ISLE DE FRANCE
Il règne dans les provinces une telle épouvante au sujet du pillage et de l'incendie des maisons nobles, que le concierge de l'Ile- Adam, magnifique propriété du prince de Gonti, vient d'écrire à la commune parisienne, la suppliant en grâce de venir chercher six pièces de canon qui ornent la cour d'honneur du château, ainsi que toutes les armes qu'il peut contenir et de faire opérer en môme temps la visite des souterrains, pour qu'il soit constaté que l'édifice n'a plus l'ombre de munitions ni aucun moyen de défense.
Les serviteurs du prince de Gondé ont également fait dégarnir Ghantilly de trente canons et d'une énorme quantité de mousquets, carabines et fusils de chasse.
On espère ainsi prévenir les tentatives de pillage et se mettre sous la sauvegarde de la nation.
Le 22 juillet, deux fonctionnaires frappés de pros-
cription par les révolutionnaires , qui les avaient inscrits sur les listes du Palais-Royal, furent successivement égorgés dans les ciconstances les plus épouvantables sur la place de Grève. Administrateurs hors ligne, hommes intègres, charitables, Foullon de Doué et son gendre Bertier de Sauvigny étaient accusés par la populace des propos les plus atroces. Ces calomnies répandues dans la foule avaient fait de rapides progrès et provoqué leur arrestation *.
MM. le Faucheux et Lavoisier, régisseurs, ayant été amenés à la ville, le 6 août, à six heures du soir, par des détachemens de Garde Bourgeoise de différents Districts. M. Lavoisier dit en substance aux Représentans de la Commune : Qu'il avoit été expédié de Metz, quelques jours avant les troubles, 18,000 liv, de poudre de traite, à la destination du Havre et de Nantes, pour le commerce de la Guinée; que ces poudres dévoient passer par Paris ; que Château-Thierry en avoit réservé un millier pour la défense, et que les 17,000 liv. restantes avoient été placés à FArsenal dans le Magasin National. Le Mardi, 4, le Comité de Police avoit ordonné de reprendre la vente des Poudres avec toute la prudence qu'exigeoient les circonstanceSi Celle de traite, inférieure de moitié à la poudre de guerre, embarrassoit le magasin, qui n*en peut contenir plus de "20 à 30 milliers : il falloit faire place à la nouvelle^ la seule vendable et de défense ; la Ville, avertie, permit de faire venir dix milliers de poudre
* Je me réserve de revenir spécialement sur ces deux personnages et sur les causes de leur assassinat.
Cette étude, presque achevée, paraîtra prochainement.
d'Essonne pour Paris: cet ordre est du 4 août. Un second du 5, adressé au Président du District de Saiut-Louis-de-la-Gulture, le prie de laisser sortir de l'Arsenal les 10 milliers de poudre de traite, arrivés la semaine précédente de Château-Thierry, pour éviter, est-il dit dans l'ordre, l'encombrement dans le magasin de l'Arsenal, et cette poudre devant être remplacée par 10 autres milliers de la qualité nécessaire pour servir à l'approvisionnement delà ville de Paris. Dès le jour même on se procura une barquette; les poudres y ont été chargées en plein jour, en présence de l'escorte du District Saint -Louis-de-la-Gulture ; elles dévoient partir le jour même à la suite d'un bateau de blé pour Gorbeil. Malheureusement on négligea d'en prévenir les autres districts du quartier : le chargement, dénoncé à celui de Saint-Gervais, excite ses alarmes, qui se communiquèrent à d'autres, et bientôt à toute la ville. Ses Représentants, pour calmer la fermentation, décidèrent que les poudres arrêtées au Port Saint-Paul, seroient ramenées sous bonne escorte à l'Arsenal, en présence de MM. Thuriot de la Rosière et Franchet, Gommissaires-Rapporteurs. Le district de Saint-Louis y joignit deux autres, MM. Solomé et de Bichebois.
M. Lavoisier ajouta que les poudres venoient d'être remises en magasin, et que les Procès-verbaux prouvoient que le bateau ne contenoit ni mitraille, ni pierres à fusil, comme on l'avoit répandu.
M. Moreau de Saint-Méry, Président, fît lecture des Procès-verbaux des différends Districts, tous conformes aux faits énoncés ci-dessus. Six Membres de l'Assemblée, descendus à la Grève, dissipèrent les alarmes,
et prévinrent qu'il ne sortiroit aucune munition, sans ordres exprès de M. Bailli et de M. de la Fayette. Le lendemain 7, M. Benard, Président du bureau Militaire du District de Saint-Louis-de-la-Culture, alla chercher la bonne poudre à Essonne ; les 10 milliers arrivèrent le 8, à 10 heures du matin, au Port Saint-Paul, comme les Régisseurs l'avaient promis. Voilà le récit exact de cette affaire qui a pensé coûter la vie à M. de la Salle.
Les suisses casernes à Courbevoie ont déserté avec armes et bagages les 7, 8 et 9 août. Ils sont revenus à Paris, où on les rencontre par bandes, chantant, hurlant, protestant contre la commune qui ne leur a pas livré M. de Besenval. Ayant su que le baron restait enfermé dans la ville de Brie-Gomte-Robert, ils annoncent qu'ils vont aller le prendre pour l'amener en place de Grève et l'exécuter.
Le 11 août, à Versailles, comme on allait rouer un parricide, la foule crie grâce, se précipite sur le bourreau et délivre l'homme.
Paris, 13 août.
Un étrange épisode vint porter l'étonnement, le trouble et l'indignation dans l'Assemblée. Son nouveau Président rendit compte de deux lettres, écrites, la veille au soir, à M. le comte de Saint-Priest, Ministre de Paris ; la première annonçant une Motion du Gomité patriotique du Palais-Royal, contre le Veto, et contre differens Députés de l'assemblée dont on demandoit la révocation, et quinze mille Gitoyens allant se rendre à Versailles pour faire justice de l'a-
ristocratie renaissante. La seconde lettre, écrite à deux heures du matin, tranquillisoit sur cette effervescence, dont les précautions de M. de la Fayette avoient arrêté les effets.
M. de Lally augmenta l'impression de cette lecture, en communiquant que, dans la nuit, il avoit reçu une Députation composée d'un Avocat du District de Saint-Etienne-du-Mont, et d'un Ingénieur du District des Capucins, laquelle lui avait remis la Motion rédigée au Palais-Royal,, le 30, à huit heures du soir, contenant en substance, que les habitants de Paris sont instruits qu'il y a dans l'Assemblée un parti formé de la totalité du Clergé et de la Noblesse, et de 120 Membres des Communes, pour accorder au Roi le Veto absolu ; que c'est renverser ce qui a été déjà établi, etc. ; qu'il y a quinze mille hommes prêts à partir pour Versailles, tant pour y arrêter l'effervescence aristocratique, que pour protéger les jours des Députés qui peuvent être en danger ; que puisque la personne des Députés est sacrée, il convient de révoquer les pouvoirs de ceux qui trahissent les intérêts de la nation, afin que, devenus simples particuliers, on puisse s'emparer de leurs personnes, et leur faire leur procès. M. de Lally déclara que les deux personnes envoyées vers lui avoient nommé les Députés suspects, et que la liste en étoit très-longue : il avoit répondu aux deux Envoyés, que les personnes qu'ils venoient de nommer, étoient aussi respectables par leurs vertus que par leurs lumières ; qu'il avoit travaillé toute la nuit à défendre la Sanction Royale, et qu'il la défendroit jusqu'à son dernier soupir, moins pour le Roi que pour le peuple, etc.
Sur-le-champ, M. le Vicomte de Mirabeau demanda que cette motion du Palais-Royal fût imprimée et envoyée dans les Provinces. La môme demande fut faite pour la liste des Députés dénoncés comme-mauvais Citoyens.
Dans le même moment on apporta une autre lettre de la Société patriotique du Palais-Royal, adressée à M. le Président, et où, en déclamant contre un veto absolu, qui mettoit un seul homme dans le pouvoir de s'opposer au bien de toute une Nation, on répète l'annonce de 15 mille hommes prêts à accourir avec de Vartillerie, à écraser la Coalition aristocratique, composée de tout le clergé, de la majeure partie de la noblesse, et de 120 membres des communes, traîtres ou ignorans. Une seconde lettre, adressée aux Secrétaires, les accuse de corruption, menace de renouveler les anciennes leçons, d'éclairer les châteaux, et finit en ces termes: Changez, ou sauvezvous.,..
Le 15 août, à Paris, trois soldats du régiment de Provence en viennent aux mains avec une patrouille de volontaires, rue Saint-Honoré ; la foule prend parti pour les volontaires et les soldats échappent à grand*peine à la mort. Le 23, ces mêmes volontaires blessent à coups de baïonnettes plusieurs individus, par le seul motif qu'ils leur parurent suspects.
Le 15 août, sur les deux heures après midi, la milice nationale arrêta à Sèvres deux charrettes chargées de foin, de paille, d'avoine et de charbon. Ces différentes denrées étoient destinées pour M. l'évêque de
Beauvais, auquel l'un de ses fermiers les envoyoit. La garde bourgeoise en les examinant, trouva un petit ballot enveloppé de toile cirée, caché dans une botte de foin, et qui contenoit des lettres adressées à M. l'évêque de Beauvais, à son secrétaire et à son homme d'affaires. Le paquet fut aussitôt porté à l'Assemblée Aationale, dont la séance étoit levée. M. le Président, accompagné de M. le duc de Villequier et de deux autres membres, a ouvert le paquet de M. l'évoque de Beauvais, qui ne contenoit que des imprimés relatifs à des bureaux de charité établis dans son diocèse.
Cependant le bruit s'est répandu dans Versailles que ces paquets contenoient une correspondance criminelle sur les affaires actuelles, et ces rumeurs scandaleuses ont bientôt été rapportées à Paris. M. l'évêque de Saintes, craignant que cet événement ne nuisît à sa réputation, à celle de M. son frère, et peut-être à celle de Tordre entier du clergé, a demandé que M. le Président fût autorisé à expédier un désaveu de cette inculpation, pour être inséré dans les journaux ; et toute l'Assemblée a applaudi à cette juste réclamation du prélat*
Nous nous empressons à prévenir sur cela tous les journalistes, et à publier les premiers la justification d'une famille respectable connue par son patriotisme.
Paris, 3 septembre.
L'Hôtel-de-Ville a renouvelé les anciennes défenses contre les attroupemens, ce qui n'a pas empêché celui d'un grand nombre de domestiques sans places, formant des demandes, ou plutôt des Motions, car ce
mot Anglois a fait en France une fortune populaire. Samedi soir, il s'éleva à la Halle aux farines, une émeute où un Commissaire faillit être sacrifié. Le lendemain l'Hôtel-de-Ville défendit les émeutes par un Placard, sous les peines ordinaires. La discussion de la Sanction Royale à Versailles ayant échauffé ici beaucoup de têtes. Dimanche soir, le Palais-Royal prit la chose en délibération. On demandoit l'expulsion de plusieurs députés de tout Ordre, spécialement d'une partie de ceux du Dauphiné, au zèle et aux talens desquels, par parenthèse, on doit les prémices de la liberté Françoise. On parloit d'amener le roi à Paris, ainsi que M. le Dauphin. Les accusations se mêloient aux raisonnements, et l'on exhortoit tous les Citoyens vertueux, tous les Patriotes incorruptibles, à se transporter sur-le-champ à Versailles. M. de la Fayette prit des mesures pour empêcher l'exécution de ce projet, et heureusement les personnes qui l'avoient formé s'en désistèrent pour le moment ; mais ils ont continué leurs assemblées au Palais-Royal.
Les Gardes-Françoises sont incorporés dans les casernes des difTérens Districts. Ils ont exigé le payement de leurs anciennes casernes, y compris l'Hôpital, ainsi que les meubles qui s'y trouvoient, et c'est l'Hôtel-de-Ville qui solde cette demande, évaluée à 1,030,000 liv. On nous a certifié que 300 Gardes- Suisses, au plus, avaient abandonné leur régiment...
Paris, 10 Septembre 1789.
J'ai lieu d'espérer que vous voudrez bien me rendre le service d'insérer dans la partie politique du Mer-
cure, qui nous vient d'une main respectable^ les détails que je vais avoir l'honneur de vous fournir sur la singulière position où s'est trouvé et se trouve encore le régiment Suisse de Salis, et sur-tout relativement aux services inappréciables qu'il a rendus et qu'il continue Je rendre à la ville de Paris, et, par contre-coup, à tout le royaume. Il a été le premier des régimens Suisses qui soit sorti de sa garnison pour s'approcher de la Capitale, puisque dès le mois de Mai, il reçut l'ordre de partir d'Arras pour se rendre à Beauvais, où la cherté du grain commençoit à causer des émeutes ; mais la Municipalité de cette ville ayant représenté au Ministre que ce surcroît de bouches à nourrir ne pouvoit qu'augmenter encore leur détresse, ce régiment reçut l'ordre de se rendre à Vaugirard, Issjj Glamart, etc., pour prévenir et réprimer les désordres, que des troupes de vagabonds commettoient déjà dans cette partie des environs de la Capitale. On en appelle au témoignage des habitans de ces villages, sur la manière dont les Officiers et les Soldats de ce Corps surent se concilier leur estime. Ce fut pendant ce cantonnement qu'il passa la revue au Champ-de-Mars ; et y fît l'admiration d'une foule de spectateurs, pour la beauté de sa composition en hommes, de sa tenue, et sur-tout pour la perfection unique avec laquelle il exécuta des manœuvres prescrites par les Ordonnances, que bien mal-à-propos on regardoit comme impraticables. Quelque temps après, on le fit camper dans ce môme Ghamp-de-Mars, avec deux autres régimens Suisses, qui n'ont seulement jamais soupçonné qu'ils pussent être destinés à autre chose qu'à prévenir et dissiper
les émeutes désordonnées de la populace : lorsque dans la nuit du 12 au 13 Juillet on posta 16 à 1800 Suisses sur la place de Louis XY, leurs Chefs leur défendirent, non-seulement d'attaquer, mais même de faire feu sur le Peuple ; aussi n'y ont-ils pas tiré un seul coup de fusil, et ne sont-ils parvgius que par la persuasion à empêcher tout acte de violence tendant à les déposter, Ihh^urent le bonheur de faire retirer, selon leurs ordres, sans en venir à aucune voie de fait, toute la foule qui s'étoit portée dans cette partie dé la ville. Enfin, lorsque leurs Chefs crurent que tout étoit tranquille autour d'eux, ils firent rentrer, dès minuit, les troupes dans leur camp du Champ-de- Mars. M. de Narbonne Fritzlar, qui les commandoit, leur fit évacuer ce poste dans la nuit du 14 au 15 Juillet, pour se porter au pont de Sèvres, dont le Roi les fit partir le 17 au soir, pour s'acheminer vers leurs garnisons respectives.
Mais s'il est de fait qu'aucun des régimens Suisses appelés par le ministère dans les environs de Paris, uniquement pour prévenir et empêcher les désordres, en sont repartis sans avoir fait verser une seule goutto de sang à un seul Citoyen, il est également indubitable que celui de Salis-Samade a rendu, comme il rend encore, les services les plus essentiels à la ville de Paris, en lui assurant sa subsistance ; et voici comment. Nous l'avons laissé en pleine marche pour s'en retourner à Arras. Il avoit, suivant la route de la cour, couché à Pontoise ; et il étoit déjà en route le lendemain 19 pour se rendre à Chaumont, lorsqu'un courrier lui apporta l'ordre de rentrer dans Pontoise jusqu'au 21. Le danger lé plus éminent les
y avoit rappelés, puisque le 20 une troupe très-nombreuse de vagabonds et de paysans des villages voisins,, armés à leur manière, vint se présenter aux portes de cette ville, qu'ils avoient comploté de piller; ce qu'ils auroient fait infailliblement, s'ils n'avoient pas trouvé le régiment de Salis-Samade sous les armes, et disposé de manière à leur ôter tout espoir de réussite. Ainsi, ce régiment eut le bonheur de sauver d'un affreux pillage une ville appelée depuis longtemps le grenier de Paris, et de rendre déjà, par conséquent, un service bien essentiel à cette Capitale.
Au moment de partir, le 21, de Pontoise, pour con tinuer leur route, nouvel ordre d'y rester jusqu'au 26, auquel jour ils en reçurent, étant déjà sous les armes, un troisième pour se rendre à Mantes ; mais cette ville se trouvant assez gardée et désirant le renvoi du régiment, quatrième ordre de la Cour pour retourner à Pontoise, où il fît le service avec la Bourgeoisie et fournit plusieurs détachemens avec la Milice de Paris, établie dans un des fauxbourgs, pour escorter des convois de grains vers la Capitale
Ce qui se passa, le 13 septembre, à Versailles, confirme nos réflexions sur l'état cruel des Boulangers. L'un d'eux faisant du pain de deux qualités et de deux prix, fut molesté pour vendre l'un et l'autre à la taxe la plus basse. Le peuple s'ameuta; on sonna l'alarme; déjà la lanterne étoit descendue, et le Boulanger près d'être pendu, lorsqu'un Détachement de Dragons accourut, et, aidé ensuite d'un renfort de la Garde Bourgeoise, l'arrachèrent des
mains de ses bourreaux. Dix-huit d'entre eux furent arrêtés, ainsi que le Boulanger lui-même. Les plus coupables doivent être exécutés cette semaine. La Municipalité de Versailles, effrayée apparemment de ces désordres renaissans, a agréé la demande de M. d'Estaing, Commandant-Général de la Milice de cette Ville, de solliciter l'arrivée de mille hommes de troupes réglées.
On- a pendu le 29 septembre à Versailles trois des malheureux qui avaient pillé la maison du boulanger et incendié ses meubles ; ils avaient été saisis d'effets enlevés dans cette émeute ; la crainte d'une nouvelle insurrection populaire avait fait prendre les plus sages précautions pour empêcher l'accès de la place Dauphine oii s'est fait l'exécution ; elles ont eu le succès qu'on en espérait.
Le roi est réveillé à Versailles par les coups do fusils tirés dans son parc. Cerfs, biches, daims, sangliers, lièvres, lapins, tués par millier^, sont cuits avec du bois volé, et mangés sur place.
« M. l'abbé de Calonne, suppléant du clergé du bailliage de Melun, passait par Nogent. Il avait changé de costume. Arrêté par la milice nationale, il a déclaré s'appeler de Héraut et aller aux eaux de Spa.
« La milice a reconnu M. l'abbé de Calonne sous son double déguisement. Pressé vivement, il a déclaré son véritable nom et a dit qu'il n'avait changé d'habit qu'à cause des circonstances et pour n'être pas insulté dans sa route. Il a été arrêté. On a trouvé sur
lui plusieurs lettres à son adresse en français et en anglais et quelques chansons. Dans ces circonstances, la milice et les habitants de Nogent ont jugé convenable de retenir M. l'abbé de Galonné jusqu'à ce que l'Assemblée nationale se fût expliquée sur son sort. »
A Saint-Germain en Laye et à Poissy, les députés de l'Assemblée nationale se sont mis à genoux, non pas seulement en paroles, mais effectivement longtemps, dans la rue, sur le pavé, tendant les mains, pleurant, pour sauver deux vies dont il n'ont obtenu qu'une ; le meunier Sauvage a la tête tranchée, mais grâce à l'évéque de Chartres, Thomassin est sauvé.
A Saint-Denis, Ghatel, lieutenant du maire, chargé de distribuer des farines, avait, à ses frais et de sa poche, diminué le prix du pain ; le 3 août, à deux heures du matin, sous prétexte qu'à Paris on distribuait du pain blanc et qu'à Saint-Denis on avait du mauvais pain noir, sa maison est forcée; il se réfugie dans un clocher, on l'y suit, on l'y égorge, et sa tête est traînée dans les rues par trois déserteurs du régiment de Provence.
L'agitation du Palais-Royal s'est calmée par l'interposition de la Milice Parisienne. Voici un précis des circonstances de ce mouvement, de son but et de son issue :
Les idées répandues depuis quelques jours, contre le Veto et contre le projet du Comité de Constitution, firent explosion le dimanche, 30 août, dans le Palais-
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Royal ; elles étoient enracinées dans la tête de M. de 1
Saint-Huruge^ Gentilhomme de Bourgogne, renfermé \
longtemps à Gharenton. Il couroit les cafés, disant \
qu'il falloit arrêter le haut Clergé, en faire justice, |
punir les traîtres des Communes, qui abandonnoient la cause du peuple, etc., etc., et fit des prosélytes. Bientôt s'élevèrent d'autres prédicans, d'autant plus f
impétueux qu'ils étoient moins instruits. Ceux-ci disoient que l'Empereur avoit fait la paix avec le Turc, et qu'il avançoit avec une armée de cent mille hommes : ils proposoient d'aller chercher le Roi et le Dauphin qu'ils garderoient au Louvre, n'étant plus en sûreté à Versailles ; ils désignoient d'autres personnes dont il étoit important de s'assurer, celles que Ton conduiroit à la lanterne, celles qui ne méritoient que le carcan, etc. Ce n'étoient-là cependant que les acteurs du dehors ; les vrais Tragédiens étoient dans le Café de Foy, et leur troupe s'intituloit Assemblée patriotique. Ces patriotes faisoient des Motions plus raisonnées ; ils parloient de la Sanction Royale ; ils connaissoient le Veto, Après s'être bien enflammés mutuellement, voici l'arrêté qu'ils dressèrent vers les 2 heures du soir, pour être envoyé aux différons Districts et aux Provinces :
— « L'article II de la Déclaration des droits porte la libre communication des pensées, etc.; nous sommes actuellement au moment décisif de la liberté françoise ; instruits que plusieurs Membres s'appuient sur dififérens articles des cahiers, il est temps de les rappeler, de les révoquer ; et puisque la personne d'un Député est inviolable et sacrée, leur procès leur sera fait après leur révocation. Le Veto n'appartient
pas à un seul homme, mais à 25 millions. — Les Citoyens réunis au Palais-Royal pensent que l'on doit révoquer les Députés ignorans, corrompus et suspects. Délibéré au Palais-Royal, ce 30 août. — Il a été arrêté unanimement de partir sur-le-champ, tant pour y arrêter Teffervescence Aristocratique que pour y protéger les jours des dignes Députés qui y sont en danger. » D'après cette résolution, 10 à 12 Députés, M. de Saint-Huruge à leur tête, partirent pour Versailles : il étoit alors près de minuit. 80 ou 100 curieux les accompagnoient, et les quittèrent à la place Louis XV.
L'Hôtel-de-Ville, très bien informé de leurs dispositions, avoit envoyé des patrouilles sur le chemin ; en sorte que MM. les Députés, à peine arrivés à Passy, furent obligés de rebrousser chemin. Le lendemain, M. de la Fayette fit sentir à M. de Saint-Huruge Tirrégularité de sa conduite : celui-ci se rejeta sur son zèle, et offrit de remettre le calme ; on le vit, en effet, en tête de la patrouille du Palais-Royal, aussi disposé à contenir les Motionnaires que la veille il s'étoit montré ardent à les exciter.
Ce même jour, !•' septembre, les représentans de la Commune firent afficher l'Extrait suivant de leur Procès-verbal :
L'Assemblée des Représentans de la Commune, profondément indignée de ce qui s'est passé ces jours derniers au Palais-Royal ;
Voyant avec une nouvelle douleur que, lorsque soixante Districts sont ouverts au zèle des Citoyens pour discuter leurs vues sur le bien public, on continue à profaner par des calomnies atroces et des
Motions sanguinaires, la demeure d'un Prince également chéri et honoré de la Nation ;
Voyant, dans ces mouvemens séditieux, les derniers efforts des ennemis de la Nation, qui essaient, par une subversion générale, de nous faire regretter l'affreuse paix du Despotisme;
Sentant combien il importe à la prompte régénération du royaume de s'en rapporter, sur les grandes questions qui s'agitent aujourd'hui dans l'Assemblée nationale, aux grands principes qui l'ont dirigée, et au sincère dévouement d'un Roi Citoyen qui s'honore de concourir au bien général :
Convaincue de la nécessité d'éteindre, dès sa naissance, un incendie qu'on voudroit répandre dans tout le royaume, et d'étouffer des complots secrets et pervers dont les Citoyens honnêtes et trompés pourroient devenir eux-mêmes les victimes, après en avoir été involontairement les complices ;
Persuadée qu'il est de l'honneur de la Ville de Paris de préserver le royaume de la crainte des troubles les plus désastreux, après l'avoir sauvé des attentats de la tyrannie Ministérielle ;
Egalement blessée d'avoir vu la dignité de la chose publique compromise par les menaces et les gestes que se sont permis, jusques dans son sein, des particuliers qui se sont dits Députés par les Habitués du Palais-Royal, et qui n'avoient été reçus dans l'Assemblée, que parce qu'ils s'étoient annoncés comme des amis de l'ordre et de la paix ;
Avertie, par ce cri qui s'est élevé dans l'Assemblée Nationale : « Les Chefs de la Coînrnune de Pai^is peuvent-ils garantir aux Représentants de la Nation la
tranquillité de leurs délibérations ? » qu'elle a un devoir sacré à remplir, sur lequel elle regarderoit un doute comme le reproche le plus humiliant ;
Déterminée par de si puissantes considérations :
L'Assemblée déclare qu'elle persiste invariablement dans ses arrêtés 'contre les attroupemens et les Motions du Palais-Royal ;
Que rien ne pourra plus l'engager à suspendre lès mesures les plus sûres pour réprimer des désordres qui pourroient enlever à la France les fruits de la plus heureuse révolution, et déshonorer le caractère des François ;
En conséquence, elle charge M. le Commandant- Général de déployer toutes les forces de la Commune contre les Perturbateurs du repos public ; de les faire arrêter et constituer dans les prisons, pour leur procès être instruit selon la nature des délits ;
Elle ordonne que le présent Arrêté sera, sur-lechamp, envoyé dans tous les Districts, pour qu'ils aient à veiller et à concourir à son exécution ; et elle invite tous leurs Membres à en signer un Exemplaire, afin qu'il devienne un désaveu authentique de tous les excès et désordres dont la ville de Paris auroit éternellement à rougir, si de vrais Citoyens pouvoient être soupçonnés d'y avoir eu part.
Signé : Vauvilliers, Blondel et Vicendon, présidents ; Brousse-Desfaucherets, et de Joly, secrétaires.
Malgré cet Arrêté, à huit heures du soir, e café do Foy se remplit, les Motions recommencèrent, et la foule écoutoit. Au milieu des bravos redoublés, se
présenta une Patrouille Bourgeoise ; d'autres la sui- \
virent : la terreur s'empara des Orateurs et Auditeurs, 7j
et le café fut bientôt vide. Le lendemain, M. de Saint-Huruge fut arrêté et conduit à la prison prévôtale du Ghâtelet. Quelques autres Docteurs ont subi le même sort.
Mercure de France 1789. Août, 397. Septembre, 83, 338, 340. Bûchez et Roux. Histoire parlementaire ^ II. 142, 246.
E. de Mirecourt. Avant , II. 182, 260.
Journal de la Correspondance de Nantes j I. 395, II. 161. Bulletin de la Correspondance de Bretagne, I. 420. Moniteur, RéimpresBion, I. 210.