FRANCHE-COMTÉ
« La nuit du i9 au 20 juillet, plusieurs personnes du peuple de la ville de Vesoul en Franche-Comté et des soldats du régiment des chasseurs de Franche- Comté, en quartier dans cette ville, se rendirent au château Quincey, situé à une petite demi-lieue de Vesoul, sur les invitations qu'ils en reçurent des domestiques de ce château, qui avoient été autorisés par M. de Mesmai, conseiller au parlement de Besançon, et parti deux jours auparavant.
« Entre onze heures et minuit, une explosion se fit dans un bosquet des jardins, où se trouvoient réunis plusieurs deg conviés qui se divertissoient ; les domestiques de la maison venoient de les quitter, en disant qu'ils alloient leur apporter du vin. Une autre explosion, presque simultanée, se fit dans un petit bâtiment peu éloigné du bosquet où la première explosion avoit eu lieu. La première fit sauter les
malheureux acteurs de cette triste scène, et la seconde les couvrit des débris du bâtiment, au centre duquel elle s'étoit faite. Le résultat de cet événement a été la mort de sept ou neuf personnes (car on n'est pas d'accord sur ce point), et la mutilation d'un grand nombre d'individus, dont plusieurs sont dangereusement blessés. La maréchaussée de Vesoul, accourue au iruit du tocsin, a verbalisé sur le lieu même du désastre, au milieu des morts et des blessés, des mourans, des débris. Son procès-verbal atteste les faits ci-dessus ; il est revêtu de l'historique vrai ou supposé par les témoins. Ceux-ci ont prétendu qu'ils avoient été attirés dans un piège, ainsi que j les victimes ; qu'il y avoit deux mines correspondan- 'r tes préparées à dessein d'amener cette catastrophe, ■/ et que les domestiques, en quittant le bosquet, sous prétexte d'aller chercher du vin, ne s'étoient éloignés j que pour niettre le feu à la fusée qui devoit faire ^ jouer ces deux mines.
« On sent combien cette supposition est vague » et combien les renseignements, pris dans le premier J
moment de trouble et de désolation, peuvent être fautifs ; il est donc prudent de suspendre son jugement dans cette affaire. Le fait principal est certain : mais les informations du procès commencé, informations qui ne nous sont point encore parvenues, pour- | ront seules fixer l'opinion publique sur les causes véritables de cet accident, et faire connoître s'il n'est que l'effet d'un hasard malheureux, ou le résultat d'une atrocité méditée ; supposition qui répugne d'autant plus qu'on n'en sauroit deviner l'objet.
« Ce premier malheur a été l'origine d'une infinité
EN PROMNCE 91
d'autres qui, depuis ce moment, ont affligé le baillage de Vesoul. Les paysans furieux ont commencé par mettre le feu au château de Quincey, d'après la per* suasion où ils étoient, que cet accident résultoit d'une trame odieuse du Maître du château. Cette opinion s'est répandue, les têtes se sont électrisées, et les habiteins des campagnes se sont vengés sur les maisons des nobles et des parlementaires. Au moment où je rédige cette relation, il y a plus de vingt-cinq châteaux et abbayes détruits ou pillés ; l'on ignore encore quel sera le terme de ces ravages.
« Les milices bourgeoises et les troupes réglées ont marché conjointement ; elles ont empêché quelques désordres, elles ont puni quelques autres : mais ces moyens correctifs sont bien peu nombreux et insuffisans pour agir efficacement partout.
J'aurai soin, Monsieur, devons instruire des renseignemens ultérieurs, et de vous envoyer l'extrait des procédures.
Le 12 août, on écrit de Golmar : Il est aujourd'hui constaté : 1° qu'il n'y a point eu d'invitation faite par M. de Mesmay, ni aux Chasseurs de notre Garnison, ni aux Bourgeois, ni à personne ; 2® que depuis le mercredi 15, ce Seigneur étoit absent de son château : Taccident est arrivé le 19 au soir ; 3° on a reconnu qu'il n'y avoit, et qu'il n'y a jamais eu aucune trace de mine dans l'endroit où étoit la poudre, et où l'explosion s'est faite ; 4° qu'il n'y a point eu de table dressée pour les convives dans cet endroit, éloigné'du château de 50 pas ; 5° que trois Dragons et un adolescent de 16 ans ont péri seuls. Deux des Dragons
9i LES ÉMEUTES
étoienl occupés d'un besoin ; le troisième causoit avec le jeune homme ; 60 six habitants seuls de Vesoul étoient réunis au Château avec 50 Dragons ou Chasseurs ; ceux-ci n'étoient arrivés qu'à 9 heures du soir, et plusieurs se trouvoient déjà ivres. Quant à M. de Mesmay, il n'y a, jusqu'ici, aucune déposition contre lui. »
« Nous savons tous, il est connu de chacun dans le Baillage-, que ce Gentilhomme fort riche et agromare, forçoit les pierres à produire, et que toute l'année il faisoit jouer la poudre dans les rochers de Quincey. Avoit-il obtenu une petite surface plane? il y faisoit porter de la terre, au moyen de deux grues, et recueilloit du vin excellent. Au moment de son départ, il s'en trouvoit 700 muids dans sa cave. Je ne suis ni son apologiste ni son accusateur; je vous rends des faits avérés : je me demande de plus, ce que signifie un complot contre quatre Dragons et un enfant? je me demande, pourquoi le conspirateur n'a pas empoisonné les mets et les vins servis à 56 convives réunis au Château, plutôt que de faire périr ces quatre Dragons et cet enfant ? Je me demande quelle espèce de vengeance M. de . Mesmay avoit à exercer ^
sur ces Dragons ? i
« Quoi qu'il en soit, cet événement a été suivi de désastres bien plus déplorables. Le château de Vauxvilers est abymé de la cave jusqu'au toit. Madame la Duchesse de Clermont-Tonnerre a été enlevée par ses domestiques, qui ont abattu un pan de mur de son parc, pour la faire sauver. Réfugiée dans le faux grenier d'une maison particulière, elle y est restée cachée sous des fagots, jusqu'à l'instant où Madame la Prin-
cesse de Broglie lui a envoyé, de Saint-Remi, un détachement de Chasseurs pour la conduire en lieu de sûreté. Ces Chasseurs ont inspiré du courage à la Milice, qui a pris les armes avec eux : douze des pillards ont été tués, et 27 faits prisonniers. »
« Le Comité de Vesoul a envoyé, dans toutes les paroisses, le signalement d'un homme qui a remis dans plusieurs Communautés des ordres faux, signés Louis, par lesquels ils étoient autorisés à saccager les Châteaux et les Monastères. »
« Cette frénésie a passé en Alsace et en Lorraine. Plusieurs gentilshommes s'étoient rassemblés à Chauvirey contre les brigands; quelques-uns ont été blessés; 24 des scélérats agresseurs sont restés sur le carreau. Mademoiselle d'A.... en habits d'homme, passe pour en avoir tué trois de sa main.
« La moisson ouverte nous a procuré une trêve : je souhaite qu'elle amène une tranquillité constante. »
Le comité des rapports annonça à l'assemblée, le 4 juin 1791, le résultat des informations juridiques faites depuis deux ans, établissant que le désastre du château de Quincey venait de l'écroulement d'une terrasse. Sur la demande de Lerent, insertion est faite au procès-verbal pour disculper M. de Memmay.
Le comte de Courtivron, avec sa famille^ était aux eaux de Luxeuil, chez son oncle, l'abbé de Clermont- Tonnerre, vieillard de soixante-dix ans, lorsque, le 19 juillet, cinquante paysans de Fougerole font irruption et démolissent tout chez un huissier et chez un rece-
veur des aides. Là-dessus, le maire de l'endroit signifie aux nobles et magistrats, qui prennent les eaux, d évacuer la ville dans les vingt-quatre heures ; car « il a reçu avis qu'on mettrait « le feu aux maisons qu'ils habitent » et il ne veut pas que leur présence expose Luxeuil à ce danger. Le lendemain, la garde, aussi complaisante que le maire, laisse entrer la bande et force l'abbaye ; renoncements extorqués, archives et caves pillées, vais selle et effets volés, tout s'y passé à l'ordinaire. La nuit, M. de Gourtivron ayant pu fuir avec son oncle, le tocsin sonne, on les poursuit, et à grand'peine, ils se réfugient à Plombières. Mais, par crainte de se compromettre, les bourgeois de Plombiê- ,
res les obligent à repartir ; sur la route, deux cents //
insurgés menacent de tuer leurs chevaux et de briser ;'
leur voiture ; ils ne trouvent de sûreté que hors de France^ à Porentruy.A.u retour, M. de Gourtivron reçoit 1
les coups de fusil de la bande qui vient piller l'abbaye de Lure, on crie sur son passage : « Massacrons la noblesse ! » j
Gepondant, le château de Naiuvilliers, oii sa femme ]
malade a été portée, est dévasté de fond en comble ; on la cherche partout ; elle n'échappa qu'en se ca^ chant dans un grenier à foin.Tous deux veulent fuir en Bourgogne, mais on leur mande qu'à Dijon « la noblesse est bloquée par le peuple » et que, dans la campagne, on menace de mettre le feu chez eux.
Besançon, 27 juillet 1789.
A peine y avait-il une heure que j'étais arrivé à Besançon^ que je vis passer devant l'auberge un
paysan à cheval, suivi d'un officier de la garde bourgeoise composée ici de douze cents hommes, dont deux cents étaient sous les armes ; ceux-ci furent suivis d*un détachement d'infanterie et de cavalerie. Je demandai pourquoi la milice avait le pas sur les troupes de ligne. Pour une bonne raison, me répliqua-t-on, les troupes seraient assaillies et bat^ tues, au lieu que la populace ne résistera pas à la milice.
Ce paysan, qui est un riche propriétaire, avait demandé une garde pour protéger sa maison, dans un village où il y avait beaucoup d'incendies et de pillages. Les excès qui ont eu lieu dans la campagne, Vers les montagnes et le Vésoul, sont en grand nombre, et choquans. Plusieurs châteaux ont été volés et pillés, les seigneurs chassés comme des hôtes sauvages, leurs femmes et leurs filles violées, leurs papiers et leurs titres brûlés et leurs propriétés détruites et ces horreurs n'ont pas été exercées sur des personnes notées, odieuses à cause de leur conduite passée,- mais c'était une fureur aveugle inspirée par l'amour du pillage. Des voleurs, des galériens et des scélérats de toute espèce, ont excité les paysans à Commettre toutes sortes d'outrages. Plusieurs personnes à la table d'hôte m'informèrent qu'on avait reçu des lettres du Maçonnais, du Lyonnais, de l'Auvergne et du Dauphiné, etc, qui annonçaient les mêmes forfaits, et qu'on s'attendait à les voir commettre dans tout le royaume.
L'intendant de Besançon est en fuite. Lô président du département est contraint d'élargir les mutins
arrêtés dans une précédente émeute et de brûler publiquement toute la procédure.
A Besançon, le 13 août, les meneurs sont le domestique d'un montreur de bêtes féroces, deux repris de justice, dont l'un a déjà été marqué à la suite d'une émeute, et nombre « d'habitants mal famés » qui, vers le soir, se répandent dans la ville avec les soldats. Les canonniers insulterit les officiers qu'ils rencontrent, les prennent au collet, veulent en jeter un dans le Doubs. D'autres vont chez le commandant, M. de Langeron, lui demandent de l'argent, et, sur son refus, arrachent leurs cocardes en criant « qu'eux « aussi ils sont du Tiers-Etat, » en d'autres termes, qu'ils sont les maîtres : en conséquence, ils réclament la tête de l'intendant, M. de Gaumartin, envahissent son hôtel et brisent ses meubles. Le lendemain, gens du peuple et soldats entrent dans les cafés, les couvents, les auberges, se font livrer à discrétion le vin et les vivres; puis, échauffés par la boisson, brûlent les bureaux de la régie, forcent plusieurs prisons, délivrent les contrebandiers et les déserteurs. Pour arrêter la saturnale, on imagine un grand banquet en plein air où la garde nationale fraternisera avec toute la garnison : mais le banquet tourne en kermesse, des compagnies restent ivres-mortes sous les tables ; d'autres emmènent avec elles quatre muids de vin, et les dernières, se trouvant frustrées, se répandent hors des murs pour piller les caves des villages environnants. Le lendemain, alléchés par l'exemple, une partie de la garnison et nombred'ouvriers recommencent la même expédition dans la campagne. A la fin, après
quatre jours d'orgie, pour empêcher Besançon et sa •banlieue d'être traités indéfiniment en pays conquis, il faut que la garde bourgeoise, jointe aux soldats fidèles, se révolte contre la révolte, aille ramasser les maraudeurs et en pendre deux le soir même.
En Franche-Comté, les bailliages n'osent condamner les délinquants, la maréchaussée ne les arrête plus, le commandant militaire écrit que les crimes en tout genre se multiplient et qu'il n'a aucun moyen de les faire punir.
Le chevalier d'Ambly fut également enlevé de son château ; on le dépouilla de tous ses vêtements, on le traîna nu dans son village, on l'é tendit ensuite par terre; une partie de ses bourreaux lui arracha les sourcils et les cheveux, tandis que l'autre dansait autour de lui; on le jeta ensuite sur un tas de fumier, parce qu'on le crut mort. Il ne dut la conservation de sa vie qu'à cette erreur.
Le marquis d'Ormenau, vieillard paralytique, fut chassé la nuit de son château et poursuivi de ville en ville, traînant avec lui ses deux filles toujours prêtes à se jeter entre les assassins et leur père. Il arriva enfin avec elles à Bâle, mourant, et n'ayant échappé que par miracle.
M»"« de Bathilly forcée, la hache sur la tête, de donner ses titres et même sa terre.
Mmo de Listenay est forcée au même abandon, ayant la fourche au col et ses deux filles évanouies à ses pieds.
Lo comte de Monjustin et sa femme, ayant pen»dant trois heures le pistolet sur la gorge, sont tirés de leur voiture pour être jetés dans un étang, lorsqu'un régiment qui passait les sauva.
Le baron de Montjustin, Tun des vingt-deux gentilshommes populaires, est suspendu pendant une heure dans un puits, et entend délibérer si on le laisserait tomber, ou si on le ferait périr d'une autre mort.
A Remiremont et à Luxeuil les brigands montrent un édit portant que « tout ce brigandage, pillage, destructions » est licite. Aussi à Luxeuil, l'abbé qui préside depuis quarante ans et qui n'a rendu que des services, est forcé, la hache levée, à signer l'abandon de tous ses droits seigneuriaux sur vingt-trois terres.
Certains villages se partagent les prés et les bois des seigneurs.
M. de Grimaldi, évoque de Noyon, détenu à Dôle, réclamait sa liberté. Ce prélat voyageant avec un ecclésiastique , avait été arrêté dans cette ville, et quoiqu'après une visite exacte de ses effets et un interrogatoire subi devant la municipalité, on n'eût rien découvert qui pût le rendre suspect, on avait cependant retenu les deux voyageurs, et envoyé procès-verbal de leur détention à l'Assemblée Nationale dont on demandait les ordres. Cette affaire, comme la précédente, fut renvoyée au pouvoir exécutif, et l'on écrivit aux officiers municipaux de Dôle qu'aucun motif ni réel, ni apparent, ni même présumé,
n*avait pu les autoriser à priver deux citoyens do la liberté dont tout individu doit jouir lorsqu'il n'est pas sous le joug de la loi.
Mercure de France, Août. 1789. 137, 303.
Moniteur du 6 juin 1789, no 157.
Histoire de la Révolution, par deux amis de la liberté, II. 187.
Lally Tollendal. 2^ Lettre à ses commettants. 104.
H. Taine. Oingines,..., I. 72. 100.
Montjoie. Conjuration d*Orléans, II. 106.
A. Young. Voyage.., .y I. 132.