TERGIVERSATIONS DE CHARLES VII
mal disposés, ne veulent pas qu’on se mette en route sans les ressources nécessaires tant en hommes qu’en argent. Le roi aurait dû alors, selon le conseil d’un prélat éminent, Jacques Gelu, s’abandonner entièrement aux inspirations de Jeanne, prendre son avis en toutes choses et le suivre, mais sa faiblesse le porte toujours à subir l’influence de ces mêmes conseillers. Jeanne cependant entraîne la foule, et Charles finit par se ranger à son avis ; le 2 juin, on quitte Chinon ; la Pucelle emporte plusieurs places et gagne la bataille de Patay (19 juin). Or, que faisait alors Charles VII ? il restait au château de Sully, chez le sire de La Trémoille qui cherchait toujours à le retenir loin des champs de bataille. Aussitôt Jeanne impatientée de ne pas le voir venir à Orléans, court à Sully. Le roi la félicite, lui fait grande fête et grande joie, et rend grâce à Dieu « qui donnait courage à une femme d’entreprendre de telles choses ». Elle obtient le pardon du connétable de Richemont, qui avait pris part à la bataille de Patay, mais pour ne pas déplaire à La Trémoille, le roi refuse d’autoriser ledit connétable à assister au sacre, ce dont Jeanne d’Arc fut « très déplaisante », et malgré les instances de cette dernière, les difficultés continuent à surgir de toutes parts.
Le 24, à Gien, le conseil voulait même tout remettre en question, mais électrisés par la présence de l’héroïne, les soldats consentent à marcher sans solde, et elle triomphe de tous les obstacles, de l’apathie même du roi. Le 27, n’y tenant plus elle se met aux champs,, et le 29, Charles VII quitte Gien, laisse
Auxerre de côté, sur le conseil de La Trémoille à qui
3 o 6 LA PRISE DE JEANNE D’ARC DEVANT COMPÏÈGNE.
la ville donne 2,000 écus, et se dirige vers Troyes. Puis, le 3 juillet, comme cette ville ne répond pas à ses lettres pressantes, Charles VII se dispose à retourner sur ses pas ; ses conseillers l’entretiennent dans ces dispositions et l’effrayent. Jeanne admise dans le conseil, se prononce énergiquement pour l’attaque de la place, dont elle promet la reddition, et, en effet, le lendemain, à 9 heures, Charles y fait son entrée et reçoit' le serment de fidélité des habitants. Eh bien ! après tant de succès inespérés, le roi hésite encore, il craint d’approcher de Reims sans artillerie et sans machines de siège, et ce n’est qu’entraîné par Jeanne qu’il se décide; il entre enfin le 16, dans cette ville où il est sacré le 17.
On comprend alors que Jeanne d’Arc, le jour même du sacre de Charles VII, ait supplié, en termes touchants, le duc de Bourgogne de faire la paix ; cette simple démarche n’entravait pas les opérations militaires; mais le roi, ou plutôt son entourage, pensa tout autrement, et quand toutes les villes voisines de celles du nord sont prêtes à ouvrir leurs portes ; quand les Anglais se préparent à une lutte terrible, il cherche à se rapprocher du duc de Bourgogne, conclut une première trêve de 1 5 jours, puis un traité préliminaire avec une autre trêve de 4 mois. L’armée s’indigne, et Jeanne profondément attristée, manifeste le désir de se retirer; elle a de fâcheux pressentiments. Le passé, où elle a souffert et lutté contre les menées hostiles de cet entourage du roi, chaque jour, et à chaque heure, lui montre un avenir menaçant. A Châlons même, avant le sacre, elle avait laissé échapper cette parole : « Je
• JEANNE VOULAIT TOUJOURS ATTAQUER PARIS. 3oy.
ne crains que la trahison ». Charles VII, marche alors vers Lagny, après avoir reçu la soumission de diverses villes, et s’être décidé à se replier sur la Loire, tandis que Jeanne voulait aller attaquer Paris. Le 16 août, Bedfort se dirige vers la capitale, pendant que les négociations continuent avec le duc de Bourgogne, et ramènent le roi à Compïègne, où il passe toute une semaine au grand déplaisir de la Pucelle, ainsi qu’on l’a vu plus haut.
On se rappelle comment elle quitte Compïègne et prend la route de Paris ; comment le roi qui vient de signer un traité avec le duc de Bourgogne, marche lentement à sa suite et s’arrête à Senlis ; comment il n’arrive à Saint-Denis que sur ses sollicitations les plus vives et encore sur une démarche pressante du duc d’Alençon. La raison de cette attitude de Charles VII n’est plus un mystère aujourd'hui. Le traité signé à Compïègne le 28 août et publié seulement au mois d’octobre suivant, portait que le « cousin de Bourgogne pourrait durant ladite abstinence employer lui et ses gens à la défense de Paris et résister à ceux qui voudraient faire guerre ou porter dommage à icelle. » N’était-ce pas se désintéresser officiellement de l’entreprise de la Pucelle et préparer l’échec qu’elle a subi ? Le roi se tint alors à Saint-Denis avec la plus grande partie de son armée, dans cette même journée où Jeanne tentait l’assaut avec les hommes de bonne volonté qui l’avaient suivie.
L’entourage du roi voulait ainsi détruire l’ascendant qu’elle avait sur les soldats et sur le peuple. Dès ce moment, elle n’eut plus rien à faire qu’à user dans
3o8 la PRISE DE JEANNE d’aRC DEVANT COMPÏÈGNE.
des entreprises stériles le reste de son prestige si gravement compromis.
On avait mis fin à une fièvre d’enthousiasme qui faisait peur ; on avait commencé à ternir une gloire importune dont l’éclat éclipsait toutes les autres. Charles alors regagne le Berry, et tandis que Jeanne, à qui pèse l’inaction qu’on lui impose, échoue devant La Charité, où elle est laissée sans ressources, Régnault de Chartres, aussi hostile à la Pucelle que La Trémoille, entretient des intelligences avec le duc de Bourgogne. Six mois après, Jeanne d’Arc disparaît de la scène militaire à la grande joie de ceux qui approchent le roi.
Il n’est donc pas surprenant qu’après les évènements que nous venons de résumer, et, en présence de l’attitude imposée à Charles VII, ce prince n’ait rien tenté pour obtenir la délivrance de celle qui lui avait sauvé sa couronne.
Nous convenons qu’une fois Jeanne d'Arc livrée aux Anglais, la chose devenait sinon impossible, du moins très-difficile ; à coup sûr les ennemis n’auraient pas consenti à la rendre moyennant rançon, fût-elle du double de la somme qu’ils avaient payée : mais encore fallait-il essayer. Et puis, au moment où Jeanne a été prise, et où elle gémissait dans la grosse tour du château de Beaurevoir, a-t-on tenté vis-à-vis de Jean de Luxembourg la moindre démarche ? Il eût été facile d’apprendre que la tante et la femme de ce tout puissant personnage plaidaient auprès de lui la cause de la pauvre captive. Or, si d’autres influences plus puissantes encore étaient venues à ce moment se joindre
LE ROI N’A RIEN TENTÉ POUR SAUVER JEANNE D’ARC. 3c>9
à leurs supplications, peut-être serait-on parvenu à attendrir le cœur du maître ; peut-être aurait-on fait cesser des hésitations dont dix mille livres payées comptant ont eu si facilement raison, le 21 novembre suivant ? Eh bien ! ni le roi, ni personne de son entourage n’ont rien fait de semblable.
On oppose, il est vrai, sur ce point, une lettre qui a dû être adressée dans le courant de juillet 1430, au duc de Bourgogne par l’Université de Paris, lettre dans laquelle se trouve le passage suivant : « Doubtons moult que par la malice et subtilité des mauvaises personnes, vos ennemis et vos adversaires, qui mettent toute leur cure , comme l’en dit, à voloir délivrer icelle femme par voyes exquises elle soit mise hors de votre subjection par quelque manière 1 ; » et l’on en conclut que des tentatives sérieuses ont été faites pour obtenir la délivrance de Jeanne d’Arc ; or, rien n’est moins certain : l'auteur de la lettre, en effet, en se servant de l’expression « comme on dit », prouve qu’il reproduit simplement un bruit venu jusqu’à lui et qui devait naturellement circuler ; seulement il ne donne aucune preuve à l’appui de cette allégation. D’ailleurs nous admettons fort bien que certains capitaines comme La Hire, Xaintrailles et autres, qui avaient servi sous la bannière de Jeanne d’Arc, aient pu chercher à employer des voyes exquises (détournées ou recherchées) pour la faire mettre en liberté, mais nous nous refusons à croire qu’une négociation entreprise au nom du roi, quand bien même elle aurait échoué, n’ait
r. Procès de Jeanne d’Arc, T. I, p. 9.
3lO LA PRISE DE JEANNE d’aRC DEVANT COMPÏEGNE.
laissé aucune trace, alors surtout que les moindres détails des faits relatifs à la détention de Jeanne d’Arc, soit à Beaurevoir, soit ailleurs, ont été consignés avec soin. Aussi bien, on n’eût pas manqué de faire allusion à ces tentatives, lors de l’enquête qui a précédé la réhabilitation, et cependant rien de pareil •n’existe.
On insinue également à la décharge de Charles VII, que s’il était intervenu en faveur de Jeanne d’Arc, il se fût par cela même reconnu complice d’une femme accusée de sorcellerie, et qu’il eût été ainsi au devant du but de ses ennemis a qui voulaient le perdre dans l’esprit de toute l’Europe ecclésiastique et séculière. »
De tous les arguments produits jusqu’à ce jour, pour excuser la conduite du roi, ce dernier est, nous l’avouons, celui qui nous surprend le plus.
Comment ! Charles VII se serait reconnu complice d’une sorcière en cherchant à sauver Jeanne d’Arc ! Mais est-ce que sa complicité n’a pas été bien autrement affichée solennellement, le jour où il est entré avec elle à Reims et à Compïègne ? Est-ce qu’elle n’a pas éclaté non plus, d’une façon non équivoque, quand, au mois de décembre 1429, il lui conférait ainsi qu’à sa famille, des lettres de noblesse, et que le deux juin précédent « ayant cogneu les proesses de Jehanne laPucelle et victoires du don de Dieu », il autorisait ladite Pucelle à prendre pour armoiries Un écu d’azur à l’épée d’argent soutenant une couronne d’or et accostée de deux fleurs de lys ? » Le nom de Jeanne sorcière accolé dans la bouche du roi à celui de Dieu ! est-ce que c’est possible?
LE ROI CRAIGNAIT d’ÈTRE COMPLICE d'uNE SORCIÈRE. 3 1 1
Est-ce qu’au siège d’Orléans, les Anglais ne la considéraient pas déjà comme une sorcière quand ils lui criaient qu’ils la feroient ardoir si elle tombait entre leurs mains ? Et cependant Charles VII en la voyant à Chinon, n’a pas hésité à lui témoigner publiquement toute sa reconnaissance.
D’ailleurs, est-ce que le témoignage de la reine de Sicile, de la dame de Gaucourt et de la baronne de Trêves qui ont soumis Jeanne à une épreuve secrète, n’avait pas établi qu’elle était aussi pure de corps que d’esprit, et que, suivant les croyances du temps, l’âme d’une vierge ne pouvait avoir commerce avec le démon ?
Est-ce que l’honneur de Charles VII ne lui commandait pas au contraire de défendre, même au péril de sa vie, celle dont on voulait le faire complice, et de protester avec énergie contre les calomnies infâmes dont on ne craignait pas de la souiller?
C'est seulement dix-neuf ans plus tard, que le roi a compris qu’en faisant réhabiliter la mémoire de Jeanne d’Arc, il se lavait lui-même de l’accusation d’avoir employé une créature du diable.
De tout cela, il résulte que Charles VII a tout d’abord accueilli Jeanne d’Arc avec plus ou moins de laisser aller, qu’il l’a suivie un instant, mais qu’il n’a pas tardé à l’abandonner quand il a vu qu’elle devenait un obstacle aux interminables négociations qu’il poursuivait avec le duc de Bourgogne, et que si, dans la seconde partie de son règne il s’est trouvé à la hauteur de son rôle, il n’en a pas été de même dans
la première où il a constamment fait preuve d’une déplorable faiblesse. Or,
Un excès de faiblesse est indigne du trône 1 .
Et à côté du roi, n y avait-il pas encore ces prélats et ces docteurs en théologie que le chancelier Régnault de Chartres lui-même convoqua à Poitiers, et qui, après avoir interrogé pendant plus de deux heures la jeune villageoise venue de Domrémy, avaient déclaré n’avoir trouvé en elle que « virginité , dévotion , honnêteté et simplesse* ? » Qu’ont-ils fait à leur tour,