RENCONTRE DE BEDFORD ET DE CHARLES VIL
Bedford, il quitta Senlis, qui appartenait encore aux Anglais, et vint camper sur les hauteurs de Montépilloy, à quelque distance de Baron, que Monstrelet appelle Bar ; mais, bien qu’il comptât dans les rangs de son armée un grand nombre de Bourguignons, le général anglais se garda bien d’attaquer les Français ; il se mettait en observation seulement. « Depuis le 16 juillet, ajoute M. de Fleury 1 , les négociations étaient entamées entre Charles et Philippe ; Bedford, qui avait épousé la sœur du duc, ne pouvait l’ignorer. Il avait mis en jeu l’influence de sa femme sur son beau-frère; mais il se défiait. De son côté, le roi avait quelque intérêt à ne rien risquer et à attendre l’issue de ces négociations.
« Dans son Histoire des Plantagenets, l’historien
anglais, David Hume, nous expose, avec une grande
franchise, les motifs de l’attitude prudente que gardait
le duc de Bedford, chaque fois qu’il se trouvait en
présence de l’armée qui venait, sous l’inspiration de Jeanne, d’accomplir cette marche si merveilleuse sur Reims.
« Il savait, dit-il, que la fidélité du duc de Bourgogne chancelait déjà. Les secours qu’il recevait étaient modiques. Les soldats s’enrôlaient lentement, ou même, ils désertaient par crainte du pouvoir infernal et magique de la Pucelle.
« Il essaya de rendre le courage à ses troupes, en s’avançant hardiment en présence de l’ennemi ;
1 La Collégiale de Saint-Thomas-le-Martyr-les-Crépy , Senlis, 1884, p. 32 .
I io LA PRISE DE JEANNE d'aRC DEVANT COMPÏÈGNE.
mais il choisit ses postes avec tant de précautions qu’il sût également éluder d’en venir aux mains, et rendre impossible à Charles de l’attaquer*. »
Les deux armées restèrent donc en présence deux jours et deux nuits. Celle du roi était nombreuse; celle de Bedford avait de meilleures positions. Le front de cette armée était garni d’archers; de plus, elle était soutenue, ainsi qu’on l’a vu plus haut, par au moins huit cents Bourguignons d’élite que commandait le seigneur de PIsle-Adam devant lequel on portait l’étendard de saint Georges.
« Il y avait, dit Carlier, deux autres bannières : l’une de France, l’autre d’Angleterre. Le duc plaça les Anglais à l’aile gauche, et les Picards, avec les autres troupes françaises et les Bourguignons, à l’aile droite. Il fît prendre poste à sa réserve, sur le chemin de Senlis, afin de conserver la communication de cette ville. Après avoir ainsi disposé de toutes choses, il se mit au centre parmi les archers, et se fit soutenir par le Capitaine Villiers l’Isle-Adam. On comptait parmi les principaux officiers du Duc, Jean de Crouy, Jean de Créqui, Antoine de Béthune, Jean de Fosseux, le seigneur de Sauveuse, Hue de Launoy, Jacques de Brimeux, Simon Lalluin, Jean bâtard de Saint Pôl, et plusieurs gentishommes français de bonne maison. Le duc de Bedford, voulant animer les militaires au combat et les exciter à bien faire, s’avança à la tête de son armée, et fit chevaliers ceux qui n’avaient pas encore acquis ce grade ; il commmença par le bâtard de Saint-Pôl.
1 David Hume. Histoire des Plantagenets. T. VI, p. 173.
COMBAT DE MONTÉPILLOY (l 5 AOUT 1429). II I
« Le Roi Charles VII rangea son armée, de concert avec la Pucelle, qui ne le quittait pas. Cette armée couvrait le chemin de Crépy à Nanteuil. Il garnit son front d'archers et de troupes d’élite, et se plaça au centre. La Pucelle ne fit aucune disposition extraordinaire touchant les deux ailes
« Tout le temps qu’on demeura en présence se passa en escarmouches. La Pucelle, attentive à tous les mouvements du Duc, eut bien voulu lui enlever sa position et l’attirer dans la plaine ; sur la moindre apparence qu’il allait s’avancer, elle se disposait à l’attaquer; elle arrêtait ses troupes, dès que l’Anglais rentrait dans son poste
« Tout se termina par le combat de deux détachements : l’un de l’aile droite de l’armée anglaise, l’autre de la gauche des troupes du Roi. La partie s’engagea ainsi : les Picards du Duc de Bedford insultèrent les archers du Roi ; des paroles on en vint aux mains. Cependant le Roi et le Duc tinrent en respect le reste de leur armée, et laissèrent ces deux corps vider leurs différends, comme les champions en champ clos. Le nombre était à peu près le même des deux cotés, trois cents contre trois cents. Les archers du Roi se battirent -comme des lions; les Picards comme des furieux. Chaque parti, excité par la présence de son chef, ne fit aucun quartier à l’autre.
« Le choc dura une heure et demie ; mais il fut si rude, que l’excès de lassitude mit hors de combat ceux qui ne périrent pas dans faction. Le nombre des morts, de part et d’autre, monta à près de trois cents.
On ne perdit pas un pouce de terrain; chacun retira ses blessés, également satisfait de l'intrépidité et de la résolution avec laquelle les combattans avoient défendu leur cause *. »
Le roi et la Pucelle témoignèrent aux archers leur satisfaction. Quant au duc de Bedford, il complimenta les Picards en ces termes : « Mes amis, vous estes très bonne gent, et avez sousenu grand fais pour nous, dont nous vous remercions ; et vous prions, que se, s’il vous vient aucun affaire, que vous persévérez en votre vaillandise et hardement* »
Après cette rencontre, le roi revint à Crépy et le Duc de Bedford retourna à Paris, sans même entrer dans Senlis 1 2 3 .
Pendant que les deux armées étaient ainsi en présence, Charles VII allait et venait. C'est ainsi que, le 9 août 1429, il expédiait à nouveau de Crépy son héraut Montjoie auprès des attournés de Compïègne, pour leur faire une seconde sommation d'avoir à rendre la ville. Aussitôt les notables se réunirent : il fut convenu qu’on chercherait encore à obtenir un délai, et qu’à cet effet on enverrait au roi une députation pour laquelle ils chargèrent Montjoye d’obtenir un sauf conduit.
1 Histoire du Duché de Valois , T. II, p. 467. Cet engagement eut lieu le 1 5 août 1429, après qu’on eut entendu la messe.
2 Monstrelet, T. IV, p. 347.
3 Voir le Combat sous Senlis, entre Charles VII et les Anglais , en 142g , par M. le président Vatin (Comptes rendus du^Comité archéologique de Senlis, année 1866, p. 41, et Chronique de la Pucelle — Campagne de Paris. — Cartes et plans par Rigaud; Bergerac, 1886.)
NOUVELLE AMBASSADE VERS CHARLES VII. ii3
Le héraut d’armes repartit accompagné d'Olivier Baudureau ; mais le roi n’était plus à Crépy ; on le trouva à la Ferté-Milon d’où Montjoye revint bientôt, avec le sauf-conduit demandé 1 .
Alors les habitants, réunis secrètement, désignèrent pour faire partie de l’ambassade : Pierre Morel, religieux des Jacobins, Laurent Conne (alors curé de Saint-
Jacques), Pierre de Durcat, Jean Le Féron et Simon
Lefèvre. Il fut convenu en outre que Guillaume de Flavy leur servirait d’introducteur auprès du roi. En effet, le 12 août, dans la soirée, on alla trouver Guillaume qui était à Choisy, et on l’invita à se rendre à deux heures du matin sous les murs de Compiègne, où il rencontrerait l’ambassade prête à partir. Cette dernière se mit alors en route par eau, jusqu’à Verberie, parce que les chemins étaient dangereux; quant aux chevaux ils furent conduits à la main sur la rive, et on parvint ainsi jusqu’à Crépy 2 . Dès qu on fut en
4 Archiv. de Compiègne , CC. 23 , f° 280.
2 A. Gilles Gaudric et Michelet, pour avoir esté le xiii® jour d’aoust mil im c xxix à Choisy dire à Guillaume de Flavy qu’il vînt aux portes de Compiengne, à deux heures après menuit, pqur conduire les ambaxadeurs de la ville par devers le Roy qui estoit à Crespy-en-Valois, mi s. p .{Archives de Compiègne, CC. i 3 , f° 25 o.)
« A Jehan Charmolüe Escuïer, pour le louage de sept jours de son cheval louez à la dicte ville, les deux journées baillées à Olivier Baudureau pour aler avec Montjoye le hérault du Roy N. S. par devers le Roy N. S. qui estoit à la Ferté-Milon, pour avoir sauf conduit pour certaines personnes aler devers yceluy Seigneur sur le faict de la reddicion de la dite ville, et les cinq autres jours baillé à ung chevaulcheur du Roy N., S. ou mois d’aoust mil mi® xxix . . . xim s. p. » [Archiv. de Compiègne , CC. 1 3 , f° 248.)
114 la PRISE DE JEANNE d’aRC DEVANT COMPÏÈGNE.
présence du roi, le religieux Morel prit la parole, exposa à Charles VII la situation pénible où se trouvait la ville de Compiègne, et le supplia d’accorder aux habitants un nouveau délai, en les faisant bénéficier de l’armistice que, disait-on, il avait conclue avec le duc de Bourgogne. Non seulement le roi ne voulut pas accueillir cette requête, mais encore il déclara aux envoyés de Compiègne, que, si le lendemain, à quatre heures du matin, la ville n’était point rendue, il l’assiégerait 1 .
Cette fois c’était catégorique, et il fallait sans retard se décider ; aussi, dans une nouvelle réunion secrète
1 « A maistre Pierre Morel, religieux du couvent des Jacobins, maistre Lorens Conne, Pierre de Durcat, Jehan Le Féron, Symon Le Fèvre, qui furent esleuz pour aler en ambaxade par devers le Roy N. S. à Crespy luy remonstrer les affaires de la dicte ville (Compiègne), et pour luy respondre sur ce qu’il avoit mandé par son hérault lui rendre lobéissance de la dite ville, laquele response les diz esleuz par l’ordonnance des habitans d’icelle ville, firent au Roy N. S. que il lui pleust les tenir ès abstinences, quil avoit avec Mgr le duc de Bourgoigne où ils estoient comprins, comme on leur avoit rapporté, et pour ce, se partirent du dit Compiengne le samedi xin® jour du dit mois daoust et revindrent au dit Compiengne le landemain, et rapportèrent qu’ilz avoient faict la response au Roy N. S. tele que dit est. Cependant le Roy ne leur avoit riens voulu accorder et n’avoient peu avoir aulcun délay pour avoir advis sur le faict de la dite reddition que jusques au lendemain quatre heures au matin. lviii s. vi d. p. » ( Archives de Compiègne, CC. i3, f° 249.)
« C’était, dit dom Bertheau [Mémoires manuscrits pour servir à V Histoire de Compiègne, p. 1 1 5), par un trait de prudence singulière, afin d’éviter l’indignation du Bourguignon qui se disoit encore pour lors seigneur de la ville, et se couvrir par même moyen du blasme qu’ils eussent pu encourir de s’être rendus trop légèrement au Roy, à la seule voix d’un héraux, sans aucune apparence d’y pouvoir être contraint par la force. » [Biblioth. de Compiègne .)