‹ La princesse russeChapitre 6 sur 8 · CHAPITRE QUAmiftVIK · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUAmiftVIK

Un» course au clocher.

— Et les bénédictions du prophète ontelles, depuis, accompagné, au proût de Dinitri Gourosloff et de ses nobles descendants, l'original cadeau du sullan? demanda l'aide-de-cainp d'un ton ironique.

— Oui, rn^sieurs, répondit avec une expression sérieuse et émue le colonel, ei vous allez sans doute ni'accuser d'hallucination ou de folie; mais chaque fois qu'un grand malheur ou qu'une grande joie plane sur noire famille, je ne sais quel pressentiment nous le fait deviner...

— Allons! votre j)i})e es/ fée, mon

/ cher, interrompit Tcherlokonsky.

— Elle mériîerail d'éîrc brûlée comme magicienne ! observa agréablement André.

— Que ne montez-vous à cheval sur son luyau pour aller au sabbat, co'onel? dit le prince Mouriakin.

— Je serais curieux de faire sa connaissance, ajouta le cornetle.

>— C'est ià un vœu tétnéraire al qui pourrait vous porter mallieur, Alexandre, ré[»liqua le colonel.

Nathalie et Veratchka tressaillirent involontairement. Gonrosloff avait fait cette réponse avec un accent e'trange et qui leur sembla lugubre.

— Vous riez, messieurs, poursuivit le colonel, et vous avez lort. Je ne suis certes pas un homme superslilieux. J'ai trop (lorjni sous la tente pour croire aux fantômes. Pourtant, je vous le jure, les

vagues et fugitifs tourbilious de fumée qui s'exhalent de celte pipe prennent des formes humaines, et nous voyous alors comme dans un rêve l'inévitable avenir qui nous sourit ou nous menace !

Un rire presque général accueillit la péroraison du colonel. La princesse et la mère du cornette gardèrent seules un profond silence : les femmes sont toujours crédules aux mystères de l'ordre surnaturel et facilement éprises du merveilleux.

— Ma confidence vous amuse, messieurs, reprit Gourosloff avec son inaltérable sangfroid, et pourtant le héros

même de ma légende, Dinilri, dix ans plus lard, fut averti par son talisman de sa disgrâce ; tous les chefs strélilz dévoués à la czarine Sophie furent condamnés à la hache par Pierre-le-Grand, qui daigna en décapiter quelques-uns de sa propre main. Grâce à sa pipe, Gouroslofï put s'enfuir à temps de Moscou; grâce à sa pipe, les descendants de ce héros ont servi leurs czars depuis un siècle et demi ; grâce à sa pipe, je vis encore aujourd'hui pour raconter aux incrédules celte invraisemblable histoire.

— Vous n'êtes pas un mauvais plaisant, Dieu sait! colonel, dit en souriant

le prince Mouriakin, mais malgré vos très sérieusos proteshitions, mon esprit adinei ditlQcilemeiit la réalité de la petite magie blanche qui protège votre famille. D'ailleurs, la fumée d'une pipe ressemble assez aux nuages du ciel ; on y découvre tout ce qu'on veut y voir.

— Certainement , ajouta Tchertokonsky avec une gravité superbe, en regardant André Siepanowitch le bel esprit, qui ne disait rien pour ne pas efifaroucher le colonel, mais qui app!.;udissait du geste à rincrédulilé du prince.

— C'est une histoire de sorcellerie, bonne pour les veillées de nos cosaques.

J'ai fait venir de France ies ouvrages de Voltaire, colonel, et je puis vous pror.vor l'absurdité de votre légende. li ne faut croire qu'à l'évidence. Il ne faut admettre dans la vie que les faits approuvés par la raison. Il n'existe pas de faits sans cause. I.es pressentiments sont des fables à l'usage des poètes, des faiseurs de romans et des bonnes femmes, qui prennent du café trop fort...

Un incident imprévu vint troubler tout à coup l'essor d'éloquence du brillant aide-de-camp, le discoureur, argumentant en faveur de la saine raison, ne s'aperçut pas que depuis quelques secondes

son bras faisait osciller sa lasse remplie de ihé du côté de la princesse; un instant après, la tasse glissait sur la table, oi le thé, abondamment sucré, se répandait sur la robe de Veraichka.

La jeune fille, en se levant avec vivacité, poussa un léger cri. Elle ne put comprimer assez vite son dépit pour qu'il ne devînt pas visible à tous les yeux. Les buveurs de thé se levèrent aussitôt, Faide-de-camp sentait le feu empourprer ses joues, et l'impitoyable cornette, s'approchant de Veratchka, s'écria d'un air

naïf devant le logicien confus

Pourquoi le colonel n'a-t-il pas

prêté sa pipe inique an seigneur Tchertokonsky? peut-êlr^' noire ami aurait-il prévu qu'il renvtrserail celle tasse de thé sur la robe de la priiicesse.

L'expression de la coîèie remplaça alors celle de l'emlxirras sur le visage hautain de raide-ne-cam[> ; niais i! ne répondit que par un geste de sui)rême dédain qui fil pâlir de rage Alexandre. Un seul mol, un seul regard, pouvaient faire éclater entre ces deux jeunes gens une explication terrible. Veratchk;i devina, aux regards inquiets le la mère du curnelle, le danger que courait ce dernier, et s'éloignant aussitôt de lui, elle s'em-

pressa do prendre avec une sorte d'aban don le bras de Tc[i;Ttokon>ky pour retourner au château.

Les buveurs de thé se séparèrent donc assez froidement. André partit avec le dessein bien airêlé de répandre dans tout le district la nouvelle des bontés dont la princesse honorait un simple cornette.

Alexandre encourut les reproches interminables de la bonne N ihalie pour avoir froissé la pointilleuse vanité du plus susceptible des aides-decamp et du neveu du général.

Quant 15 Couroslofï, qiioique fort malheureux d^ rinuifféreuce de Veralclika,

il se consola ce soir-là en pensant que la chute de la tasse de thé couvrait de ridicule un de ses rivaux, et en regagnant son isba, il pensait tout haut :

— C'est égal, cette tasse de thé renversée m'a donné raison contre ce fat d'aide-de-camp et cet auteur français ;, M. Voltaire... Aussi, demain je veux fumer dans ma pipe turque.

Le lendemain de cette soirée, la princesse Veralchka, en habit d'amazone, se tenait debout derrière une porte vitrée donnant sur une terrasse garnie de blanches giroflées et d'épais lilas.

Devant elle s'étendait une large allée 1 it)

d'arbres symétriquement taillés, dont les arceaux laissaient à peine pénétrer quelques rayons de soleil.

Certaine de ne pas être vue, la jeune fille avait tiré son lorgnon de sa ceinture et observait avec une anxieuse curiosité ce qui se passait à l'extrémité de celle longue galerie de verdure.

Deux cavaliers, laissant derrière eux le bois du parc, venaient de franchir la lisière du jardin. Le premier, comprenant qu'il pouvait être remarqué des fenêtres du château, avait fait piétiner, reculer, piaffer son cheval avec l'audacieuse coquetterie d'un maquignon exercé; mais

le rétif et capricieux anima!, trompant la volonté Je son maître, se rejeta tout à coup en arrière en se ruant conU'e le second cavalier, au risque de le désarçonner.

La princesse n'eût certes pas eu besoin de son lorgnon pour reconnaître aux allures de ces deux centaures le fanfr.ron Tchertokonsky et le charmant cornette qui avait failli être victime de l'in'itile et vaniteuse prouesse de son compagnon.

Mais la suite de cet incident absorba bien antremenl Tnitonfion de la jeune fille, et sa curiosité se changea en terreur lorsqu'elle vit le premier cavalier rester

immobile et raide, dans Taliiiude d'un homme qui ne veut pas aller plus loin, et le second, après s'être avancé vors'Iui, s'arrêter à son tour comme s'il ne voulait pas quitter la place.

La princesse tenta alors de deviner par la pénétration de ses regards les paroles que l'éloignemenl ne lui permettait pas d'entendre.

Lorsqu'elle vit les deux officiers quitter ce maintien réservé, cet air glacial, ce geste gourmé dont un Russe bien né ne doit jamais se départir, Veratchka eut peur ; la conversation des deux rivaux ne fut plus un mystère pour elle; elle

devina tout des yeux. Cepeudant elle respira plus librement lorsqu'elle vit le cornette faire reculer de quelques pas son cheval, tandis <jue l'aide-de-caniD^sc dirigeait vers le château par le côté opposé.

Malheureusement celui-ci, par un reste faiîildcses habiludes fanfaronnes, se retourna cl fil un (louble uiouvcnicnt de tèle et d'épaules trop significaiif. Le cornette revint alors vivement sur Tcherlokonsky, cl lui montra du doigi l'allée et le château comme pour lui indiquer qu'il fallait aller plus loin.

L'aide-de-camp acquiesça du geste, et

les deux jeunes pons faisani prendre le galop à ieurs chevaux, disparurent dans l'épaisseur du bois.

Lorsqu'elle ne les vit plus, Veralchka sentit son cœur se glacer, le ciel et les arbres semblèrent se couvrir d'un crêpe funèbre, et elle baissa involontairement ses yeux éblouis par le vertige.

Elle pensa aussitôt à la mère du cornetle et à la dette de reconnaissance qu'elle avait contractée envers ce jeune homme.

Elle ne disait plus qu'elle devait sa vie à un de ces dévoûnients mercenaires dont eût été capable le premier soldat ou le nremier mougick venu.

Un quart d'heure avant, la princesse avait refusé d'accompagner son père au bois, car elle s'était rapppelée qu'il avait été question la veille de cette promenade devant ses trois courtisans, et elle avait craint d'exciter encore entre eux, sans le votdoir, quelque fâcheuse discussion.

D'où provenaient donc, chez Veratchka, cette tristesse inquiète, celte agitation fébrile, ce désordre dans tontes ses idées autrefois si absolues et si impérieuses? N'était-ce en effet qu'un simple devoir de reconnaissance qui la poussait à prévenir ce duel probable? Mais alors pourquoi tournait-elle avec humeur sa cravache autour de son bras? pourquoi

froissait-elle son lorgnon et frappail-elle du pied avec tant d'impatience T Elle n'aimait pas le cornette. Elle ne pouvait l'aimer, mais elle le distinguait de ses ridicules rivaux. Elle eût consenti à ne plus le revoir, mais elle ne pouvait supporter l'idée qu'en ce moment il exposait sa vie, el qu'elle n'était pas déjà près de lui pour le secourir.

— Eh bien! ma fille*? demanda le' prince Mouriakin en entrant, et de cet air mécontent qui est le propre des gens faibles contrariés dans leurs désirs; — cetîe promenade qui vous convenait si bien hier ne vous convient plus aujourd'hui ?

VeraUhka iress.nillii, mais elle maîtrisa"* aussitôt sa nerveuse impatience et redevint la princesse modèle, la froide et indéchiffrable princesse russe.

— Et pourquoi cette robe d'amazone ?

ajouta le prince élonné. Un nouveau caprice vous aurait-il encore fait changer d'avis?

— Oui, mon père, reprit Veratchk;i en s'efforçanl de sourire, mais ce n'est pas un caprice... c'est une bonne et sage réflexion. Cela vous étonne... Eh bien, oui, j'ai songé que vous ne renonceriez pas sans chagrin à cette promenade, et je ne veux pas vous voir irrité contre moi...

Mon enfaiil, tu me cajoles comme si lu avais quelque gros péché à te faire pardonner! observa le prince, charmé et inquiet à la fois.

— Le temps est si beau, cher père, reprit-elle; venez... ne perdons pas une minute. C'est du côté du parc que vous préférez vous promener .. je crois...

et votre calèche est attelée... Ah ! tant mieux !... moi, je vous suivrai à cheval.

— En effet, Veratchka, dit affectueusement le vieillard, en accaparant la calèche pour moi seul, vu cetie maudite goutte, j'ai agi en véritable égoïste, et je vais à rinstanl donner Tordre...

— No», mon | ère, ï\r changez rion à vos dispositions. Je tiens, (J'aiiieurs, à essayer mon nouveau costume d'amazone.

— Ah! je me doutais bien, riposta le prince en riant, qu'il y avait un peu de coquetterie sous roche.

Il avait cru d'abord que l'absence des officiers était la véritable cause du changement de résolution de sa fdie. Il fut donc enchanté de cette apparente soumission, k laquelle il était peu habitué. Il en profita pour infliger à la jeune coquette une interminable homélie sur les devoirs, les obligations et les réserves bypo-

crites que le monde impose aux gens bien nés; mais la princesse, pressant son cheval, n'écoula p.;s un mot du sermon paternel, et se contenta de sourire respectueusement à cette éloquence perdue.

L'excellent seigneur, enchanté de son succès, se repentit tacitement de ne s'être pas imposé plus tôt le rôle de moiuor, dans lequel il réussissait si bien.

tt Avec un tant soit peu de courage, pensait-il, j'aurais facilement prévenu ou corrigé les défauts d'enfant gâté de ma chère Veratchka ! »

Pourlanl,rillusioa du prince se dissipa

bien vite, lorsque ia jeune fille, sans attendre les derniers mois de sa péroraison, fit partir tout à coup son cheval comme une flèche et disparut dans la profondeur du bois.

Il s'arma alors de sa résignation ordinaire, poussa un gros soupir, et ordonnant à son cocher d'arrêter, il se disposa à attendre le plus commodoraont possible le retour de Veraichka.

Une fois hors de la vue de son père, la vaillante amazone, libre enfin de se livrer sans contrainte aux angoisses qu'elle avait essayé d'étouff'er sous son masquede femme du monde, .iniin.i sou clieval

de la cravache el de I éperon. Elle avait hîite d'atteindre la lisière du parc, car Ile pensait que, par raison de convenance, les deux adversaires n'oseraient pas choisir la n^sidence du prince Mouriakin pour le lieu de leur rencontre.

Les secondes lui pesaient comme dos siècles, elle croyait toujours entendre le bruit d'une détonation éclater à ses oreilles.

Cependant les jeunes officiers avaient franchi c( tte lisière el arrêté leurs chevaux frémissants, pour échanger quelques paroles acres et enflammées de provocation.

— Vous ne conspuiez pas à m'engager votre honneur de ne plus paraîire chez ie prince, monsieur*? disait i'aide-de-camp d'un ton rauque.

— Non, monsieur, car je suis l'obligé du prince, et, en désertant son châieau, j'aurais l'air d'un <lébileur qui désire oublier sa dette pour avoii- le droit de détester son créancier.

— Vous êtes très uai, monsieur le cornette.

— Ou est toujours gai quand on cause avec un hommo très plaisant, monsieur,

— Pas tous les jours, Dieu sait ! mais

^ dans les grandes occasions, quand vous renversez votre lasse de thé par exemple...

L'aide-de-camp pâlit et se mordit les lèvres.

— Ou bien quand vous voulez interdire à un pauvre diable comme moi le plaisir d'assisler à vos spiriluelles dissertations sur le maniement du yatagban en Circassic.

Les yeux de Teherlokonsky lancèrent dos éclairs.

— Assez, monsieur. Je vous répète que vous ne devez plus mettre les pieds au

— loi —

chàleau. Si je vous donne cet ordre, c'est que j'en ai le droit.

— Le droit! répéta le cornette surpris.

— La princesse a pris elle-même mon bras hier soir pour retourner au châieau, dit l'aide-de-camp d'un air hautain. Par saint Nicolas, monsieur, êtes-vous aveugle et faut-il vous mettre les points sur lesl?

— Je n'ai jamais pu comprendre les charades, ni deviner les énigmes, dit tranquillement Alexandre. Expliquez vous [)lus clairement, ^i c'est un ordre que vous nie donnez, vous, sans y avoir été

autorisé par le prince ni par sa fille, vous pensez bien que je n'y souscrirai pas.

— C'est ce que nous verrons ! s'écria TcherUjkoiisky, blême de colère. Je saurai bien vous y forcer.

— Essayez! répliqua en riant le cornette. Je ne crois pas que vous parveniez si facilement. à me supprimer mes entrées.

L'aiJe-de-camp, furieux de cette froide résistance, roulait mille projets insensés dans sa tète.

— Je ne puis cependant me battre avec vous! S'écria-t-il.

— Pourquoi donc ? ce serait certes le meilleur moyen de me forcer i discontinuer mes visites, pour peu que saint Nicolas vous fasse la faveur de me casser un bras ou une jambe !

— Pourquoi ? mais, monsieur le cornette, vous ne vous êtes encore élevé qu'au quatorzième degré de notre hiérarchie militaire, et jo ne puis déshonorer mon uniforme d'aide-de-camp.

Alexandre pâlit à son tour et perdit son sang froid.

— Est-ce là un njoiif bien sérieux?

demanda-l-il d'une voix douce tout à iail insultante.

— Kn connaîtriez-vous un meilleur?

répliquadédaigneusemenlTchertokoDsky.

— Oui, monsieur; quand on refuse de se battre avec l'homme qu on a insulté et provoqué, c'est qu'où a peur de lui.

— Peur! s'écria l'aide-de-camp exaspéré.

— Peur I répéta froidement le cornette.

— Vous ne le croyez pas, monsieur.

— La question est peut-être indiscrète, monsieur.

Les paroles se croisaient comme des

soufflets. Tchertokonsky déchirait machinalement les boutons de son uniforme. ïl tordait sa cravache de rage. Enfin, il laissa échapper ce cri désespéré :

— Ah! que ne suis-je encore simple

cornelle! maudii grade! maudit uni-

forme !

Alexandre eut [«ilié de cUe émotion, qu'il jugea sincère.

— Monsieur ]'aidp-de-; arap, lui dit-il, nous pouvons nous battre très sérieusement sans huinilier votJT haute noblesse et sans compromettre l'uniforme dont la dignité vous attache au rivage!

— - Un lîioyeii I cii, bravo! Merci du fond du cœur, iiionsieur le coriielte. Parlez vite! '

— Avez-vous un bon cheval ?

— Excellent pour la course, mauvais pour la bataille.

— C/estjustement ce qu'il nous faut. Le mien est un vrai cheval de Cosaque. Il dislancerait une meute de loups affamés. Nous avons chacun notre carabine de chasse, mais elles ne figureront dans ce duel que comme dei? armes d'agrément.

Quel duel ! Les Ymikees voudront le plagier, quand ils le liront dans les steppes de leurs journaux.

— Vous plaisantez d'une façon obscure, monsieur, interrompit l'aide-de-camp.

— Je vais d'un mot illuminer ce brouillard, dit Alexandre. Je vous propose un mode de duel très original par cela même qu'il est des plus simples. Une course au clocher, mortelle, voilà tout. Nous allons lancer nos chevaux à fond de train et franchir tous \ps obstacles, rivières, bois, murs, ravins, sans nous écarter de la ligne droite. Vous comprenez, nous supprimons les obstacles jusqu'à ce que les obstacles suppriment l'un de nous.

Étourdi de cette sint(ulière proposition, Tchertokonsky parut hésiter.

— Qn'aitenclez-vDus ? reprit 1^ cornelte : ce duel peut tacher de boue et de sang votre uniforme, mais il ne peut pas le déshonorer.

— J'acceptt^ ! dit l'aide-de-camp. Allons !

Ils rayèrent de l'éperon les flancs de leurs chevaux, qui s'élancèrent avec une sorte de frénésie sauvage, la crinière au ▼ent.

La terre sonnait et jetait des étincelles sous cette course folle. Les haies, les barrières, les arbustes semblaient s'abaisser devant les cavaliers, qui menaient leur

point (Khonneur à se dépasser el k saluer la moii de plus près.

lis arrivaient à la berge du fleuve avec une rapidité effrayante. Tout à coup , le cheval de Tcheriokonsky, troublé à l'aspect de l'eau, se mit à ruer, se cabra et renversa son cavalier dont le pied resta engagé dans l'étrier.

L'aide-de-camp jeta un cri terrible, un de ces cris qui peuplent les cauchemars. 11 était traîné par son cheval comme un haillon ; son visage se déchirait ens;»nglanté aux ronces et aux cailloux ; ses mains s'accrochaient aux épines , son corps meurtri se débattait vainement ei

Bon pied affreusement li raillé ne pouvait se dégager.

Le cornette tourna la tête, et son cœur se glaça en voyant le supplice du malheureux aide-de-camp. Tchertokonsky n'était plus un rival, mais un homme en danger. Il fallait le sauver. Alexandre essaya de retenir son cheval : impossible; une écume sanglante lougissait le mors.

Il voulut lâcher les arçons, mais c'eût été se suicider. Le vertige de celte course forcenée l'éblouissail. Pourtant le cheval de l'aide-de-camp bondissait çh et là au hasard, mutilant aux pierres et aux troncs d'arbres l'élégant geniilhomme qui criait

^ ÎTl -

grâce d'une voix de naufragé dont îe radeau sombre.

Alexandre, à son tour, cria comme un fou :

— Au secours î à l'aide !

Mais le silence seul répondit à cet appel. Ses cheveux se dressaient sur son front moite. Il saisit sa carabine d'une main tremblante, et tournant la têie en arrière, ajusta le cheval de son adversaire, car deux secondes plus tard c'eût été impossible. Il sentait bien vaciller sa main et sa carabine. Cependant il lira ; le coup partit, la fumée dissipée, le cheval

(oiirait plus furieusement encore, mais raide-de-cainp avait l'épaule fracassée.

En ce moment apparut Veratchka, accour-rmt à toutes brides, les cheveux dénoués, belle comme une Walkyrie Scandinave. Elle entendit la détonation, elle vit la carabine dans la main du cornette, elle frissonna en écoulant son adversaire le maudiro.

— Vous l'avez tué ! vous l'avez tué ! s*écria-t-elle; vous, Alexandre, un meurtrier, un lâche, un traître î Ah î nKiii père me l'aurait juré, je ne l'aurais pas cru!

Le cornette était pâle comme un fan-

îôme, les apparences témoignaient contre lui; Veratcbka l'avait vu tirer; elle le croyait coupable. 11 eût mieux aimé être ballotté à la queue du cheval emporté avec l'espoir d'être pleuré par elle. Il voulut la détromper à tout prix. 11 enfonça son couteau de chasse dans la gorge de son cheval qui chancela sous un flot de sang et tomba.

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