eu la voyant traverser, comme une idole indoue, les flots de ces fakirs volontaires absorbés dans une conieraplaiive admiration et une surprise passionnée.
Uu jeune soldat, de garde à l'entrée de la galerie, un cadet de famille, un noble sans fortune {tout ce qui entoure la personne du czar est noble jusqu'au soldat), n'avait pas cessé d'attacher des yeux éblouis sur la jeune princesse, il n'avait
vu qu'elle dans cet essaim de femmes élégantes.
Il s'était senti pâlir et frissonner comme si l'empereur lui eût adressé la parole, il semblait dans son extase avoir oublié jusqu'à la tenue de service. Il avait tout à coup rougi de l'infériorité et de la bassesse de sa condition. La gaîié insouciante de la jeunesse s'était
changée dans son cœur en ambition
fébrile et envieuse.
Tout à l'heure encore il était heureux de se trouver de garde au seuil de cette fête et de donner ce merveilleux régal à ses yeux.
^]aiiUen<iut il vui védé la meilleure part «ie sa vie pour éiie un tle ces pi iviiégiés qui avaient le droit d'ërhanger quelques paroles banales avec la princesse Veratchka, et de presser dans leurs bras sa taille de roseau.
Il restait donc là. Iîm, le radet de faniilie, le gentilbomnio désavoué, contraint de paraître froid, insensible, obéissant comuiG un serf, loin de celle femme poétique.
Il reprit sa faciion avec l'ardeur du néophyte qui éiieini sur sa poitrine lecilice de crin; il espérait ainsi combatlre celle tentation folle et sans but, dont les
vertiges brûlaient sa tèt<^, son cœur, ses sens. Ce fut en vain ; ii ne put chasser cette dangereuse image, elle rev^naitsaus cesse occupei- son rêve éveillé. Enfin, pour donner le change a ses •- nsiM^s.ilchi^rcha à prêter l'oreille :ui\ paroles qui se croisaient autour de lui.
Il n'entendit d'abord que des phrases oiseuses et frivoles; .nais tout h coup il prit un vif intérêt à l'entrelien de deux personnes à demi cachées derrière les caisses de grenadiers, et dans lune desquelles il reconnut mylotd (ioorges W..., ambassadeur d'Anglctt rre; l'aulrt^ était un jeune homme blond, -ntx (rails fin^^ à
î'œil moqueur, aux lèvres minces et pâ* les ! qui poriait ie costume d'aide-decamp.
— Connaissez- vous celle charmante femme, mylord? demandait ce dernier.
Le cadet devina aussitôt qu'il s'agissait de la fée de salon à laquelle il venait de vouer une adoration insensée.
L'ambassadeur sourit.
— Eh ! qui ne comiaîi la belle princesse Veralclika^ la (iile du plus philaatrope des boyards russes, le prince Mouriakin, possesseur du riche district de
Bogorodsky, clans le gouvernement de Toula ?
— Le gouTernement de Toula ! se dit le garde, avec une surprise qui se changea en une sorte de superstitieuse espérance, car le maigre domaine de ses ancêtres était voisin de Bogorodsky, et il lui sembla que les distances se rapprochaient déjà entre lui, l'humble soldat, et la noble Veratchka.
— N'avez-vous donc pas entendu parler, conlinuait l'ambassadeur, 4e celte magnifique terre de Beau-G aive, dont le prince Mouriakin a fait un paradis terrestre, près de son village d'Isrog ?
— Mnis :-:ongez donc, mylord, q»îe j^irrive Je voyage, rt^^pliqua le jeune aide-decarap. Je loriibe au luilieu de ce bal avec un uniforme tout neuf, mais les yeux encore éblouis du soleil ilaiien, les oieilles étourdies de la canseri • française et le cerveau un peu engourdi par le sp'.ee'n de votre humide patrie.
— Et [icul-êlre avpc un cœur ne^f, encore iut ciKiié par 1rs œiladi'S <les inajasantialouses, car vous preue.'. feu a première vue !
— Eh bien, Iraitez-moi, mylord, en étranger à qui vous voudriez épargner quelque faux pas. Je ne suis pas encore
redevenu Russe. Ayoz compassion de mon ignorance !
— Vraiment, dil !ord Georges W***, avec un flegme ironique, ie froid enfant de la Newa veut-il se brûler coin me nn papillon aux bougies ! Voyons si vous êtes devenu observateur et ! hysiononiiste e\\ courant les quatre coins de PEurope. Que pensez-vous de ia princesse Veralchka, en ne consultant que b s api-arences?
— Elle est bplle comme un beau rèv- ! répliqua avec feu Faide-de-camp ; sa sérénilé patricienne scinble éloigner ir-s hommages et les espérances dos chuchoteurs de madrigaux. Cette pudr^ur froide et
impérieuse lui sied cependant à ravir.
Comme la neige qui brûle nos mains, son regard indifférent et vague trouble plus mon cœur que les éclairs des beaux yeux de Florence et de Séville.
— Cet homme récite ma pensée, murmura le garde.
L'aide-de-camp continua :
— Est-eile mariée, fiancée ou veuve, mylord !
L'ambassadeur sourit avec cette impassibilité diplomatique qu'un Anglais sait conserver jusqu'au fond d'un boudoir.
— Elle n'a encore passé par aucun de
ces supplices sociaux, mon jeune ami. la peincesse Veratchka est tout simplement un ligre en robe de gaze.
L'aide-do-(ie-canip tressaillit.
— Ne sautez pas en l'air, reprit lord Georges. Le ligre est délicieusement déguisé, comme vous voyez, et les plus fins peuvent s'y tromper ; mais j'aimerais mieux vous voir tomber sous la griffe d'un de ses terribles frères, dans un jungle de rindoustan, que sous l'évenlail de celle princesse féline.
— Féline, répéta l'aide-de-camp en re-
gprdnnt srn in^rrloculour d'un œil irrité.
— Allons! vous chargez vos yeux comme des pistolets. Tchertokonsky , ajouta le prudent diplo.'uale; j'ai eu tort 'l'oublier qri'il ne faut jamais -ionner à ses anis que les rens''ignenieni8 qui leur co'îviennent.
S'il eût tourné ses regards vers !e cadet, il eût pu croire sa vie en danger entre deux ennemis. L'aide- de-carnp Ht un effort pour sourire, et dit d'une voix altérée :
— Continuez, mylord, continuer. Ce début m'intéresse singidièremet.
'— Oui, sous cet air de candeur parfaite, reprit ie uobie iord, c'est une âme arlificicuse, une coquette sans cœur, pétrie d'orgueil et cruelle jusqu'à la lâcheté.
— Cruelle, répéta eu riani le jeune h nmie. Envoie-t-(*lli donc ses esclaves iju bouireau du knoul pour une épingle mal altac hée ou une goutte d'eau de lavande tombée jiar niégarde sur sa robe ?
— Vous ne uje comprenez pas! dit froidement l'ambassadeur. Elle est indifférente ou -bonne aux misérables, suivant sou caj)rice. En Angleterre, elle passerait
tout simplement pour une laHy excentrique ; mais..o
— Mais, ici même, myiord, vous le savez aussi bien que moi, indulgence plénière, liberté complète pour l'excenlricilé des boyards tant qu'elle ne touche pas à la polilique.
— En vérité, nous avons l'air de deux avocats qui plaident le pour et le contre, reprit l'ambassadeur; mais si je vous ai dit que la princesse Veratchka n'avait pas de cœur, je vous ai donné l'opinion de ses nombreux courtisans.
— C'est impossible !
— Impossible! voilà une explication bien peu diploaialique. Je regrette de vous arracher une illusion, mais j'ai mes preuves. La belle Veratchka a ses jouets humains, ses bouffons d'amour, et je ne voudrais pas vous voir prendre rang parmi eux.
— Comment une jeune fille d'un si pur visage, d'un si chaste regard, pourraitelle jouer cet indigne rôle de coquette ?
— Rappelez- vous , Tchertokonsky , toute votre mythologie de collège, et vous y retrouverez les fées malfaisantes qui semblent s'être généreusement chargées de l'éducation de ia princesse. Circe, Stry-
gille, Ârmid'^, m surent pas abuser j'Ius perfideiiienl de l'aniour qu'allumait leur beauté dans le cœur léger des hommes.
— Mais, vous me faites là, mylord, le {>orlrait d'un monstre ! murfnura l'aidetie-camp consterné.
Oh ! comme le jeune cadet avait envie de broyer sous la crosse de son fusil les <3scarpiiis de l'ambassadeur britannique, dûi-il provoquer par Cviie brutale maladresse un casas belli !
— Je ne sais, ajouta lord Georges, quelle princesse jeta un jorti son gaut duns l'a-
rêne pour que son chevalier allât le ramasser sous la patte d'un lion affamé.
C'est ainsi que la fière Veralchka se plaît à jouer avec le courage, la dignité et même l'honneur de ses plus enthousiastes adorateurs.
— Ah! mylord, dit l'aide-de-camp, je m'aperçois un peu tard qne vous voulez voîis amuser à mes dépens.
— Vous croyez, mon ami? répliqua
l'impassible Anglais. Eh bien ! voici mes
preuves vivantes qui s'avancent. Regardez
ce boyard qui cause en ce moment avec
la princesse Veralchka ! Demandez à ce
propriétaire du Don, à ce gentilliomn-îe i ' 3
— aides steppes, qui l'a transformé si ridiciiletoent en petit maître, qui l'a fait sortir tout à coup de ses bois, de ses étangs et de ses marais glacés, pour tomber comme un acéolyihe au milieu de ce monde élégant, où il joue un rôle si gauche et si grotesq iC? Il vous répondra que c'est un caprice, une fantaisie, un bon plaisir de Veraiclika !... Et tenez, plus loin encore, voyez cet homme au visage sombre et morose, qui ressemble à un altaman zaporogue, habitué à vivre sous la tente ! Croiriez-vous que c'est là un gentilhomme français, naturalisé russe, mais qui avait naguère gardé de sa patrie la vivacité spirituelle, l'ironie mordante et la légèreté
fashionable ? Demandez qui lui a fait quitter Sainl-Pélersbourg, à laquelle il imposait le nœud savant de ses cravates, "pour aller s'abrutir dans des ste[)pes sauvages où il chasse l'ours et où il a eu deux doigts de pied gelés? On vous ré{)ondra encore et toujours, Veralchka.
— Mais, mylord, cette dangereuse princesse serait un monstre moral, à vous en croire, dit l'aide -de-camp avec une visible émotion ; mais j'ai toujours envié la gloire d'Hercule, dompteur des monstres.
Pnisque j'en trouve un sur mou chemin, je veux tenter l'aveiiture, dussé-je y périr.
— Prenez garde, Tcherlokoiisky, reprit
lord Georges ; je vous !e dis sériensement, aimer la princesse \Iourlakin, c'est jouer sa vie.
— C'est jouer sa vie ! répéta une voix sourde.
L'aide-de-oamp , surpris, se retourna vivement, mais déjà un flot humain lui cachait le garde qui avait laissé échapper cette prophétique parole.
Cependant il no voulu! pas rester sous le coup de cet avertissement qu'il regardait comme une menace, et serrant la main de l'ambassadeur avec cette confiante bravade qui sied sibien à la jeunesse:
— Merci de raugiire, mylord, mais mes pieds s'engourdissent dans celte immobilité, et je vais inviter la princesse Veratchka pour le j.remier quadrille.
I/ambassadeur sourit froidement sans répondre, et l'aide-de-camp se perdi?
dans la foule, sans se douter qu'il était poursuivi et épié par le rogard jaloux du jeune garde.
ClîAPIT E DEUXIÈME
Un* flammèche de bougie.
Le cadet avait senti son cœur tressaillir de colère en entendant accuser la fille de Mouriakin avec cet acharnement impitoyable.
11 ne pouvait croire aux odieux épiso-
des dont lord Georges W*** avait flétri la vie de cette femme, dont les traits séraphiques devaient annoncer une âme virginale; mais lorsqu'il apprit qu'elle n'avait jamais aimé, — que ses courtisans n'étaient que des victimes sacrifiées à ses caprices, — il ressenlit une sorte de joie profonde de cette révélation.
D'après, son raisonnement passionné, Veratchka avait un motif secret pour garder ainsi la fière indépendance de son cœur. La- cruauté de ses coquetteries s'expliquait sans doute par les prétentions grossières de ses poursuivants, qui lui semblaient aussi indiscrets que ceux de la chaste et laborieuse reine d'Itha-
que. Enfin, dans l'effervescence de ses folles rêveries, le garde oubliait l'humilité de son rang, suivant la hiérarchie russe, et sans oser prétendre au cœur de la princesse, il souffrait de voir un homme se croire digne de ce bonheur suprême.
Ce fut donc avec un vif déplaisir qu'il aperçut l'aide-de-camp, guidé par celte excessive présomption que donne parfois la jeunesse, s'avancer avec une sorte de brusquerie familière vers la belle Veralchkaetse baisser tout à coup comme s'il eût youlu lui baiser les pieds. Déjà il se demandait si le jeune fat était devenu fou, lorsqu'il le vit ramasser un splendide bouquet que la princesse venait de laisser
toiubor et le lui présenter avec une grâce parfaite.
Veratchka arrêta sur le nouveau venu on de ces regards glacials qui disent tout net aux fâcheux :
— Que me voulez-vous? Je ne voms connais pas !
Mais ]'aide-de-canip était trop grand seigneur pour se laisser déconif'nancer par celte froideur prévue; armé de son sourire le plus triomphant et de re^iards plus radieux de fa'uilé que de passion ,il répondit galamment à la tacite apostrophe de la pi incesse :
— Veuillez permeitre à votre bouquet, niailame, de vous présenter Ivan Tchertokonsky, aide-decamp et neveu di,i général P***.
Veralc'hka n'eût pciU-être pas changé d allitiide, ponr mieux jouir de l'embarras de l'officier, mais elle vit le boyard petit-maître rouler déjà des yeux terribles, et elle s empiessa de sourire à son nouveau courtisan. Celui-ci, charme de ce premier succès, ajouta viveiuent :
— Pi incesse, je suis fier d'avoir tenu un instant dans mes mains cet heureux bouquet dont les parfums ont caressé votre visage.
A ) explosion de celle fadeur le boyard devint écarlate et se démena avec des 'efforts ridicules dans ses étroits habiîs de cour.
Quant à Veratchka, elle ne daigna pas répondre à celle prose de quatrain; mais avec une nonchalance étudiée et superbe, elle reprit son bouquet, puis sans le regarder elle 1;^ laissa leiomber.
Tchertokonsky se baissa de nouveau pour le ramasser, mais elle lui dit d'une v(»ix brève :
— C'est inutile, monsieur. Ces fleurs sont fanées.
En même temps eiie avança son pied mignon sur le bouquet flétri que l'aidede-camp venait de lui rendre avec tant d'empressement. Le beau jeune homme resta foudroyé. Jamais geste si simple, jamais paroles si insignifiantes ne produisirent une plus draniatiqiie impression.
Le don Juan comospoliie regardait d'un air si effaré le bouquet gisant à ses pieds, que le boyard lui-même se crut trop vengé et parut plaindre son malheureux rival par un généreux coup d'œd de pitié.
Tchertokonsky humilié, voulut néanmoins prendre sa revanche de cet échec, ei, s'inciinant profondément pour cacher
sa rougeur, il murmura d'une voix alte'rée :
— M'accorderez-vous, madame, la grâce de m'sccepler pour cavalier au prochain quadrille?
— Je ne danse jjIus, monsieur, répondit la princesse avec une pelite moue qui trahit son impatience, la danse devient pour moi une laiigue.
L'aide-de-camp, blessé de plus en plus dans sa vanité, touimentait de ses doigts crispés les fils d'or de ses aiguillettes; il sentait le ridicule de sa position, mais sa présence d'esj>rii l'avait abandonné. Lors-
qu'il leva vers la princesse se» yeux disirai temenl fixés sur le bouquet dédaigné, il remarqua sur ce divin visage un sourire d'une ironie cruelle.
— Avez- vous perdu quelque chose monsieur? lui demanda-t-elle avec un faux intérêt. Ah! voire inadiigal, peulê(re! Vous pourrez encore vous. en servir ce soir avec succès en l'honneur de quelque bouquet plus facile à vivre.
Tchertokonsky sentait ses pieds se
clouer au parquet, comme s'ils s'enfon-
çaientdanslesablemouvant,etsa langue se
coller à son palais. 11 salua gauchement la
princesse ; et en se retirant, il l'entendit
s'adresser au boyard :
— Voici po'.îrtanlj comte Betukoff, les services des che>^aliers d'aujourd'hui. Ou ramasse un gant, et ce travail d'Hercule doitêtre payé d'un sourire. Vous le voyez, ténébreux jaloux, vieux Russe authentique, vous li'éles pas le seul à vous montrer exigeant.
Le boyard grogna une réponse composée d'interjections d'un sens douteux.
— Toiiez, ajouta-t-elle, le prélude de l'orchestre nous donne le signal d une mazourka! Prenez mon éventail, comte Betukoff!
-^ Maïs ne venez-vous pas de déclarer que vous ne dansiez plus, princesse ?
— Souvent femme varie, comte. C'est un proverbe français renouvelé du paradis terrestre et naf.aralisé dans toutes les l^igues. Mais mon éventaii s'impatiente, monsieur.
— y.le promettez-vous, du moins, princesse, de ne danser qu'avec moi? dit le boyard d'un air moitié langoureux et moitié rébarbatif.
— Comte Beîukoff, quand donc vous souvieiidrez-vous que 1*3 métier de tyran ne rapporte rien à mon service? Je préfère le vaudeville an mélodrame. Ne dépensez donc point ici votre grosse voix e^
vos r; isards farouches. Faites dos éconn-
mies de despotisme pour votre lune de miel.
Le boyard saisit l'éventail avec une grâce équivoque, et se penchant à l'oreille de la railleuse jenne fille :
— Veratchka , mnrniura-t-il d'une voix plaintive, ayez pitié de mes tortures!
Elle retint un éclat de rire.
— Vos tortures? allons, comte, vous avrz été mordu par un auteur de tragédies... Pourquoi ne m'honoroz-vous pas desépiihètes d'inhumaine, de tigresse et
de cruelle? Voas a'êies pas trop pâle pour un boyard torturé et qui n'en a pas l'habitude.
Je souffre réellemeni, princesse.
— Peut-êlre! dans voire orgueil!
Comme tout rampe d'ordinaire devant voire volonté, hommes el choses, vous vous irritez de subir la mienne. Je suis une coquette, n<ist-ce pas? une femme fantasque, sans cœur et sans piiié. la vieille lilanie! mais cent autres iu'en ont dit aulani, mon pauvre comte, etfaui-il pour cela couper mon cœur en cent m arceaux? Non, chacun le veut tout entier. Qu'ypuis-je? Tâchez de le mériter. Je
VOUS ai indiqué le bon chf-min ; j'essaie de vous corriger des déiauisqui me froissent le l'ius en vous : n'est-ce pas généreux de ma part? Mais non, vous aimez mieux vous plaindre et m'injurier. Et te» noz, vous me donnez là un bel échantillon (le votre métamorphose!... Prenez donc garde, monsieur !
Le comte Betukoff, furieux de cette leçon qui blessait son caractère rude et altier, froissait avec colère dans ses mains les branches de l'éventail. Vainement il essayait de domr)ter sa violence naturelle; le bois de nac ce craquait sous la contraction nerveuse de ses doigts.
— Comle, on vous regarde, reprit la princesse en étendant vers lui sa main blanche et délicate; - en vérité, mon éventail vous monte à la tête, et, si vous étiez mon mari, je crois que vous vous serviriez des morceaux pour me battre.
— Veratchka, de grâce, épargnez-moi !
bégaya le boyard, que la colère rendait à ^ toute la rudesse de sa nature primitive.
— Ah ! le masque vous pèse ! continua
froidement la jeune fdle. Vous ne pouvez
même obtenir de vous l'hypocrisie de la
douceur. On dit que les femmes m?ses
aiment à être traitées par leurs maris
comme elles Irai lent leurs esclaves. Sous ce rapport, je manque de patriotisme, comte Betukoff. Je professe les idées les plus avancées. Perversité inouïe ! je n'aimerais pas à être battue. Il est inutile de vous mordre les lèvres, monsieur. Je suis franche, croyez-moi. J'aime mieux encore dompter un lion que faire danser un ours. Maintenant, rendez-moi cetévenlail!
Le comte était devenu livide ; tout son sang refluait à son cœur; ses yenx mornes étaient attachés sur la jeune princesse comme ceux des bêtes fauves qui flairent une proie ; mais l'impitoyable Veratchka jouait avec cette rage impuissante, comme le dompteur avec ses tigres
aux narines froncées, et ses hyènes h la langue âpre.
Pourtant, lorsqu'elle voulut reprendre son éventail, le boyard le serra avec tant de force entre ses doigts crispés, que les branches se brisèrent en éclats.
— Merci de la leçon, comte, dit l'altière fille du prince Mouriakin avec un étrange sourire. Vous savez que je ne garde jamais de serviteurs maladroits?
L'aide-de-cam p, caché derrière n n gigantesque cactus, avait assisté à cette scène rapide, et à son tour il honora d'un regard de commisération la défaite du boyard.
Celui-ci, qui cherchait à faire tomber sa fureur sur un ennemi moins invulnérable que !a belle Yeraichka, s'avançait déjà vers Tcherlokonsky, lorsqu'il se retourna en entendant la princesse causer du ton le plus calme avec le gentilhomme français.
— Non, monsieur de Rocheblanche, lui disait-elle, je ne danserai pas ce soir. D'ailleurs , vous avez du désapprendre la niazourka et la redowa, depuis que les steppes sont devenues votre salle de bal ordinaire.
Veratchka, tout en s'ndressant au nouveau Nemrod des su ppes, avait jeté du
côuî de Betukoff un regard perfide qui semblait dire : — Vous voyez que voire riva! n'est pas mieux traité que vous.
Aussi ne bougea-i-il pas de place, la fascination de ces yeux charmants lui faisait oublier la scène de l'éveniail et la pitié impertinente de Tchertokonsky.
Quant à ce dernier, il continua à observer la princesse, tout en ayant l'air, par discrétion, de suivre des yeux les flots de la foule qui attendait l'arrivée du czar.
M. de Rocheb!an<he, malgré ses récentes allures de gentilhomme campagnard,
n'avait pas complèlcuieut abdiqué sa distinction native; aussi, loin de s'irriter tout d'abord comme le boyard du refus de Veratchka, s'empressa-l-il de lui ré pondre :
— Princesse, vous êtes sans pitié! J'avais espéré, pourtant, que le terme de mes jours d'épreuves approchait.
— Jacob servit La ban pendant qnislorze années, dit en souriant lajeunelille.il paraît que les Français sont un peu moins patients que ce vertueux patriarche!
Sans se laisser désarmer par cette ri-
pôslë biblique, M. de Rocheblanche poursuivit d'une voix triste et douce :
— N'ai-je pas obéi à vos plus secrets désirs? Vous n'aimiez pas, disiez-vous, les couiiisans efféminés, les diplomates de polka et de mazourka, les généraux d'anlicharabro et de parade! J'ai fait, comme volontaire, une des plus rudes campagnes du Caucase; j'ai suivi les chasses des Cosaques dans l'Ukraine; enfin, je suis presque devenu un indigène de ces steppes oij j'ai tout désappris, si ce n'est l'habitude d'être votre esclave.
— Si j'ai contribné à votre métamorphose, monsieur, dit Yeralchka en s'éven-
— estant avec son mouchoir brodé, je crois vous, avoir rendu service.
— Service I répéta le gentilhomme surpris.
— Sans doute , monsieur , ajouta la princesse, devenue sérieuse. Ne vous faisiez-vous pas un jeu, autrefois, de compromettre les femmes? Eh bien, j'ai voulu compromettre votre réputation de séducteur irrésistible et j'ai réussi. Grâce à cet échec, vous ne serez plus mis au ban des filles à marier.
M. de Rocheblanche grimaça un sour're pour cacher son dépit, mais presqiie
au même instant i) saisit l'occasion de se venger en véritable fat. La vapeur des innombrables bougies augmentait la chaleur intense des salons; Verâtchka, soit lassitude, soit Ciquetlerie, laissa glisser le mouchoir qu'elle agitait d'une main indolente,et le gentilhomme, pensant qu'elle ne s'en était pas aperçue, le ramassa furtivement, tandis qu'elle priait le comte Betukoff de chercher son père.
Mais quand le hardi gentilhomme voulut cacher son larcin dans la poche de son habit, la princesse l'arrêta par un regard sévère :
— Monsieur.ce mouchoir m'appartient.
Vons êtes devenu un peu trop distrait en fréq\ientant les Cosaques, lui dit-elle.
Le boyard et Taide-de-camp infligèrent un regnrd ironique au malheureux Rocheblanche.
— Princesse, fit-il sourdement en froissant avec dépit le mouchoir qu'il lui renilait, puisque vous vous obstinez à m'exi- Icc dans mon rôle 'd'amoureux sauvage et d'ilote, .'icceptez-en donc les conséquences.
Il regarda d'un air menaçant ses rivaux, et poursuivit ;
. — Je vous le jure, Verolchka, nul autre
que moi ne dansera ce soir avec vous. Nu! autre ne touchera votre main. Vous avez fait de moi un rustre ; eh bien! le rustre vous aimera à sa façon. Vous avez voulu que j'oublie les usages du monde; je braverai l'étiquette des salons pour vous imposer mon amour.
La princesse porta son mouchoir à ses lèvres pour comprimer un violent accès de fou rire, causé par cette bravade qui conliastait singulièrement avec les blonds cheveux, les yeux vifs et spirituels, l'expression fine et caustique du visage de M. de Rocheblanche.
Malheureusem^eni, en se penchuit on
arrière, elle ne s'aperçut pas que sa robe de gaze s'accrochait au sabre épineux d'un cactus, que le vent agité par son brusque mouvement avait détaché une fïainnièche des bougies cachées dans les branches de ia plante exotique, et que cette flammèche frôlait son corsage.
L'huissier des cérémonies annonçait alors Leurs Majestés impériales à haute voix.
La foule compacte des excellences, ministres, généraux, ambassadeurs, s'avançait comme un seul corps solennel et respectueux au-devant du czar et de l'impératrice. *
l.a langue de feu qui avait effleure le corsage f^e la princesse montait autour d'elle. Veratchka fut entourée d'une auréole de flammes avant d'avoir eu le temps de se retourner.
I^es trois rivaux, surpris par cet accident soudain et terrible, la regardaient avec des yeux effarés sans oser prendre un parti.
La jeune- fille se leva toute droite en sentant la morsure Ju feu, mais elle ne jeta pas un cri; gardant son sangfroid et la fierté de son attitude patricienne, elle essaya d'étouffer l'incendie d^ms ses mains; ce fui vainement. Son regard alors cher-
cha son jère. Le prince >ioiiriakin, pressé au milieu des couitisans qui attendaient un sourire du czai , se débattait en elïorls inutiles pour rejoindre son enfant.
Kn dépit de la loi servih: et implacable de réliquelie, les voisins de Veratchka saisis d'une terreur paniqne,s*éloignaient, dans leur odieux instinct d'égoïsme, de cette charmante créature qui menaçait de traîner après elle l'incendie.
Déjà l'admirable chevelure de la jeune princesse, dénouée dans un effort suj;rême, allait être atteinte par le réseau de feu ; déjà sa téie et ses bras se dégageaient seuls dans leur intacte beauté
de ce tourbillon qui allait les dévorer, lorsqu'un homme s'élance vers elle, la saisit, la presse contre sa poitrine, et se brûlant les mains, les poignets, les bras, lutte héroïquement contre la flamme.
Un instant, le feu redouble d'intensité au contact de ces deux êtres réunis par le hasard le plus étrange; mais l'homine arrache d'une main pronirste un rideau de velours, envelo[ipe Veralchka de ses plis épais comme d'une mante, étouffe ainsi ce brasier mouvant, et eniporti' aux yetix de la foule stupéfaite son préci^six fardeau jusque dans la cour du palais.
Un cri de joie éclate alors dans lo groupe
obstiné des grands seigneurs; mais ce cri du prince Mouriakin s est bien vile perdu dans l'imposant prélude de l'orchestre placé en face du trône, et tandis que le sauveur de Veratchka dépose sur la neige de la cour la jeune fille évanouie, les danses commencent dans les splendides salons.
L'homme qui, malgré l'arrivée du czar, B'avait pas eu le cruel courage de regarder brûler une femme, c'était le cadet de garde à l'entrée de la galerie.
Le (iévoûment d'Alexandre, commandé, du reste, par la passion naissante, portait déjà en soi sa récompense infinie. Le sol-
ââl pressait dans ses bras la jeune princesse. Un frisson passionné parcourait tous ses membres, et ce fut avec un sentiment de regret et de douleur qu'il Télendit sur la neige couchée dans sa lourde mante de velours.
Veratchka reprit ses sens, car les morsures du feu la torturaient cruellemenl.
En rouvrant les yeux, elle lut sur les traits d'Alexandre l'expression de tendre sollicitude dont elle était l'objet. Offensée d'exciter la pitié d'un homme, elle ramena brusquement contre elle les plis du rideau maculé, charbonné, brûlé; f>uis, ëlouiFant sa souffrance, elle dit au garde,
avec un sourire banal qui maintenait la dislance officielle entre eux :
— Vous serez récompensé, monsieur.
Le rouge monta au front d'Alexandre; son extase s'éteignit, et il regarda la jeune fille avec stupeur, comme si ces paroles cruelles lui semblaient contraster odieusement avec cette bouche charmante et celle voix argentine. Son orgueil d'inférieur s'était réveillé comme la vipère engourdie sous le pied qui la froisse, et il répondit froidement :
— Je suis gentilhomme, princesse!
Veralcbka sourit, malgré ses douleurs t aiguës.
Ah! vous êtes fier, monsieur? Un
cadet! je comprends. Soit. Mon père est bien en cour. H demandera pour vous de l'avancement.
Le cadet haussa les épaules et se demanda :
— Cette femme est-eile foiie ou méchante?
Il répliqua a voix haute :
— Madame, je vous'ai gardée cinq mi-
nutes dans mes bras; je suis assez récompensé.
Veralchka tressaillit et regarda l'insolent avec ses grands yeux profonds et sombres :
— Oubliez-le, monsieur, dit-elle d'un ton de vivacité qui ne lui était pas ordinaire; ou je croirai que vous voulez vous faire payer trop cher vos services.
Alexandre se lut et baissa la tête avec découragement, tant cette monstrueuse ingratitude, cet orgueil insensé, ce dédain féroce lui navraient le cœur. Enfin, il ne put retenir le cri de sa déception :
— iO —
— Ah ! madame, reprit-il, vous avez honte, sans doute, d'avoir été sauvée par un simple garde. Certes, c'a été pour moi un trop grand bonh'ur! Mais toas vos nobles amis s'écartaient de vous, et c'est alors que j'ai osé...
Veratchka l'interrompit d'une voix sèche :
— Puisque vous dédaignez les récompenses, il ne fallait pas me sauver ! Je n'aime pas les créanciers de cœur, monsieur ! Ai-je crié, d'ailleurs, ai-je tremblé, ai-je eu peur ? pourquoi donc m'outrager impunément au nom d'un service que je n'ai imploré de personne?
— Oh! elle n'a pas de cœur! ils avaient raison ! murmura le jeune homme qui sentit des larmes acres brûler ses paupières en regardant cette belle jeune fille dont il avait rêvé un sourire en échange de son dévoûment.
Les trois courtisans de la princesse accouraient enfin el ils allaient se confondre en prolt3Slations de regrets, mais elle ne les laissa pas entaner leurs litanies.
— Vous venez un peu lard, messieurs, mais je ne suis pas si indulgente que le proverbe, et, suivant moi, mieux vaut jamais qui? tard. Si vous avez laborieuse-
ment ap})ris à ma! danser la mazourka, comte Betukoff, et vous à manquer les ours à quinze pas, monsieur de Rocheblanche, — vous n'avez oublié ni Tua ni l'autre, qu'il est plus glorieux de saluer notre père le czar que de sauver une femme dont oîî est follement épris. Je vous regardais, messieurs, tout en brûlant mes maii)s à tordre les plis enflammés de ma robe! Voici un simple soldait qui n'est pas amoureux, lui, pourtant, et qui a violé sa consigne pour m'arracher à cette horrible mort î Vous qui vous connaissez en courage, dites-moi, n'estce pas là du vrai et du meilleur?
— 11 a manqué à son devoir, dit l'en-
vieux boyard ; mais, sans l'arrivée de nos souverains, chacun en eût fait autant que ce garde.
— Quant au courage de monsieur, ajouta viveajent M. de Rocheblanche, ii me fournira, je l'espère, l'occasion d'en juger par moi-même.
— Je réclame un tour de faveur! s'écria Tcherlokonsky.
— Ah ! vous provoquez maintenant mon sauveur, murmura la jeune fille.
C'est pousser un peu loin votre enthousiasme pour moi !
Le prince Mouriakin arrivait enfin, la
voix éteinte, les ymix troubles, les genoux tremblants, redoutant de trouver son enfant morte on affreusement défigurée. Lorsqu'il la vit pâle et sereine, lorsqu'il l'entendit parler avec ce calme ironique, il jeta un cri de joie, se pencha sur son visage, la baisa au front avec transport, la regarda, dans les yeux et toucha ses mains avec le délire d'une joie folle. Puis, la soulevant par un effort suprême dans ses bras, il ordonna aux valets de pied de faire avancer sa voiture et étendit lui-même Veratchka sur les coussins avec les soins minutieux ei délicats d'une femme.
— Vous êtes notre prisonnier, Alexan-
dre, disait an même instant le» major de la compagnie, en frappant familièrement de la main l'épaule du jeune garde toujours absorbé dans sa contemplation.
Les trois prétendants se montrèrent jaloux même de celle arrestation qui rehaussait encore le mérite du dévoûment de ce simple soldai. L'aide-de-camp surtout lança un regard de haine morlelle à Alexandre, en qui il devinait un rival sérieux, si la princesse daignait se souvenir de son sauveui et se charger de sa fortune.
Tandis que la voilure roulait loin du palais, le cadet, oubliant son avenir peut-
-- Si —
être détruit, se demandait si l'orgueillouse Veralchka se souviendrait seulement le lendemain qu'il existât, et ce doute incessant le niellait au supplice, car, lui, ne voyait plus qu'elle dans le nicnde. Mais un amoureux ne peut croire longtemps aux imperfections de son idole, et fussent-elles visibles comme le soleil aux yeux de tous, lui seul ne saurait les admettre, lui seul les niera contre tous.
Aussi, quelle fui la joie du prisonnier, lorsque, son mois d'arrêt expiré, il vit apparaître le prince Mouriakin.
— i\ion ami, lui dil aîl'gclueuseuient u?
diplomate, si Sa Majesté Je czar a dû vaus laisser punir pour avoir enfreint les lois de la discipline, il veut aujour-d'hui récompenser votre courage. Vous êjes passé au grade de cornette. Voici yolie brevet. D'après les renseignements que nous avons nous-raême fournis sur votre famille, sur votre éducation brillante, eur votre conduite exemplaire reconnue de tous vos chefs, notre glorieux empereur veut vous faire oublier les rigueurs du code militaire, et il vous permet d'aller faire part de votre bonheur à votre mère.
Une larme brilla dans les yeux du jeune homme.
— Prince, comment jamais reconnaître ?...
— Je connais la bonne Nathalie, poursuivit affectueusement le prince. Veuve (l'un nncien officier, verttious'^, dépourvue (infortune et d'alliances, n'êles-vous pas, Alexandre, son s<^ui espoir, son unique vanité, tonte sa joie humaine?
Vous voyez, mon ami, que je sais votre nom
I.e nouveau cornette saisit la main ridée du vieux courtisan et la baisa.
— Ob î vous me comblez, prince.
— Ne me remerciez pas, Alexandre*
Je n'ai fait qu*accon)plir fidèlemenl la volonté de ma fille...
Le garde croyait rêver. Un doux rêve, en eiïti! \'< rattLka avait pensé à lui ! « lie lui rendait l'honneur, elle lui apportait comme une fée le premier joyau 'de son avenir militaire, le premier anneau qui devait rapprocher le simple cadet de la noble princesse. Ah ! comme elle se vengeait bien de ses doutes offensants ! mais tout à coup une pensée sembie chassa ce rayon de joie . Nétait-ce pas là cette récompense dont l'avait menacé Veratchka?
Elit- s'acquiltait envers lui, voilà tout. Elle paynil son dévoiiîi.ient avec un brevet de
cornette; et puis elle aurait le droit d'oublier son sauveur. Alexandre pressa son front de ses mains et crut que son coeur allait se briser.
— Mou jeune iian, dit ie prince en s'arrêiant sur le seuil de la porte, le petit domaine de votre Fiière se trouve à une lieues ulemeiii de mon château d - Beau- <ilaive. près d'ls;og ; j'espère nue ma fdle et moi nous p'suf rons bientôt compter an nomhro de iios hôtes le brave officier dont l'héroïsme s'élèvera toujonrs audessns de noire reconnaissance. Nous partons ce soir mèfne py^.v le gonveruenvMil de Toida.
Ce fut à peine si, à ces derniers mots du prince Mouriakin, Alexandre put balbutier quelques remerîments confus. Il était remonté de l'enfer au septième ciel, pour nous servir d'une expression familière, car cette invitation devait provenir de Veratchka, qui effaçait ainsi toute trace de son offense involontaire.