Histoire de Jeanne d’Arc, Paris, 1884, p
190 LA PRISE DE JEANNE d’aRC DEVANT COMPÏEGNE.
blable circonstance pour livrer bataille, c’était s’exposer à être pris en flanc par la troupe campée à Clairoix, ainsi au surplus que les ennemis y comptaient, comme le raconte un chroniqueur du temps *.
Quoiqu’il en soit, vers cinq heures de l’après-midi, Jeanne d’Arc donna l’ordre à ses soldats de la rejoindre auprès de la demeure de Guillaume de Flavy, en avant de la porte du Pont, et une demiheure plus tard, le pont-levis s’abaissait pour livrer passage aux hommes de guerre qui franchissaient ainsi l’Oise et débouchaient par le boulevard situé à l’extrémité du pont.
Fièrement campée sur son demi-coursier grispommelé, et toujours revêtue de sa huque brodée d’or, Jeanne tenait la tête de sa petite armée. Son frère Pierre, le page chargé de sa bannière, et Jean d’Aulon, son maître d’hôtel, chevauchaient à ses côtés, puis venaient Poton le Bourguignon et les capitaines demeurés sous ses ordres. En la voyant ainsi aller à l’ennemi, la population tout entière, hommes, femmes et enfants l’acclamaient du haut des remparts, où ils s’étaient répandus, et leurs cris enthousiastes montraient qu’ils étaient persuadés que l’héroïne allait ajouter un nouveau fait d’armes à sa gloire.
i . Perceval de Cagny, natif du Beauvaisis. Il avait été au service du duc d’Alençon, et écrivit, cinq ans après , la mort de Jeanne d’Arc. Voici comment il s’exprime :
« Les Bourgoignons et Englois pencèrent bien que ceulx de dedens sailleroient dehors à grant effort, et pour ce misdrent les Bourgoignons une grosse embusche de leurs gens en la couverture d’un grant montaingne près d’illec nommé le Mont de Clairoy. »
Quicherat. ( Procès de Jeanne d’Arc , T. IV, p. 33).
SORTIE DE JEANNE d’aRC LE 23 MAI I43o. 191
Dans son interrogatoire du io mars 143 1 , on demanda à Jeanne si à cette sortie on avait sonné les cloches ; ce à quoi elle répondit : « Si on les sonna, ce ne fut ni par mon commandement ni à ma connaissance. Je n’y pensais point. »
Nous estimons, pour notre part, que sonner les cloches à toute volée à ce moment, c’eût été encore une véritable imprudence ; car le bruit n’eût pas manqué d’attirer l’attention des Bourguignons qui se préparaient au repos. Si les cloches de la ville, et particulièrement celle du beffroi, ont été mises en branle, ce ne dut être que plus tard, en signe d’alarme.
Au sortir du boulevard, Jeanne d’Arc dirigea sa troupe vers Margny, afin de surprendre Baudot de Noyelles « chevalier bien hardy et vaillant ». Les Bourguignons, qui campaient sous ses ordres, avaient déjà quitté leurs armes, persuadés qu’ils étaient, qu’à pareille heure, ils n’avaient plus rien à craindre des assiégés. Jeanne d’Arc se précipita alors sur leurs avant-postes en criant : « En nom Dieu, en avant ! » et c’en était fait de la garnison ennemie, sans une circonstance fatale que personne n’avait pu prévoir.
En effet, peu de temps avant la sortie, Jean de Luxembourg, accompagné du sire de Créqui et de huit à dix gentilshommes, tous à cheval, avait quitté lui-même son quartier général de Clairoix, et s'était porté dans la direction de Margny pour s’entendre avec Baudot de Noyelles, sur certaines mesures à prendre dans leur intérêt commun. Or, tout en cheminant, « il regardoit par quelle manière on pourroit
192 LA PRISE DE JEANNE d’aRC DEVANT COMPÏÈGNE.
asségierla ville de Compïègne *. » Soudain, il aperçut la troupe de Jeanne d’Arc marchant vers Margny. Aussitôt, il fit faire appel aux armes, et en attendant que la garnison de Clairoix pût se mettre en mouvement, il se joignit, lui et ses compagnons, à celle de Baudot de Noyelles. Alors commença dans la vaste prairie une série d’engagements où chaque parti fit preuve d’une grande ardeur, et où le sire de Créqui « fut très durement navré ( blessé ) au visage. »
Quelques instants après, les soldats campés à Clairoix accoururent et la mêlée devint générale. Par deux fois, Jeanne (elle-même l’a déclaré) toujours à la tête de sa troupe, et ayant pris sa bannière en main, « rebouta ses adversaires jusqu’au logis des Bourguignons, » puis, deux fois aussi, elle dut reculer devant le nombre toujours croissant de ses ennemis. Une troisième fois, reprenant l’offensive, elle tenta une nouvelle charge, mais, malgré ses efforts, elle ne put refranchir la moitié du chemin qui séparait Margny de Compiègne. C’est alors que les Anglais, de Venette, avertis par le cliquetis des armes et par les cris des combattants, arrivèrent à leur tour et cherchèrent à attaquer de préférence l’arrière garde de Jeanne d’Arc. Aussitôt une panique épouvantable s’empara de ceux qui composaient cette arrière garde et ne tarda pas à se communiquer au reste des soldats.
Malgré leurs capitaines, ces derniers se débandèrent, et cherchèrent un refuge, les uns en regagnant,
i. Chronique de Monstrelet, T. IV.
i by C^ooQle
COURAGE DE JEANNE D’ARC LE 23 MAI I43û. ig3
à pas de course, la barrière du boulevard ; les autres en se jetant dans les bateaux amarrés au bord de l’Oise, et tel fut leur égarement que plusieurs d’entre eux tombèrent dans l’eau et s’y noyèrent*.
Pendant ce temps, Jeanne, entourée d’une fidèle escorte, continuait la lutte. Jamais elle n’avait déployé plus d’énergie ni de courage. « On s’étonne, disent MM. Michaud et Poujoulat, qu'avec la certitude de sa captivité prochaine, elle ait pu montrer encore tant d’élan, tant de valeur dans les derniers combats où elle a figuré ; on s’étonne que cette prédiction dont l’accomplissement n’était point douteux pour la jeune fille, ne l’ait point jetée dans un profond découragement ; mais la force de son caractère est un des miracles de son histoire 1 2 . »
Elle s'apercevait bien de la supériorité de ses ennemis, comme nombre, et cependant elle espérait toujours les vaincre. Peut-être, par une de ses illusions qu’enfantait sans cesse son courage, croyait-elle encore, comme au siège de Saint-Pierre-le-Moustier, avoir « en sa compaignie » cinquante mille hommes, alors qu’elle était restée presque seule aux pieds des remparts de cette ville 3 .
1. Il y a une exagération manifeste de la part du Journal d’un Bourgeois de Paris, quand il dit : « Et furent bien un* des hommes à la Pucelle que tuez que noye\. » (Édition Tuetey, p. 255.)