JEANNE D’ARC NE PEUT FRANCHIR SOISSONS
et Jean de Brimeu, en leur recommandant de se porter, s’il y avait lieu, au secours du sire de Montgommery, qui commandait à Pont-l'Évêque un fort détachement de l’armée anglaise. Il se mettait ainsi, pour ses approvisionnements, à l’abri de toute surprise du côté de Compïègne.
Avec cette sûreté de vue dont elle avait donné une preuve si éclatante au siège d’Orléans, Jeanne d’Arc comprit quel intérêt présentait la défense de Choisy ; seulement il lui était impossible de franchir l’Aisne à cet endroit, le pont ayant été détruit par les assiégés eux-mêmes, et d’ailleurs le duc de Bourgogne ayant fait « dresser plusieurs de ses engiens » devant le pont qui joignait la forteresse. D’autre part, l’élévation des eaux de la rivière, à cette époque, ne permettait pas un passage à gué.
Il fut donc convenu, avec le comte de Clermont et l'archevêque de Reims, qu’on prendrait le chemin de Soissons, jusqu’à ce qu’il fut possible de passer sur l’autre rive de l’Aisne ; mais probablement on trouva tous les ponts coupés, car Jeanne d’Arc alla jusqu’à Soissons. Cette ville était alors gouvernée par Guichard Bournel, qui tenait ce commandement du comte de Clermont lui-même. A la nouvelle de l’approche de cette petite armée, le capitaine, qui avait déjà des intelligences secrètes avec le duc de Bourgogne, fit fermer les portes, et ne permit l’entrée de la ville qu’au comte de Clermont, et. à l’archevêque de Reims sans leur suite, sous prétexte que les ressources de Soissons ne permettaient pas de nourrir une troupe aussi nombreuse. L’armée alors passa la nuit dans
les champs, et le lendemain elle se divisa. Une partie se retira vers la Marne, avec le comte de Clermont et l’archevêque de Reims, et Jeanne d’Arc revint à Compiègne avec les débris de l’autre. Derrière eux, Guichart Bournel livra Soissons à Jean de Luxembourg.
Une fois à Compiègne, Jeanne d’Arc recomposa sa troupe d’environ deux mille hommes, et il fut décidé qu’on irait attaquer Pont-l’Évêque, pour marcher ensuite sur Noyon et revenir sur Choisy. Notre pensée est qu’elle avait en outre l’espoir, en agissant ainsi, d’amener le duc de Bourgogne à lever le siège de Choisy, pour défendre Noyon qui lui était restée fidèle, ainsi que nous l’avons déjà dit.
Le soir même, la petite armée partit sous le commandement de Jacques de Chabannes, deThéaulde de Valpergue, de Regnaut de Fontaines et de Poton de Xaintrailles. Tout marcha bien au début. Arrivée à la pointe du jour, devant Pont-l’Evêque, la troupe, électrisée par la présence de Jeanne d’Arc, fondit brusquement sur les Anglais. Ceux-ci opposèrent d’abord une résistance énergique, mais ils commençaient à faiblir et allaient être vaincus, quand les Bourguignons, qui étaient postés à Noyon, accoururent, et mettant Jeanne d’Arc et les siens entre deux feux, les forgèrent à se replier sur Compiègne.
« Cette expédition, dit M. Berriat Saint-Prix, fait d’autant plus d’honneur au courage de Jeanne, quelle s’exposait à être coupée par l’armée bourguignonne, chargée du blocus de Gournay sur Aronde. Mais si
ITINÉRAIRE DE COMPÏÈGNE A PONT-l’ÉVÈQUE. i 53
elle avait réussi, le plan de campagne de Philippe (duc de Bourgogne) eût entièrement échoué 1 . »
Le chemin que suivit Jeanne d’Arc pour se rendre de Compïègne à Pont-l’Evêque n’est indiqué ni dans les dépositions, ni dans les chroniques, ainsi que l’a fait remarquer M. Le Brun de Charmettes 2 ; mais il est facile de le reconstituer. Le village de Pont-l’Évêque, en effet, situé à trois kilomètres de Noyon aboutit à l’Oise qui lui sert de limite au sud-est. Vers le douzième siècle les évêques de Noyon y firent construire un pont sur la rivière, afin de se rendre plus facilement dans leur domaine de Carlepont. C’est à raison de cette circonstance que la localité prit le nom qu’elle porte encore aujourd’hui.
Ce passage sur l’Oise devint précisément une des causes de luttes dont Pont-l’Évêque fut témoin au Moyen-Age. Déjà en 1370, un épisode à peu près semblable à celui de 1430, s’était produit au même endroit entre les Anglais et les Français ;
1 Jeanne d’Arc , par Berriat-Saint-Prix; Paris, i8i7,p.2Ô9. Monstrelet raconte ainsi l’affaire de Pont-l’Évèque:
« Et y eut très dur et aspre escarmouche, à laquelle vindrent hastivement au secours d’yceulx Anglais les seigneurs de Saveuse et Jehan de Brimeu, à tout leurs gens. Duquel souscours les dessus diz Anglais prinrent en eulx grand courage tous ensemble. Si reboutèrent par force leurs ennemis, qui desjà estoient entrés bien avant ou dit logis. Finablement, d’yceulx Anglois furent que mors que navrés environ trente, et pareillement des François. Lesquels, après ceste besogne, se retrayrent à Compiengne dont ilz estoient venus. »
(1 Chronique , T. IV, p. 382.)
* Histoire de Jeanne d'Arc, Paris, 1817, T. III, p. 120.
1 54 LA IRISE DE JEANNE d'aRC DEVANT COMPÏÈGNE.
Froissart raconte que Robert Canolles ou Knolles et ses gens, « boutèrent le feu en la ville dou Pontl’Evesque et l’ardirent toute, dont ce fu dommaiges, car il y avoit grant fuisson, (foison) de bons hostelx et de biaux*. »
La route la plus directe pour se rendre de Compïègne à Pont-l’Évêque est par Choisy, Montmacq, Bailly, Ourscamp et Sempigny; c’est celle que suivit, en sens inverse, le duc de Bourgogne pour venir assiéger Choisy 1 2 . Or, cette route était interceptée par la rupture du pont de Choisy. On pouvait également gagner Pont-l’Évêque par Clairoix, Janville, Thourotte, Ribécourt, Chiry et Passel; mais outre que les chemins n’étaient pas continus, ils se trouvaient impraticables à cause de leur mauvais état, et Jeanne d’Arc en les suivant, courait risque de rencontrer le gros de l’armée des Anglo-Bourguignons, ou, à tout le moins d'être aperçue par elle. Elle a donc dû chercher à tourner la position de ses ennemis en se dirigeant par le pont de Compiègne vers Coudun ; de là, elle a pu se rendre à Chevincourt, et gravissant les hauteurs de Dreslincourt, elle sera descendue par la vallée de la Divette à
1 V. Chroniques de Froissart (éd. Simeon Luce, T. VIII, p. 237 et 4 i 9 ),etles Œuvres de Froissart publiées par M. le baron Kervyn de Lettenhove, l’éminent historien belge, T. VIII, p. 22.
C’est par erreur que M. Graves (Précis statistique du canton de Noyon, p. 137), et après lui M. Coët, (Notice historique et statistique sur les Communes de l’arrondissement de Compiègne, p. 279) placent ce fait en 1 3 58 .
2 « Sy passa la rivière d’Oyse au Pont-l’Evesque emprès Noyon. » Chronique de Georges Chastellain, chap. X.