FLANDRE
M. Esmangard, intendant de la province de Flandre, est obligé de prendre la fuite, malgré les services essentiels qu'il n*a pas cessé de rendre à la province et notamment à la ville de Lille dont il a été constamment le protecteur.
Lille, 21 juillet 1789.
Au moment où je vous écris, le tocsin sonne par toute la ville pour assembler les bourgeois et les engager à prendre les armes, pour empêcher la populace de piller, comme elle le fait depuis hier. L'émeute a commencé par la comédie. Voici le fait : on présenta au commandant une cocarde patriotique, pour, qu'à l'exemple de toute la ville, il la mit au chapeau. Il l'accepta, mais il refusa de la porter et la mit en poche; ce refus indisposa tellement les bourgeois, que le bruit se répandit dans la salle, et empêcha de finir la représentation.
Tout le monde sorti, le commandant fut salué par une grêle de pierres que la populace lui jeta, et dont il fut grièvement blessé de plusieurs coups à la tête, heureusement il trouva le moyen de se sauver.
Dans cette animosité, la troupe des mutins résolut d'allerpiller les maisons des sieurs Desoursiers, Druez, Lagage, le subdélégué de l'intendance. Elle en allait faire autant à Thôtel de l'intendance, si elle n'en avait été retenue par les magistrats qui leur firent observer que cette maison et tous les meubles appartenaient à la ville. Ces brigands se font ensuite transporter chez le sieur Martel, aussi fameux richard que grand agioteur, détesté de toute la ville, et on pille, détruit et saccage tout ce qui s'y trouvait ; son magasin d'huile, d'eau-de-vie, de vins, entièrement détruit. On ne laissa pas un seul mouchoir de poche qui ne soit en plus de vingt pièces, tout fut jeté parles fenêtres, dans la rue, avec défense, sous peine de la vie, de ramasser la moindre pièce ; de sorte que tout le monde passe dans cette rue et foule aux pieds les effets les plus précieux.
On évalue la perte de cette maison à plus d'un million . Tous ses papiers d'affaires, argenterie, etc., ont été jetés à la rivière. Les bourgeois ont fait une potence et ont pendu eux-mêmes, à la façon anglaise, un jeune homme de 18 ans qui eut le malheur d'empocher, pendant l'affaire, une bague de diamans et quelques louis. Ils ne prétendent pas que personne s'enrichisse avec la dépouille de cette maison et plus de 4000 personnes sont occupées dans la rue à écraser toutes les pièces qu'on jette par les fenêtres et qui se trouvent entières.
Ce qu'il y a de plus malheureux c'est que la troupe ne se môle de rien, et on a fait retirer le militaire dans leur quartier. On craint beaucoup pour d'autres maisons et communautés, d'ailleurs je vous informerai des scènes éclatantes qui pourraient se passer dans la suite ici.
Depuis avant-hier le soir, que le tumulte a commencé^ comme on le sait, voilà la seconde nuit que je passe, à la veille de passer encore celle-ci ; nous ne pouvons pas être trop de monde, pour maintenir le bon ordre. On vient de pendra celui qu'on a arrêté hier ; on dit que M. Lagache est égorgé dans son château, et le château brûlé.
Nous avons monté la garde chez monsieur Demadre, pour empêcher qu'on retire ce qu'il y a dans la rivière et qu'on ne mette le feu à la maison.
Ensuite nous avons eu l'ordre de nous rendre sur la place à neuf heures du soir; notre consigne a été de nous transporter de suite, vers la prison royale, parce qu'on craignait une révolte de ce côté-là et nous y avons resté jusqu'à cinq heures du matin.
Hier et aujourd'hui, on a été obligé de repousser jusque dans les faubourgs les paysans qui venaient en foule, armés de fourches et autres armes offensives; mais ceux qui étaient entrés par la porte de Fives, pour se rendre à l'abbaye de l'Alaette, se sont présentés par trois reprises différentes et si à cette dernière fois ils ne s'étaient retirés de suite, les troupes avaient ordre de faire feu. Je quitte ma garde en ce moment pour vous faire part de ces tristes nouvelles, nous venons de quitter la porte des malades; l'officier avait fait demander du renfort, et formé la
porte. Quoiqu'elles Tont été toutes de suite, on a ouvert la porte, le cadavre du pendu y a passé pour être exposé à la voirie; cela s'est passé tranquillement.
Le Sr. Flament et plusieurs autres prisonniers se sont sauvés hier après-midi de la prison, on ne sait comment.
Les paysans qui viennent encore enfouie prétendent de ne plus payer de dîmes.
23 Juillet.
L'on a pendu un avocat de village qui coupait les blés; on a arrêté hier le chef de la bande, qui était à la tête avec une hache : dix-huit autres sont dans les prisons, quarante-deux sont arrêtés. Huit cents paysans se sont portés à l'abbaye de Flines pour y piller. M. de Hauffée, capitaine du régiment de Flandre, s'y est rendu avec nouante hommes, il a fait ouvrir les portes et essuyé leur premier feu, ensuite il a fait faire le sien, a tué onze assaillants et blessé quatorze; il a fait deux prisonniers qui vont être exécutés.
M. de Rauffée a perdu trois hommes de sa troupe et reçu des coups de pierres.
Il y avait une émeute à Gassel où l'on a envoyé un officier des chasseurs des Évêchés, qui sont à Lille, avec vingt hommes ; au moment qu'il commandait à la troupe de charger les mutins, dix-sept de ses dragons-chasseurs l'ont quitté, en sorte qu'il resta avec trois hommes. Les mutins, le voyant avec si peu de force, lui montrèrent la hache et le couteau pour lui couper la tête. La voilà! leur a-t-il dit, cette
tète, et vous la paierez cher. En même temps, lui et ses trois hommes déterminés sont tombés dessus et il a sabré toute la ville. Il en a été quitte pour quelques coups de pierres et a ramené le reste de sa troupe.
A Maubeuge, le 27 juillet, au moment même où les représentants de la commune venaient de s'assembler, le petit peuple intervient directement et à sa façon ordinaire. Une bande d'ouvriers cloutiers et armuriers investit l'hôtel de ville et oblige le maire à baisser le prix du pain. Presque aussitôt une autre bande, avec des cris de mort, se met à sa poursuite et crève les fenêtres, pendant que la garnison, appelée aux armes, contemple tranquillement le dégât. Mort au maire, à toutes les autorités, à tous les employés ! Les mutins forcent les prisons, mettent les détenus en liberté, se jettent sur les maisons de l'impôt. Les cabanes de l'octroi sont démolies de fond en comble, le bureau du port est rasé, les balances et poids lancés dans la rivière. Tous les dépôts de la douane et de la régie sont enlevés, et les préposés contraints d'en donner quittance. Les maisons du greffier, d'un échevin, celle du contrôleur des fermes à deux cents pas de la ville, sont saccagées, portes et fenêtres rompues, meubles et linge en lambeaux, argenterie et bijoux jetés dans les puits.
Même ravage chez le maire dans sa maison de ville, et, à une lieue de là, dans sa maison de campagne.
« Il n'est aucune fenêtre, aucune porte, aucun ef- « fet ou comestible » qui soit préservé ; aussi bien, ils ont fait leur œuvre en conscience, sans disconti
nuer une minute, « depuis 10 heures du soir jus- « qu'au lendemain 40 heures du matin. » Et à la sollicitation de tous les honnêtes gens intimidés, le maire, qui a trente-quatre ans de services, donne sa démission et quitte le pays.
Le prieur de l'abbaye de Saint-Amand a eu la tête sur le billot et a vu la hache levée pour la lui couper. Il a sauvé sa vie en livrant au peuple de la campagne tout ce qu'il avait d'argent comptant ; mais il n'a pas sauvé cette superbe abbaye du pillage.
Huit à neuf cents paysans armés se sont présentés pour attaquer l'abbaye de Flinès, à deux lieues de Douai. Le comte de Rancé, officier très aimé de ses soldats, marcha contre eux à la tête d'un petit détachement et tâcha de les dissuader, en leur disant que l'abbesse était disposée à leur accorder ce qu'ils demanderoient. Les paysans répondirent par des coups de fusils : quelques soldats furent tués et M. de Rancé eut son chapeau percé d'une balle. Il ordonna à sa troupe de se défendre : en moins de vingt minutes, les paysans furent dispersés. Une vingtaine restèrent sur la place. Plusieurs ont été arrêtés et pendus. La potence est plantée depuis quinze jours sur la place publique de Lille.
Bulletin de Versailles, nos 8, 13 et 18.
Obsci'vateurj 1. 29.
H. Tiiiue. Origines , I. 83.