‹ La prise de la Bastille, et les conséquences de cet événement dans lesChapitre 18 sur 27 · LIMOUSIN · texte numérisé non relu

LIMOUSIN

Non contents de voir les gardes nationales formées dans Paris et dans les principales villes de France, les chefs de la Révolution voulaient que toutes les communes fussent armées. Dans ce but, on imagina de répandre partout un certain effroi, par des moyens divers appropriés à chaque division du territoire. Ainsi, le même jour, à la même heure, on fit partir de Paris un grand nombre de courriers, porteurs d'instructions secrètes, qu'ils devaient laisser partout sur leur passage. Dans les environs de la capitale, c'étaient des brigands qui brûlaient les meules de blé et de foin ; au nord, c'était une irruption d'Allemands ; à l'ouest, une colonne de dix mille Anglais qui ravageaient le pays par le meurtre et l'incendie. Le trouble des esprits rendait tout croyable ; le tocsin des communes de campagne portait l'alarme, de proche en proche, dans les chaumières comme dans

les châteaux. Je me trouvais ce jour-là à Nexon. Dans Taprès-dîner, étant allé voir M. le curé Desthèves, je le trouvai assis sur un banc, au fond de son jardin, avec M. l'abbé Doudet, curé voisin ; je fus invité à prendre place entre eux. Nous causions ensemble de la Révolution, que nous ne voyions pas tout à fait du môme œil, lorsque nous vîmes apparaître, au bout de l'allée en face de laquelle nous nous étions placés, M. Labesse, vicaire, qui venait de dîner Chez un curé voisin et s'avançait vers nous à grands çqls. Aux armes/ Aux armes l s'écria-t-il du milieu de l'allée d'un ton moitié plaisant et moitié sérieux. Il nous raconta qu'au moment où l'on allait commencer une partie de jeu, il était arrivé, en très grande hâte, un domestique de la maison de Gars portant pour nouvelle qu'un corps de dix mille Anglais s'avançait de nos côtés, laissant partout la désolation sur son passage. Les villes de Gonfolens et de Rochechouart avaient été brûlées et déjà Châlus était en feu ; le tocsin de Saint-Hilaire et des environs sonnait lorsqu'il en était parti. Je rentrai bientôt à la maison et fis part de cette étrange nouvelle à mes vieux parents, qui n'en parurent guère affectés ; je l'étais assez peu moi-même. Ce commun sang-froid me donna l'idée de monter dans ma chambre examiner une procédure dans laquelle je devais plaider le lundi suivant, pour un M. Puimoulinier.

A peine s'était-il écoulé un bon quart d'heure, que j'entendis sonner le tocsin; je quittai alors la plume et me mis à la fenêtre, pour voir, sur la place publique, ce qui se passait. J'y aperçus un groupe nombreux de personnes que pérorait notre estimable pas-

leur ; j'y accourus et je pus entendre les dernières paroles d'encouragement à nous défendre, proférées par M. Desthèves. L'arrivée inopinée du chevalier de Laplace-Rougeras, qui venait de Limoges, confirma l'alarme.

Il avait laissé la ville dans le plus grand émoi ; il n'avait pu en emporter qu'une quantité limitée de poudre et de plomb, dont il venait nous faire part. On convint (pie le soir après souper, tous les hommes en état de s'armer comme l'on pourrait, se réuniraient au château, pour de là s'aller poster sur les hauteurs qui dominent le village du Gourden. Gomme nous montions au-dessus du Ghâtenet pour aller prendre des positions, le baron des Etangs, nouvellement arrivé de voyage, était venu nous joindre en bottes et éperons. Il broncha si fort dans un mauvais sentier, qu'il ne put s'empêcher de tomber. Le Français rit de tout en toute occasion : Ah l dit-il en se relevant, c^en est fait des Anglais; s^ils passent par là, nous n aurons aucun coup à tirer. Quand nous fûmes arrivés au poste, dominant un défilé par où l'ennemi devait arriver, la nuit était déjà très obscure. D'autres habitants venaient par d'autres sentiers se joindre à nous.

Au moindre bruit, on s'avançait pour les reconnaître, en leur criant : Ey co vautreix ? Il était plus de deux heures après minuit et rien n'avait encore** apparu ; je pris le parti de me retirer tout doucement et chacun, je crois, en fit de même, tm peu plus tôt ou un peu plus tard.

Une lampe brûlait dans la chambre où mon père et ma mère dormaient paisiblement ; à côté de% leur lit,

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étaient un fusil et une petite hache à long manche, que nos .pères appelaient hachoupy. Je montai me coucher, je ne me réveillai que lorsque le soleil était déjà haut sur l'horizon, et rien n'avait bougé.

Cette alerte eut lieu dans nos contrées un jour de mercredi du mois d'août 1789. Elle était arrivée de Piégut, vers les onze heures du matin, et dès les deux heures après midi elle était parvenue à Nexon, distant de huit bonnes lieues de traverse.

Peu de jours après cette grande panique, un gentilhomme des environs de Saint-Angel (Gorrèze), peu favorable au nouvel ordre de choses, fut accusé de vouloir faire une contre-révolution. La multitude égarée se porte à son manoir ; elle y trouve quelques fusils, quelques vieilles armures, notamment une grande arquebuse propre à tirer les canards sauvages.

En voilà plus qu'il n'en faut, comme pièces de conviction ; mon gentilhomme est aussitôt saisi pour être conduit à Limoges avec une forte escorte. A son approche, je promenais sur la terrasse de M. l'avocat Boisson (boulevart du Saint-Esprit). Un détachement du régiment de cavalerie avait été envoyé à l'avance de l'escorte corrésienne.

La population s'était portée en foule au delà du pont Saint-Martial, pour la voir arriver ; l'intendant lui-même, M. Daine, s'y était rendu à pied. Je vis commodément, de l'endroit où j'étais, passer le cortège. Le conspirateur marchait tristement entre deux haies de gardes à cheval, portant en trophées les armes saisies, notamment une vieille coulevrine, qui fixait tous les regards.

Malheur au prévenu s'il se fût échappé au milieu de

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la foule, tant était grande l'irritation. Dans une telle circonstance, par une innovation heureuse, le tribunal criminel voulut que l'accusé subît en public son interrogatoire. Il fut reconnu que l'accusation n'avait aucune espèce de fondement ; chacun eut à rougir d'avoir un moment partagé l'erreur populaire, et le prévenu dut s'en retourner dans son castel, bien surpris de l'honneur qu'on lui avait fait de le croire si redoutable.

Ce fut le 30 juillet 1789, jour de jeudi, environ les quatre heures du matin, qu'il se répandit à Uzerche, comme un coup de tonnerre, un bruit que l'ennemi était à nos portes, que c'était le comte d'Artois, frère de Louis XVI, à la tête de 16,000 hommes, qui, venant par Bordeaux, avait déjà pris et brûlé Périgueux, Exideuil, Payzac, Ségur et était prêt d'arriver à Uzerche ; que son intention était de dissoudre et congédier l'Assemblée constituante, d'en chasser tous les membres qui la composaient, et de rétablir le roi son frère dans tous ses droits et prérogatives. (Il faut observer que peu de temps après que l'Assemblée constituante eut été formée, le comte d'Artois, son épouse, le comte de Provence et son épouse, avec leurs tantes, avaient quitté la France, prévoyant sans doute ce qui devait arriver.)

Ce bruit répandit une telle frayeur à Uzerche dans tous les esprits, qu'un chacun faillit en perdre la tête ; on fuyait çà et là, croyant trouver un asile assuré ; les pleurs, les cris et les gémissements retentissaient de toutes parts ; les femmes sortaient de la ville avec leurs enfants, portant sur leurs épaules ceux qui ne

pouvaient pas marcher ; ceux qui avaient de l'argent Tenfouissaient sous la terre.

La plupart des hommes, nous nous assemblâmes à la maison de ville ; à ce sujet, il fut résolu d'envoyer de suite des courriers à Brive et à Tulle, pour leur donner avis de cet événement ; ce qui fut fait à l'instant, et la terreur fut alors aussi grande qu'à Uzerche. Il en fut de même dans la campagne, le tocsin sonnait partout l'alarme et il y avait de quoi être alarmé (cependant sans sujet).

Tout le monde s'arma de la manière qu'on put ; les habitants des campagnes accoururent à Uzerche ; les paysans, comme nous, étaient armés de fusils, do piques, de faux, de fourches, généralement de toutes sortes d'instruments et armes.

...Tous ces paysans et autres, armés comme j'ai déjà dit ci-dessus, formaient environ 9 à 10,000 hommes ; ils demeurèrent à Uzerche environ vingt-quatre heures, et la plupart furent contraints d'en sortir faute de vivres.

Cependant cette prétendue troupe d'ennemi n'arriva point. On montait la garde sur toutes les avenues, et on envoyait des gens à la découverte, mais inutilement. On ne put jamais découvrir cet ennemi ; c'était une ruse, imaginée par le marquis de Mirabeau, membre de l'Assemblée constituante, et M. Necker, ministre d'Etat, pour faire armer tous les Français, et cette ruse réussit parfaitement, tous les Français s'armèrent en effet ; alors on forma des gardes nationales.

A Uzerche, les habitants qui composaient cette garde firent tous faire des habits bleus, parements rouges,

revers blancs; nous fîmes venir des tambours et deux superbes drapeaux de Paris, qui furent- ensuite bénits dans 1 église du ci-devant chapitre par M. de Saint-Marsault du Verdier, évoque de Pergame, avec grande solennité.

Du Mercredi soir 2 septembre. Dans la foule des impostures imprimées à Paris, on a pu en remarquer une, où Ton accusoit des Gentilshommes du Limousin de commander des brigands pour incendier les châteaux. La Noblesse brûlant ses demeures et détruisant ses propriétés, méritoit bien l'honneur d'une mention dans les Pamphlets de quatre sous, qui éclairent la Capitale.

M. le Vicomte de Mirabeau a rapporté le fait qui a donné lieu à cette histoire. Neuf Gentilshommes s'étoient réunis et armés pour défendre leurs héritages. Etant ensuite allés implorer du secours à Limoges, le Peuple les a saisis et conduits en prison. Ils réclament jugement ou liberté. L'Assemblée les a mis sous la sauve-garde de la loi, et autorisé son Président à notifier cette décision aux Municipaux de Limoges.

Dans la même Séance on a arrêté la formation d'un Comité àe Commerce et d'Agriculture dont les Membres seroient pris dans chaque Généralité.

Terneilh-Puiraseau (de). ]\fes souvenirs de soixante-quinze ans.

Bayle aîné. Abrégé historique des faits qui se sont passés à Uzerche pendant la Révolution. — (Cité par M. le comte V. de Seilhac : — Scènes et portraits de la Révolution en Bas-Limousin, 96.

Mercure de France. Septembre 1789. 149.

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