UES BONS AMYS DE COHPIENGNE
Le programme indiqué par M. Bottier s’est donc trouvé ainsi complètement réalisé.
1 Sy monta à ceval (cheval), armée comme serait ung homme, et parée sur son garnois d’un huque de rice (riche) drap d’or vermeil. Chevauçoit ung coursier lyart (gris pommelé) moult bel et moult fier, et se cointoïoit (se complaisait) en son harnas et en ses mannières comme eust fait un capitaine meneur d’un grant ost (armée). [Chronique de Georges Chastelain, ch. xvi. — Y. Procès de Jeanne d’Arc, par Quicherat, T. IV, p. 445 .)
Suivant le greffier de la Chambre des comptes de Brabant
demi-coursier gris pommelé, et tenait en main l'épée qu’elle avait prise à un Bourguignon 1 . A ses côtés, marchaient son frère Pierre ; Jean Pasquerel, son chapelain ; un page qui portait sa bannière, et Poton le Bourguignon ; puis venait le capitaine Barthélemy Barrette, dont la troupe se composait notamment de trente-deux hommes d’armes *, de deux pages, de
( Eod . loc . T. IV, p. 428), la Pucelle était « montée et armée notablement et une hucque de velours vermeil sur son harnaiz. »
C’est précisément cette huque qui facilita sa prise, ainsi qu’on le verra plus loin. De plus l’acte d’accusation en a fait un grief contre Jeanne d’Arc comme le prouve le passage suivant de l’article 1 3 e :
« Jeanne attribue à Dieu, à ses anges et à ses saints des ordres qui sont contre l’honnêteté du sexe féminin, prohibés par la loi divine, également abominables à Dieu et aux hommes, et interdits par les censures ecclésiastiques sous peine d’anathème, comme de se revêtir d’habits d’hommes, courts, étroits et dissolus, tant ceux du dessous que les autres. C’est soi-disant pour suivre ces ordres qu’elle s’est maintefois revêtue d’habillements somptueux et pompeux en drap d’or de grand prix, et aussi de fourrures. Et non seulement elle a fait usage de tuniques courtes ; mais encore elle a porté des paletots longs et flottants et des vêtements fendus sur les deux côtés. C’est là chose notoire : Car, quand elle a été prise elle avait un manteau d'or ouvert en tous sens (et hoc notorium est cum capta fuerit in unaheuqua aurea, undique aperta ).»
[Procès de la condamnation de Jeanne d' Arc, par J. Fabre, p. 220.)
1 Encore bien qu’elle vantât les qualités de cette épée, Jeanne d’Arc n’en faisait point usage dans les combats. En effet, dans son interrogatoire du mardi 17 février 1431, quand on lui demanda qui portait sa bannière, elle répondait : « C’est moi qui la portais quand je chargeais les ennemis pour éviter de tuer quelqu’un ; « je n'ai jamais tué personne ».
2 On appelait au Moyen Age homme d'armes , un cavalier qui avait à sa suite plusieurs soldats, pages ou valets.
ENTRÉE DE JEANNE A COMPÏÈGNE LE 23 MAI I43o. 175
quarante-trois arbalétriers et de vingt archers ou targons (soldats munis de targes ou boucliers.)
On arriva ainsi devant la porte de Pierrefonds, à la première heure du jour (hora sécréta), suivant l’expression de Jeanne d’Arc 1 , c’est-à-dire entre quatre et cinq heures du matin, sans avoir rencontré un seul ennemi. Dès que la présence de ce renfort fut signalée, le fiont-levis s’abaissa et la troupe pénétra dans la ville. Du reste, l'apparition de Jeanne d’Arc ne surprenait personne; car, en partant de Compïègne quelques jours auparavant, elle dut certainement annoncer qu’elle reviendrait bientôt ; c’est ce qui explique pourquoi elle ne fut l’objet d’aucune réception officielle de la part des attournés, comme au i3 mai précédent; mais la population n’en manifesta pas moins sa joie, quand, à son réveil, elle apprit que l’intrépide guerrière accourait à son secours, et alors chacun prit confiance.
Ici prend place un incident que le Miroir des femmes vertueuses explique en ces termes : « La dicte Pucelle, ung bien matin, fist dire messe à Saint- Jacques, se confessa et reçut son Créateur, puis se retira près d’ung des pilliers d’icelle église, et dit à plusieurs gens de la ville qui là estoyent et y avoit cent ou six vingtz petis enfans qui moult désiroyent à la veoir : « Mes enfans et chers amys, je vous signifie que l’on m’a vendue et trahie et que de brief (bientôt) seray livrée à mort. Si (ainsi) vous supplye que vous priez Dieu pour moy; car jamais n’auray
1 Premier interrogatoire du io mars 1431.
176 LA PRISE DE JEANNE d’aRC DEVANT COMPÏÈGNE.
plus de puissance de faire service au Roy ne au royaulme de France. »
Et l’auteur de cette chronique ajoute :
« Ces parolles ay ouy réciter à Compiengne, l’an mil quatre cens quatre - vingtz et xvhi au mois d’ juillet, à deux vieulx et anciens hommes de la ville de Compiengne, aagez, l’un de mixxxvii (97) ans, et l’autre de nnx*vi (86) ; lesquelz disoyent avoir esté présens en l’église de Sainct-Jacques de Compiengne alors que la dessus dicte Pucelle prononça celles parolles. 1 »
Plusieurs historiens, s’emparant de ce passage, en ont conclu que le fait qui y est consigné a eu lieu le matin même du jour où Jeanne d’Arc fit la sortie qui lui fut si funeste. C’est à nos yeux une erreur manifeste. Que la Pucelle ait entendu la messe aussitôt son arrivée, rien de plus naturel, car elle ne manquait jamais de le faire dès qu’elle le pouvait. Il est donc certain qu’elle est allée, à cet effet, à l’église Saint-Jacques, puisque la maison de la rue de l'Étoile où elle avait logé dix jours auparavant, et où elle a dû se rendre, ne fût-ce que quelqes instants, était proche de l’église 2 ; mais qu’elle ait annoncé à
1 Mirouer des femmes vertueuses. — Histoire admirable de Jehanne Pucelle, etc. (Réimpression Silvestre, en caractères gothiques, Paris, 1840, C. II).
« L’histoire de la Pucelle, contenue dans ce petit livre, fut à ce qu’il paraît, dit Quicherat ( Procès de Jeanne d'Arc, T. IV, p. 267), très populaire du temps de Louis XII. »
2 « Suivant M. de Lescure, elle serait allée à sa résidence habituelle, à l’enseigne du Bœuf chez le procureur du roi Jean Le Féron. » Il est facile de voir que l’auteur de « Jeanne d'Arc
JEANNE D’ARC A-T-ELLE RÉVÉLÉ d’aVANCE SA PRISE ? 177
plus de cent enfants accourus pour la voir, qu’elle était trahie, et qu’elle allait être livrée à ses ennemis, le jour même, cela n’est pas admissible, en présence des déclarations qu’elle a faites plus tard. En effet, dans ses interrogatoires, Jeanne d’Arc s’est expliquée de la façon la plus claire sur la question de savoir si ses voix l’avaient avertie du jour où elle serait prise. « En la semaine de Pâques dernière, répond-elle le iomars 143 1 , comme j’étais sur le fossé de Melun, il me fut dit par mes voix sainte Catherine et sainte Marguerite, que je serais prise avant la Saint-Jean, et qu’ainsi fallait qu’il fût fait; et que je ne m’en ébahisse point, mais prisse tout en gré, et que Dieu m’aiderait.
« — Depuis ce lieu de Melun, reprend l’interrogateur Jean de La Fontaine, ne vous fût-il point dit par vos voix que vous seriez prise ?
« — Oui, plusieurs fofë, et presque tous les jours, répliqua Jeanne. Et je faisais requête à mes voix que, quand je serais prise, je mourusse aussitôt sans long tourment de prison. Et elles me dirent : « Prends tout en gré. Il faut qu’il en soit ainsi fait ». Mais elles ne me dirent point l’heure. Et si je l’eusse su, je n’y serais point allée ».
« — Ne les aviez-vous interrogées là-dessus, ajoute l’interrogateur ?
« — J’avais bien plusieurs fois fait demander à mes voix pour savoir l’heure où je serais prise, réplique Jeanne, mais elles ne me le dirent point . »
f héroïne de la France », a confondu ce dernier voyage avec le premier.
En présence d'un tel langage, il est impossible d’admettre que Jeanne d’Arc ait pu dire ainsi à la foule qu’elle serait trahie et vendue le jour même de son arrivée, puis livrée au bûcher. Et, si le fait raconté par les deux vieillards, soixante-sept ans après la mort de la pauvre victime est exact, ce que nous sommes tentés de croire, il faut le placer à une époque antérieure, c'est-à-dire au second voyage de Jeanne d’Arc à Compiègne [(i 3 mai 1430) ; telle est également l’opinion de M.Wallon: « Ces paroles, dit-il, peuvent avoir été comme un épanchement de la tristesse qu’elle avait dans le cœur en songeant à sa captivité prochaine; et la scène a paru se placer assez convenablement quelques semaines plus tôt, quand Jeanne, voulant passer l’Aisne à Soissons, pour tomber sur le duc de Bourgogne au siège de Choisy, se vit arrêtée par la trahison du capitaine de la place, et qu’elle revint tout affligée dans Compiègne 1 ».
Du reste, nous ajouterons qu'en prenant à la lettre le récit du Miroir des femmes vertueuses , rien n’indique d’une façon certaine que Jeanne d’Arc ait tenu le langage qu’on lui prête, le matin du jour où elle a fait sa sortie.
En effet, elle s’est bornée à dire qu’elle sera trahie et de brief livrée à la mort, ce qui signifie dans un bref délai, mais .non le jour même.
Reste un point beaucoup plus difficile à éclaircir, et sur lequel malheureusement nous n’avons que des données bien vagues, par suite de la disparition des registres de délibérations de cette époque, c’est celui