CHAPITRE III
Hospodaral fihyka.
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Alexandre Ghyka venait d'être nommé Hospodar de Valachie. Ce choix paraissait convenable : ce boyard avait présidé à Torganisation de la milice, et avait fait preuve d'intelligence et d'activité; il sentait vivement lesbienfaits desréformes; il connaissait parfaitement son pays; il était en outre capable de travail et de réflexion. Ces quaUtés avaient de l'importance, mais elles ne pouvaient sufiire à une époque de crise, où il s'agissait de
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connaître le sort des nouvelles améliorations, confiées aux mains débiles de Tadministration indigène sans guide et sans frein, L'Assemblée Générale était, il est vrai, instituée pour modérer le pouvoir hospodarial ; mais qui la garantirait elle-même de ses tendances rétrogrades et de ses passions? Le consulat de Russie devait certes veiller, et sur les Hospodars, et sur les Assemblées, afin de les maintenir dans le cercle des attributions que la loi organique leur avait fixée; mais il eût fallu trouver des agents qui eussent et le cœur et la capacité du comte Kisseleff pour sufiire à cette tâche. A Saint-Pétersbourg, tout en admettant, en appréciant même les grands résultats obtenus par TAdminislrâtion Provisoire, on ne se faisait pas d'illusion sur le peu de probabilité de leur durée ; il y eut comme un temps d'arrêt dans l'opinion : les administrations moldo-valaques, livrées à elles-mêmes, marcheraientelles, ou non? Cette question ne resta pas longtemps indécise. .
En Moldavie, le nouveau hospodar, Michel Stourdja, avait beaucoup d'habilité, une instruction étendue, et une entente parfaite des affaires; mais au fond, il était dénué de toute moralité, et ne s'occupait qu'à arrondir ses propriétés , et à augmenter ses capitaux par les moyens les moins délicats. Les boyards éclatèrent en plaintes dès la première année de son administration; des remontrances sévères lui furent adressées. En ce-
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dant à temps, en révoquant de nombreuses confirmations judiciaires illégalement accordées, en abandonnant quelques projets de convoitise par trop osés, en flattant des vanités puériles et en ne faisant aucune difliculté sur les personnes à admettre dans son conseil, il sut éviter Torage, et réussit, en faisant patte de velours, aussi bien que les plus rompus gouvernements constitutionnels. Il n'en fut pas de même en Valachie. Le hospodar Ghyka n'était ni avide ni flexible. Il débuta par une faute grave : il renvoya les ministres qu'il avait trouvés en place, et accorda ces fonctions importantes à des boyards peu en crédit dans l'opinion, et au milieu desquels se faisait remarquer un homme destitué par le comte Kisseiefl", et renommé pour ses intrigues et son improbité. Cette fausse démarche faisait tache aux débuts du gouvernement ; elle fit naître une opposition dangereuse dans le sein de l'Assemblée. Le consul de Russie qui y avait prêté les mains fût rappelé, et le baron Riikmann qui lui succéda se posa en contradicteur du Hospodar dont la fierté se pliait difficilement à se reconnaître des torts. Cette mésintelligence publique entrava singulièrement l'action du gouvernement. Trois années après sa nomination, le Hospodar se trouvait déjà soupçonné àPétersbourg, en guerre ouverte avec TAssemblée, et peu aimé du peuple qui voyait chanceler les réformes , dans les mains mal-habiles ou coupables
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de ministres et d'agents repoussés par Topinion. En 1837, les élections ayant ramené dans T Assemblée cette même opposition, plus compacte encore , les représentations du Consulat commencèrent à faire de rimpression : îl y eut comme une espèce de transaction entre FÂssemblée, le Consulat et le Hospodar. Un ministère mixte fut formé, mais trop de haines et de passions avaient été remuées dans cet intervalle ; rimpopularité de la Cour et son discrédit à Saint-Pétersbourg réagissaient sur les affaires et donnaient peu de valeur à cette nouvelle combinaison. M. Constantin Cantaduzène , alors secrétaire d'État, avait seul pris sa mission au sérieux , et appuyait le Hospodar avec courage et franchise malgré les désagréments que cette ligne de conduite lui attirait de la part de r Assemblée. Les deux frères du Hospodar, qui tenaient les portefeuilles de l'intérieur et de la milice , fraudaient le gouvernement , et se faisaient mépriser de tous côtés. Quant aux autres ministres \ ils étaient plutôt les organes de l'Assemblée que ceux du Hospodar. Une formation aussi hétérogène par ses éléments aurait eu peu de durée, si une intrigue, assez adroite-
1 C'étaient MM. Stirbey , Alexandre Gbyka et Constantin Soutzo, tous trois fort considérés dans le pays, et que l'influence du Consulat fit passer des bancs de l'opposition parlementaire au ministère , comme étant les plus propres à donner au gouvernement la considération et la consistance qui lui manquaient.
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ment conduite , n'était venue enlever de Tarène le principal combattant, TAssemblée elle-même. Nous donnerons quelques détails dans la narration de ce qu'on a appelé depuis et avec beaucoup de raison la journée des dupes^ parce que c'est de cet événement que datent les causes des bouleversements qui se sont succédé jusqu'à présent, et qui sont loin encore d'arriver à leur terme.
Le baron Riîkman , confcMrmément à la convention conclue avec la Porte, avait demandé que toutes les dispositions prises par le comte Risseleff pour l'application des réformes fussent admises comme faisant partie du corps du Règlement Organique dont elles étaient les développements nécessaires et l'application naturelle : il avait en outre exigé qu'on y rétablit la clause portant que nul changement ne pourra être fait à la loi fondamentale sans le consentement des deux hautes Cours, clause qui se trouve dans l'acte original du Règlement Organique sous la signature de tous les boyards membres de l'Assemblée extraordinaire de révision, mais qui n'avait point été insérée par inadvertance dans le texte du Règlement imprimé.
Ces deux demandes, et principalement la dernière, rencontrèrent dans l'Assemblée une opposition violente qui déclama contre la Russie, et finit par en voter le rejet d'une manière tumultueuse et contraire aux formes établies. Cette véritable pasqui-
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iiâde mit au jour rinintelligence de quelques boyards qui s'étaient laissé tromper par de 'perfides insi-nuations; car ce n'était point la majorité habituelle qui se livrait à ces écarts, mais au contraire les députés * dévoués au Hospodar, réunis à quelques-uns des membres de l'opposition , qui avaient, outre la simplicité de ne point comprendre la situation politique de leur pays, et par conséquent ses intérêts , le malheur de se montrer ingrats envers la Puissance Protectrice qui leur avait procuré ces droits mêmes dont ils mésusaientd'une manière si inconvenante.Unobservateur plus froid aurait démêlé l'intrigue, et l'aurait méprisée. M.deRiikman au contraire, outréde la conduite de ces mêmes hommes qu'il avait jusqu'alors appuyés, s'adressa au Hospodar pour demander la constatation officielle des actes illégaux de l'Assemblée; et celui-ci, saisissant l'occasion avec empressement, se répandit dors en explications sur le caractère de l'opposition, sur les menées de ses chefs, qu'il représentait comme visant à renverser le gouvernement pour le remplacer, et sur l'hnpossibilité où il se trouvait de maintenir l'ordre public, avec une Assemblée aussi exaltée, qui,
' Sur les vingt-ciDq députés qui vociférèrent contre les demandes du Consulat, quinze appartenaient à la minorité ou parti de la Cour, et parmi eux se faisaient remarquer M. Chéresco , ministre actuel du hospodar Bibesko, et plusieurs autres personnes exclusivement favorisées par le gouvernement actuel.
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dans l'explosion de ses aveugles colères et de ses haineuses passions, ne respectait plus rien. Celle manière de voir les choses fut approuvée à Saint- Pétersbourg, et bientôt après l'Assemblée fut suspendue par firman de la Porte,
C'était la première fois, depuis l'adoption des réformes, qu'un fait aussi considérable avait lieu. Et ce fut un grand malheur pour le pays! Non point que l'Assemblée n'eût mérité d'être désapprouvée pour sa conduite aussi inintelligente que désordonnée, mais parce qu'elle devait être punie de manière à ce que les institutions nouvelles ne fussent point ébranlées. Pourquoi recourir à une illégalité, pour en punir une autre, tandis que la loi Organique fournissait le moyen légal de la dissolution et de l'appel aux électeurs? Cette faute grave, due aux insinuations du Hospodar, et au caractère emporté du Consul, prouva qtfà Saint-Pétersbourg les questions relatives aux Principautés ne sont point étudiées; qu'on s'en rapporte trop facilement aux assertions des Consuls ou des Hospodai'S, selon le degré de confiance que ces personnages inspirent. Et cependant le Cabinet impérial ne devait point oublier qu'il ne dispose plus d'un comte Kisseleff dans les Principautés pour lui exposer la vérité vraie, et que cela étant, les principes sont seuls à consulter là où les hommes manquent.
Quoiqu'il en soit d'ailleurs, de cette époque date la
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déconsidération avouée du Règlement Organique. A Pétersbourg on s'imagine qtf on avaiteu peut-être tort d'introduire dans les Principautés un mode d'iifititutions trop compliqué. A l'intérieur les yeux se dessillent : on croyait après tant de vicissitudes à la stabilité des lois, et on les voit périr sous une misérable intrigue. Aucun danger sérieux, aucune nécessité politique, n'excusent la suspension de l'Assemblée en 1838. L'œuvre que les traités successifs avaient préparée, les anciennes bases ou capitulations sur lesquelles vivait le pays, tous les travaux si louables de TAdministration Provisoire, la grande, la bienfaisante pensée de l'Empereur, se sont trouvés ébranlés parce coup d'État extra-réglementaire. Et cela pourquoi? parce que le Hospodar a donné lieu , dès son avènement et par des imprudences multipliées, à une opposition légale; parce que bientôt, gêné de plus en plus par cet obstacle qu'il devait rencontrer, il s'attacha à la déconsidérer en la poussant aux plus fausses démarches; parce que le Consulat, qui devait mesurer son approbation ou sa désapprobation sur la plus stricte impartialité, se passionne de son côté, plus que le Hospodar et l'Assemblée, donne son appui tantôt aux uns, tantôt à l'autre, sans discernement, et que bientôt, fatigué de cette lutte, il se forme la malheureuse idée que ce sont les institutions qui sont la cause du désordre.
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Nous avons prononcé plusieurs fois jusqu'ici le mot opposition. Mais comme on pourrait inférer du mot un système d'idées qui impliquent avec soi , morosité, esprit de faction , menées démagogiques et subversives, tout ce fatras enfin d'accusations plus au moins fondées que les partis se renvoient en Europe pour se dénigrer mutuellement, nous dirons ce que c'est que l'opposition en Valachie, parce qu'ony a singulièrement abusé depuis quelque temps de cette expression , qu'il s'en est suivi, de cet abus, des opinions erronées, qui ont eu accès jusque dans les hautes régions du Cabinet Impérial; que de ces opinions erronées est né un dégoût prononcé à rencontre des affaires des Principautés et du caractère de leurs habitants, et qu'enfin ce dégoût a eu pour résultat une plus grande somme de liberté d'agir, accordée, ou plutôt abandonnée aux consuls, c'est-à-dire à leurs passions.
L'Assemblée en Valachie est formée de boyards, propriétaires terriers, et des quatre plus haut dignitaires du Clergé. Bien peu de membres possèdent une instruction ordinaire , et un nombre encore plus minime participe à de plus hautes études; mais tous, ou presque tous, étant ou ayant été employés de l'État, sont rompus aux aflaires de leur pays, et se trouvent de cette manière préparés à discuter avec réflexion les matières qui s'y rapportent. Une pareille formation ne donne certes aucune prise aux spéculations socia-
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listes OU démagogîcpies. Nous en demandons bien pardon aux journaux libéraux qui annoncent parfois pompeusement des nouvelles des bords du Danube, en classifiant les partis d'après leurs idées et leurs opinions; mais il n'existe rien de pareil dans les Principautés. Il n'existe, il n'a jamais existé d'opposition libérale ou démagogique. L'Assemblée est toujours cette même Assemblée qui, depuis les capitulations avec la Porte, est chargée de contrôler les actes des hospodars , avec cette seule différence que le Règlement Organique introduit par la Russie a voulu que ce ne soit plus le Hospodar qui en désigne les membres , mais les boyards entre eux, modification devenue nécessaire depuis l'octroi de l'indépendance intérieure qui a accru le pouvoir hospodarial, en l'affranchissant de la tutelle de la Porte et des privilèges dont la noblesse était investie.
Que si l'on vient à prétendre qu'il y a germe de désordre ; que, de l'habitude de discuter les affaires publiques, on en vient à s'oublier, à méconnaître l'autorité et à ne point la respecter, cela est et sera toujours faux, en tant que les élémens qui- forment l'Assemblée seront toujours ceux admis par le Règlement Organique , et qu'on n'y apportera point de modifications. Depuis des siècles que ces habitudes sont prises , il y a eu constamment abus de la part de l'autorité ; ceci avait été si bien reconnu et constaté, que le fond des
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motifs nécessitant des changements à introdtdre danU Padministration intérieure des Principautés, a toujours été la tendance du pouvoir hospodarial à franchur ses limites > et les efforts des boyards pour le contenir^ D*ailleurs, en fait , il n'y a dans TÀssemblée ni tribune, ni orateurs, ni publicité des débats; et au dehors, il n'y a encore que quelques privilégiés, et point de peuple qui entende les questions politiques^ qui y prenne part et qui puisse se passionner. L'exis^tence de Topposition dans les Principautés est légale ; elle gène les Hospodars, mais c'est sa mission naturelle^ Si les Consuls en reconnaissent tantôt Futilité et la nécessité, et tantôt aussi la déclarent dangereuse et nuisible, ceci ne dénote autre chose que les variations de leurs relations avec les Hospodars. En somme , Fes^ prit de conservation n'a pas de représentants plus fermes dans les Principautés que la noblesse etFAsh semblée qui en dérive ; ily a non-seulement désir, mais ardeur de maintenir ce qui est, de ne pas aller en avants de ne pas aller en arrière. Et voilà où est principale^ mentFhonneur de l'administration du comte Kisselefft c'est d'avoir fait goûter les réformes à ces mêmes privi* légiésdont elles restreignaient l'influence,et de lesleur avoir rendues chères, tellement nécessaires même à leur existence, qu'ils consentent à subir tous les désavantages attachés au rôle d'opposition , en s'occupant de les défendre contre d'incessantes attaques. A
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moins de prétendre d'ailleurs qu'un peuple puisse exister sans gouvernement du tout, il y avait impossibilité de ne pas remettre au corps des boyards le contrôle des actes du gouvernement; parce que dans les pays où le pouvoir s'exerce le plus directement, comme en Russie, par exemple, le souverain, par son illustre naissance , par sa haute éducation ^ par les exemples de son auguste famille , par ses sentiments de religion et par son mérite distingué , impose ce respect, cette vénération, cet amour des peuples qui facilitent l'action de son gouvernement et la rendent chère aux sujets. Y a-t-il rien de tout cela en Valachie ? Où sont dont l'illustre naissance , la haute éducation, les exemples d'une noble famille, les sentiments de religion et le mérite distingué chez ces Hospodars, pour leur confier sans contrôle le sort de quelques millions d'hommes? où sont encore le respect, la vénération et l'amour du peuple? Il a cependant fallu trouver une base où asseoir le gouvernement : on a pris celle qu'on a trouvée en l'améliorant, et l'Assemblée des boyards est restée telle qu'elle était, avec quelques grands privilèges de moins, et l'élection de plus. Nous ne voyons point de démagogie dans tout cela, si ce n'est tendance continuelle de la part duHospodar et de sa cour, à échapper au contrôle de leurs actes, c'est-à-dire à violer impunément les lois, pour satisfaire leur passions et leurs convoitises.
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Dans la suite de notre récit, il sera aisé de se convaincre que nous n'avançons rien sur les boyards, qui n'ait été dûment reconnu. Et dans la circonstance même de la suspension de rassemblée en 1838 , il s'est passé un fait unique dans son genre qui prouvera jusqu'à la dernière évidence les dispositions conservatrices qui dominent exduaiv^iient dans les Assemblées kMTsqa^eOes ne son! poînl IravaiDées en sens contraire, et détournées de leurs devoirs par les hospodars et les consuls. Ce fait, c'est que le Hospodar Ghyka, après une année de suspension, convoqua cette même Assemblée qu'on avait rendue si tumultueuse par des excitations et des tiraillements continuels, et que cette Assemblée siégea encore trois ans, jusqu'au terme de son mandat en 1842, sans donner ni au Hospodarat, ni au Consulat, aucun motif de craindre des désordres et des perturbations, bien que lors de sa suspension elle eût été représentée comme factieuse et démagogue. Qu'est-ce qu'il y avait donc de changé pour transformer ces mêmes hommes naguère si turbulents, et pour calmer leurs passions? Il y avait que monsieur Tiloff venait d'être envoyé à Bucharest. Ce changement seul avait suffi pour ramener les jours tranquilles. Le Hospodar Ghyka sentant au Consulat un homme calme et sans passions, bon juge en affaires et décidé à agir impartialement, dut mettre plus de réserve dans sa conduite, et comme il
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avait beaucoup de bonnes qualités, que lorsqu'on usait de délicatesse avec lui il s'en montrait reconnaissant, et que d'un autre côté, dans le corps des boyards, s'il y avait des intrigants et des ambitieux, ils ne purent plus compter sur l'appui du Consulat, la grande majorité de ce corps sentant au contraire que les réformes confiées à sa garde trouveraient toujours la protection la plus sérieuse et la plus éclairée auprès du nouveau représentant de la Puissance bienfaitrice, il s'en suivit , de cette commune confiance, un calme complet. De tous les côtés on se remit à sa place : Hospodar et Assemblée marchèrent dans un esprit d'union et de concorde , et sans plus s'accuser d'arbitraire d'une part ni d'usurpation de l'autre ; et ce qui est plus essentiel, c'est que le pays y gagna sa tranquillité et sa rentrée dans la voie d'ordre et de légalité que lui avait ouverte le comte Kisseleff, auquel il faut toujours revenir lorsqu'on aura désormais à parler des Principautés, et sur lequel devraient se modeler toutes les autorités qui prennent part aux affaires de ces pays, Hospodars ou Consuls , dont les passions et le peu de connaissances pratiques sont la principale cause du désordre, et de l'oubli qu'ils font des préceptes et des exemples légués par l'homme éminent qui a présidé à l'introduction des réformes.
L'envoi de M. Titoff en Valacfaie était un bienfait; il aurait dû être aussi un enseignement. En ranar-
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quant que la tranquillité et le maintien de Tordre dépendentprincipalementdela conduite réfléchie et du caractère honorable du représentant de Russie, on ne peut que déplorer la nécessité que M. Daschkoff , qui succéda à M. Titoff, s'était créée, de se départir de la ligne de conduite si loyale adoptée par son prédécesseur. Si le Cabinet impérial avait pu savoir combien la réorganisation des provinces mu^ldo-valaques lui a fait d'honneur en Europe, il n'aurait point abandonné son œuvre aux mains de Hospodars ou de Gonsuk passionnés ou sans expérience. En Amérique, dans les Indes, en Afrique, nous avons toujours colonisé. Nous n'avons su rien faire prospérer chez les populations indigènes; et si de vastes établissements ont été formés, c'est toujours sur la ruine des enfants du sol que nous les avons élevés. Esclavage et massacre, c'est tout ce que nous avons' semé sur ces malheureuses plages, qui nous ont vus aborder avec stupeur, et que l'avidité seule nous faisait visiter. Mais dans les Principautés, ce sont des peuples morts à toute idée d'ordre et de légalité, croupissant dans les misères de la plus grossière ignorance et sensibles à l'unique aiguillon de la force, brutale, que la Russie convie aux bienfaits de la civilisation. Elle réussit à les placer en peu de tems dans de telles conditions de bien être, qu'elles auraient pu bientôt lutter de prospérité avec les riches provinces des plus vieux empires. C'était
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donner une belle preuve et de désintéressement et d'habileté; c'était surtout graver sur le roc son droit de guider et de civiliser l'Orient; c'était pleinement justifier cette tendance des peuples à se réclamer de la protection russe, à l'espérer, à croire intimement à son efficacité, tendance que notre jalousie attribue à des intrigues habilement soutenues, et à la similitude de religion et de races, mais qui au fond n'est que le résultat naturel des nobles penchants, qui, depuis l'illustre Catherine II, ont porté la famille impériale de Russie à soulager les misères des populations chrétiennes du Levant. La naissante prospérité des provinces moldo-valaques devenait, pour toutes les races qui habitaient en ilotes le sol de la Turquie d'Europe, une motif d^espoir. S'il y avait là des vues politiques, il faut avouer qu'elles s'exerçaient noblement , et au profit seul des peuples qui en étaient l'objet.
Le Cabinet impérial, en nommant un successeur à M. Titoff, ne pouvait ne pas avoir eu en vue tous les motifs de convenance et d'utilité qui militaient à ce que son choix fût porté sur une personne distinguée et apte à continuerauxadministrations moldo-valaques des avis et des conseils salutaires. Et cependant le malheur des affaires humaines veut que, lorsqu'un fait quelconque a été comme prédécidé, toute la raison que nous mettons dans nos calculs tourne contre nos plus prudentes prévisions. M. Daschkoff, nommé
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Consul, n'était point préparé par des travaux diplomatiques ou administratifs à cette mission. Souvent, il est vrai, le caractère supplée au talent, à l'expérience et à l'instruction; mais c'estprincipalement par le caractère qu'il était impropre à la mission qui lui était assignée. A son arrivée ^ tout était tranquille; trois ou quatre boyards seuls, qui avaient été ministres, et qui voulaient le devenir encore , frondaient le gouvernement : parmi eux MM. Villara et Bibesko, aujourd'hui Prince régnant, se faisaient le plus remarquer par leur violence. Prêts à tout oser pour troubler le pays , ils se sentirent démesurés depuis l'arrivée du nouveau Consul, qui n'avait ni le calme ni la prudente réserve de son prédécesseur , et qui se trouva bientôt en butte à toutes les intrigues valaques. Il arriva tout à coup qu'un dissentiment se produisit entre le Hospodar et l'Assemblée, sur une question importante , celle relative à la partie des redevances du paysan au propriétaire que le Règlement Organique n'avait point fixée. D'innombrables plaintes s'élevaient sur ce point, et d'année en année le mal s'agrandissait ^ on va en juger.
Les cultivateurs sont divisés par la loi en trois classes. A chacune de ces classes le propriétaire doit fournir une portion de terre fixe, en labour, en pacage, etc. Ceux qui possèdent quatre bœufs reçoivent plus, et forment la première classe ; ceux qui n'en
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possèdentquedeux,moiiis,et forment la seconde; ceux enfin quin'en possèdent pas du tout, reçoivent aussi une portion de terre, mais encore moindre , etïormentla dernière catégorie. La quotité des redevances que ce& trois classes de cultivateurs payent, soit en argent, soit en travail au propriétaire, est calculée sur cestrois différentes portions de terre qu'ils reçoivent, et se trouve ainsi préfixée par la loi, de sorteque sur ce point, il ne peut y avoir motif à contestation. Mais s'il advient que le paysan ait plus de quatre bœufs , ovk bien que n'en ayant que deux , ou même point du tout , il possède quelques moutons , des buffles et des chevaux; ou si ne possédant même rien de tout cela, il se trouve riche en argent, et en état de cultiver une plus grande étendue de terre que celle fournie d'obligation par le propriétaire, la loi établit que, sur ce point, il y aura entr'eux transaction à Tamiable. On peut s'imaginer, d'après la position inégale des deux parties, si le vœu de la loi peut être rempli^ Le paysan ne peut quitter la terre du sdgneur dans l'intervalle des sept années entre les recensements de la population, et à ces époques même , il lui est imposé des conditions restrictives qu'il lui est bien difficile de remplir , lors même qu'il le voudrait. Les tombes de ses ancêtres» et des habitudes séculaires le retenant par les mille liens de l'affection et des souvenirs , il se trouve ainsi forcé de passer par toutes les conditions qu'un pro-
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priétaire avide , profitant de sa position, voudra lui imposer. Que sera-ce donc, si comme cela se pratique en Valachie , le propriétaire ne réside point, et que le fermier seul se trouve en présence du paysan ? Peut-<m présumer au fermier ces sentiments d'humanité et de corrélation , qui, en établissant des rapports journaliers de sympathie entre le paysan et le seigneur, amortiraient chez ce dernier , ou atténueraient les effets des droits dont il est armé. Que sera-ce encore lorsqu'on refuserait au gouvernement, tuteur naturel des intérêts du paysan, le droit de surveiller ces transactions, et de ne les admettre qu'autant qu'elles porteraient le caractère d'amiabilité voulu par la loi? Que sera-ce enfin lorsqu'on exigera au contraire que le gouvernement soit obligé, les yeux fermés, de prêter main-forte au fermier pour l'accomplissement de ces transacticHis forcées, et quand les employés subalternes de l'administration, eonnivant avec le fermier, pressureront par mille exigences le paysan au moment deréxécution,etluiarracherontsadermère obole, tandisquele gouvernement^ désarmé pour punir ses propres agents , les verra se constituer en bourreaux aux ordres du fermier? Cet état de choses était un continuel tourment pour le Hospodar Ghyka. A part son devoir de chef de l'État qui ne lui permettait point de souffrir la continuation des violences exercées sur le cultivateur qui ne cessait de se plaindre, il lui
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devenait encore bien amer de rester comme Tédîteur responsable des rapines exercées par des employés de son administration sans pouvoir les réprimer, et de subir rtiumiliation d'être accusé par ses ennemis des soufirancesdu paysan. Il finit par s'adresser à l'Assemblée, en lui exposant les plaintes nombreuses qui lui parvenaient, l'âpre avidité du fermier, la connivence des employés de l'administration , comme son impuissance à les réprimer, et en demandant que l'Assemblée avisât aux moyens de fixer une fois pour toutes la partie des redevances que la loi avait cru possible de laisser â l'estimation des parties intéressées. Mais l'Assemblée , uniquement composée de propriétaires, repoussa cette proposition, en se fondant sur ce que le Règlement Organique avait fixé les rapports réciproques entre le propriétaire et le paysan, et qu'il était injuste de rien innover sur ce point, vu que les boyards avaient déjà assez sacrifié de leurs privilèges pour se croire, désormais, à l'abri de toutes nouvelles atteintes qu'on essayerait de porter au peu d'avantages qui leur avaient été concédés en compensation. Cette mésintelligence entre le Hospodarat et la noblesse, ne fut point prévenue par l'interposition du Consulat dont l'avis aurait facilement décidé la question.
Le mandatquinquennaldel' Assemblée étantterminé, on allait procéder à de nouvelles élections. Les partis se remuaient pour se renforcer. Le Consulat était entouré
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d'intrigues; on usait de son nom pour égarer Popinion. Toutes les fautes du gouvernement étaient complaisanment étalées, et tout ce qu'il avait fait de bien était hardiment nié. On conçoit aisément les avantages que les ennemis du Hospodar tiraient de l'inexpérience du Consul. Pour seretrouverdans ce chaos, pour se garantir des fausses opinions, pour se maintenir impartial, il faut se couvrir les yeux devant les hommes, et s'en tenir fermement aux principes; si l'on s'abandonne un seul moment au torrent, on en est emporté, et l'on finit par devenir aussi passionné que ceux dont on a mission de réprimer les écarts. C'est ce qui anîva de point en point. Il était de mode alors de prétendre que le Hospodar Ghyka était faux et hypocrite, qu'il encourageait les abus, qu'il était l'irréconciliable ennemi des réformes et de la puissance qui les avait accordées ; qu'il ne recevait conseil que de notre agent M. Billecocq ; qu'il adorait les Turcs, qu'il avait amassé d'immenses trésors, qu'il s'abandonnait à la plus infâme crapule, et même qu'il était laid et affreux de figure. Étrange aberration de l'esprit humain ! Ces grossières accusations trouvaient crédit, et étaient ouvertement propagées par tous les individus valaques qui avaient accès au Consulat, sans que M. Daschkoff, qui aurait pu en examiner la source et en réprimer l'audace, se défendit de les écouter, et de leur faire même accueil. Et il se plaignait ensuite, dans le payset à Pétersbourg,
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de ne pouvoir s'entendre avec le Hospodar, qui aurait du être certes bien reconnaissant de la conduite qu'on tenait visA-visde sa personne et de son gouvernement! D'ailleurs, M. Daschkoff avait fini par ne plus pouvoir distinguer les erreurs réelles de Fadministration. A force de donner créance aux plus absurdes accusations, son attention se trouva nécessairement déplacée ; et au lieu de demander le redressement des fautes, il exigea la radiation du bien. Lorsque le Hospodar, exaspéré par le refus de TAssemblée d'adopter les mesures nécessaires pour réprimer les extorsions des fermiers, donna ordre aux administrateurs des districts de ne plus prêter main-forte aux propriétaires qui, dansleursarrangementsavec les paysans, auraient dépassé la limite des conditions imposées aux fermiers des terres domaniales, disposition qu'en sa qualité de chef de l'État il était autorisé par le Règlement Organique à adopter et à faire exécuter dans l'intervalle des sessions de l'Assemblée, comme mesure de police tendante à assurer la tranquillité publique dans les campagnes, le Consulat éclata en plaintes et en récriminations, écrivit des notes menaçantes pour demander le rapport de cette disposition salutaire, et en rendit même l'application impossible, ni ministère, ni administrateur, n'osantplusobéirauHospodar lorsque la désapprobation du Consulat était de notoriété publique. Déjà le gouvernement devenait impossible; il per-
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dait tous les jours de sa considération dans le pays, à mesure que le Consulat s'engageait de plus en plus dans une opposition directe et passionnée. Nous passerons sur toutes les inconvenances de détail qui ajoutaient jour par jour leur niaise influence au débat déjà trop scandaleux qui divisait les deux principales autorités du pays, méconnaissant toutes deux leur expresse mission, pour arriver plus tôt à Pépoque qui devait décider la lutte.
Cette époque, que le Hospodar. Ghyka n'aurait pas dû attendre avant d'essayer de réparer les quelques fautes de son administration, ou à laquelle il aurait dû se préparer avec les mille moyens que sa position lui fournissait encore, cette époque vint trouver le gouvernement presque complètement désarmé. Le corps des boyards était démoralisé par la lutte entre le Hospodar et le Consulat ; M. Alexandre Yillara, aujourd'hui grand vomik, c'est-à-direministre de l'intérieur, ameutait tous les individus qui avaient quelqu'intérét à faire naître des troubles; M. Bibesko, aujourd'hui Prince, s'adressait à tous ceux qu'on pouvait tromper, en leur représentant le Hospodar comme abandonné pai* la Russie, depuis sa mésintelligence avec le Consulat. L'esprit de faction était enfin déchaîné.
C'est alors que M. Bibesko fit écrire à Paris par le docteur Piccolo, et corriger par un littérateur émérite, une brochure ayant pour tilre : Paul Kisseleff et les
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PRINCIPAUTÉS DE MOLDAVIE ET DE Yalaghie , par Un habitant de Valachie. Ce petit opuscule, qui n'est qu'une notice biographique, s'adressait aux faiblesses présumées d'un personnage éminent, qui pouvait être consulté au moment de la crise, et dont t'opinion ne pouvait manquer d'être d'un grand poids. D'ailleurs, comment le comte Kisseleff aurait-il pu supposer que les mêmes hommes qui publiaient l'éloge de son administration, ne fussent point aussi les seuls propres à prendre en mains les affaires de leur pays, qu'il était de toute probabilité qu'ils gouverneraient d'après les grands principes de justice et d'intégrité dont ils se faisaient les apôtres? Ce qui est constant, c'est que M. Bibesko se fit remarquer à l'étranger par cette publication, et que de retour en Valachie, il fut considéré comme un de ceux qui pouvaient le plus efficacement servir les intérêts de l'opposition, et soutenir même le Consulat par ses relations avec des personnages importants à l'extérieur. On ne négligea point en outre les ambitions secondaires qui commençaient à croire à la possibilité d'un changement, depuis que l'opinion du Consulat contre le Hospodar n'était plus un secret pour personne, et l'on fit adresser au ministère impérial les accusations les plus violentes par le métropolitain Néophyte, qui haïssait le Hospodar pour s'être entendu avec M. Titoff à l'effet de régulariser les biens de l'Église.
HOSPODABAT GHYKA. 63
L'opposition se présenta ainsi aux élections , forte de Tassentiment déclaré du Consulat, appuyée par le clergé qui était mécontent de la loi qui régularisa en 1840 les biens de TÉglise, compacte par Tadjonction successive de ceux des boyards de première classe qui espéraient le Hospodarat pour eux-mêmes, recrutée enfin de tous ceux qui voyaient Papathie du gouvernement, et craignaient de se trouver, après sa chute , l'objet des récriminations et de la vengeance des vainqueurs. Le résultat ne pouvait être douteux. L'Assemblée fut formée des ennemis les plus décidés et les plus violents du gouvernement. Mais ici, et pour que la suite de notre récit puisse être comprise, comme pour faire ressortir de nouveau le danger qu'il y aura toujours à toucher aux institutions du pays, nous expliquerons, avant de continuer la narration des faits , les motifs qui rendaient le Hospodar Ghyka si apathique au milieu de l'orage, et sur quoi reposaient au contraire les espérances de l'opposition. Le Hospodar était fatigué de la lutte. Fier par nature, il n'avait pas tardé à s'apercevoir qu'il ne lui restait aucun des moyens qu'un homme sérieux pût employer pour plaider, auprès du Consulat, les intérêts du gouvernement et ceux de la tranquillité publique qui en était inséparable. Il se décida en conséquence à s'appuyer sur les institutions seules, bien persuadé que, .malgré la multiplicité et la violence de ses ennemis ,
64 HOSFOOARAT GHtltA.
Malgré Tappui déclaré du Consulat, on ne réussirait point à faire signer par la nouvelle Assemblée des doléances aux deux hautes cours, pour implorer une enquête et demander sa destitution, seul cas où le Règlement Organique accorde Tenquète officielle et le changement de Hospodar dont la nomination est^ autrement, à vie. Quant aux espérances de l'opposition, elles se basaient uniquement sur la certitude que le Consulat, seul écouté à Pétersbourg, ne se ferait aucun scrupule de passer sur toute considération de devoir ou de formes réglementaires, pour arriver à la destitution du Hospodar , destitution qui intéressait désormais sa propre conservation. Nous verrons bientôt, que tous deux, et gouvernement et opposition, nese trompaient point dans leurs calculs, quoique partant de points difiérents; et voici de quelle manière» L'Assemblée ayant été ouverte, les meneurs du parti pensèrent avec raison devoir profiter des premiers m(»nents d'effervescence, et commencèrent les hosti* lités par l'Adresse en réponse au discours hospodarial^ afin de compromettre l'Assemblée par un acte en apparence légal et que les députés les plus timides se laisseraient facilement persuader de voter, en leur insinuant qu'il ne s'agissait point de signer des doléances aux deux hautes cours, mais de signaler seulement au Hospodar quelques abus de l'administration pour le supplier de les faire redresser. Ce point
HOSPODARAt GHYKA. 65
ayant été ainsi décidé, TÂssemblée nomma commissaires pour la rédaction du projet d'Adresse, messieurs Viilara et Bibesko, les deux coryphées du parti, qui tous deux aussi avaient été ministres du Hospodar Ghyka et qui tous deux de même allaient, avec une indicible joie , déverser sans vergogne le blâme et rinjustice sur cette même administration dont ils avaient fait partie, administration qui, si elle avait abusé, avait abusé par eux. Tant qu'ils avaient été les organes du gouvernement, ils s'étaient fait détester de leurs compatriotes par leur morgue, et mépriser du pouvoir pour leur bassesse; vrais types du Yalaque parvenu et rancunier, tous deux insolents ou vils tour à tour, ils furent dans toutes les occasions les premiers désignés par l'opposition pour insulter le gouvernement , la plupart des députés ne pouvant se décider à mentir ouvertement aux faits et à leur conscience. Dans la rédaction de l'Adresse principalement , ils dépassèrent tous leurs précédents; et amplifiant sur les méfaits de l'administration à laquelle Qs avaient pris part, ils mentirent contre eux-mêmes ayec la plus imperturbable assurance. Dans tout autre pays, on ne croirait point à la possibilité d'un pareil renversement d'idées et d'opinions ; en Valachie cela a eu lieu, et voici le projet d'Adresse que rédigèrent messieurs Bibesko et Viilara, anciens ministres du Hospodar Ghyka , aujourd'hui l'un, Prince régnant, et
66 HOSPODARAT GHTKA.
raulre,ministre(lerintérieurï*etmarchanttouslesdeux de conserve. Nous l'insérons ici en entier, parce qu'elle sert à faire voir, comment ses rédacteurs , parvenus au pouvoir, réalisèrent les plaintes du pays, en se livrant précisément à ces mêmes abus dont ils accusaient en grande partie, et sans preuve, l'administration Ghyka : « Prince,
» La haute sagesse de Votre Altesse, en appréciant » la garantie qu'offi-ent à la prospérité publique les » institutions qui nous ont été accordées par les deux » hautes Cours suzeraine et protectrice, a bien voulu » convoquer l'Assemblée Générale pour une troisième » période de cinq années. Les membres qui la com- » posent ont l'honneur d'assurer Votre Altesse , que » la conservation intacte de ces institutions, et le » bien public dont elles sont la sauvegarde , seront » aussi IHinique but vers lequel tendent tous leurs » travaux et tous leurs efforts*.
» Les assurances que Votre Altesse a bien voulu » nous donner que, dans la tentative des troubles » essayés l'été dernier dans la ville de Braïla, les
' M. Bîbesko, devenu Hospodar, a demandé et obtenu la suspension de TÂssemblée ; il a administré les finances pendant quatre ans sans budget réglé , il a établi de nouveaux impûts et de nouvelles lois, de son autorité privée; il a fait recenser la population, accordé des pen> sions, sans Tintervention de la législature; il a détruit la loi des élec> tions, et bouleversé toutes les institutions accordées par les deux hautes Cours suzeraine et. protectrice.
HOSPODARAT GHYKA. 67
» autorités locales n'ont point failli à la surveillance
» de tous les instants qu'exige un point aussi impor-
» tant, et que Taudace d'une pareille entreprise ne
» peut être imputée à aucune négligence de leur part,
» nous ont causé, Prince , le contentement que nous
» éprouverons toujours en apprenant le succès des
» mesures adoptées pour le maintien du bon ordre et
» de la tranquillité publique.
» Prince, l'Assemblée Générale, fidèle à ses devoirs
» et toiqours soumise aux ordres de Votre Altesse,
» apportera l'examen le plus consciencieux sur tous
» les objets sur lesquels il plaira à Votre Altesse d'ap-
» peler son attention. Elle ose toutefois vous supplier,
» Prince, de vouloir bien lui permettre de s'ac-
» quitter aujourd'hui d'un de ses devoirs les plus
» sacrés, mais en même temps les plus pénibles;
» car il lui en coûte d'affliger le cœur de Votre Al-
» tesse : heureuse si elle avait pu lui épargner toute
» cause de déplaisir » l'Assemblée se serait épargnée à
» elle-même la vive douleur qu'elle ressent en ce
]> moment!
» Prince, nous ne saurions vous cacher plus long-
T» temps l'état critique du pays, sans assumer sur nous
» la plus grande responsabiUté, en manquant aux de-
» voirs de notre mission et à la fidélité que nous de-
» vous à Votre Altesse *.
' L*état critique du pays ne venait que de la mésintelligence du
68 HOSPODARAT GlIV^A. *
» La Valachie , Prince , succombe sous les nom-
y^ breux abus qui ont envahi , dans l'espace des sept
» dernières années, toutes les branches de Tadminis-
^ tration , et dont la marche progressive a jeté Tin-
» quiétude et la détresse dans toutes les classes de la
» population. Par une fatalité attachée à la destinée
» de notre patrie, tout ce qui fut statué, il y a à peine
» quelques années , dans le seul but de sa prospérité
» future, a malheureusement tourné contre elle; et le
» paysan, dont le sort fut alors l'objet de la plus vive
y^ sollicitude , est aujourd'hui de nouveau, et plus
» que jamais, en proie à la concussion et à la rapine * *
» Ainsi l'alignement des villages et la construction
y» des maisons communales, celle des écoles dans les
» campagnes, imposés primitivement aux villageois,
» dans l'espoir que leur bien-être moral et matériel
consul et du Hospodar, et des intrigues de Topposition ; Tadministration n'y était pour rien autre chose que pour son apathie qui laissait carte blanche h ses ennemis.
' C'est une assertion fausse de tous points et qui ne mérite point de réponse. Quantaux souffrances du paysan, elles étaient en partie réelles; mais c'est TÂssemblée elle-même , comme nous avons eu Toccasion de le voir précédemment, qui avait refusé son concours au Hospodar sur cette question qui tenait aux intérêts mal entendus de la noblesse : et cependant c'est cette Assemblée qui accuse , et c'est le Hospodar qui est accusé! On ne pouvait s'attendre à plus de logique de la part de M. Bibesko , qui parvenu au*Hospodarat, aggrava bien plus les souffrances du cultivateur qu'il livra sans défense à Tavidité sans mesure du fermier.
' HOSi>eBARAT GHrKA. 69"
» en serait augmenté, sont depuis sept ans une cause » incessante d'abus. Cependant les maisons commu- » nales, destinées plus particulièrement à servir de )» dépôts aux ordres que les autorités compétentes. » sont tenues d'adresser par écrit aux communes, » sont devenues inutiles ; car ces ordres sont transmis^ » pour la plupart du temps au moyen du dorobantz * . » Les greniers de réserve sont devenus, dans un » grand nombre de localités, un moyen d'exactions^ » ruineuses pour les paysans qui sont continuellement » rançonnés, soit qu'on les appelle à y faire le dépôt » de l'année, soit qu'ils viennent réclamer les grains » déposés trois ans auparavant, soit qu'on visite leurs » greniers. L'entretien des dorobantz qui, dans le » principe , avait été calculé de manière à ce qu'il
' Les mesures relatives aux greniers de réserve, aux maisons communales et aux écoles des villages, ont été adoptées et appliquées sous TAdministration Provisoire; TAssemblée, en affirmant quil s'est commis des abus dans Texécution de ces différentes mesures, commet un anachronisme, ou un gros mensonge. Quant à Talignement des villages, à Tépoque de TÀdresse, il y en avait 2,3dO d'alignés sur les ^,000 qui couvrent le sol de la province ; cette opération se faisait avec lenteur à cause des réclamations fréquentes qu'elle soulevait de la part des cultivateurs et des propriétaires. Pour ce qui est des ordres écrits à afficher aux maisons communales , cette mesure n'a pu jamais être appliquée ni sous l'administration provisoire, ni sous le Hospodarat de Ghyka , encore moins a-t-on essayé de la mettre à exécution sous le gouvernement Bibesko , qui n'en fait mention dans l'Adresse que pour augmenter le nombre des griefs.
70 BO8P0DABAT GHTKA.
» pesât le moins possible sur les communes, est au- » jourd'hui extrêmement onéreux à cause des injus- » tices qui se commettent par les dispenses accordées » dans un but d'intérêt particulier *.
» Lies abus sont bien plus graves encore dans le » recrutement de la milice. Chaque recrue coûte à » son village de 1,500 à 3,000 piastres. En effet, fn- » dépendamment de la somme légale de 300 piastres » qui doit être payée à la recrue , au moment de son » engagement, et qui s'élève presque toujours au delà » du double, les allées et venues des villageois Charly gés de déposer les recrues à des distances souvent » de cinq à six jours de marche , les difficultés de » toutes sortes suscitées par quelques officiers recru- » teurs qui^ de concert avec les autorités civiles, ren- » voient deux et trois fois les recrues sous prétexte » qu'elles n'ont pas les qualités requises, sont une » source inépuisable d'avanies et d'extorsions *•
1 L'administration ne s*est jamais mêlée des greniers de réserve que pour les surveiller; s'il s*est glissé sous ce rapport de minimes abus, ils n'ont pu avoir grande importance et les réclamations des propriétaires auraient suffi pour les faire réprimer. l\ en est de même pour les dorobantz : ce sont des questions infimes, qui ne sont mentionnées dans FAdresse que pour faire nombre dans les griefs.
' Cette plainte a quoique fondement; mais il était bien difficile d'empêcher cet abus, à cause du mode de recrutement arbitraire qu'on suit jusqu'à présent , au lieu de mettre à exécution celui par conscription établi par le Règlement Organique; d'ailleurs ceci n'était
HOSPODARAT GHYKA. 71
» Les réparations des routes, faites partes villages, » s'exécutent sans aucun soin, sans aucune surveil- » lance, de manière que le travail de la veille est à » recommencer le lendemain. Les transports exécutés » sans aucune rétribution, les manœuvres employées » par les administrateurs et les sous-administrateurs » pour obliger les paysans à livrer leurs produits à la » la moitié et au tiers de leur valeur; les amendes » prononcées arbitrairement et à leur profit par ces » mêmes employés, les dépenses causées par les sous- » administrateurs et les dorobantz au passage et pen- » dant leur séjour dans les villages , ont ramené les » anciennes corvées, les rétributions en nature, les » cotisations, et tout ce que Pancien ordre de choses » aboli par le Règlement Organique avait d'écrasant et
pas plus le fait de radministration Ghyka que de celle qui Ta précédée» et de celle qui lui a succédé.
* Les abus dont il est fait mention ici sont inhérents à la constitution des villages en Valachie; mais ils sont loin d*avoir eu sous radministration Ghyka rimportancequePÀdresse leur donne. La réparation des chemins est mise par le Règlement Organique à la charge des villages; si des employés subalternes en profitaient, Tautorité supé^ rieure, non intéressée à Tabus, le faisait réprimer sur la première plainte. Pour ce qui est des manœuvres employées pour faire livrer par les cultivateurs leurs produits à moitié ou au tiers du prix coûtant, c^est radministration Ghyka qui a essayé de réprimer cet abus attribué à tort aux administrateurs : c'est le fermier, appuyé par le propriétaire, qui prétait de Targcnt au paysan, et achetait les ré-
72 HOSPODARAT GHTKA.
» Nous pouvons avancer, Prince, avecla conviction » de ne pas vous tromper, que, s'il était possible de » calculer toutes les sommes illégalement payées par » les paysans, et toutes les corvées pendant les sept » dernières wmées, elles s'éiéveraient au double des » redevances légales acquittées par eux dans ce même » espace de temps, sans compter les dommages » toujours incalculables provenant d'un tel état de » choses*.
coites suf pied, au-dessous de leur valeur; Tautorité n'y pouvait rien devant le silence de la loi , et Ton ne pouvait punir les emplojrés de Tadminist ration qui s>n mêlaient, que par la désapprobation ou la destitution, ce qui avait souvent lieu. Quant aux dépenses de$ dorohantz dans les villages, c.ci était vrai ; mais malheureusement c'est inévitable , et sous le ho&podarat Bibesko , le mal a été en augmentant. Ce ne sont point d'ailleurs ces sortes d'abus , commis par la classe la plus infime des employés de Tadministration, qui écrasent te paysan en Valachie, mais bien ceux auxquels prennent part le Hospodarat lui-même, ses ministres et ses favoris. De pareils abus généraux, tels qu'ils se pratiquaient sous l'ancien ordre de choses, n'ont pu jamais être cités contre l'administration Ghyka , au moins d'une manière permanente , et comme le gouvernement Bibesko en a depuis, donné le funeste exemple.
> Ceci est exagéré : on peut tout au plus porter les sommes illégalement payées sous l'administration Ghyka par les paysans, à ^,000,000 par an, ou à la moitié du chiffre de l'impôt de la capitation; mais la plus grande partie de ces sommes illégalement extorquées au paysaa revenait au fermier, dont les exactions avaient été si souvent dénoncées par le gouvernement à l'Assemblée, laquelle avait repoussé tous les moyens proposés pour y remédier, sous prétexte de ne point porter atteinte au droit de propriété. On voit d'ailleurs avec quelle affecta-
H09P0DA«AT GUTKA. 73
> La cause du mal, Prince, est dans la vénalité des » places de sous-administrateurs, dans la protection » accordée aux administrateurs accusés de concussion » par Topinidn publique, dans le peu d'encoura- » gement que reçoivent ceux en petit nombre qui » remplissent leurs devoirs avec conscience. Si, dans » ce déplorable état de choses qui ne saurait se pro- » longer sans attirer sur le pays les plus grandes » calamités, il nous était permisd'établir des degrésde » souffrance, nous oserions. Prince, invoquer pluspar- » ticulièrementlasoUicitude de Votre Altesse en faveur » de nos villages situés sur le Danube. Préposés à la » garde de nos frontières, dans l'espoir qu'avec des » soins et du temps, ils seraient parvenus à acquérir » une certaine discipline militaire propre à garantir » refflcacité du service qui leur est confié, ées vil- » lages,loin d'avoir répondu à cet espoir, se trouvent » aujourd'hui dans l'état le plus complet de dénuement » et de misère. A l'époque de leur organisation pri- » mitive, le temps de service pour chaque famille à » tour de rôle fut fixé au maximum de quatorze
tion r Adresse parle toujours des sept dernières années, c'est-à-dire de Tensemble et de toute la durée de l'administration Ghyka , tandis qu'elle n'avait aucun droit d'attaquer un passé et des époques que le vote des Assemblées précédentes avait sanctionnés , et fermés pour ainsi dire aux passions et aux récriminations, par les éloges et les expressions de reconnaissance adressés au gouvernement au sujet de sa loyauté et de son patriotisme.
74 HOSPODABAT GHTKA.
» Jours par an; aujourd'hui, ce temps est de trente-si? » à ({uarante jours, et les plus fortes cervées pèsent » en outre sur ces malheureux villages, tiraillés dans » tous les sens entre les doubles exigeances des auto » rites civiles et militaires, aussi vexatoires et auss » ruineuses les unes que les autres. Noos ne saurions » cacher. Prince, à Votre Altesse, que si les plus » promptes mesures ne sont prises pour leur soula- » gement, non-seulement la garde de nobre frontière » sera entièrement compromise, surtout maintenant » qu'on a diminué le nombre de soldats jugé néces- » saire au service des piquets, mais nous sommes en » outre menacés de les voir bientôt émigrer tous au
» delà du Danube S
* Les Boyards propriétaires dans les districts Bomment parmi eux et pour chaque arrondissement deux candidats, dont Tun doit être confirmé par le département de Tintérieur , pour remplir la place ûb sous-administrateur. De la lutte entre les deux candidats qui se disputent la préférence à obtenir, vient Tabns de la yénalité. Au lieu de se plaindre du fait, qui existe jusqu^à ce jour, VAssemblée aurait dû demander la modification de la loi qui donne lieu à Tabus, en proposant de ne plus faire élire deux candidats, mais un seul, ce qui ferait cesser la lutte entre les postulants , et détruirait en conséquence la cause de Tabus dans sa source. Quant aux villages chargés du service des piquets, sur la frontière Turque, il y a eu des circonstances, pendant lesquelles certainement ces villages ont été astreints à une surveillance plus pénible qu'à l'ordinaire , comme à Tépoque où la peste régnait sur la rive gauche du Danube, époque à laquelle les piquets furent doublés pour plus de sécurité. Mais en général ces
H08P0DÀBAT GBTKA. 75
» Dans les villes et dans les campagnes, nous le
» disons avec douleur, Prince, le mécontentement est
» également dans tous les cœurs et la plainte dans
» toutes les bouches. On accuse les conseils muni-
» cipaux, et les autorités chargées de la surveillance
» de ces villes, de détourner à leur profit les revenus
» destinés à y maintenir Tabondance et le bon ordre.
» On les accuse de spéculer sur la nourriture du
» pauvre. Ces accusations reçoivent un caractère plus
» grave encore dans la capitale, où Tagglomération
^ de la population rend le mal plus sensible. Nous
» aurions douté. Prince, de la vérité de la plupart de
» ces accusations, que nous aurions encore cru devoir
» les porter à la connaissance de Votre Altesse, dans
» la conviction où nous sommes que si Vopinion
» publique mérite des égards et une prompte satis-
» faction, même dans son égarement, c^est surtout
» lorsqu'il s'agit des premiers objets nécessaires à
» Texistence. Ainsi, avec Pinfiraction progressive des
villages, exemptés de roblîgation de fournir des recrues à la milice et des dorobantz, ne se plaignaient point ; et cependant le Hospodar Gbyka avait proposé les moyens de les soulager encore , moyens qui n'avaient point reçu la sanction de TAssemblée. Nous ne voyons donc point sur quelle base se fonde l'Adresse, pour eugérer les charges qui pèsent sur ces villages, sans faire mention des exemptions importantes qui les compensent, et pour accuser le gouvernement qui avait provoqué des mesures pour remédier au mal dont on se plaignait, et dont on se plaint bien plus sous le Hospodarat Bibesko.
76 HOSPODABAT GHYKA.
» dispositions du Règlement Organique, ont reparu » les anciens vices et toutes les habitudes ruineuses » auxquelles ses dispoâtions étaient destinées à » remédier, comme en effet elles y étaient par- » venues dans le principe *.
» Si, de la partie administrative, nous passons à la » partie judiciaire, nous ne pourrons malheureuse- » ment signaler à Votre Altesse que le même mépris » des lois, la même tendance à substituer sans cesse » Farbitraire à la légalité , le même abus de pouvoir. » Dans les premiers temps de la réforme , il y avait » une ambition générale, celle de faire preuve d'atta- » chement au bien public; il y avait une conviction » unanime que pour prétendre à des distinctions. Cha- » cun devait se signaler par quelqu'action utile, et » surtout par un caractère honorable. Ce double iho- » tif d'émulation avait engendré une amélioration » sensible dans Tétat moral de nos tribunaux et di-
^ Le vague des accusations articulées dans cet article ne donne lieu à aucune réfutation. Il faut néanmoins remarquer qu'accuser un gouvernement de rinsuffisance ou de la mauvaise administration des conseils municipaui, lorsque ce gouvernement, comme celui du Hospodar, n*a jamais été accusé, par TAdresse elle-même, d'empiéter sur les droits des électeurs et de violer les élections municipales qu'il a laissées parfaitement libres, d'après le vœu de la loi , c'est mentir gratuitement aux faits. Si les conseils municipaux manquaient à leurs devoirs, c'était aux électeurs à leur retirer et leur confiance et leur mandat.
HOSPODARAT GUYKA. 77
» vans , amélioration qui faisait espérer qu'avec le » temps ils finiraient par s'élever entièrement à la » hauteur de leur noble et importante mission. Mal- » heureusement cet espoir n'a été que de bien courte » durée. Les fonctions que plusieurs d'entre nous rem- » plissent dans la magistrature ne nous empêcheront » pas, Prince, de dire ici toute la vérité, car nous le » devons à Votre Altesse et au pays. Vrais à l'égard des 1» autres, nous ne le serons pas moins à notre égard, et » nous ne chercherons pas à rejeter loin de nous la » part qui nous revient de ce discrédit général dans » lequel est tombé Tordre judiciaire, et des justes » reproches qui lui sont adressés. Une grande démoy> ralisation règne en effet dans nos tribunaux et nos » cours de justice; mais à côté de ce mal, il en est un » autre plus pernicieux encore parce qu'on ne peut » ni le prévenir ni s'en défendre , c'est l'envahisse- >» ment continuel du pouvoir judiciaire par les autres. » pouvoirs. Votre Altesse n'ignore pas que la sépara- » tion de ces pouvoirs, réunis sous l'ancien régime, » est un des grands principes sur lesquels est fondée » toute notre législation actuelle. Les abus révoltants » auxquels leur réunion avait donné lieu ont déter- >» miné, indépendamment de plusieurs autres motifs » non moins puissants, l'adoption de ce principe fon- » damental auquel sont portées chaque jour de nou- » velles atteintes, qui font craindre de voir bientôt
78 HOSPODARAT 6HTKA.
» s'effacer toute garantie de la part des lois. Ainsi, à » la méfiance qu'inspirent nos tribunaux, est venue » sejoindrePinquiétude causée parées instructions » qui préjugent souvent les questions les plus graves, ' » en influençant la conscience des juges par des in- » terprétations de lois qui viennent attaquer des droits » acquis depuis un grand nombre d'années, par des » suspensions indéfinies qui arrêtent l'exécution de » jugements définitifs et mettent souvent en péril les » intérêts et la fortune des parties ; de là , Prince , » aussi ce malaise qui se manifeste chaque jour dans » notre commerce, et cette absence totale de crédit » qui empêche la mise en circulation de nos capitaux * .
* Le Règlement Organique a tracé une ligne de démarcation'entre le pouvoir administratif et le pouToirjudiciaire;rAdresse se plaint dece que leHospodar aurait franchi cette ligne, et empiété sur les droits de la magistrature. Mais nous ne voyons point que les magistrats qui se plaignent aient donné leur démission des places qu'ils occupaient, ni que les ministres de la justice aient résigné leurs portefeuilles, pour ne point rester responsables de Tabus prétendu et pour arrêter ainsi le pouvoir dans ses tendances anti -réglementaires. Au contraire, juges et ministres, rédacteurs de cette Adresse, tous à Tenvi, continuent tranquillement leurs fonctions, et se plaignent qu*on les force de faire ce qu'ils peuvent fort bien ne pas faire. Que dirait-on chez nous d'une cour royale qui recevrait du roi un ordre écrit et contresigné par un ministre, une ordonnance en forme qui exigerait, soit un sursis, soit le retrait d'une affaire en cours de plaidoirie, soit l'inexécution d'un arrêt définitif, et qui même indiquerait telle ou telle marche à suivre dans la procédure, telle ou telle forme à observer, telle ou telle appréciation d'un fait qui fiait partie du procàs, ou telle
BOSPODABAT GBYKA. 79
» L'exposé de l'état de notre pouvoir judiciaire nous » offre Foceasion de recommander à la commiséra- » tion de Votre Altesse les créanciers compromis 1» dans la banqueroute de la maison Mosko, dont plu- » sieurs sont réduits à la dernière misère , en atten- » dant une justice qui a trop tardé pour eux. II.
manière d'interpréter et d'applicpier la loi. Certes , on passerait outre ayec indignation, et Tordonnance royale n'aurait d'autre effet, que de fiiire mettre en accusation le ministre signataire pour cas de forfaiture. Eh bien! ie Règlement Organique a organisé sous ce rapport les tribunaux, et lésa rendus aussi indépendants qu'en France. Pourquoi donc se soumettent-ils au pouvoir et à ses empiétements? On bien le Hospodar s'est-il servi de baïonnettes pour les courber sous ses volontés ? Mais on n'a jamais prétendu accuser le hospodar Ghyka de violence. C'est au contraire de voies détournées, de démoralisation que parle l'Adresse. Ne diraitron pas en vérité d'une prostituée qui se plaint d'avoir été séduite ? Le fait est que le gouvernement , comme les Boyards, ne se sont point encore pénétrés de l'importance des réformes en matières judiciaires ; et que l'Adresse, tout en ayant pour but de rejeter le blâme sur le Hospodar, évite de préciser les faits, de signaler, de spécifier tels actes illégaux qui se seraient consommés, d'en demander le redressement et la punition de leurs auteurs, parce que l'enquête qui aurait été la suite de cette demande aurait prouvé la répugnance constante que le Hospodar témoignait a se mêler d'affaires judiciaires, et son embarras continuel au milieu des plaintes incessantes qui lui parvenaient contre les tribunaux, qu'il n'avait aucun moyen de punir.On sait que le code Yalaque ne prévoit point le cas de prévarication qui ne pouvait pointse présenter dans la conduite des tribunaux sous l'ancien régime, car ceux-ci ne rendaient point des arrêts, mais signaient seulement des rapports au Hospodar, lequel assisté du haut clergé et de tous les fonctionnaires élevés en rang, jugeait
80 HOSPODARAT GHTKA.
» y a cinq ans passés que cette affaire traîne, et
» loin de laisser entrevoir une issue favorable, elle
» offre plus de complication qu'à son début , à cause
x> des machinations de toutes sortes mises en œuvre
» pour décourager les créanciers, et du peu d'assis-
» tance que ceux-ci ont rencontré auprès des autori-
» tés auxquelles ils se sont adressés ^
les procès définitivement en séance publique et solennelle : garantie immense pour les plaideurs, qui ayaient de cette manière le moyen de confronter pour ainsi dire le tribunal dont ils appelaient, avec le Hospodar qui avait mission d^apprécier sa conduite et de réformer sa décision. L'Adresse ne rappelle point que le gouvernement avait fait rédiger un code criminel que T Assemblée avait repoussé, en privant ainsi le Hospodar de tout moyen légal de punir les juges, pour cas de forfaiture ou prévarication ; elle se tait sur les véritables causes du mal, comme sur la spécification des faits qui motivent ses plaintes. Elle plane dans le vague, et se borne à injurier le Hospodar, en ayant Pair de lui dire iwMais allez-vous en plus vite, vous voyez bien que nous ne voulons plus de vous, puisque nous vous chargeons de nos méfaits mêmes ; nous vous nommerons un successeur qui corrigera tout le mal. uEn effet cela eut lieu : raccusateur fut le successeur au Hospodarat ; et il a prouvé bien promptement que le mieux est Fennemi du bien. Cette indépendance du pouvoir judiciaire, si prdnée par TAdresse, il n'en existe pas même Tombre; et en place des principes réglementaires dont on accusait naguère le Hospodar Ghyka de s'être départi, on procède par le Sic volo ^ vie jubeo : sit pro ralione voluntas. Ce n'était pas la peine de faire tant de bruit pour en arriver là.
' Cette plainte exige des explications ; trois graves questions étaient soulevées par la faillite Mosko. Les caisses publiques y étaient intéressées pour une somme d'environ 2,500,000 piastres que les ministres
HOSPODARAT GBÏ^&A. 81
\ Le désordre de nos finiances et l'état déplorable » où se trouvent toutes nos caisses publiques ré- » clament aussi la plus haute sollicitude de Votre » Altesse. Nous voyons, Prince, avec inquiétude que » nos dépenses augmentent chaque année en raison » du relâchement qui se fait sentir dans toutes les » parties du service public. Et en effet, en 1835, les » besoins de FÉtat ayant été pris en mûre considéra- » tion, il fut jugé que la somme de 1 6,500,000 piastres
avaient prêtée à cette maison de banque pour s'efforcer de la soutenir» Après la faillite, il s^agissdit de savoir sur qui retomberait la perte : sur les ministres qui avaient prêté sans prendre des sûretés ? Ou sur la masse des créanciers , les droits de TËtat ne pouvant souffrir en vue de la loi qui les garantit? Sous le bospodar Gbyka, ce sont les ministres qui avaient été condamnés à désintéresser les caisses. Cette décision fut révoquée sous son successeur, et c'est TÉtat qui perdit sa cause malgré la loi. La seconde question tenait à un prêt d'environ 4,000,000 piastres que le baron Sina de Vienne avait fait à la maison Mosko, qui, pour sûreté , lui avait remis les titres de ses terres. Le prêteur demandait Tintégralité du payement pour se dessaisir des papiers, ce qui écornait considérablement la part afférente à la masse des créanciers ; le bospodar Ghyka réussit à obtenir du baron Sina qu'il se contentAt de la terre de Doudesti valant 2,500,000 piastres, et que, moyennant cette acquisition, il se dessaisit des titres» et de toute autre prétention.
La troisième question enfin était que les créanciers, tout en reconnaissant les efforts du gouvernement pour leur être utile, soupçonnaient le Hospodar de vouloir favoriser le failli à leurs dépens, en faisant. traîner la liquidation. Ce soupçon est donné par l'Adresse comme une certitude, et celui qui la proclame, devenu Hospodar, fait
82 B08»0DA1AT GBTKA.
» était sufHsante pour couvrir toutes les dépenses de
» Tannée., et nous laissions en même temps une
» réserve de 1,666,552 piastres. En 1859, Faugmen-
» tation offerte par le nouveau recensement, par la
» hausse de la ferme des salines et des douanes , fit
» monter les revenus au delà de 17,000,000 piastres.
B Cependant, les comptes de Tannée dernière présen*
» tèrent un déficit, tandis que nous aurions dû avoir
» une réserve considérable , s'il y avait eu tant soit
iratner pendant près de cinq ans encore la liquidation désirée; et jasqu*à ce moment, les créanciers n'ont point encore reça la totalité de 60 <>;• qui leur revient, parce que le failli Mosko s'est trouyé être Toncledu Hospodar Bibesko. Et c'est lui-même qui a réalisé les craintes des pau- Très créanciers, en avantageant si ouvertement son parent, que celui-ci, tout failli qu'il est, marie et dote grassement ses filles, achète au nom de sa femme le vaste hôtel qu*il habitait et qui est une de plus belles habitations de la capitale, et ne se voit nullement inquiété, ni pour ta jouissance de son mobilier somptueux, ni pour les pierreries d'une valeur d'un million de piastres qu'il dit faussement appartenir à sa femme, pierreries qui ont donné lieu k un procès scandaleux terminé, par décision hospodariale, plus scandaleusement encore au profit du failli. Mais le Hospodar Bibe&ko , pour avoir avantagé son oncle aux dépens des créanciers, n'en resta pas là. l\ entreprit de leur foire payer encore plus cher leur naïveté : il fit mettre en vente aux enchères les terres de Mosko , à condition que les acheteurs acquerraient avec les biens-fonds les procès pendant avec les voisins de ces terres ; et sous main il menaça tout acheteur qui acquerrait une de ces terres, de lui faire perdre ces mêmes procès. De sorte que les ache* teurs se retirèrent des enchères, craignant avec raison d'en être pour leur argent. Le Hospodar alors acheta toutes ces terres à moilié prix, faute de concurrence, et fit immédiatement condamner à son profit
HOSPODABAT «HTKA. 83
» peu d'économie, et si les sages dispositions de l'^ar-
» ticle 132 et du dernier paragraphe de l'article 65
» avaient été mieux observées. Nous osons citer ici ,
» Prince, un fait de peu d'importance, il est vrai,
» mais qui pourra donner à Votre Altesse la niesure
» de rincurie qui est apportée dans l'administration
» de nos finances. La somme de 1,400,000 piastres
» que nous payons chaque année à la sublime Porte,
» offre sur le cours de la monnaie un bénéfice annuel
tous les voisins et tiers plaideurs, ce qui lui rapporta encore déplus grands ayantages. Un sujet russe entr*autres , qui depuis nombre d'années soutenait un procès pour la terre de Tchorani, avait fini par gagner sa cause devant tous les tribunaux du pays ; mais sitôt après l'acquisition de cette terre par le Hospodar, le Russe fut débouté de ses prétentions par ordre du ministre de la justice, et ne retira de sa longue lutte que la misère, et les arrêts des tribunaux qui lui donnaient gain de cause! Cest après avoir ainsi condamné les caisses publiques, et libéré les ministres qui avaient fait des prêts illégaux sans garantie ; c'est après avoir coml)iné Tintérét de la famille de son oncle Mosko avec celui de sa fortune privée, aux dépens des pauvres créanciers et des tiers plaideurs dépouillés, qu'il annonce au Consulat, avoir enfin réussi à liquider la faillite et à réparer les avanies du gouvernement précédent. Et le Consulat, qui est au milieu du pays et en présence des faits, ne veut rien voir ni rien entendre, et donne créance pleine et entière à ces vaines assertions, en se refusant à l'évidence, par la raison toute convaincante qu'il a été admis par lui une fois pour toutes, que M. Bibesko est un bomme infaillible , un modèle d'intégrité ; qu'il en a 'donné maintes et maintes fois l'assurance à Pétersbourg, et que tous ceux qui sont d'un avis contraire, quelque fondés que soient leurs motifs, sont des perturbateurs du repos public, et méritent d'être punis.
84 H08P0DA1AT GHTKA.
» de 150 à 200,000 piastres dont la Vestiarie est frus- » tréé depuis sept ans consécutifs ^
» La même absence d'esprit d'ordre et d'économie » se fait remarquer, Prince , dans Padministiation » des autres caisses publiques. Ainsi la caisse de la » milice, qui devait être dans l'état le plus prospère et » posséder de fortes épargnes, est aujourd'hui en état de » souffrance et se trouve même menacée de perdreun
* Que dirait-on chez dous d*une chambre des députés qui s*accuserail elie-méme d'avoir sanctionué, pendant sept ans consécutifs, des budgets déclarés comme entretenant le désordre dans les finances et maintenant les caisses publiques dans un état déplorable ? Et cela sans en donner d'autre preuve, sinon qu^elle aurait elle-même augmenté les dépenses pour satisfaire à des besoins publics , reconnus tels par elle, et votés régulièrement. Qu'est-ce enfin que la plainte elle-même de ce paragraphe, qui reconnaît la hausse du revenu, et l'augmentation de la population , circonstances qu'on s'accorde en tout pays à considérer comme résultantes d'un progrès de la prospérité publique, et dont on fait d'ordinaire un mérite aux gouvernements? Mais il serait ridicule de s'appesantir sur Tabsurdité d'une accusation, qui, si elle eût été vraie, retomberait de tout son poids sur l'Assemblée qui a voté les budgets incriminés, le Hospodar Ghyka n'ayant jamais autorisé aucune dépense sans la sanction de la législature? Les commissaires de TAdresse avaient présenté ces budgets aux différentes Assemblées en leur qualité de ministres; et ce sont eux aussi qui récriminent sur les finances dont ils ont toute la responsabilité ! La perte légère sur le tribut à remettre à la Porte avait été ordonnancée, pendant les quatre années que M. Villara avait occupé le ministère des finances, par ce même ministre ; et c'est encore lui qui vient se plaindre des mesures qu'il a adoptées et fait exécuter !
HOSPODABAT GHTKA. . 85
» capital de 300,000 piastres prêté à la maison Mosko » en dehors de toutes les règles qui la régissent et à » une époque où la Vestiarie empruntait à 18 "/o. Par 3» ce même oubli, la caisse Centrale, celle des dépôts » et celle de la Métropole, se trouvent compromises » dans la faillite de cette maison : la première pour » la somme de 819,995 piastres, la deuxième pour » celle de 925,066 piastres, et la troisième pour celle > de 326,700 piastres. La caisse Centrale éprouve en » outre chaque année des pertes considérables, à » .cause des manoeuvres employées à la vente de la ]> ferme des biens des monastères pour en éloigner les 3» enchérisseurs, et des remises continuelles faites » sous différents prétextes aux fermiers de ces » terres*. Quant à la caisse de la Métropole , elle » n'est pas dans un état plus prospère que les autres,
■ Dans la note relative à la faillite du banquier Mosko, nous avons répondu à ce grief qui n*a été réel que sous le Hospodar Bibesko, lequel seul a condamné les caisses publiques à perdre la moitié de leurs créances, et libéré les ministres qui avaient prêté sans sûreté et garanti. L*accusé a voulu réparer les suites d'un fâcheux événement; l'accusateur au contraire aggrave le mal et le consomme. Quant aux roanceuvres employées pour éloigner les enchérisseurs, et aux remises dont parle l'Adresse , il y eut effectivement des bruits qui circulèrent à cette époque , bruits peu honorables pour le ministre en fonctions ; mais jamais ces bruits n'ont reçu la confirmation ni la notoriété publique qu'ils ont acquises soiis le Hospodar Bibesko. qui fait , lui^ une guerre en grand à tous ]e& établissements ecclésiastiques et les dépouille systématiquement.
86 • BOSFODARAT 6HTKA.
» malgré ses nombreirit revenus et la vacance du 3» siège métropolitain pendant six ans. On en est » même encore à savoir l'emploi de ces revenus. On » ignore également Tusage des sommes enlevées aux » caisses communales, qui possédaient, à la fin de » 1857, un capital de 3,357,483 piastres dont elles j> ont été privées en grande partie^ contrairement aux » dispositions de rarticle 106 du Règlement Orga- » nique qui s'oppose expressément à ce que le gou- » Vernement ou ses employés touchent jamais aux » fonds communaux sous quelque prétexte que ce « soil *.
» Cet espnt de désordre, Prince, a été porté dans la » gestion de quelques monastères relevant des saints » lieux , dont les biens pendant sept ans ont été li^ » vrés à la discrétion de quelques particuliers; ce qui » n'a fait qu'augmenter les prétentions des saints
^ Les comptes des revenus de la Métropole, pendant la vaeance du siège, ont été soumis à T Assemblée qui comptait dans son sein, comme membres, les trois évèques qui géraient ces refenus. S*il y avait abus, cet abus était le fait des gérants, dont les comptes ont été sanctionnés par le vote de la législature : le Hospodar n'y est pour rien; et le grief est tout à lait puéril et tombe & faux. Quant aux caisses communales, quelques sommes ont été dépensées sur la demande des villages, pour établissements publics , nécessaires à ces mêmes communes ; et dans la discussion que ce point avait occasionné dans TAssemblée, il a été prouvé que ces dépenses avaient été faites par le canal des députés à TAssemblée, pour les districts respectifs.
BOSPODARJLT GHYKA. 87
» lieux, quelque exorbitantes qn^elles aient d'ailleurs » été dans le principe * •
» Nous croirions, Prince, manquer à notre devoir, si » nous taisions à Votre Altesse Topinion générale qui » règnesurPétatdenotreniilice.Onassurequececorps » a toujours été depuis six ans bien au-dessous du com- » plet, que je nombre des soldats diminue chaque jour » enrflq[)port dePaugmentation du nombre desc^ciers, » que sur 1 ,t40 chevaux, dontsecomposent nos escale (hrons de cavalerie, chaque escadron ne compte plus » que 50 à 60 chevaux, tandis que le paragraphe des » danses affectées à Tentretien de la milice se trouve » augmenté du quart par la somme de 651 ,738 piasb*es > ajoutée en 1839. On affirme en outre que le dépôt » de 150 piastres, que chaque recrue en arrivant est. » tenue de faire à la caisse mQitaire, n'est jamais res- » tituè comme il devrait Vétre aux soldats qui ont fini » leur temps.de service ; que les sommes provenant » de ces dépôts et dont le total devrait o&ir un capi- » tal constamment disponible de 600 ,000 piastres, ne » se trouve jamais dans la caisse ; que les économies
* Il y a eu, sous le Hos)K>darat Ghyka, quelques monastères qui se sont plaints, et sa famille avait été avec quelque fondement accusée de malversation à cet égard ; mais cet abus s'était borné à trois monas- 4ères connus. l\ n*avait point reçu, comme sous le gouvernement actuel , Textension systématique dont les saints lieux se plaignent incessamment.
88 H0SP0D4BAT GBTKA.
> provenant des décès et des désertions ne lui pro- » fitent que rarement. On dit aussi que les avance- » ments dans Tordre militaire sont souvent donnés » sans aucun égard pour le mérite et les services ren- » dus. Ce fait, Prince, s'il est vrai comme on Tassure, » et Ton est trop malheureusement fondé à le croire » à en juger par ce qui se passe dans les avancements » civils, ne pourra que réveiller toute la sollicitude » de Votre Altesse; car sa haute sagesse ne peut igno- » rer que rien ne démoralise une société comme les » distinctions et les récompenses accordées à desper- V sonnes qui en sont peu dignes ^
» Les distinctions et les honneurs, seul moyen » d'encouragement que le gouvernement eût entre » les mains, ont été distribués avec tant de profusion » pendant ces dernières années , que dépréciés aux » yeux de tous, ils ne sont plus recherchés que » comme un moyen de parvenir à des emplois ca- » pables d'enrichir. Ainsi une foule d'individus qui » n'avaient rendu aucun service au pays ont été, con-
* Les comptes de la milîce avaient passé dans toutes les Assemblées, sans récraroation. L'Adresse, qui parle ici par on dit ^ on affirme ^ on assure ^ devait attendre la présentation de ces comptes pour Tannée, constater les abus qu'elle mentionne , en demander le redressement et refuser les fonds pour leur continuation. Quant aux grades militaires, il y a une loi sur les avancements qui a été suivie à la lettre, et l'Adresse en se plaignant fait un mensonge, ou parle sans connaissance des faits.
HOSPOOARAT 6HTKA. 89
» trairement aux dispositions de la loi , détournés de » leur modeste condition pour être placés» quoique » sans capacité aucune et sans fortune, dans une » carrière d'ambition où ils ne peuvent trouver que » misère, à moins que par leurs méfaits ils n'aug- » mentent le nombre de ceux déjà commis dans le » pays*.
» Prince, dans cet exposé rapide, mais bien pénible » pour nous, nous ne saurions passer sous silence » une question qui indépendamment de la haiite » importance qu'elle offre dans tous les temps par les » nombreux intérêts qui s'y rattachent, en emprunte » une bien plus grande encore de la préoccupation » où se trouvent aujourd'hui les esprits. Oui, Prince, » nous avouons que l'esprit de concussion, qui a 9 pénétré partout, s'est introduit aussi dans l'exercice » du droit de propriété, et s'en est emparé comme » d'un moyen puissant pour arriver à ses fins. Nous » ne nierons pas non plus qu'il y ait des propriétaires » qui abusent de ce droit; mais nous devons à la
* n en est de même pour les rangs civils. La loi sur les rangs, oblige le Hospodar a n'accorder d'avancement que pour ancienneté de service ; il a seulement le droit de remettre une année à ceux en faveur desquels il croit devoir faire une exception. Cette règle a été si strictement appliquée sous le Hospodar Gbyka que pas une seule plainte ne s'est élevée. Sous son successeur, cette loi sur les avancements a eu le même sort que le Règlement Organique et toutes les lois du pays ; elle a été complètement et ouvertement violée.
90 HOSPQDABAT GHYRA.
» vérité d'affirmer que le nomlH^ en est bien petite ». et que la majeure partie des propriétaires sont en« » tièrement étrangers aux abus qui se commettent » sous leur nom^ mais toujours contre leur gré et à » leur détriment. Votre Altesse sait que toutes les » terres ea Yalachie sont données à ferme , et que » pour les conditions des cpntrats on s'en rapporte » entièrement à la loi ; si les fermiers en dévient , » c'est qu'ils trouvent de l'assistance et souvent » même des encouragements auprès des employés de » l'administration qui ont la plus grande part aux > profits abusifs provenant de ces déviations. Pour » preuve de ce que nous avançons, nous pour- » rions citer les exactions commises d'une manière » ^Grayante sur les terres des Monastères et des do- » maines de l'État. Cependant à leur égard le gouver- A nement représente en quelque sorte la personne du » propriétaire. Les villageois établis sur leâ propriétés » particulières sont beaucoup moins molestés; car ils » trouvent toujours quelque protection auprès des » propriétaires, lorsque ceux-ci sont en état de la leur » accorder. On a prétendu que la plupart des plaintes » adressées par des paysans concernaient les droits » des propriétaires, d'où l'on a voulu induire que là » était tout le mal et la source de la misère publique. » Mais en admettant la vérité du fait. Prince, les » conséquences qu'on en veut tirer ne sont pas
HOSPODABAT GHYKA* 91
» exactes; d'ailleurs ces plaintes sont les seules qui » ne rencontrent aucun obstacle auprès du gouver- » nement, outre les encouragements qu'elles peuvent » obtenir de la part des personnes intéressées à donner » le change pour cacher leurs méfaits.
» On a aussi répandu, Prince, de graves accusa- » tions contre la noblesse : on a cherché à la pré- » senter comme hostile aux intentions bienveillantes » du gouvernement. Nous ne chercherons pas à dé- » fendre ici cette noblesse qui naguère a eu Thonneur » de posséder Votre Altesse dans son sein; notre dé- » fense paraîtrait trop intéressée. Nous avancerons » même qu'elle a en effet de grands torts à se repro- » cher, et que plusieurs des vertus qui devraient la » distinguer des autres classes de la société lui sont » étrangères; car les vertus, Prince, ainsi que Votre » Altesse ne l'ignore pas, sont l'effet des institutions » du gouvernement, et des grands modèles qu'on a » sous les yeux, et surtout d'une longue pratique 1^ soutenue par une surveillance bienveillante et des » encouragements de tous les instants. Cependant, s'il » lui était permis de se défendre^ elle pourrait citer » des époques qui prouveraient que, si elle se laisse » facilement entraîner à des penchants vicieux, elle » est aussi facile à ramener dans la bonne voie , alors » qu'on veut l'y conduire et qu'on sait gagner sa con- » fiance. Elleciterait surtout cette époqueoù, à la voix
92 HOSPODARAT GHYKA.
y» d'un étranger qui avait su s'emparer de son esprit » et de son affection par la bonne foi et l'amour du » bien qu'il manifesta dans tous ses actes , elle vint » sacrifier sans regrets tous les privilèges dont elle avait » hérité de ses pères, et qui ailleurs ont été pendant » longtemps la cause de sanglants débats : elle se » contenta pour tout dédommagement de la garantie » du droit de propriété *•
» Si l'Assemblée Générale témoigna l'année der- » nière quelque répugnance à adopter des projets de
* On exagère ici les sacrifices que la noblesse a faits à Tépoqae des réformes ; la plupart de ces privilèges, qui n'étaient que des abus, avaient été restreints sOus le Hospodar Grégoire Ghyka , et tous tombèrent enfin sous TAdministration Provisoire par l'introduction du Règlement Organique. L'habileté du comte Kisseleff consista à faire goûter les réformes à la noblesse, et les rendre agréables à toutes les classes des habitants , qu*il avait réussi à souder, pour ainsi dire, Tune à l'autre p|ir de communs intérêts. Le Hospodar Alexandre Ghyka , qu'il avait choisi pour lui succéder, était le seul qui pût faire suivre cette voie salutaire au pays, si le Consulat avait, eu lïntelligence de ce que le comte Kisseleff avait fait, de ses travaux , de son but et de ses résultats. H n'en fût pas ainsi : en scindant les boyards, en les divisant, le Consulat aboutit au Hospodarat Bibesko, à la destruction complète du Règlement Organique, et à l'arbitraire cl la violence, YtUtima ratio du système actuel. Si le comte Eisseleff avait pu voir par ses yeux ce que ses soi-disant admirateurs ont fait de ses travaux, let comment ils ont suivi ses exemples, il se serait détourné avec dégoût, et aurait pleuré toutes les larmes de son cœur sur les inénarrables misères d'un pays qu'il affectionnait, et que son auguste maître coi;vrc de sa haute protection.
HOSPODARAT GBYKA. 93
» modification qui altéraient en partie Tesprit de la
» législation sur laquelle repose cette garantie, ce
» n'est point, Prince, pour disputer au paysan
» quelques avantages de bien peu de valeur, et qui
» ne Tauraient pas mis dans une position meilleure,
» en laissant subsister les vraies causes de la misère
» actuelle. Mais c'est que l'Assemblée Générale, loin
» de croire aux résultats qu'on paraissait se promettre
» de ces modifications, avait alors la conviction,
» comme elle l'a encore aujourd'hui que ce n'est pas
» en des temps où le pays est en souffrance par suite
» de l'inobservation des lois, qu'il est prudent de venir
» attaquer une des lois fondamentales de notre code
» politique, élaborée pendant trois ans avec tous les
» soins et toute la prudence qu'exigeait son impor-
» tance, afin d'y substituer des dispositions rédigées à
» la hâte pour servir de conditions de fermage, qu'il 1» auraitsansdoute fallu refaire le lendemain, en jetant
j> ainsi l'instabilité et la perturbation dans les for-
» tunes. Comment d'ailleurs l'Assemblée Générale
» aurait-elle pu juger, au milieu de ce désordre uni-
» versel, de ce que la loi sur la propriété pourrait
» avoir de trop onéreux, pour y apporter le remède
» nécessaire *?
1 Le gouvernement Bibesko a démontré que TÀdresse porte un ju* gement faux sur les modifications de la loi de la propriété proposée par le Hospodar Ghyka. Le mal s'est accru à tel point, à llheure qu'il
94 HOSrODAftAT fiHTKA.
» Ce n'est, Prince, que lorsque tout sera rentré » dans la légalité, lorsque tous les abus auront cessé, » lorsque la confiance détruite par de cruelles décep- » Uons aura été rétablie, lorsque chacun commencera » à comprendre que, hors de la loi, il n^est point de » salut, et que le gouvernement juste et impartial, » veille sur tous, toujours prêt à récompenser et à » punir légalement; ce n'est qu'alors seulement » qu'un jiigement sûr pourra être porté aussi sur la » loi qui régit la propriété, loi dont l'épreuve n'a pas » même encore été faite, car nulle part elle n'a été » exécutée conformément à json esprit ^
est. que le tiers des reveniis des terres n*a d'autre base que les arrangements forcés imposés par le propriétaire au paysan. Ce n'est donc point un article de peu d'importance, comme le représente TAdresse, que celui relatif à ces arrangements. Il est encore moins vrai que le désordre uniyersel ait empêché FAssemblée précédente de venir en aide auHospodar Ghyka pour soulager le paysan; ce désordre universel n*eiistait que dans la tête des commissaires de TAdresse , et ils Tout bien prouvé depuis par leur funeste administration qui a vengé le Hospodar Ghyka de toutes les calomnies de l'Adresse.
^ La question d^opportunité est oiseuse, car treize ans après Tintroduction des réformes, on avait eu tout le temps de voir sHl y avait ou non nécessité de modifier la loi sur la propriété. Lorsqu'un gouvernement vient proposer à la législature de remédier à un mal avéré et constaté par d'innombrables plaintes , répondre à ce gouvernement qu il n'inspire pas de confiance, et laisser subsister le mal uniquement pour cette cause, c'est dire qu'on ne peut vivre avec lui ; c'est se déclarer en insurrection. L'Adresse dit de même que la loi sur la propriété ne s'exécutait pas conformément à son ^prit ; elle
H08P0DARAT CIHTKA. 9Ô
« Prince, nous venons de remplir un devoir dou-
» loureux. Puisse ce témoignage de notre dévoue-
» ment être utile au pays et au gouvernement de
» Votre Altesse ! Puissions-nous entendre bientôt s^é-
» lever vers elle, au lieu des.plaintes, des expressions
» de reconnaissance ! Les. difficultés à surmonter sont
» grandessans doute, nous le reconnaissons. Prince ;
» mais la sagesse de Votre Altesse saura s'élever au
y> dessus. L'Assemblée, jalouse de mériter les bienfaits
» qu'une haute protection a répandus sur le pays,
» sera heureuse de pouvoir coopérer, sous les ordres
* de Votre Altesse, autant que ses faibles moyens le
» lui permettront, à tout ce qui pourra contribuer au
x> bonheur public et à raflTermissement du gouveme-
» ment *. •
entendait sans doute parla que cette loi devait être exécutée comme sous le gouvernement actuel, qui désole le cultivateur par des violences inouïes.
' Cette Adresse n'avait point été rédigée ni pour TÂsscmblée qui n'avait aucun droit de revenir sur les budgets» les lois^t les actes votés par les assemblées précédentes, et dHncri miner les sept années d'une administration qui avait reçu» pour chacune de ces années, les remerciements et les éloges de ces Assemblées, ni pour le Hospodar auquel on demandait de corriger des abus; dont on ne prenait point la peine de constater Texistence ; mais uniquement pour le Consulat, auquel on vepait en aide en articulant ces mêmes faux griefs qui faisaient le texte continuel de ses rapports au cabinet Impérial, rapports qui se trouveraient ainsi coiiSrmés,par TAssemblée elle-mênie, qu'on ne pouvait suspecter à Pétersbdlhig d'oser manquer h la vérité en face du
96 HOSPODARAT GBTKA.
En recevant ce factum, tissu de faussetés et de calomnies, le Hospodar Ghyka ne pouvait ignorer que le pays était ému des événements qui se passaient. Entre les deux partis ex,trémes, dont l'un visait au changement du Hospodar, et Tautre voulait son maintien pur et simple, la grande majorité des hommes sensés , ce que nous nommons en France le parti modéré ou con^
pays. En effet, l*Àdresse n'attaqae point les ministres; elle ne discute point leurs actes ; elle n'attend môme point que ces actes lui soient soumis pour les apprécier ; elle ne menace point de refuser les fonds nécessaires au gouvernement. Elle entame au contraire la lutte ab irato; elle édite de pauvres calomnies qui courent les rues, elle se fait Técho des mille mensonges, débités dans les lieux publics, par les ennemis du gouvernement ; elle va droit au chef de TËtat, lui* crée une pensée hostile aux lois, lui déclare à lui-même qu'il est inintelligent, incapable, concussionnaire, corrompu et corrupteur, indigne enfin de la position qu'il occupe. L'Assemblée avait-elle le droit, et pour la forme et pour le fond, de déclarer la guerre au chef de rÉtat à priori^ et sans examiner ses actes qui n'appartenaient point au Hospodar seul, puisqu'ils avaient été sanctionnés par les Assemblées précédentes ? Dans les pays où l'Adresse en réponse au discours du trône est un acte politique, l'opposition, lorsqu'elle s*est trouvée en force, s'est bornée à réfuter ce discours et à témoigner sa méfiance de la marche adoptée par le ministère. Si, dans son Adresse, une Chambre s'avisait d'insulter grossièrement le roi, d'entamer une discussion sur les budgets des années précédentes, et de préjuger tout ce que le gouvernement aura à lui proposer, elle prononcerait elle-même sa dissolution, et le bon sens des électeurs en ferait prompte justice. •Bien plus, en Valachie où le régime constitutionnel n'est point établi tel que nous le concevons chez nous, en Valachie où le comte Kisseleff a caractérisé l'Assemblée en l'appellant le conseil consultatif
HOSPODAUAT GHYEA. 97
servateur, avait aussi son vOeu.Si le bospodar Ghyka, se désistant de sa manière habituelle de voir, avait voulu s'appuyer sur ce parti, et faire les concessions, qu'il réclamait, une immense manifestation en sa faveur aurait répondu à VÂdresse de TÂssemblée, et aurait pu éclairer à temps le ministère Impérial sur le véritable état des choses. La dissolution de TÂssemblée,
du Hospodarat, admettre de la part d'un pareil corps, dont les attributions ne sont point aussi étendues que celles de nos chambres, qu'il ait le droit de manifester ses passions et de proclamer ses haines ab initio ^ et sans y avoir été amené par quelqu'événement imprévu, qui sorte des règles communes, comme par exemple le renversement des institutions par le fait du pouvoir exécutif, c'est se constituer ouvertement en insurrection vis-à-vis de ce pouvoir. Et c*est précisément ce que voulait l'Adresse, elle voulait faire croire à Pétersbourg que le pays ne pouvait plus supporter l'administration Ghyka, qu'il allait se soulever, et que si l'on ne prenait point de promptes mesures, la levée de boucliers de l'Assemblée serait immanquablement suivie de troubles sanglants. C'est dans ce sens que l'Adresse est rédigée : peu lui importe ce qu'en pensera le Hospodar ou le pays , c'est à Pétersbourg qu'elle veut faire impression. Le gouvernement Ghyka, quelles qu'aient été ses fiiiblesses et ses erreurs , n^avait point ostensiblement violé les lois, ni attaqué en aucune manière les droits et les intérêts des masses. De quel cûté pouvaient donc surgir les troubles? Les insurrections populaires ne sont point, que nous sachions, le résultat des oppositions de salon, ou le fait des haines individuelles. En parlant du pays , l'Adresse savait qu'elle ne parlait même pas au nom de J' Assemblée qui votait ces actes incongrus, uniquement par complaisance pour le Consulat, sans prévoir d'ailleurs les conséquences illégales qu'on réussirait à en tirer. Nous terminerons ces remarques par une observation sans réplique. C'est qu'on
98 H08P0DARAT GHTKA.
de nouvelles élections, et une législature modérée, auraient été le résultat nécessaire de cette marche; le Hospodar n'aurait pas été destitué, et le Règlement Organique n'aurait pas péri avec lui *. Mais malheureusement, il ne sut pas voir clair dans sa situation; il ne nomma point d'enquête pour constater les abus et en punir les auteurs; il ne répondit point à l'As-
a eu par la suite la preuve que le débat qui Texistait autre TÀssemblée, le Hospodar et le Consulat, n'avait point pour but la question de principes, celle que TAdresse posait ostensiblement, en faisant le parallèle de VÀdministration Provisoire avec le gouvernement qu'elle attaquait, mais uniquement la questien de personnes, puisque le Consulat et les commissaires de TÂdresse ayant réussi à faire destituer le Hospodar Ghyka n'ont point soutenu ensuite les principes qu'ils avaient eux-mêmes posés dans l'Adresse, ni pris pour modèle l'administration du comte Kisseleff, et qu'ils se sont au contraire empressés de détruire, sans en laisser trace, le Règlement Organique et tous les travaux du Président plénipotentiaire, au nom desquels ils avaient demandé et obtenu le changement du Hospodar. C'est donc une question de personnes, qu'on a prisé à Pétersbourg pour une question de principes. C'est ainsi que le Consulat remplissait sa mission et ses devoirs envers le cabinet Impérial !
■ Un fait assez curieux , c'est que trois anciens employés du comte Kisseleff, qui avaient joui de sa confiance à différents titres, et avaient exercé des fonctions importantes , se trouvant à cette époque résider en Valachie, appuyaient tous trois l'opinion modérée, comme la seule qui pût faire marcher les réformes et réaliser les bienfaits accordés par la Russie. Tous trois étaient d'avis que le Hospodar Ghyka, avec quelques modifications , valait beaucoup mieux que les boyards qui se faisaient les faux admirateurs du comte Kisseleff, pour surprendre la religion du cabinet Impérial.
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semblée ; il ne mit point en accusation et ne renvoya point devant les tribunaux tous les membres de cette Assemblée quijonetionnaires sous son administration, se trouvaient gravement compromis par lesdéclarations de l'Adresse, et principalement les rédacteurs de cet acte qui, ayant été ministres, duraient naturellement à répondre de leur gestion. Et cette apathie qu'il montra avant les élections, il la continua encore jusqu'à la clôture de la session, bien qu'il ne pût se dissimuler la gravité du danger.
Le Consulat à cette époque, sentant sa responsabilité engagée, encourageait la partie la plus exaltée de l'opposition dans ses violentes déclamations : c'est ainsi que MM. Yillara et Bibesko se faisaient écouter, lorsqu'ils assuraient que le pays était prêt à s'insurrectionner, et à se précipiter dans des désordres sanglants plutôt que de souffrir la continuation d'un gouvernement abhorré; que le Hospodar Ghyka lui-même, ayant perdu tout espoir, conspirait en secret et organisait une défense armée ; et cent autres rodomontades pareilles qui n'avaient aucun fondement.
On ne sait point positivement si M. Daschkoff avait eu la simplicité d'ajouter foi à ces mensonges; mais il est constant qu'il paraissaity croire : et parmi leséloges qu'il prodiguait à M. Bibesko,il le louait principalement du calme et de la modération dont il avait fait preuve dans la rédaction de l'Adresse, et de l'influence salutaire
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qu'il exerçait sur ses compatriotes , qualités, disait-il publiquement, au moyen desquelles il réussissait à préserver le pays des perturbations que le Hospodar Ghyka n'était plus en situation de prévenir et de réprimer.
Tel était Tétat de la Valachie et des différents partis qui en troublaient le repos, lorsque les com* missaires des deux hautes Cours arrivèrent à Bukarest.
Une disposition fondamentale du Règlement Organique était violée par l'ouverture même de cette enquête, qui ne doit être accordée que sur des doléances adressées par TAssemblée aux deux hautes Cours.
La loi exige impérativement, et avec une grande raison, cette formalité essentielle , parce qu'en donnant à l'Assemblée un droit aussi important que celui de provoquer la destitution du chef de l'État, elle se précautionne cependant contre l'abus de l'exercice de ce droit, et veut que les plaintes soient discutées, votées et adressées aux deux hautes Courspubliquement, ce qui ne peut se présumer pouvoir être pratiqué que par une Assemblée qui se sent d'abord appuyée par le pays officiel le corps des boyards électeurs, et ensuite basée sur la réalité de l'existence des abus du gouvernement dont elle se plaindrait. Une intrigue seule ne pourrait certes jamais parvenir à faire signer de fausses
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doléances, et à manifester, sans le concours du pays, des vœux aussi ouvertement hostiles au pouvoir constitué. Mais dans le cas (tont nous parlons , il n'y avait ni doléances ni concours des électeurs, qui certes auraient préféré appuyer le Hospodar, s'il se fût agi de l'existence du gouvernement. Il n'y avait que des plaintes très-violentes, mais bien Vagues, consignées dans une Adresse en réponse au discours du Hospodar pour l'ouverture de la session, c'està-dire avant que l'Assemblée se fut fait présenter leseomptes-rendus des ministres,et qu'elle eût trouvé l'occasion, en les examinant, d'improuver lairs actes, et de demander leur redressaient. Le cas de Tinitiative des deux hautes Cours n'était donc point ouvert, €t Penquéte officielle n'était pas non plus motivée, à moins qu'on ne se soit basé à Pétersbourg comme à Constantinople, sur les réclamation du Hospodar , ou sur une doléance apocryphe , âgnée par la minorité des députés exaltés, qui offraient de prouver les abus du gouvernement^ et garantissaient sur leurs biens et sur leurs personnes la réalité des aocusaticms articulée dans l'Adresse; mais leurs biens étaient peu de chose , et leurs personnes valaient encore moins. C'était pure jactance, et le dernier coup de dé d'hommes de peu, qui, s'étant con^nromis par leur conduite, n'avaient d'autre espoir que de renverser le gôuv^i^ment. D'ailleurs, la démarche en elle-même était contraire à la
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disposition du Règlement Organique qui ne permet à la minorité de FAssemblée de signer aucun acte quelconque, sous des peines sévères.
Si les formes, telles que la loi les exige pour qu'il y ait présomption que r Assemblée exprime réellement le vœu du pays, n'avaient pu être observées par la signature de doléances aux deux hautes Cours, et si les plaintes avaient été seulement adressées auHospodar, le Consulat parvint néanmoins à faire croire à Pétersbourg que ce moyen terme n'avait été adopté que dans l'intérêt unique de la tranquillité publique. C'est sur de pareilles allégations, complètement mensongères, que les fauteurs des troubles, se targuant de défendre l'ordre, parvinrent à ébranler les convictions et à surprendre la religion du cabinet Impérial.
Déjà en 1838, M. le baron Ruckman, alors Consul général , s'était servi de ce même prétexte de la tranquillité publique pour obtenir la suspension de l'Assemblée, en violation du Règlement Organique. Ce qui se lit alors en faveur du Hospodarat , se renouvela en 1842 , en faveur de l'Assemblée. Dans l'un et l'autre cas, c'est toujours sur le même thème du maintien de l'ordre public qu'on brisa les institutions, qui, laissées à leur action naturelle et normale , auraient paisiblement continué à guider le pays dans les voies du bienêtre, uniquement compromis par leurs violateurs.
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Les commissaires des deux hautes Cours firent des rapports défavorables au Hospodar Ghyka ; on devait sY attendre. Dévoiler au ministère Impérial les cayses de l'état des choses, lors même^ qu'on aurait pu les distinguer , c'eût été attirer sur M. Daschkoff toute la juste colère de l'Empereur; c'eût été donner gain de cause au Hospodar dont la raideur et la persistance dans ses propres idées n'avaient pas peu contribué à augmenter les embarras, à hérisser d'obstacles une pacification désirée, et que le général Duhamel avait, dit-on, l'ordre d'amener entre les partis; c'eût été enfin contrecarrer une opinion partiellement reçue à Pétersbourg , que le Règlement Organique était trop compliqué et posait des principes trop abstraits pour l'état moral des Principautés. Quant au commissaire ottoman, Chekib-Effendi , aujourd'hui ambassadeur à Vienne, les motifs peu honorables de ses convictions sont de notoriété publique, et ne méritent aucune mention.
Après le départdes commissaires, et lorsque déjà l'opposition s'était assurée que leurs rapports lui seraient favorables, M. Bibesko se rendit de nouveau à Paris, où Ton prétend qu'il fit écrire une seconde brochure ^ qui n'est qu'un violent libelle contre le Hospodar
* De la situation de la Valachie sous TadministratioD d'Alexandre Ghyka, sui?i de TAdresse de l'Assemblée générale de Valachie. Bruxelles, 1S42.
loi BOSPODABAT GHTKA.
Ghyka, qualifié d^ Albanais étranger au pays, hypocrite, dissimulé, astucieux, avide, rapace, crapuleux, difforme au moral comme au physique, ennemi enfin de la Russie et des institutions qu'elle a accordées aux Principautés. Toutes ces sales injures étaient le résumé des innombrables calomnies qu'on déblatérait incessamment dans les salons des adeptes de l'opposition, et servaient en ce moment de chant de victoire et de couronnement à ses œuvres patriotiques.
Le Hospodar Ghykaavait gouverné la Valachie pendant huit ans et quatre mois.
Au moment de son départ le revenu de la Valachie
était de 18,099,983 p*"»,
les dépenses de 15,770,503
la caisse de réserve possédait. . . 1 ,100,000 et la caisse Centrale 2,170,456
L'état du cultivateur était satisfaisant ; il aurait été aussi prospère que sous l'Administration Provisoire, â l'abus des redevances au seigneur n'avait motivé des plaintes générales et fondées. Toutes les brandies du service public marchaient avec ordre et ensemble, excepté les tribunaux, où la confuâonse produisait du côté des boyards, comme du côté du gouvernement. Cette partie était en souffrance ; il aurait fallu revenir purement et simplement aux principes réglementaires qui n'ont jamais été appliqués dans toute leur étendue,
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depuis rintroduction des réformes. Le commerce était
Ien progrès, la cultme des terres en friche s'étendait; et l'exportation, en 1841 , atteignait le chiffre de ^ 60,000,000 piastres. Tous les établissements publics
fondés par F Administration Provisoire étaient maintenus en bon état, et leurs règlements spéciaux observés. Parmi les différentes classes d'habitants, le haut clergé était mécontent, à cause de la loi qui régula-
I risait les biens de rÉglise; la noblesse était froide,
II en grande partie : ses discussions avec le gouverb nement au sujet de l'indépendance des fonctions judiciaires, et sa désaffection pour la famille du Hospodar
* qu'on prétendait trop favorisée, la rendaient boudeuse; mais la bourgeoisie et le paysan, étaient smcèrement attachés au Hospodar Ghyka qui avait constamment respecté leurs droits et veillé sur leurs intérêts. Telle était la situation du pays, au moment du départ du Hospodar Ghyka. Nous verrons, dans les chapitres suivants, si, en cherchant à améliorer cette situation, on a réussi à atteindre le but qu'on se proposait.