‹ La prise de Jeanne d'Arc devant Compiègne et l'histoire des sièges de la même ville sous Charles VI et Charles VII: d'après des documents inéditsChapitre 51 sur 172 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Entrée de Charles VII à Compïègne (1429). — Jeanne d'Arc l’accompagne. — Enthousiasme de la population. —

Ambassade du duc de Bourgogne. — Départ de Jeanne d’Arc.

— Siège de Paris. — Situation des esprits. —

Conseillers du roi. — Hostilité manifeste aux projets de Jeanne d’Arc.

Le jeudi 18 août 142g, Charles VII fit son entrée à Compiègne par la porte de Pierrefonds, où Guillaume de Flavy et les attournés l'attendaient pour lui présenter les clés de la ville et des vins d'honneur. Il était armé de toutes pièces, avait sur la tête un chapeau doublé de couleur vermeille, et était monté sur un coursier vêtu jusqu’aux pieds de velours azuré 1 ;

1 Malgré la pénurie de son trésor, Charles VII dépensait des sommes considérables pour ses costumes. Dans une curieuse publication faite par M. Jules Loiseleur, sur V administration des finances dans les premières années du règne de Charles VII (Paris, 1869, p. 38 ), on trouve qu’il a été payé, au nom du roi, pour : une hucque ( manteau ) brodée d’argent, 1 100 livres tournois ; une épée montée en argent, 1800 livres ; une garniture de salade {casque), 1600 livres ; trois robes italiennes orfévrées {brodées d’or ou d’argent ), 6000 livres ; deux autres robes orfévrées, 5 100 livres; une épée de parement, à fourreau de velours, ornée de fleurs de lis et de dauphins, 33 oo livres, et y 85 o pour la garniture d’une salade et l’orfèvrerie d’une hucque italienne. Plus loin, il est question d’un roussin de poil fauve (cheval

I 1 8 la PRISE DE JEANNE d'aRC DEVANT COMPÏÈGNE.

derrière lui, marchait une suite nombreuse dans laquelle figurait le seigneur de La Trémoille, que le roi voulut nommer capitaine de la ville; mais, ainsi que le fait observer M. Wallon ( Jeanne d’Arc , p. 168), « Compiègne, qui était placée par son adhésion à Charles VII entre les convoitises du duc de Bourgogne et les haines des Anglais, avait besoin d’avoir chez soi à demeure un bon officier qui la sût défendre » ; aussi les bourgeois sollicitèrent-ils le maintien de Guillaume de Flavy en qualité de capitaine de la ville. Il fut convenu alors que le seigneur de La Trémoille aurait le titre, mais que les fonctions continueraient à être exercées par Guillaume de Flavy ; c’est ce qui explique pourquoi, dans les registres de la ville, ce dernier est toujours qualifié de capitaine * .

Il est impossible de décrire l’enthousiasme de la population tout entière à la vue de ce cortège. Elle avait tant souffert pendant le règne de Charles VI, et depuis la mort de ce prince, qu’il lui semblait renaître entièrement à la vie, en saluant le véritable roi de France. Et puis, il y avait encore une autre figure qui

entier, un peu épais et entre deux tailles), offert par le roi au Bâtard d’Orléans et payé 8700 livres tournois. « Si l’on a égard, ajoute M. Loiseleur, que la comparaison du prix du marc d’argent qui, en 1422, était de 7 livres, avec le prix du marc actuel, ces 8700 livres tournois représenteraient aujourd’hui 68 , 35 1 fr. »

1 Quoiqu’il en soit, le seigneur de La Trémoille trouva moyen de se faire donner des vivres à son arrivée. On trouve en effet dans les Comptes de la Ville , l’article suivant : « Vin et pains donnés à M. de la Trémoille, par le commandement de Guillaume de Flavy, capitaine de Compiengne, lui estant à la porte de Pierrefonds quand le Roy vint à Compiengne. »

{Archiv. de Compiègne , CC. 1 3 , f° 287 v°.)

JEANNE D’ARC EST ACCLAMÉE A COMPÏEGNE. i 19

provoquait les acclamations chaleureuses de la foule. C’était celle *le Jeanne d’Arc qui, escortée de son troisième frère Pierre, de son écuyer Jean d’Aulon, de ses deux pages Louis de Contes et Raymond, de Jean de Metz et de Bertrand de Poulengy qui la suivaient depuis Vaucouleurs, et enfin de son chapelain le frère Pasquerel, chevauchait devant le roi a tout armée de plain harnas, à estendart desployé L » Chacun voulait voir l’héroïne qui, en délivrant Orléans, avait sauvé la France; on se pressait autour d’elle, et c’est à peine si le beau cheval blanc qu’elle montait pouvait avancer 2 ; les vieillards pleuraient; les femmes

1 Chronique des Cordeliers , n° 1 6, f° 486.

C’est à Tours que Jeanne d’Arc fit peindre deux bannières ou enseignes de guerre pour son usage. « Elle donna les sujets, dit Vallet de Viriville, et l’œuvre fut exécutée par James Porver, Écossais, peintre du roi. L’une, la bannière proprement dite, était blanche et peinte des deux côtés. Sur la façade principale, semée de fleurs de lis, on voyait le Père éternel en Majesté, ayant pour siège l’arc-en-ciel et portant dans sa main le? globe du monde. Au-dessous se lisait cette inscription Jhesu Maria. Deux anges (saint Michel et saint Gabriel) agenouillés offraient à Dieu une fleur de lis, emblème de royaume de France. Il y avait au revers (comme au contre sceau royal), un écu de France tenu par deux anges.

« La seconde, plus petite, était un simple fanon. Elle représentait la vierge Marie ou Notre-Dame, en Annonciation ; à qui l’ange apportait également le lis symbolique de la France. Arrivée à Blois, Jeanne fit peindre et bénir dans l’église de Saint- Sauveur un troisième étendard. Celui-ci était destiné aux prêtres de Farinée. La Pucelle y avait fait placer l’image de Jésus crucifié. Par ses ordres, frère Pasquerel, augustin, son confesseur et aumônier, prit la charge de cette enseigne. » (Histoire de Charles VII. T. 2, p. 65 .)

2 « Les chevaux blancs, selon M. Le Brun de Charmettes (Histoire de Jeanne J Arc , T. II, p. 2 1), étaient un attribut de la

cherchaient à embrasser son armure; les enfants ui envoyaient force baisers et les jeunes filles jetaient des fleurs sur son passage; aux cris de : Noël! Noël ! Vive le Roi! succédaient ceux de : Vive la Pucelle! Ce n’était plus seulement de l'enthousiasme, c'était

souveraineté. Les papes, les empereurs d'Allemagne, lorsqu’ils* faisaient ou une marche solennelle, ou leur entrée dans quelqu’une de leurs villes, ne montaient que des chevaux blancs. » Jeanne d’Arc aimait beaucoup les chevaux, et les montait avec intrépidité. Au mois de juin 1429, Guy sire de Laval, écrivant de Loches à sa mère, raconte qu’il a vu la Pucelle, allant à Romorantin, a monter à cheval, armée de tout en blanc, sauf la teste, une petite hache en sa main, sur un grant coursier noir, qui a l’huys (porte) de son logis, se démenait très fort, et ne souffroit qu’elle montast ; qu’alors elle dist : menez le à la croix, qui estoit devant l'église, auprès du chemin ; et qu’alors elle monta sans qu’il se meust, comme s’il fust lié. »

Dans son premier interrogatoire secret, du 10 mars 1431, elle déclara qu’au moment de sa prise, elle était à cheval et montait un demi-coursier, « Qui vous avait donné ce cheval ? lui demanda-t-on. — Mon roi, répondit-elle, ou ses gens, en me donnant de l’argent du roi. J’avais cinq coursiers achetés de l’argent du roi, sans compter les trottiers, au nombre de plus de sept. »

L’article 55 de l’acte d’accusation dressé contre elle le lui reprocha en ces termes: « Jeanne a abusé des révélations et prophéties qu’elle dit lui venir de Dieu, pour en tirer lucre et profit. Elle s’est ainsi acquis grandes richesses, grand luxe et grand train de maison en officiers, chevaux et ornements. »

Or, aux interpellations qui lui avaient été faites à cet égard, le 10 mars 1431, elle avait répondu : « Je ne demandais rien à mon roi, sinon de bonnes armes, de bons chevaux, et de l’argent pour payer les gens de ma maison. J’avais dix à douze mille écus vaillants. Ce n’est pas un grand trésor pour mener la guerre. C’est meme peu de chose ; mes frères l’ont en possession, j’imagine. Tout mon avoir est du propre argent de mon roi. »

D’un aufre côté, on trouve dans le Compte des dépenses faites par Charles VII pour secourir Orléans pendant le siège

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