LANGUEDOC, ROUSSILLON
Un courrier, parti des Gévennes, le 5 août, est arriyé à Versailles, après avoir galopé nuit et jour. Il venait donner avis au roi que 30,000 hommes se trouvent, en ce moment, réunis dans les gorgées des montagnes, non pour conserver, mais pour détruire. Cette armée de malfaiteurs se partage en bandes innombrables, et ces bandes attaquent les couvents, brûlent leurs titres, expulsent ou violent les religieuses. Tous les monastères du pays ont perdu leurs archives. Les brigands se répandent jusque dans les provinces méridionales pour les couvrir de sang et de ruines.
La foire de Beaucaire a été fermée quatre jours : à chaque minute on annonçait Tarrivée de plusieurs milliers de brigands qui ne parurent pas.
Le premier président du parlement de Toulouse
est contraint par le peuple d'arborer la cocarde tricolore et de se mettre à la tête de la milice bourgeoise. La ville était dans la détresse.
Les révoltes, les assassinats, les incendies se propagent avec une grande rapidité. A Beziers, on massacre les employés des gabelles.
M. de Barras est coupé en morceaux devant sa femme, prêt d'accoucher et qui en est morte.
Le 14 août 1789, était jour de marché pour la ville de Castres, à cause de la fête de l'Assomption qu'on devait y célébrer It lendpmain ; c'était de plus le morhent de l'arrivée du courrier de Paris, par conséquent celui de la première impression produite par la connaissance des décrets législatifs. Aussitôt une assemblée révolutionnaire se forma dans l'enceinte de l'église de Notre-Dame de la Plate. Chauffée vigoureusement par un chef ardent et audacieux, qui s'emporta contre le droit de coupe, en disant qu'il était souverainement injuste de voir la ville de Castres le laisser percevoir sur ses habitants au profit d'une dame de Paris (cela n'était plus vrai depuis 1766, époque de la mort de M°^® la marquise de Saissac,qui l'avait obtenu par adjudication sa vie durant, le 13 janvier 1719). Naturellement excitée, d'ailleurs, contre un impôt très gênant dans les circonstances de disette où l'on se trouvait alors, cette assemblée se répandit bientôt dans la rue en criant : Nous voulons détruire le coup, nous allons détruire le coup !
A l'instant où l'émeute sortait de l'église de la
Plate, M. do Vigier, garde du corps du roi, se présenta à elle. Il alla droit au tambour qui la précédait, et tirant son épée : Qu'on me donne, dit-il, vingt hommes de bonne volonté, et je me charge d^ arrêter tous ces brigands. Personne ne voulut s'associer à un tel acte de bravade fort inutile, et l'émeute continua sa marche, entraînant avec elle M. Lacroix, ambulant, lequel représentait à ce titre, dans la ville de Castres les redevances domaniales dont le droit de coupe faisait partie.
Elle se transporta devant la dernière maison de la rue Montlédier, du côté de la Plate, s'empara de tous les outils des ouvriers qui bâtissaient cette maison, et, se ruant sur la halle, où étaient, près le couvent des Frères Prêcheurs, les mesures mobiles servant spc^ cialement à la perception du droit de coupe, gardées par un agent salarié dans un local joui par les fermiers, elle commença par détruire complètement les premières, en répétant : Plus de coup ! nous détrui « sons le coup!
Déjà devenue insurrection, forte de plus de trois mille individus, encouragée par des hommes d'une action puissante sur les ouvriers, elle se dirigea vers la place du Jeu-du-Mail, multipliant ses vociférations, proférant des menaces incendiaires, tentant de pénétrer dans la maison du sieur Jean Combes, dit Jeanou, l'un des fermiers, sous le prétexte toujours de détruire le coup !
C'est en ce moment que M. Azaïs-Oulés, lieutenant de maire de la ville de Castres, homme qui en imposait par sa haute taille, par son caractère et par le sentiment de ses devoirs, vint s'opposer à toute ten-
tative de violation de domicile et que, se mettant en travers delaportede la maison du sieur Jean Combes, dit Jeanou, il la fit respecter.
Refoulée sur elle-même, Témeute retourna à la halle, pénétra dans le grenier du droit de coupe, où se trouvaient les bureaux de la perception, s'empara de? registres, qu'elle brûla en place publique, et se jetant sur les mesures en l'absence du gardien, dont on avait eu à peine le temps de favoriser l'évasion, elle alla les clouer immédiatement, comme un trophée de sa victoire, aux poutres qui soutenaient le couvert de l'endroit où se vendaient les grains.
Voilà l'historique exact, voilà les principales circonstances de ce 14 août 1789, qui fut aussi une journée pour le peuple de Castres, sanctionnant à sa manière la suppression des droits féodaux. Il s'attaqua d'abord au droit de coupe ; il le ruina dans les objets matériels qui le représentaient, et il voulut que sa perception devînt désormais impossible en inutilisant, sans les détruire, les instruments à défaut desquels celle-ci ne pouvait avoir lieu.
Aussi, deux mois après, M. de Pujol, alors maire de Castres, profitant de la reprise des délibérations du conseil municipal, qui ne s'était pas réuni dans l'intervalle du 20 juillet au 20 septembre 1789, demandait-il la création d'une garde nationale castraise, et rattachait-il sa nécessité aux insurrections récentes, à la suite desquelles, disait-il dans un rapport officiel, le droit de coupe avait été aboli par le peuple,
Thuetz, 19 août 1789.
A onze heures du soir, une heure après que je fus
couché, un commandant de milice bourgeoise à la tête de vingt hommes, armés de fusils, d'épées, sabres ou piques, entra dans ma chambre, s'approcha de mon lit et me demanda un passe-port. Il s'ensuivit un dialogue qu'il serait trop long de raconter. Je fus d'abord \ forcé de leur montrer mon passë-port, et cela ne les
satisfaisant pas, mes papiers. îls me dirent que j'étais sans doute dans la conspiration de la Reine, du comte d'Artois et du comte d'Entraigues (qui a des propriétés dans le pays), et que ce dernier m'avait employé comme arpenteur pour mesurer leurs champs, afin de leur faire payer doubles taxes. Mes papiers étant en anglais, cette circonstance me sauva ; ils s'étaient mis dans la tête que je n'étais pas Anglais, mais que c'était un prétexte dont je me servais, car ils parlent eux-mêmes un tel jargon, qu'ils n'avaient pas l'oreille assez fine pour distinguer à mon parler que j'étais étranger. Ne trouvant aucune carte ou plan, ni aucune chose qui ressemblât au cadastre de leur paroisse, je m'aperçus que cela faisait un bon effet, car ils parlaient alors en patois.
Villeneuve-de-Berj^, 20 août 1789.
Je parvins enfin à Villeneuve-de-Berg. Je fus immédiatement pourchassé par la milice bourgeoise : Où est votre certificat ? Encore ici la même objection. Votre signalement n'y est pas. — Vos papiers ? Ils dirent que le cas était important, et me parlèrent d'un ton de maréchal de France ; ils me firent cent questions, et finirent par conclure que j'étais une personne suspecte . Ils ne pouvaient pas concevoir pourquoi un fermier de Suffolk voyageait dans le Viva-
rais ! Ils n'avaient jamais entendu dire qu'on voyageât pour Tagriculture ! Ils allaient porter mon passeport à l'Hôtel-de-Ville, — faire assembler le conseil permanent, — et mettre une sentinelle à ma porte. Je leur répondis qu'ils pouvaient faire ce qu'il leur plairait, pourvu qu'ils ne m'empêchassent pas de dîner, parce que j'avais faim ; alors ils me quittèrent. Environ une demi-heure après, un chevalier de Saint-Louis, qui avait l'air d'un homme comme il faut, vint poliment me faire quelques questions, et ne parut pas conclure que Marie-Antoinette et Arthur Young formaient en ce moment une conspiration très-dangereuse. Il se retira en me disant qu'il espérait que je n'éprouverais pas de difficultés. Une autre demi-heure après, un soldat vint pour me conduire à l'Hôtel-dc-Ville, où je trouvai le conseil assemblé. On me fit beaucoup de questions, et on témoigna une extrême surprise qu'un fermier anglais voyageât par rapport à l'agriculture.
Tracer un tableau de l'état du Languedoc, écrit l'intendant le 30 octobre 1789, serait donner une relation de tous les genres de calamités. L'épouvante dont toutes les communautés sont saisies, plus forte que toutes les lois, arrête la circulation et ferait éprouver la disette au sein même de l'abondance. La denrée est à un prix énorme et le numéraire manque; les communautés sont ruinées par les frais énormes auxquels elles sont exposées : paiements des députés aux sénéchaussées, établissement des gardes bourgeoises, corps de garde de ces milices, achat des armes et uniformes, dépenses pour les formations
en communes, en conseils permanents, impressions en tout genre pour faire connaître les délibérations les moins essentielles, pertes de temps qu'occasionnent les mouvements auxquels les inconstances ont donné lieu, stagnation totale des manufactures et du commerce, » toutes ces causes « ont réduit le Languedoc à la dernière extrémité.»
Autour du Puy en Velay, un orage terrible, une grêle affreuse, une pluie diluvienne, ont ravagé le pays, effondré les terres. Dans cette ville de vingt mille âmes, le présidial, le comité des vingt-quatre commissaires, les 200 dragons, les 800 hommes de la garde bourgeoise, sont « tous paralysés, tous engourdis par la plus vile populace. Les voies de douceur n'ont fait qu'augmenter son insubordination et son insolence.» Elle proscrit qui bon lui semble, et, depuis six jours, une potence dressée par ses ,- mains annonce aux nouveaux magistrats la destinée qui les attend. « Que deviendrons-nous, disaient-ils, cet hiver, en un pays pauvre où le pain manque? Nous allons être dévorés par les bêtes féroces.- »
Une révolte qui éclate le 27 juillet à Perpignan se propage rapidement dans toute la province ; des désordres et les excès les plus affreux sont commis partout.
E. de Mirecourt. Avant,., ..y II» 268.
A. Combes. Histoire de la ville de Castres et de ses environs pendant la révolution française. 54.
A. Young. Voyage...., II. 33, 27.
H. Tainc. Origines...., t. 74.