‹ La prise de Jeanne d'Arc devant Compiègne et l'histoire des sièges de la même ville sous Charles VI et Charles VII: d'après des documents inéditsChapitre 83 sur 172 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Jeanne d’Arc est conduite à Margny. — Manifestations joyeuses de ses ennemis.

— Entrevue avec le duc de Bourgogne. —

Lettre aux habitants de Saint-Quentin. — Douleur dans certaines villes. — Date exacte de la prise de Jeanne d’Arc. —

Son transfèrement au château de Beaulieu-les-Fontaines et dans celui de Beaurevoir.

Tentative d’évasion pour revenir à Compïègne.

Il était à peine six heures du soir quand Jeanne d’Arc fut prise. Il a donc suffi d’une heure pour renverser cet édifice vraiment miraculeux, qu’une année entière de triomphes avait élevé .

On. a vu plus haut avec quelle fierté et quelle noblesse de sentiments Jeanne s’était refusée à donner sa foi au bâtard de Wandonne : une fois vaincue, elle conserva cette même attitude devant ses adversaires. Aussi ne saurions-nous trop protester contre les allégations mensongères que l’évêque de Nevers et de Châlons, Jean Germain, alors conseiller du duc de Bourgogne n’a pas craint de formuler à son égard, en disant qu'au moment où elle se voyait perdue, elle avait cherché à se cacher ; qu’elle avait donné le change sur son identité et soutenu qu’elle était du sexe masculin, qu’il avait fallu lui enlever son armure

20Ô la PRISE DE JEANNE d’aRC DEVANT COMPÏEGNE.

pour la convaincre d’imposture, sur ce point; allégations que le prélat accompagne de certains détails d’une grossièreté si révoltante que notre plume se refuse à les traduire f . Or, à qui fera-t-on jamais croire que Jeanne d’Arc, elle, si pure, si sincère, si chevaleresque, si éminemment Française, ait songé un seul instant à recourir, même au prix de son existence, à de pareils artifices*. Tous les actes de sa vie, et toutes ses réponses dans ses interrogatoires, ne sont-ils pas là pour la défendre contre d’aussi lâches calomnies ? Et dire que c’est un dignitaire de l’Église qui a tenu ce langage et qui n’a pas craint de souiller ainsi la mémoire de celle qui s’effaçait sans cesse pour rapporter tout à Dieu

i. «Varia gesticulatione sese occultât. Cognita capitur, principi offertur; a fidentibus armis exuitur; quod se virum fuit mentita, sexus discernit, nam prelo armorum constrictæ mammæ laxatæ ad ventrem fluunt; turgidæ nates ad nenias matrum aptissimam consignant ; gesticulatione tamen atque procaci verborum audacia se virum mentitur. »

{Chroniques relatives à V histoire de la Belgique sous la domination des ducs de Bourgogne . — Textes latins publiés par M. le baron Kervyn de Lettenhove, membre de la commission royale d'histoire. Bruxelles, 1876, p. 28).

Jean Germain, évêque de Nevers et de Châlons et chancelier de l'ordre de la Toison d’or, touchait à raison de cette dernière charge i 5 o francs par an. Il était en 1429 conseiller du duc de Bourgogne, aux gages de deux francs par jour, et confesseur de la Reine. Tous les ans, à la fête de Saint- André, on lui remettait soit « un mantel fourré de menu vair, une robe fourrée de penne de gris et un chapeau d’écarlate vermeille ; soit un mantel sanglé de drap noir, robe noire et chaperon noir. »

Le duc de Bourgogne envoya l’évêque Jean Germain en ambassade auprès du pape Eugène IV en 1433, et au concile de Bâle où il demeura depuis le i or janvier 1434 jusqu’à la fin d’août [Mémoires pour servir à Vhistoire de France et de Bour • gogne, T. II, p. 186).

JOIE DES ENNEMIS DE JEANNE d’aRC LORS DE SA PRISE. 207

et aux Saintes qui l’inspiraient. Rien de plus triste, en vérité !

Et maintenant, « si quelque chose était capable d’ajouter à sa gloire, s’écrie Villaret, c’est la joie immodérée que les Anglois et Bourguignons firent éclater. Monstrelet auteur entièrement dévoué aux adversaires du roi, nous a transmis un témoignage non suspect. Les soldats accouraient en foule pour considérer cette jeune fille de dix-huit ans dont le nom seul, depuis plus d’une année, les faisait trembler et portait la terreur jusque dans Londres. Leur camp retentissoit de cris d’allégresse. Jamais les victoires de Crécy, de Poitiers ou d’Azincourt n’avoient excité de pareils transports ; ils alloient jusqu’à l’ivresse*. »

Nous trouvons un récit analogue dans Monstrelet (T. IV p. 388).

« Les François rentrèrent en Compiengne dolans et courroucés de leur perte. Et par espécial eurent moult grant desplaisance pour la prinse de la Pucelle. Et à l’opposite, ceulx de la partie de Bourgongne et les Anglois en furent moult fort joyeux, plus que d’avoir

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