‹ La prise de Jeanne d'Arc devant Compiègne et l'histoire des sièges de la même ville sous Charles VI et Charles VII: d'après des documents inéditsChapitre 61 sur 172 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Siège de Compïègne (mai 1430). — Description de la ville.

— État des fortifications: —

Campement des Anglo-Bourguignons. — Sortie du 23 mai 1430. Prise de Jeanne d’Arc.

Pour bien comprendre les opérations du siège dont nous allons rendre compte, siège qui a duré plus de cinq mois, il est indispensable de connaître la position qu’occupait alors la ville de Compïègne au point de vue stratégique l .

Au xv e siècle, Compïègne présentait, à peu de chose près, la même configuration qu’aujourd’hui. Située sur la rive gauche de l’Oise, non loin du confluent de cette rivière avec l’Aisne, la ville formait un segment d’ellipse limité d'un côté par l’Oise qui ne faisait que baigner ses murs, et de trois autres, par des plaines qui la séparaient de la forêt.

Elle possédait alors un très grand nombre de

1 Dans Compïègne historique et monumental (T. I, p. io3), M. Lambert de Ballyhicr a fait une description détaillée des fortifications de la ville au xv e siècle; mais il paraît avoir confondu certains travaux de défense qui existaient alors avec ceux qui furent exécutés plus tard, et dont on trouve encore la trace. Le dépouillement des registres des comptes de la ville nous a permis de rétablir l’exacte vérité à cet égard.

IÔ2 LA PRISE DE JEANNE d’aRC DEVANT COMPÏÈGNE.

monuments remarquables. Le plus important était, sans contredit, Tabbaye de Saint-Corneille, dont il ne reste plus aujourd’hui que quelques vestiges et une partie du cloître, menacée, dit-on, de perdre bientôt son cachet séculaire 1 .

Puis venaient le château, désigné alors sous le non de Louvre ou Logis du Roi ; les églises Saint- Jacques zt Saint- Antoine ; celle de Saint-Pierre { affectée plus tard aux Minimes ) et celle de Saint-Germain. U Hôtel-de-Ville actuel n'existait pas encore; ce ne fut qu’en i 5 o 5 quon en commença la construction, sur l’emplacement d’une des deux maisons situées sur la place au Blé , qu’un bourgeois nommé Jean Loutrel avait léguées, le io novembre 1398, à la ville 2 , et dans la plus grande desquelles se tenaient les assemblées des

1 Les bâtiments de l’ancien cloître de l’abbaye de Saint- Corneille appartiennent à l’État, qui y a établi, depuis nombre d’années, la manutention militaire. Il est regrettable que l’administration municipale de Compïègne n’ait pas pu négocier l’achat de ces constructions, si pleines de vieux souvenirs historiques des plus intéressants pour la ville.

2 En reconnaissance de cette libéralité, la ville faisait célébrer, chaque année, pendant le carême, en l’église Saint- Jacques, un obit moyennant don\e sols parisis. Les registres de comptes en font mention en ces termes :

« A honnête homme et discret maistre Lorens Conne, prebstre, curé de Saint-Jacques de Compiengne, pour trois obis par lui chantez et célébrez à diacre et soubzdiacre, en la dite église, pour Pâme de feu Jehan Loutrel, qui donna à la dite ville la maison d’icelle étant au marché au blé, l’un au craresme iiii c xxix; l’autre au craresme im c xxx et l’autre au craresme iiiPxxxi; pour chacun obitxn s. p. valent xxxvi s. p. »

( Archiv . de Compïègne , CC. 1 3, f° 40 v°.)

V. L' Hôtel-de-Ville de Compiègne , par le comte de Marsy. Tours, 1877.

DESCRIPTION DE COMPÏÈGNE EN 1430 . l 63

attournés et des principaux habitants. On y avait réservé aussi un local pour mettre les archives, les poudres de guerre et l’artillerie 4 .

Des hauteurs de Margny, d’où l'on jouit d’un panorama superbe, on apercevait encore le Couvent des Cordeliers établi par saint Louis vers 1254; celui des Jacobins (Dominicains), ancienne demeure du même roi, par lui donnée à ces religieux, et aujourd’hui propriété de Madame de Bicquilley ; l’ Hôtel-Dieu qui date de la même époque ; le Couvent de Sainte-Périne hors Compiègne , situé au coin de la rue des Sablons ; la Tour- Saint- Michel, où était installée, ainsi qu’on l’a

1 « A Michel Rochart, serrurier, pour les ouvrages de son dit mestier, par lui faits et livrez à la dite ville, depuis la Saint- Jean-Baptiste 1111 e et vingt-neuf, jusqu’au x° jour de septembre ou dit an, c’est assavoir : une clef pour une serrure de bois en la chambre ou l’artillerie est en la maison de la ville... vin deniers. »

Les ressources de la ville étaient si peu importantes que les attournés furent obligés de louer ces deux maisons à des particuliers, sous certaines réserves, ainsi que l’établissent les articles suivants :

« Reçeu de Robert de Kerromp, clerc de la dite ville, pour le louage de la grant maison de la dicte ville, qu’il tient parmi (i moyennant ) 1 1 1 1 1 . p. par an, valent les trois ans dessus dictz... xii 1 . p. Et est assavoir que la dicte ville retient et a retenu la chambre aux assemblées, la chambre à l’artillerie et leurs allés et venues ès-dictes chambres, touttefois qu’il est nécessaire d’y aler. »

« Reçeu de Jehan Mouret, pour le louage de la petite maison de la ville au lez devers Y Hôtel de la Cloche , parmi, pour an, xxxi 1 s. p., valent les trois ans dessus dictz.... nul. xvi s. p. »

(Archiv. de Compiègne , CC. 1 3 , f os 4 et 58 .)

L’ancien hôtel de la Cloche occupait alors la place actuelle du bâtiment de la Caisse d’épargne.

déjà vu, la logette du guetteur ; le Chastel du roi 1 et la Grosse Tour que le vulgaire persiste à décorer du nom de Tour de Jeanne d'Arc , bien que la Pucelle ne l'ait jamais habitée, et encore moins y ait été enfermée.

Le système de défense de la ville consistait sur la plus grande partie de son développement, en un parapet qui était protégé par un grand nombre de tours, par un fossé dans lequel se déversaient les eaux de l’Oise, et par des demi -lunes qui existaient à chaque porte. Du côté opposé à la rivière, on avait pratiqué une sorte de chemin couvert à redans. Quatre ponts mettaient en communication la ville avec le dehors ; ils étaient ménagés vis-à-vis des portes de Choisy, de Pierrefonds, de Paris et du Pont (sur l’Oise). Il y avait, en outre, entre les portes, plusieurs poternes. Le Cours actuel, cette belle promenade qui longe l’Oise, et dont la première plantation remonte à Louis XV, se composait d’une série d’îlots, séparés du reste de la ville par un fossé qu’on franchissait à l’aide de ponceaux : l’ensemble de ces îlots portait le nom d'Isle de la Palée.

1 On appelait le Châtel du roi , les bâtiments au milieu desquels se trouvait la Grosse-Tour, et dont une partie subsiste encore dans la rue de l'Abattoir, presque au coin de la rue Jeanne d'Arc. C’est là qu’habitait le capitaine de la ville.

« A Philippe Le Prévost, serrurier, pour les ouvrages par lui faits de son mestier pour la forteresse de la ville, depuis le premier jour de juing 1111 e et trente jusques au xxn 0 jour de décembre en suivant, c'est assavoir...

« Pour une clef et les crampons d’un poult ( ploutre , cadenas à verroult pour une des salles du Castel du Roy, pour enfermer les oustieux (outils) du canonnier, xx d. »

( Archiv . de Compïègne, CC. 1 3, f°Ô2.)

FORTICATIONS DE COMPÏÈGNE EN 1480. l 65

La porte du Pont , dénommée porte du Vieux-Pont , depuis 1732, époque de la construction du pont actuel, s’élevait à l’extrémité de notre rue Jeanne-d’ Arc. Cette porte donnait accès au pont construit par saint Louis, qui aboutissait à la chaussée de Margny *. Ce pont se composait alors de dix à onze arches 8 et était garni en aval d’une série de maisons reposant tout à la fois sur le parapet et sur des piles avancées qui correspondaient à celles du pont lui-même. Ces maisons n’existaient que sur les deux tiers du passage, en sortant de Compïègne et aboutissaient à un ouvrage avancé, sorte d’avant-poste ou de corps-de-garde qui occupait toute la largeur du pont, et en défendait l’accès du côté de Margny. Au sortir de cette construction existant sur presque tous les ponts du moyenâge, et dont on retrouve encore quelques spécimens sur la Loire, le parapet s’arrondissait des deux côtés et formait un petit rond-point ; puis le pont, dont cette partie était construite en bois, allait aboutir à une barrière en maçonnerie qui, d’après certains historiens, a joué un grand rôle dans la prise de Jeanne d’Arc* Cette barrière était au centre d’un boulevard fortifié d’où l’on sortait par un pont dormant jeté sur le fossé, et qui conduisait au chemin ou chaussée de Margny. Dans ce même boulevard se trouvait un moulin à vent 1 * 3 .

1 V. supra, p. 1 3 , ce que nous avons dit au sujet de l’ancien . pont. La porte du Pont fut démolie au mois de décembre 1811.

8 On aperçoit encore, aujourd’hui, quelques unes de ces arches, sous le petit bâtiment qui sert de Halle-au-poisson.

3 V. le plan de Compiègne en 1430. Dans celui dressé en

1 66 LA PRISE DE JEANNE d’aRC DEVANT COMPÏÈGNE.

Le rempart parallèle à la rivière était flanqué de quarante-quatre tours dont plusieurs portaient le nom d’anciens capitaines. C'était : à l’angle, vers le nord, du côté de Choisy, la tour dite des Obiers ou de la Palée ; puis les deux tours de la porte Corbie ; la tour aux Cordiers ; les deux tours de la porte du Nuef- Pont ou d’Oise (aujourd’hui d’ Ardoise) ; les deux tours de la porte des Papillons ; celles de la porte Notre-Dame et celles de la porte du Donjon ou de Saint-Nicolas ; la tour aux Poissonniers , près l’ Hôtel- Dieu, et enfin les deux tours de la porte du Pont et la tour delà Poterne-aux-Tripiers.

Ce rempart se terminait au coin des Jacobins, par deux tours juxtaposées, dont l’une prenait le nom de tour des Jacobins et l’autre, tour de Raoulet.

Quant à la partie elliptique de l’enceinte, elle était défendue du côté nord par la tour derrière les Oziers ; la tour Colart-Broutin et celle d 'Eschielles ; venaient ensuite: la tour Découverte; la tour du Colombier; les deux tours de la Porte -Chapelle ; celle dite derrière l’Hôtel du Roi; la tour Robin de Sens ou Sains ; celle de Raoul de Nesles ; les trois tours de la porte de Soissons ; la tour Baudon et les deux tours de la porte de Pierrefonds.

Entre cette dernière porte et celle de Paris, se trouvaient la tour derrière Herbert ; celles derrière l’hôtel Lancelot et derrière l’hôtel Le Féron ; la tour

1 509, il existe un autre pont dormant communiquant avec la chausse'e de Venette ; mais ce pont n’a été construit que postérieurement à la prise de Jeanne d’Arc.

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