CHAPITRE TROISIÈME
Les deux talismans.
Lorsque le diplomate l'eut qriitlé. le leune garde seoiil renaître en lui une nouvelle exisleîice; ses ambitions naïves suivaient ies élans passionnés de son cœur, îl était cornette! rang unique et qui
compte dans la quatorzième classe de la hiérarchie nobiliaire. Il était cornette ! c'est - à - dire qu'il montait sur la première marche de cet escalier qui * s'appelle la vie, et cette marche est si haute qu'on ne saurait voir où elle mène et combien les autres degrés sont fragiles. Il était cornette ! c'est-à-dire qu'il pouvait désormais monter en calèche, entrer au théâtre avec une lorgnette, faire étinceler ses épaulettes neuves à la Perspective-Ne\vsky,et dînera une table d'hôte d'officiers. Enfin, il n'était plus forcé d'épier la venue d'un raide colonel ou d'un plus raide général qui pouvait lui rappe-
1er devant les jolies promeneuses la tenue de service.
Lorsque Alexandre partit de Saint-Pétersbourg pour aller embrasser sa mère, il avait déjà quitté avec sa capote de drap bleu les allures du soldat ; il ne paraissait plus être le même homme sous son uniforme d'officier, avec ses brillants boutons et son ceinturon reluisant. Aussi, comme il s'étudiait à prendre avec adresse son chapeau, au-dessus duquel flottaient Tés plumes ondoyantes de son panache blanc, comme il cherchait à donner à sa taille une cambrure aristocratique ! avec quelle coquetterie il caressait de ses doigts effi-
lés le diîvei ëe sa iiioustaclie naissante, couleur d'acier bruni ! que de fois il abaissait de complaisants regards snr la chaîne de montre ornant sa poitrine gracieusement bombée et sur ses éperons retentissants. Tout le long de la roule il mulmeliait les niaîlres de poste et tracassait les jenschiks (postillons) avec une arrogance de grand seigneur.
Mais en apercevant tout à cour' le toit de ses ancêtres, la maison qu'habitait sa mère, et d'où tant d'amour s'exhalait pour luijusquà P<'!ersbourg, le cornette se sentit étrangement ému, et resta quelques instants absorbé dan* -me eontein-
plalioD inueUe; puis, santanl avec agilité (le sa calèche: Elle dort, sans doiile, ditil ; ne vaut-il pas mieux attendre son réveil?
Des feux couraieiil déjà par la maison. Les serviieui's allaient et venaient : — C'esl le jeune seigneur! Cest lui! c'est lui! criai l-on.
Enfin, au milieu du désordre, une vieille dame, en vêlements de nuit, toute tremblante, s'élança au-devani du jeune homme. Elle l'rappa ses mains l'une contre l'autre par un geste de joie folle, et sans pouvoir proférer d'auMe parole que :
— Sachinka, c'est toi, mon ciiTanl!
Elle tomba toute pâmée, fondant en larmes et en sanglot!> dans les bras do son ûls.
— Sachinka est harassé du voya.:(t>, reprit-ellf' ; Sachinka doit avoir besoin de dormir! Prépaiv^z vite sa chambre d'enfant, et loi, mon ami, comment ainies-tu être couché ?... Bon Dieu ! es-tu blanc de [)Oussière ! Eh bien! ie soufter de Sachinka?
En vain celui répoodit-ii : — Je ne suis pas du tout harassé, ma chère mère. Je n'ai pas sommeil; laissez-moi plutôt causer avec vous.
La vieille dame n'entend pas raison.
— Que d'années je ne t'ai vu, s'écriat-elle, laisse-moi donc te regarder...
Sais-tu que le voyage t'a maigri, Sachinka? comment un rêve ne m'a-t-il pas avertie de ton arrivée ! Mauvais enfant ' pourquoi ne pas m'en éc ire un mol?... Ah ! c'est demain ton jour de naissance, l'astu oublié?
Puis a[ ercevant le valet du cornette :
— Tiens, c'est loi, Paul? Bonjour, Paul !
Le valet baisa la main de sa maîtresse, et elle pleurait aussi de joie de voir Paul, la bonne dame. C'était encore quelque chose de son fils.
Alexandre dut ensuite se laisser baiser la main par sa vieille bonne, par sa nourrice et les autres serviteurs qui s'extasièrent sur sa belle prestance et sa charmante figure. Enfin, lorsqu'il eut soupe, on alla le couch r plutôt qu'il ne se coucha lui-même, tant on s'empressait toujours de le suivre et de l'entourer.
11 dormait depuis longtemps, l'enfant gàlé, que toate la maison restait sur pied ei que sa mère ne songeait guère au sommeil.
— Demain, disait Nathalitt très perplexe, c'est son jour de naissance. Que lui donnerai-je? Il faut qu'en s'éveillant,
ii voie devant lui un cadeau. 11 n'a pas reçu celui que j'avais envoyé à Pëtersbourg. Que je suis donc embarrassée !
Voyons, toi, sa bonne; loi, sa nourrice, cherchons ensemble et conseillez-moi.
Et toutes les trois de proposer, de discuter, de rejeter et de rouvrir des avis, Oa forçait les armoires, on fouillait les coffres, mais on ne trouvait rien : Nathalie, qui mettait sa maison au pillage, paraissait si agitée que la bonne finit par lui dire :
— Vraiment, madame, vous tomberez malade! Voyez, il fait presque jour.
Mais a cet instant de doute et de dosesi 1
poir, quand le sommeil l'emportait et engourdissait déjà les inspirations de la bonne et de la nourrice, la mère, qui ne concevait rien à leur envie de dormir, sembla soudainement saisie d'une idée lumineuse.
— Oui, j'ai trouvé I s'écria- t-elle avec un ton do joyeuse fierté; ce sera siiporbe et très convenable pour un officier. Je sais bien qu'un vieux préjugé, un préjugé russe, s'oppose à ces sortes de cadeaux, mais n'importe ! Allez me chercher le bijou, allez.
On l'apporta, mais chacune des conseillères de dire aussitôt : — C est ma-
gnifique, madame ! mais jamais, jamais, jamais oa ne doit faire cadeau de ces biionx-lh. . Comment avez-vous pu avoir une si singulière idée ?
La bonne vieille mère liésilaiL plus irrésolue qu'auparavant, mais elle ne put résister plus longtemps au désir de surprendre agréablement son fils.
— On ne doit pas faire cadeau, on ne doit pas faire cadeau, répétait-elle ; mais tout cola n'est que folie. El si ce cadeau doit faire plaisir h Sachinka?
Ce cadeau était un héritnge -sacré qui remosilail à la troisième ou qualrièuic
génération, d'après le cbaimant contour Pawioff, a'.iqnel nous enij>runlons les principaux détails de celte histoire. Ce bijou, travaillé sous un ciel de feu, pour une vaillante mum et un sang nidont,
était consacré à la v.ngeancv.'.
Ce bijou, c'était le bourreau des têtes chrétiennes, le joutH favori des beys et des émirs de l'Orienî, le plus précieux ornement d'une ceinture asiatique, ce bijou, c'étnit... \m yalaghan I
Ce grand désert déguisé en pays civilisé, qu'on apprl!e!;i Russie, (?x silionné
— iOI —
de fleuves so.ribiables aux veines nourricières d'un géant; les uns fuient et s'allongent dans les steppes comme des couleuvres plates, les antres écuraent et se gonflent comme des torrents.
Un des plus poétiques, c'est le Beau- Glaive (Kpacubaa-Meb), qui coîile dans le gouverne!P.<Mit de Toula, du nord-est au sud-est.
Sa source jaillil de terre comme le jet de flammes d'un volran, dans le district de Rogorodosky, se fraie un lit dans celui d'Ephremofl', et ensuite se brise en cascades de rochers en rochers pour s'engoulîîer dans les larges eaux du Don.
A l'endroit où le fleuve se courbe en forme d'arc, les habitants d'isrog ont conservé une tradition qui explique ce nom de Beau-Glaive :
« Une nuit, le plus riche boyard du district, leroslaw, traversant en voilure le pont délabré d'isrog, ses chevaux s'emportèrent et se jetèrent dans le fleuve; alors, pour sauver celui qu'il aimait de prédilection, le boyard lira son glaive et voulut couper les traits ; mais
dans sa hâte maladroite il so laissa glis-
ser dans l'eau. »
De ce côté, la rivière bleuâtre et limpide serpente avec rapidité, mais en for-
tnant de capricieux zig-zags comme l'hirondelle qui rase ses flots d'une aile inquiète en sentant venir l'orage. Les joncs élancés et robustes se courbent sous la vague qui bouillonne contre la mer escarpée en frangeant d'écume le tronc des arbres séculaires.
C'est un tableau sévère et silencieux qui, souvent n'a pour tout spectateur qu'un aigle posé sur une élévation tumulaire ; mais derrière la colline la décoration change, et le voyageur découvre un immense horizon de villages, de plaines et de bouquets d'arbres en amphithéâtre.
Un beau soir de j»'in, sur ces bords poétiques, à l'heure des rêveries vagues et confuses comme les brumes qui flottent sur la rivière endormie, — au milieu d'un jardin saturé de l'haleine odorante des fleurs, sous un ciel d'opale, — la table à thé traditionnelle avait réuni la société la [)lus choisie.
— Voulez- vous encore du thé, mon père? dit de sa voix la plus douce une jeune fiile, di^bout [>rès de la table.
— Mais, Veralchka, je ne puis parvej nir à avaler celui-ci; tu me l'as sucré comme une tisane d'enfant malade. Par compensation tu as otjblié de sucrer la
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lasse (VAndré Stepanowii( h ; c'est à peiîK» s'il y a trompé le bout de ses lèvres.
Après celte observation caustique, le prince Mouriakin se carra dans son fauteuil, et se faisant apporter une nouvelle pipe, il s'appliqua avec une gravité de consul romain à faire tourbillonner autour de lui de légères guirland^^s de fumée.
Yeratcbka s'empressa de réparer son oubli; mais en même temps son visage mobile, tout à l'heure radieux et épanoui, se plissa d'une moue sériiuse, et sa main blanche irombla d'un frisson nerveux en présentant une autre tasse à André Stcpanowitch.
Quant a lui, il s'élança si promptemeiU vers la jeune princesse qu'il faillit renverser ce thé si précieusement sucré. Il s'inclina, il salua de la tête, du cou, dû dos, des genoux et de la main ; il assura qu'il tenait le sucre en estime médiocre et qu'il en avait toujours trop. Enfin il se rassit suivant son honorable habitude , c'est-à-dire sur l'angle de la chaise, de coté, le corps entier tourné vers son voisin, — et ce ne fui qu'après une nouvelle série d'excuses qu'il se décida à boire son
thé, devenu beaucoup plus que tièdç.
André était un de ces beaux esprits de province , quêteurs et propagateurs de
cancans, et ses discours éloquents se composaient surtout de cette déclinaison :
Votre Altesse, de Voire Altesse, à Votre Altesse. Aussi, le prince Moiiriakin souriaitil souvent aux efforts de son prodigieux babil, sans se croire obligé de l'écouter.
Le cornette Alexandre causait avec la jeune |,rincesse. La bonne Nathalie regardait son fils. Veratchka ne se permettait pas le moindre mouvement qui pût éveiller la verve épigrammatiqne du prince, mais un fin et malicieux sourire errait sur ses lèvres. Le bel aide-dc-camp Tcherlokonsky levait la tête en l'air et les yeux au ciel, étendu dans un fauteuil avec une
aisanco [)îiis que ia?nilièrc, ai;ns les aicles- <Je-camp sont d'une essence parliculièrement arrogante.
Quant au colonel Gourosloff, debout au milieu du cercle, il s'appliquait à examiner en connaisseur ie yalaghan qui avait été a{)porlé sur la demande du prince.
— Pardonnez- moi seulement de vous faire une observation peut-être un peu puérile, — dit-il en se tournant vers la mère du cornette et en adressant à la princesse un regard qui lui promenait une fine plaisanterie, — on ne fait pas ordinairement cadea i d'une arme tranchante, d'un couteau, d'une faucille, d'une paire de ciseaux ou d'un bistouri.
Le fourreau deceyataghan était revêlu de velours vert un peu déteint et brilianté de trois larges plaques d'or. Le mnnche d'ivoire, creusé par en haut, était orné de pierres [.récieuses gauchement taillées, mais abondaumient cerclées de pei-jes.
Il faut avouer que plusieurs deces joyaux avaient perdu leur éclat, que des pierres avaient déserlé, que les perles étaient ternies par un long usage; mais le tout avait néanmoins con^ervé une apparence de splendeur asiatique, et on ne pouvait douter que celte arme, sortie des ateliers célèbres de Damas, n'eût appartenu à quelque sér-askier, pr.rh.'i, boy ou visii- de l'Orient. .
— Mais j'ai eu bien soin, en le lui donnant, répondit la pauvre mère, dontGourosloff avait voulu éveiller les craintes superslitieuses, de lui faire payer une pièci» de dv'ux sous.
— (]e n'est |>as assez, Nalh aile Stepanovna, observa le prince Mouriakin en pressant avec le pouce dans la pipe la cendre du tabac; et pour un officier aux gardes, voire fiîs ne devait pas vous paver en monnaie de cuivre.
— Voire remarque, cher père, n'est qu'une j>laisanterie, dit la belle Veratchka ; mais donner .en cadeau pour un jour de naissance un poignard, voilà ce
qui peut réellement effrayer l'imas^ination.
Eli même temps la princesse rejeta coqueltemenl une de ses boucles , assez maladroite pour cacher le rayon lumineux de son regard, qui glissa vivement du colonel h l'aide-de-camp et vint se fix<?r sur le cornette.
Il était évident qu'elle voulait ranimer la conversation, en maîtresse de maison courtoise ; mais chaque fois qu'elle avait accompli cet acte de courage avec le plus de charme possible, elle se retournait vers son jeune voisin. Alors, négligeant les autres, dont elle semblait oublier jus-
qu'à l'existence, elle l'écouiait, hii, avec un tel inlérêt, qu'il était facile de deviner, sur ses traits charmants, le oui ou le non de sa pensée.
— Dois-je vous avouer, princesse, que je brave les préjugés? dit le cornette en haussant la voix de façon à être entendu de tous, oh! vous ne pai viendrez pas sifai ilement h ébranler le cœur d'un officiel aux gardes. Mais, dites-moi, ma mère, n'est-ce pas mon trisaïeul qui a enlevé ce yalaghan au séiaskier-jacha ou à je ne sais quel autre pacha à trois queues de ce temps là ?
— Ton trisaïeul Ivan élaii un ^él•itablc
héros, répondit Nathalie; quoique blessé et désarmé, il arracha ce vilain couteau au Turc qui le brandissait sur sa tête, renversa ce païen à terre, et, sautant sur le cheval du vaincu, regagna le cauip russe.
— C'est une tradition héréditaire, reprit Alexandre, et bien loin de faire peur aux descendants, elle doit les encourager à suivre un si bon exemple. Je voudrais déjà enlever à mon tour le sabre d'honneur de quelque Schamyi des montagnes.
Quant-ù mon yataghan, je lui ferai cadeau d'une nouvelle robe de velours, et alors j'espère, princesse, qu'il n'aura plus rien
d'eiïrayant pour les yeux d'une si jolie dame.
— Le yatagban est distingué, très distingué, excessivement distingué, murmura l aidc-de-camp en enfonçant son menton dans sa raide cravate noire; on pourrait même affirmer qu'il est beau, s'il était jamais permis d'avancer devant les femmes qu'une arme meurtrière et sanglante peut être belle.
Jusqu'à ce moment , Tchertokonsky . avait presque toujours gardé un silence sloïque et feint le sangfroid d'un diplomate, en s'abandonnant à une pose paresseuse. Mais c'était là une indifférence
affectée, ses yenx observaient curieusement les gestes du cornette et les regards delà princesse.
Sa vanité froissée et marJyrisée se trahi:>sait par les involontaires contractions de sa figure, par sa fausse nonchalance ei ia cour inusitée qu'il faisait au digne colonel, en dehors du reste de sa société.
Neveu d'un seigneur puissant et très aimé du czar, aide-de-camp d'un général qui avait brûlé trois ou quatre villages du Caucase, le beau Tchertokonsky s'était fait présenter à Péîersbourg au prince Mouriakin, qui Tavail invité à passer son mois
de congé dans son château de Boau-
- ÎIG —
Glaive. Là il rencontrait souvent le colonel Gourosiofï, dont le régiment était cantonné à peu de distance. 11 avait bientôt découvert la passion très sér»ieiise de ce héros un neu mûr pour la princesse, dont la beauté bien plus que la dot de paysans le séduisait au jilus haut degré; mais cette rivalité inquiétait peu l'aidede-camp, homme du monde, valseur intrépide , patineur élégant et causeur comme un convive de madame Geoffrin.
A la campagne, il était seul de son espèce, rare avantage; unique échantillon de savoii-vivre de la capitale, il daignait / "^^ éblouir la princosso en vainqueur qui i.e
veut pas abuser trop vite de ses avantages. Gascon du Nord, il représentait aux yeux des pacifiques propriëlaîres du district l'honneur incarné, pointilleux et rébarbatif. Si dans un salon le bavard André ou lO'ii autre fat cam|<agnard à cravate rose effleurait son coude, son chapeau ou ses bottes, un volcan de colère s'allumait dans ses yeux; les excuses h s plus humbles le fléchissaient difficilemenl, il loisait majestueusement le coupable de haut en bas et i'hudiiliaii de son lognrd superbe.
Parfois, discourant sur la bravoure, il disait avec le calme du guerrier qui a fait ses prouves :
— Ne croyez pas celui qui vous jure ne redouter ni la balle ni la bombe; mais aussi ne croyez pas à la poltronnerie. Il n'y a pas moyen d'avoir peur sur un champ de bataille, au milieu de ses com- • pagnons, la main sur ses armes et l'odeur de la poudre dans l'air!
Hélas ! à i'apogée de son triomphe, le brillant ^-chertokonsky vil tomber des nues, c'est-à-dire de Pélersbourg , le j( u ' 3rnetie. et sa gaîté de conquérant ÛL pla(îe à l'humeur noire d'un conspira- :eur.
Ce soir encrée, à la table de thé, torturé par V'ii fixe de sa disgrâce, il ne
trouvait dans son esprit aucun de ces jolis riens qui pétillent dans la conversation comme les sarments dans le foyer des soirs d'automne.
Enfin il cessa de rage d'observer le cornette et la princesse, et revenant au colonel, il se mit à raconter à voix haute, toujours à propos duyataghau,coaT:neui il ,avait acheté à Krasnoy un poignard recourbé, rapporté du Caire par un général français. Puis il enira dans les plus grands détails pour expliquer à son auditeur bienveillant de quelle façon les Mamelucks et les Circnssiens enfonçaient le poignard en terre, et, pi ;ant leur fusil
sur le manche, tiraient en se couchant contre la selle, avec une justesse extraordinaire; mais ses paroles à effet semblaient errer et tomber dans le vide, au lieu de toucher le but, comme les balles des Mamelucks.
La pensée delà princesse était bien loin du yalaghan. Alexandre lui démontrait en ce moment l'inutilité du thé à la campagne. Question des plus graves!
— Vous avez beau rire, disait vivement
le jeune homme, je persiste à soutenir
que le thé est un plaisir insignifiant en
été et au bord de l'eau. Pour le thé il faut
la ville et l'hiver. D'abord rien d'odieux
comme le thé nu grand jour. La clarté tîes bougies lui prêle un attrait et un prisme merveilleux. C'est seulement après une soirée du Théâtre-Ilalien, vers onze heures du soir, quand vos jolis doigts frôlent le clavier d'un piano d'Érard et que la neige floconne aux feiiêlrcs, c'est alors que je savourerai le charme irrésistible du thé.
— Vraiment, celle apologie du thé d'hiver mériterait d'être rimée en alexandrins français! observa la malicieuse princesse.
Puis elle se mit à vanter à outrance le thé en plein air, elle se plaignit des soi-
rées qui commencent à l'heure où l'on a envie de dormir; enfin elle critiqua toutes les habitudes de 1 ) capitale et s'enthousiasma pour les joies naïves de la campagne.
Le colonel Gourosloff crut donc l'occasion favorable [îour lancer son mot comme une grenade en faveur de Veratchka.
— Certainement, hasarda-t-il, le thé en plein air est bien préférable au thé du salon.
Mais il ne gaçjna rien à son audacieuse assertion Pendant que la voix ar-
géminé de la princesse caressait les souvenirsde l'aube matinale, de la promenade solitaire, de la vie agreste, ses yeux souriaient à l'officier aux gardes, et dans sa pensée tourbillonnaient les toilettes, les diaiiiants, la valse, l'orchestre des bals et les lustres des théâtres. Voilà ce que n'avait pas su deviner le colonel.
Il restait donc toujours debout, immobile comme une sentinelle, le maudit yalaghan en main, ne sachant s'en débarrasser, et de temps à autre recommençant par contenance à l'examiner.
Puis, à bout d'expédients, pour avoir l'air dégagé, il s'appuyait des deux mains
sur la iablo, pliait la jambe i;;iuche el se tirait les favoris.
En compensation de ce manque de savoir-vivre, sa poitrine était constellée de croix et de médailles, renseigne officielle et légale des âmes nobles en Russie. Mais, hélas 1 ni son visage brûlé par la poudre, ni celte poitrine, dont chaque croix couvrait une blessure, ni ce beau titre de ( olonel ne valait pour la princesse le timbre sonore de la voix du cornette.
. Tout à coup Gourosloff s'avança vers le jr.unp officier:
— Moi, aussi, lui dil-il, je possè le un précieux lalisîiiaii ; c'est un hériiage des slrélilz, mes ancêtres.
— Encore un yatagiian? deniamla Alexandre.
— Non, c'est une pipe turque, répondit Iroidement le colonel.
La princesse sourit, et tous les assistants crurent devoir rire aux éclats.
— Avouez, colonel, reprit le fils de Nathalie, que pour un simple cornette^ je suis mieux par'.agô que vous; mcn yataijhan, qui date de iT.^O, l'euiporle
évidemment sur voire pipe turque. Qnei glorieux souvenir peut-elle rappeler d'ailleiirs ?
— Vous vous trou'ipez, A'exati(ir«\ dit GourosloiT, d'abord pMrce que ««a pipe e.st b9aiiconp plus vieiiie que voiie poignard, ensuite parce qu'elle a appartenu non Vi un simple pacha, mais au sultan Mahomet iV, l'adversaire paifois heureux de l'héroïipje Sobieski.
— Je réclame la légende, colonel, dit ic prince Àiouriakin.
— C'est une histoire de famille, répliqu:i Gourosloff embarrassé, iuais elle
esl courte. La cznrine Sophie avait fait le beau rêve que devait réaliser plus tard Pierre-le-Grau(1. Elle avait envoyé en Pologne mon aïfîul Dînitri Gourosloff à la lête de douze mille slréiitz pour exiger du roi Miciiel Koribul l'éxecution de son traité. Ce traité, en échange du secours que la Russi prêtait à la Pologne contre les Turcs, concédait à la czarine une partie des provinces septentrionales du royaume allié. Lorsque Dmitri et ses strélitz entrèrent dans ce malheureux pays ruiné par les dissensions, ils y trouvèrent un nouveau roi qui déchira devant eux le traité de iichel. C'était Sobieski. -— Voyez, dit au strélitz le général par- %
venu, si je ne puis pas tout oser, en dépit de mon lâche souverain, qui mol ma tête à prix, et qui nous livre aux infidèles ! Voyez mes soldats, ils sont invincibles, car tous ont fait le serment de ne porter que les habits des ennemis vaincus !
En effet, Dmilri Gourosloff vit défiler devant lui tout un ré£?iment de Polonais habillés à la turque et coiffés du turban. Ces braves gens, à la vue des strélitz, jurèrent tous de mourir ; îjlôl que de subir le joug honteux de leur roi et le démembrement de leur patrie. Quelques jours après, Mahomet IV, suivi de ses deux fils, voyait son iinmi use ainice de
j;uiissaires el de Tartares se disperser devant le sabre de Sobieski, Son camp allait bientôt être enveloppé par les Polonais, lorsque mon aïeul Dmitri, de'guisé en agha, força l'entrée de sa tente. Le sultan, loin de se disposer à fuu', se livrait à une joie insensée; il venait de reconnaître an loin les turbans de ses soldats qui, honteux sans doute de leur lâcheté, revenaient sauver leur maître des mains de l'ennemi.
— Tu te trompes, sublime Padischah.
lui dit résolument le strélitz. Ces soldats ne sont pas les fils du Danube, mais ceux du Don et du Niémen !
— Tu meus! s'écria Mahomet pâle de l 9
colère. Et il frappa de sa pipe magnifique incrustée d'or et de pierreries, la tête de mon aïîrdl Diiiitri. Celui-ci, sans dire un nioi, le visage en^feu, le regard menaçant, arracha la pipe au sultan comme pour la briser. Sur un signe de Mahomet, ifs eunuques, tapis dans les coins (Je !a îenle, se levèrent, saisirent le slrélilz ei lui nouèrent autour du cou le lacet officiel. — Le sultan avait repris son sang froid.
— Tu es un espion, n'est-ce pas,giaour? demanda-t-il à Gourosloff. — Un espion qui voulait te sauver, Padischah, mais lu es sourd, aveugle et ingrat. — Tu m'as offensé, tu dois mourir, dit froide-
raent Mahomet ; mais avant de mourir, tu peux me demander une grâce. — S )it, répondit le strélitz en souriant, je voudrais fumer dans la pipe du sulian, c'est une belle pipe. Mahomet parut surpris, et après un instant de silence : — Pourquoi cet étrange désir, giaour? — Parce qu'avant de lancer la dernière bouffét^ de tabac, répondit GourosiolTimperturbable, je te verrai prisonnier de Sobieski ! El il se mit tranquillement k fumer. Frappé de ce calme opiniâtreT Mahomet envoya des cclairenrs an-devant des faux Tartares, ils furent revins à coups de mousqjet. — Le giaour dit vrai, s'écria Mahomet IV eu se hâtant de monter à cheval
pour échapper aux Polonais. Tu es libre, dit-il à mon aïeul, et je te donne ma pipe en réconapense de ton service et de ion courage. Que n'ai-je dix mille liorames comme toi dans mon armée !