‹ La prise de Jeanne d'Arc devant Compiègne et l'histoire des sièges de la même ville sous Charles VI et Charles VII: d'après des documents inéditsChapitre 145 sur 172 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Jeanne cTArc aurait-elle pu être rachetée ou délivrée ? — Hostilité manifeste de l’entourage du roi pour elle. —

Situation de Charles VII. — Résumé des évènements accomplis. — Aucune tentative n’a été faite par le roi pour sauver Jeanne d’Arc. — Réfutation de diverses objections. — Conclusion.

Une fois prise, Jeanne d’Arc aurait-elle pu être rachetée ou délivrée par Charles VII?

Pour résoudre cette dernière question, il est indispensable de se reporter à Tétât des esprits au 23 mai

On se rappelle ce que nous avons déjà eu l’occasion de dire à cet égard (V. supra p. i 32 ). Deux partis bien tranchés étaient en présence : celui de la paix, à l’aide de négociations entamées avec le duc de Bourgogne, et celui de la guerre, désirant également une paix générale, mais au moyen de victoires et surtout après la rentrée de Paris sous la puissance de Charles VII. Le duc de La Trémoille et le chancelier Régnault de Chartres étaient à la tête du premier; Jeanne d’Arc personnifiait le second. De là une profonde inimitié de la part des deux puissants personnages pour celle qui se mettait ainsi à la traverse de leurs menées et de leurs

3o2 LA prise bE Jeanne d’arc devant compiègnë.

intrigues ; en outre les principaux capitaines ne voyaient pas sans un froissement d’amour-propre bien accentué, leurs troupes disposées à obéir avec enthousiasme à cette jeune fille portant l’armure, plutôt qu’à eux-mêmes ; et, à part quelques-uns d’entre eux, qui étaient entièrement dévoués à la Pucelle, ils avaient peine à dissimuler leur aspiration à la voir s’éloigner. Pour tout ce monde de courtisans et d’ambitieux, Jeanne d’Arc était, comme nous l’avons déjà dit, et suivant une expression vulgaire de notre époque, une véritable gêneuse. On comprend dès lors que la nouvelle de sa prise ait dû être accueillie avec une certaine satisfaction de la part de tous ces envieux ; les dépêches de Régnault de Chartres que nous avons citées plus haut, en sont une preuve manifeste.

Restait Charles VII dont la fermeté de caractère, si elle avait existé, aurait pu vaincre bien des obstacles; mais là encore, il faut se rendre compte de la position où se trouvait le roi. Comme sous un régime constitutionnel, il régnait de nom, mais il ne gouvernait pas. Les véritables souverains, c’étaient, avant tout, ses conseillers intimes, Régnault de Chartres et le duc de La Trémoille, celui que M. Du Fresne de Beaucourt ne craint pas de qualifier de « traître envers sa patrie, » et qu’il présente comme « l’homme destiné à être pendant six ans le mauvais génie du Roi et de la France 1 ».

Charles VII ne s’appartenait donc pas ; il était entièrement sous la domination de son entourage, et

i . Histoire de Charles VII, (T. II, p. 143).

Hostilité de la Cour a l 4 égard De jëanne d’arc 3o3

s’il est vrai que dans la seconde partie de son règne il se soit véritablement montré roi, il est incontestable aussi que, dans la première, il a été au-dessous de la noble tâche que sa naissance lui avait dévolue. Dans cette situation, ses sentiments pour Jeanne d’Arc se sont, dès le début, fatalement ressentis de ceux qu’éprouvaient les conseillers qui le dirigeaient. Il suffit d’ailleurs pour s’en convaincre, de rappeler les divers évènements qui se sont passés pendant les deux années où Jeanne a joué un si grand rôle dans notre histoire. Ainsi quand, simple fille des champs, elle arrive au château de Chinon le 6 mars 1429, précédée par une lettre écrite de Sainte-Catherine de Fierbois, la cour s’émeut, et grande est sa perplexité ; le roi alors, malgré sa confiance inébranlable dans la Providence, veut soumettre Jeanne à un examen sérieux, et prendre l’avis de son conseil. On interroge les compagnons de la jeune fille : ils ne tarissent pas en éloges sur sa piété, sa vertu et son courage. Deux jours s'écoulent ai/ milieu des examens et des interrogatoires. Le conseil réuni hésite ; il décide enfin qu’il faut entendre Jeanne ; mais La Trémoille et ses partisans soulèvent des difficultés et empêchent le roi d’accorder l’audience qu’elle sollicite.

L’hostilité de la cour à l’égard de Jeanne d’Arc était déjà si grande, qu’on avait laissé ignorer au roi qu’elle était munie d’une lettre de créance de Robert de Baudricourt, et les circonstances merveilleuses où s’était accompli son voyage, à travers mille périls. Enfin, Charles la reçoit ; elle l’étonne par son assurance, la simplicité digne de son langage, et la révélation de

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certain fait que lui seul connaissait. Le roi paraît convaincu ; il a reconnu le secours qu’il attendait du ciel, et cependant quand Jeanne le revoit, elle le retrouve hésitant et tiède. Elle s’entretient longuement avec lui, elle gagne à sa cause plusieurs conseillers, mais le roi ne voulant rien faire sans l’adhésion des gens d’église, consulte quatre prélats et quelques docteurs dont le témoignage est favorable à Jeanne. Toutefois cela ne suffit pas encore; il faut que la Pucelle se rende à Poitiers. Là, elle fait l’admiration de chacun par son intelligence , son charme, sa douceur et sa piété. L’enquête la plus minutieuse se poursuit pendant plus de trois semaines, et la conclusion est qu’on n’a trouvé en elle, que « bien, humilité, virginité, dévotion, honnêteté, simplesse. » Quoi de plus surprenant que ce triomphe d’une jeune villageoise sur des prélats et des docteurs prévenus contre elle par des conseillers et des courtisans hostiles !

Plus tard, la prise d’Orléans, qui défiait toutes les prévisions humaines, aurait dû inspirer au roi une confiance inébranlable dans celle qui s’était révélée une aussi habile tacticienne, et qui avait obtenu sur le peuple et l’armée, une influence si extraordinaire. Et cependant, quand Jeanne presse le roi de marcher sur Reims, il retombe dans ses hésitations et ses craintes. Il se rend à Tours et à Loches. Ellesejette à ses pieds, le supplie de l’accompagner ; un instant, il paraît disposé à entrer dans ses vues; elle le presse davantage et répond aux questions qu’il lui adresse sur sa mission ; mais les politiques et les capitaines,

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