‹ La prise de Jeanne d'Arc devant Compiègne et l'histoire des sièges de la même ville sous Charles VI et Charles VII: d'après des documents inéditsChapitre 54 sur 172 · SITUATION DES ESPRITS EN AOUT · texte numérisé non relu

SITUATION DES ESPRITS EN AOUT

gère, tel qu’il existait auparavant. Après que la réconciliation fut consommée, le royaume resta livré, pendant quinze ans encore, partie à l’occupation anglaise, partie aux ravages d’une soldatesque encore plus malfaisante que l’ennemi. Et le rapprochement dont les bons effets furent si longs à se faire sentir, à quel prix fût-il acheté? Il fallut pour l’obtenir que Charles VII fit amende honorable à Philippe le Bon de l'assassinat de son père ; il fallut que la royauté se soumît à une humiliation sans exemple, dont le ressentiment amena plus tard de nouvelles et non moins terribles convulsions que celles auxquelles on avait cru remédier pour toujours.

« Mais ce sont là les fruits éloignés de la politique adoptée par le gouvernement de Charles VII. La conséquence immédiate qui en sortit, fut l’abandon de Jeanne d’Arc.

« Elle voulait la guerre, quand le roi et les princes jugeaient la paix nécessaire, et, d’un autre côté, on n’aurait pas osé lui ôter son commandement à cause de l'ascendant quelle exerçait sur les troupes. On prit le parti de la laisser agir toute seule, et se tirer comme elle pourrait des opérations qu’elle s’obstinait à poursuivre. Cela est exprimé dans l’armistice en termes qui, pour être indirects, n’en sont pas moins positifs. Par cet acte, en effet, Charles VII étant à Compiègne, tandis que l’avant-garde de son armée campait déjà à Saint-Denis, déclare les hostilités suspendues pour cinq mois, du 28 août au 25 décembre. Paris seulement est excepté, et il est excepté, non pas avec la clause que le roi se réserve de faire

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ce qu'il faudra pour rentrer en possession de sa capitale, mais avec la faculté garantie au duc de Bourgogne de se porter à la défense de la ville contre qui tenterait de l’attaquer. L'acte dit en propres termes : « Réservé à notre dit cousin de Bourgogne que, si bon lui semble, il pourra, durant ladite abstinence, employer lui et ses gens à la défense de la ville de Paris , et résister à ceux qui voudraient faire guerre ou porter dommage à icelle. »

ï Stipuler une pareille chose, pendant que la Pucelle était devant Paris, et tout entière aux apprêts d'une attaque contre la ville, n’était-ce pas proclamer qu'on se désintéressait de son entreprise, et signifier aux ennemis qu’ils n'allaient plus avoir en face d'eux qu’une indocile désavouée par son roi ?

« L’évènement répondit à ce que l’on devait attendre d’une semblable déclaration. Le roi se tint à Saint-Denis, avec la plus grande partie de son armée, dans la journée où Jeanne se consuma en efforts pour faire passer, par-dessus les premiers retranchements de la ville, les hommes de bonne volonté qui l’avaient suivie. Blessée ; elle tomba. Il fallut battre en retraite. La série des revers, qui allaient ruiner son prestige, avait commencé.

« Un vainqueur qui traite avec l’allié du vaincu, pour solliciter de lui une défaite, est quelque chose de si extraordinaire que, même du côté des ennemis, le plus grand nombre ne le comprit pas. On vit dans l’armistice une nécessité à laquelle le roi de France avait été amené par l’échec de ses armes devant Paris, et cette opinion s’accrédita d’autant mieux que

CHARLES VII QUITTE COMPÏÈGNE MALGRÉ LUI. i35

le gouvernement anglais ne donna de publicité au traité du 28 août . que dans le mois d’octobre suivant. Monstrelet et le chroniqueur de Paris ont été sous le coup de cette erreur 1 . »

En quittant Compiègne, le 23 août 1429, Jeanne d’Arc s’était dirigée vers Senlis, où elle recueillait une partie des troupes qui s'y trouvaient, et, le 26, elle gagnait Saint-Denis. « Alors commencèrent de grandes courses et escarmouches entre les gens du roy, estant à Sainct-Denys, et les Anglois et aultres, estant lors dans Paris 2 ». Jeanne envoyait message sur message à Charles VII, pour qu’il vînt la rejoindre avec le reste des troupes ; mais le roy temporisait toujours. Enfin, le 28 août, jour où il signa la fameuse armistice qui lui liait les mains, même en ce qui touche Paris, encore bien qu’il y eut exception pour cette ville, il se décida, mais « à grand regret », à quitter Compiègne ; seulement, au lieu de marcher droit sur Paris, il s’arrêta à Senlis, où il s’installa tranquillement. Lasse de l’attendre, Jeanne d’Arc dépêcha vers lui, le i er septembre, le duc d’Alençon, qui représenta à Charles VII combien il y avait urgence à ce qu’il se mît à la tête de l’armée pour attaquer Paris. Le roi promit de partir le lendemain; mais il n’en fit rien. Jeanne, de plus en plus impatiente, réexpédia le duc d’Alençon à Senlis, et, cette fois, Charles VII ne put reculer davantage. Il se mit donc en route et arriva à Saint-

1 Revue Historique, 7 e année, T. XIX, mai-juin 1882.

2 La Chronique de la Tucelle. Ed. Buchon, p. 449.

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Denis, le mercredi 7, pour . dîner. Il trouva la ville pour ainsi dire abandonnée : « s’en estoient les gens d’ycelle fuys à Paris, dit Monstrelet » ; quant aux troupes, elles campèrent à Aubervilliers, à Montmartre et dans les environs. Au bout de. deux ou trois jours, dont l’armée profita pour soumettre Lagny, Jeanne d'Arc partit avec le duc d’Alençon, le duc de Bourbon, le comte de Vendôme, le comte de Laval, les seigneurs de Rais et de Boussac, et vint s’installer à la Chapelle, pendant que Charles VII restait toujours à Saint-Denis ; puis, le 8 septembre 1429, jour de la Nativité de la Vierge, ignorant de plus en plus l’armistice du 28 août, elle donna l’assaut de Paris à la Porte Saint-Honoré, près du Marché aux Pourceaux *.

On sait quel fut le triste résultat de cette tentative : Jeanne, blessée à la jambe d’un trait d’arbalète, voulant, malgré tout, continuer l’attaque, et s'écriant : « Par mon Martin, la place eut été prise! » — l’ordre donné, au contraire, par Charles VII, d’abandonner le siège; — la tentative faite néanmoins par la Pucelle, le 10, pour attaquer de nouveau Paris d'un autre côté, en franchissant le pont que, d’accord avec le duc d’Alençon, elle avait jeté sur la Seine, vis-à-vis de Saint-Denis ; — la destruction secrète de

1 Emplacement de l'ancienne Butte des Moulins, aujourd’hui rue des Pyramides , à peu de distance de l’endroit où a été placée la belle statue de Fremiet.

M. Rigaud, géographe, a donné dans sa publication intitulée : Chronique de la Pucelle. Campagne de Paris (Bergerac, 1886), une suite de planches très intéressantes sur l’attaque de la Porte Saint-Honoré.

ATTEINTE AU PRESTIGE DE JEANNE d’aRC. i3y

ce pont par l’ordre du roi , ce qui rendait impossible toute nouvelle opération ; — et enfin le découragement de la pauvre fille, qui, voyant qu’il fallait partir, déposa son armure entière au pied de l’image de la Vierge et devant les reliques de saint Denis. — Rien de plus navrant ! 1

« L’entreprise de Jeanne sur Paris ayant été désavouée par anticipation, on conçoit, ajoute Quicherat, que Charles VII n'ait eu garde de se produire de sa personne, pendant cette action, où cependant sa présence aurait été décisive. Il était à Saint-Denis, et il y reste obstinément avec une partie de ses troupes, laissant le reste qui avait été entraîné par Jeanne s’épuiser en efforts, pendant une journée entière, envoyant l'ordre de battre en retraite, lorsqu'il était possible de tenter encore un assaut, s'autorisant de l’échec essuyé pour défendre de recommencer toute attaque ; enfin donnant bientôt le signal de la retraite pour retourner au-delà de la Loire.

« Par là, le prestige de la Pucelle reçut une atteinte

1 Dans l'interrogatoire du 14 mars 1431, quand on lui posa cette question : « Quelles armes offrîtes-vous en l’église de Saint-Denis, en France? » elle répondit : « Un mien blanc harnois entier, tel qu’il convient à un homme d’armes, avec une épée que je gagnai devant Paris. »

« A quelle fin offrites-vous ces armes ? Ajouta-t-on.

« Par dévotion, répliqua Jeanne, comme c’est accoutumé parmi les hommes d’armes, quand ils sont blessés; ayant été blessée devant Paris, j’offris les armes à saint Denis, parce que c’est le cri de la France. »

Or, au bout de cinq jours, c’est elle-même qui l’a dit dans son interrogatoire du 22 février, Jeanne d’Arc avait été guérie de sa blessure.

dont on lui ôta sans beaucoup de peine la possibilité de se relever. De ce moment, elle n’eut plus rien à faire qu’à user dans des entreprises stériles le reste de son ascendant compromis.

« Voilà comment le cours des succès les plus assurés fut interrompu, pour faire place à une combinaison louche qui ne rapporta aucun des fruits qu’on s’était vanté d’en faire sortir. On croyait tenir la paix au terme de la trêve, et l’on eut, au lieu de paix, vingt

nouvelles années de guerre sur le territoire Mais

le résultat non avoué, celui qui était dans les vœux du plus grand nombre des politiques, avait été atteint ; on avait mis fin à une fièvre d’enthousiasme qui faisait peur ; on avait commencé à ternir une gloire importune dont l’éclat éclipsait toutes les autres. L’intrigue, servie par la médiocrité curieuse et par l’ingratitude, a fait de ces coups-là dans tous les temps l . »

C’est un sentiment analogue qu’exprime M. H.

Wallon, dans son ouvrage si remarquable, à tous les points de vue, sur Jeanne d’ Arc: « Prendre Paris sans le duc de Bourgogne, c’était, dit-il, le prendre par la seule force de la Pucelle et de l’armée ; c’était faire passer aux capitaines toute l’importance que se donnaient les favoris ; car il ne suffisait pas de le prendre, il le fallait garder. Il eut donc fallu que le roi fût dès lors ce qu’il devint plus tard : qu’il entrât sérieusement dans la conduite de son gouvernement; et pour cela il avait besoin d’autres hommes. Prendre Paris par le duc de Bourgogne, c’était peut-être le lui laisser; mais on

1 Revue Historique, 2 0 année, T. IV, juillet et août 1877, p. 33 4 .

CONSÉQUENCE DE e’ÉCHEC SOUS PARIS. 1 39

acquiérait la sécurité sans contracter l’obligation d’agir, et le roi pouvait continuer plus à l’aise la vie qu’il menait dans les châteaux de la Loire. Le choix des courtisans fut donc bien vite arrêté. C’était à leur corps défendant, et comme sous la contrainte de la Pucelle, qu’ils avaient laissé le roi aller de Compïègne à Senlis et de Senlis à Saint-Denis; l'accident qui avait fait suspendre l'assaut avait été pour eux une trop bonne occasion d'y renoncer. On partit, sans vouloir se dire que partir après une attaque manquée c’était en faire

un véritable échec Or, l’échec de Paris mettait en

doute une parole que le peuple tenait pour prophétique et dispensait de lui céder à l’avenir *. »

Pauvre Jeanne d’Arc ! pourquoi, après le sacre de Charles VII, n’est-elle pas retournée à Domrémy, sous le toit paternel, auprès de sa mère et de sa jeune sœur? Elle eut vécu heureuse et chérie par tous ceux que son départ avait plongés dans la douleur, et dont sa triste fin a abrégé les jours 1 2 . Elle eut trouvé dans l’humble

1 Jeanne d'Arc , p. 179 : « Etmaudisoient moult leur Pucelle qui leur avoit promis que sans nulle faulte ilz gagneroient à celluy assault la ville de Paris par force, et quelle y gerroit celle nuyt, et eulx tous, et quilz seroient tous enrichiz des biens de la cité, et que tous seroient mis, qui y mettroient aucune deffence, à l’espée ou ars en sa maison. » [Journal d'un Bourgeois de Paris . Ed. Tuetey, p. 246).

2 Jacques d’Arc, père delà Pucelle, était né à Ceffonds, près Montierender (Haute-Marne), en i 38 o : il mourut de chagrin, en 1431, l’année même où Jeanne fut brûlée. Isabelle Romée, sa veuve, née à Vouthon-en-Barrois, continua à demeurer à Domrémy et y mena, pendant plusieurs années, une existence des plus tristes. « Si sainte qu'eut été la mort de l’héroïne, dit M. Boucher de Molandon, l’inconsciente réprobation qui s’attachait alors aux condamnations en matière de foi, pesait sur sa

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demeure, une existence des plus douces, partagée entre l’affection des siens, et ses pieuses méditations. Mais alors, il lui eut manqué la palme du martyre; elle n’eut pas eu cette auréole qui grandit encore les héros, et qui, en immortalisant leur mémoire, fait rejaillir tout l’odieux de leur mort sur ceux qui l’ont provoquée 1 .

Après l’échec sous Paris, l’armée battit en retraite par Lagny, Provins et Bray jusqu’à Gien, où Charles VII la licencia en partie. Quant à Jeanne d’Arc, elle avait été vivement sollicitée par le duc d’Alençon de partir avec lui pour combattre les Anglais en Normandie, ce à quoi elle souscrivit volontiers ; de son côté, le roi ne mettait aucun obstacle à ce projet; mais La Trémoille s’opposa énergiquement à ce qu’il en fut ainsi, et décida que Jeanne se rendrait en compagnie du sire d’Albret (frère utérin dudit La Trémoille), et du maréchal de Boussac, dans les pays que ne comprenait pas l’armistice.

mémoire comme un linceul. Orléans, fidèle à sa foi première, protestait seule, chaque année, contre l’odieuse sentence, par un culte religieux de gratitude et de respect

« Vers les premiers jours de 1440, Isabelle Romée arriva à Orléans, et reçut des Procureurs de la ville un affectueux accueil. Elle amenait, avec elle, une de ses petites filles, Marguerite, fille de Jean Prévôt de Vaucouleurs. La ville pourvut à ses besoins avec une régularité qui ne se démentit pas, depuis son arrivée jusqu’à sa mort, 28 novembre 1458. » [La famille de Jeanne d’Arc; son séjour dans l Orléanais , p. 5 et 12.)

V. aussi La famille de Jeanne d’Arc , par MM. E. de Bouteiller et G. de Braux (Paris, 1870, in- 1 8°), et notre publication; la Maison de Jeanne d’Arc à Domrémy (Paris, 1886, in-8°).

1 Quelques historiens ont prétendu qu’au sortir de la cathédrale de Reims, après le sacre de Charles VII, Jeanne avait manifesté le désir de retourner à Domrémy. M. Doinel archi-

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