‹ La prise de la Bastille, et les conséquences de cet événement dans lesChapitre 19 sur 27 · LORRAINE · texte numérisé non relu

LORRAINE

Le commandant de Metz, pour se maintenir à son poste, doit subir les insultes et les ordres de la populace.

Dans toute la Lorraine, la fraude du sel et du tabac se faisait à force ouverte et par convois.

A Verdun, le 25 juillet, le peuple se transporta à la citadelle et alla demander des armes au gouverneur ; cette demande fut vainement réitérée le lendemain. Cependant le peuple soulevé alla brûler les barrières, et menaça diverses maisons ^où habitaient des gens prévenus d'accaparement de grains. Alors le gouverneur invita la bourgeoisie à se former en milice urbaine et à travailler au retour de l'ordre. Le prix du pain fut baissé, et on arrêta deux individus désignés par la colère du peuple : M. le maréchal de Broglie,

fuyant Paris, tomba au milieu de cette effervescence. Ce fut avec peine, et grâce à un puissant déploiement de la garnison, qu'il échappa àla vindicte publique.

D'un autre côté, les municipalités du pays de Toul, de Thionville et des environs exposaient à l'Assemblée- nationale que leurs maîtres et syndics avaient eu en dépôt jusqu'au moment de leur réclamation, des armes que l'on confiait aux habitants, à la charge de les rapporter lorsque le besoin de s'en servir n'existait plus ; que par deux ordres du maréchal de Broglie, l'un du 16 et l'autre du 23 juillet, ces armes avaient été enlevées, que cet acte de violence, illégal en lui-même, était, dans les circonstances actuelles, un vrai désastre pour le pays de Toul qu'il livrait sans défense aux brigands qui l'infestaient, et suppliaient l'Assemblée de se concerter avec les ministres pour leur faire restituer leurs armes, ou leur donner les moyens de garantir leurs personnes et leurs propriétés.

De Toul, le 9 Août 1789. .

Il vient de se passer ici une scène, incroyable par son objet et par les Auteurs ; scène qui pouvoit avoir des suites affreuses, sans la modération de la principale, victime, et sans la sagesse du Commandant de la Province. ^

Le jeudi 6 Août, quarante-cinq Députés des Communes du Bailliage de Toul s'étoient réunis dans un petit village, à une issue de cette ville, où ils se concertoient sur les suites à donner à l'exécution de cortains articles de leur Cahier, dont il a été parlé dans

le temps avec éloge. M. François de Neufcbâteau, Député suppléant du Tiers-État de ce Bailliage, s*étoit rendu à l'Assemblée, avec les Pouvoirs exprès Be neuf Communautés.

Au milieu du dîné frugal qui succédoit à une Délibération paisible, la Maréchaussée de Toul, renforcée d'un détachement considérable du Régiment de Royal-Normandie, en garnison à Toul, est venu s'emparer des personnes de quatre de ces Députés, sous prétexte que leur Assemblée étoit illicite, faute d'être tenue de l'ordre du Lieutenant de Roi de Toul. On a beau leur objecter que ce Lieutenant de Roi n'avoit point d'ordre de ce genre à donner de son chef, hors la place où il commande, et que tout au plus pouvoitil se faire informer des motifs de cette conférence des Communes,

On a offert de lui communiquer ces motifs, qui n'avoientrien que de conforme au bon ordre, de respec»tueux pour le Roi, et d'utile pour la Nation.

Sans égard pour ces raisons, et sans vouloir montrer le Décret en vertu duquel on agissoit, la Maréchaussée et la Cavalerie ont fait sortir de table quatre Députés (MM. François de Neufcbâteau, Suppléant; Quinot, Électeur ; Bigot et Ghénin, Rédacteurs). On les a traînés ignominieusement et à pied, pendant plus d'une heure ; on les a promenés dans les rues de Toul avec appareil; la Troupe ayant le mousqueton haut, le sabre nu, la trompette sonnante. On peut imaginer la surprise et le concours, et les questions du peuple. Comme on n'avoit parlé depuis quelque temps que de bandits, les enfants croient ; Voilà les bandits. Et tout le monde £^ pu le croire, quand on a

VU que ces Députés, introduits un moment dans la cour de M. le Lieutenant de Roi de Toul , en sont sortis au bout d^une minute, avec le même appareil, pour être transférés à la Conciergerie.

Là, on les a séparés : on n*a pas souffert que leurs amis pussent les voir, et on les a traités du reste avec tout la rigueur dont on use envers les scélérats reconnus. Dans la nuit, à une heure du matin, on a annoncé aux quatre Députés prisonniers qu'on les cnvoyoit à Metz pour y être jugés prévôtalement, attendu qu'ils étoient coupables d'un attroupement illicite. Ceux qui employoient ces termes, n'en connoissoient pas la valeur.

Un Magistrat du lieu est venu visiter ces quatre Députés dans la prison. M. François de Neufchâteau, l'un des quatre, a représenté à ce Magistrat l'inviolabilité de sa personne, en qualité de Suppléant. Il a fait voir qu'un homme tel que lui, qui a été décoré des premières places de magistrature, qui tient à une Cour Souveraine comme Conseiller honoraire, etc., ne pouvoit être soumis à la juridiction prévôtale, comme les vagabonds et les gens sans aveu. Le Magistrat auroit dû revendiquer cette affaire pour les tribunaux ordinaires, vu sur-tout que la dernière Déclaration du Roi, qui attribue à la Maréchaussée la connaissance des assemblées illicites, ne fait point Loi dans le ressort du Parlement de Metz^ où elle n'a pas été enregistrée.

Le Magistrat a laissé partir les prisonniers pour Metz. Les quatre Députés, traités en criminels d'Etat, gardés à vue, sont arrivés à six heures du matin, sur la place de Pont-à-Mousson, ville de Lorraine, entra

Toul et Metz : c'étoit l'heure du marché. Il étoit trop aisé de faire prendre le change au peuple, et d'insinuer que ces prisonniers étoient des brigands, des coupeurs de blé. Il n'en falloit pas davantage pour exciter du trouble. Heureusement, M. François de Neufchâteau a sa réputation faite, depuis longtemps, en Lorraine et ailleurs. Sur son nom seul, on n'a pas pu présumer qu'il fût à la tête des coupeurs de blé et des brigands. Il auroit dépendu de lui plusieurs fois, depuis son arrêt, de se faire délivrer par un peuple justement indigné. Mais il a donné l'exemple de la soumission à l'autorité, bien convaincu qu'il étoit, que cette affaire seroit considérée à Metz sous son vrai point de vue.

En effet, il n'a pas eu besoin de plaider sa cause; car avant son arrivée, M. le Marquis de Bouille, qui avoit reçu un courrier exti^aordinaire du Lieutenant de Roi de Toul, avoit condamné la démarche de ce dernier, sur l'exposé de sa lettre même. Ce brave et judicieux commandant a senti le danger de souffrir que quatre Députés des Communes, dont l'un est suppléant, fissent une entrée ignominieuse dans Metz et il a expédié des ordres pour les renvoyer paisiblement chez eux, aussitôt qu'on les rencontreroit. Ses sages intentions ont été parfaitement secondées par M. Courtois, prévôt-général, et par M. Coste, lieutenant de maréchaussée de Metz. Ce dernier s'est tenu à une lieue en avant de cette ville, et a dit à l'escorte qu'elle pouvoit repartir pour Toul. Trois de ces prisonniers s'en sont retournés à leurs affaires. M. François de Neufchâteau, se trouvant à une lieue de Metz, y est venu seul. Il a été invité et accueilli par M. le Marquis de Bouille, avec

la distinction à laquelle il avoit lieu de s'attendre. Ainsi donc, au lieu d'être pendu à Metz par les ordres du général, comme le débitoientetrespéroient àToul les Auteurs de cet attentat, ce Député a dîné à la table du général. Gela est un peu différent.

Aussi touché de cette marque de justice, qu'il avoit dû être sensible à l'avanie infâine qui l'avoit précédée, M. François de Neufchâteau n'a demandé à M. le Commandant de la Province d'autre réparalion contre le Lieutenant de Roi de Toul, que l'agrément de tenir de nouveau l'Assemblée très-innocente et très-légale que ce Lieutenant de Roi avait dispersée et flétrie avec tant d'imprudence. On a remarqué ce trait de modération. Il répond à tout le reste de la conduite de M. François de Neufchâteau ; mais on doute que les Communes du Bailliage de Toul se réduisent à si peu de chose pour l'insulte faite à tout le Peuple, dans la personne de ses Représentans.

A son retour, M. François de Neufchâteau a été reçu dans Pont-à-Mousson et àToul, comme on devoit recevoir le martyr du Patriotisme, et un Député suppléant, dont la personne est sous la sauvegarde de la Nation. Son arrivée à Toul a occasionné une de ces fêtes imprévues, qui ne sont point commandées, qui émanent, en quelque sorte, du mouvement de tous les cœurs, et qui transportent toute une ville d'enthousiasme et de joie.

Cet événement, si différent de ceux qui se passent ailleurs, auroit été le premier qui eût troublé la tranquillité, dans laquelle M. le Marquis de Bouille a su maintenir jusqu'ici le Département des Trois-Évêchés : de moindres étincelles ont allumé de grands incendies.

On ne sauroit trop louer la conduite de ce digne Officier-Général.

P, S. Le 13, la nouvelle Assemblée des Communes du Bailliage de Toul s'est tenue au même lieu où elle ayoit été troublée, outragée, dispersée huit jours auparavant. Le Procès-verbal de cette Assemblée va être publié. Il paroît que le Lieutenant de Roi de Toul s'est laissé conduire dans cette affaire, par des gens qui Tout trompé, et qui sont connus.

Les officiers municipaux de Dun voyant passer dans leurs murs des voitures chargées d'effets qu'on disait appartenir à M. le prince de Lambesc, ont cru voir quelque chose de suspect dans cet envoi ; ils jugèrent convenable d'arrêter les voitures et d'aviser l'Assemblée nationale de leur importante capture.

A Bar-le-Duc, un vieillard de soixante dix-sept ans, du . nomdePélissier, sous une fausse accusation d'accaparement de grains et de monopole, a été lui aussi victime de la frénésie du peuple. Les bourreaux, après l'avoir attaché par les pieds derrière sa voiture, ont fouetté l'attelage et ont traîné le pauvre homme dans les ri^es de la ville. Sa tête blanchie rebondissait de pavés en pavés. Une foule odieuse accueillait ce spectacle par des éclats de rire et des applaudissements.

Quand on parvint à arrêter la voiture, M. Pelissier respirait encore. Un prêtre à eu le courage d'écarter ses bourreaux afin de lui donner l'absolution.

Moreau, procureur du roi, en la sénéchaussée de

Bar-le-Duc, écrit le 15 septembre que « le 27 juillet, le peuple s'est soulevé, a assassiné de Ja manière la plus cruelle un négociant qui faisait le commerce des blés. Le 27 et le 28, sa maison et celle d'un autre ont été saccagées, etc »,

Les habitants de quelques villages voisins du couvent de Flabemont en Lorraine s'étoient concertés pour aller le mettre à contribution. Le jour venu, le comte de Widrange rencontre les paysans du village de Séricourt qui se portoient en armes vers ce couvent. Il leur fait une harangue et les décide à défendre le couvent contre les attaques des autres villageois. Les paysans de Séricourt arrivèrent comme le prieur demandoit la permission de dire son In manus. Ils le délivrèrent lui et ses moines, et toujours par les conseils du comte de Widrange, ils allèrent secourir le couvent de Morisecourt que des villageois attaquoient aussi.

Bûchez et Roux. Histoire parlementaire..., 11. 143.

Deux amis de la liberté. Histoire de la Bévolution, II. 187.

Mercure de France. Août. 1789. 399.

H. Taine. Origines.,.., I. 72, 81.

E. de Mirecourt. Avant...., II. 400.

VObservateur, I. 98.

Moniteur. Réimpression, I, no 29.

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