‹ La prise de la Bastille, et les conséquences de cet événement dans lesChapitre 20 sur 27 · LYONNAIS · texte numérisé non relu

LYONNAIS

A la nouvelle de la réunion des trois ordres, la ville de Lyon manifesta sa joie par des fêtes qui durèrent plusieurs jours ; les maisons étaient illuminées; mais peu à peu les têtes s'échauffèrent et des^émeutiers lancèrent des pierres dans les vitres de ceux qui avaient refusé d'illuminer.

Le premier échevin, M. Imbert-Golomès, avait reçu les honneurs d'un mai portant cette inscription : Cives dilecto civi. Le peuple pendant la nuit renversa le mai.

Mais tout d'un coup, l'ordre fut troublé d'une manière beaucoup plus grave. D'après les expressions des délibérations consulaires et de la proclamation adressée aux citoyens par M. Imbert-Colomès, on aurait vu la ville remplie inopinément de figures étrangères et inconnues. Ces hommes que les relations appellent des brigands, se mêlant aux groupes

populaires, à la faveur des réjouissances nocturnes, les avaient entraînés contre les barrières où se percevaient les octrois ; barrières et bureaux furent incendiés. Le lendemain, la sédition continua ; après les barrières d'octroi, les attroupements attaquèrent le bureau des fermes. Mais le Consulat, surpris d'abord, avait adopté des mesures de résistance. La garde bourgeoise, désorganisée, n'existait plus que de nom et dans les épaulettes de ses officiers sans soldats. M. Imbert-Golomès appela à lui tous les gens de bonne volonté ; le comité des électeurs se réunit à ses efforts : Des brigands.... « ont faussement persuadé au peuple de cette ville, que tous les droits de fermes devaient être abolis par les états généraux, comme si la dette pouvait être éteinte sans impôt; ils ont fait croire à ce peuple crédule qu il fallait supprimer les octrois sans réfléchir que cette espèce d'impôts était le gage des créanciers de la ville ; ils ont répandu dans les campagnes le bruit que Sa Majesté avait accordé à la ville de Paris en faveur de la réunion des trois ordres, une franchise de droits pendant trois jours, et qu*on devait également en jouir à Lyon... ils ont enfin imprimé la terreur dans un moment de confiance mutuelle, et ont éclairé par des flammes criminelles, une nuit dont Tillumination tranquille n'aurait dû servir qu*à faire bfiller la joie la plus pure... »

Un grand nombre de citoyens intéressés au maintien de la tranquillité publique, répondirent à l'appel des magistrats ; des comgagnies de volontaires aussitôt formées et armées à l'Hôtel-de-Ville, se réunirent au détachement de dragons de Monsieur, qui, sous le

commandement du lieutenant-colonel de Malvoisin, était caserne à Serin, aux portes do la ville.

Les séditieux furent peu à peu repoussés, non sans qu'il y eût des blessés et des morts ; dès le soir, le calme était matériellement rétabli : M. Imbert-Golomès, au lieu de licencier la petite armée improvisée au nom des circonstances, en continua l'organisation . Il y eut ainsi des compagnies de volontaires on permanence, à côté du corps ordinaire de la milice des quartiers. Quelques mesures de police contre les étrangers, une ordonnance du roi ordonnant le rétablissement des barrières, et enfin des lettrespatentes prescrivant le recouvrement des droits non payés pendant que les portes étaient abattues,complétèrent le retour à Tordre ordinaire. Gomme dans les anciennes circonstances d'émeute, le Consulat fit au roi une adresse pour excuser ce qui s'était passé et protester de sa fidélité. Il priait qu'il ne fût point envoyé dans la ville de nouvelles troupes. Le ministre de la guerre, M. de Saint-Priest, donna des ordres pour faire rétrograder le régiment qui était déjà en marche sur Lyon.

Mais on n'était pas encore remis de cette agitation que l'on apprit le renvoi du ministère Necker, la concentration des troupes auprès de Paris et la conspiration qui paraissait avoir été formée entre la cour et l'aristocratie, pour comprimer Paris par la force et dissoudre l'Assemblée nationale. Si l'on juge de l'esprit des provinces françaises par l'attitude de la ville de Lyon à cette nouvelle, on se persuade que le plan de compression ne pouvait réussir, et que si l'on eût étouffé ce que Ton considérait comme la tête

de la révolution, elle se serait relevée plus opiniâtre sur bien d'autres centres de résistance. On n'attendit pas à Lyon que Paris se fût prononcé ; dès le moment où la menace fut connue, les esprits commencèrent à bouillonner; THôtel-de-Ville fut rempli d'une foule de citoyens qui demandaient des armes. Avec le péril, les défiances Commencèrent à se répandre : on accusait les ordres privilégiés de seconder en secret le complot liberticide ; la municipalité était suspecte, et on proposait hautement dans les réunions de citoyens de se saisir du pouvoir, de s'emparer de Pierre-Scize et de se déclarer en insurrection.

M. Imbert-Golomès ne vit rien de mieux que de se mettre à la tête des manifestations des citoyens de Lyon. 11 jugeait impossible de leur résister ; il parvint à les modérer et à les contenir dans les voies d'une protestation légale. Les enrôlements furent reçus et régularisés ; de nombreuses compagnies de volontaires furent formées. Les comités électoraux de la noblesse et du clergé s'attachèrent par des déclarations publiques à dissiper les soupçons élevés contre leurs ordres et à rester unis avec le tiers- état. Les corps militaires eux-mêmes, en garnison à Lyon, fraternisèrent avec les citoyens, dans l'intérêt de la paix de la cité.

Le 17 juillet, les comités des trois ordres s'assemblèrent à l'Hôtei-de-ville, en conséquence de la demande que MM. du clergé et de la noblesse en avaient faite la veille. La présidence de la réunion fut déférée à M. Imbert-Golomès. Oe magistrat exposa que «les ennemis du trône s'étaient efforcés de séparer le roi de la nation, et que le coup d'état qu'ils avaient fait

frapper avait mis le deuil à la place de la joie la plus pure. Le courage inquiet d'une jeunesse bouillante et l'ardeur de son patriotisme lui ont inspiré le désir de s'armer précipitamment, pour prévenir les entreprises qui pourraient être faites contre la liberté de la nation. Nous avons vu les anciens militaires décorés de la marque de leurs services, en offrir de nouveaux à la patrie.

« Les braves troupes qui ont sauvé notre ville de l'invasion des brigands, se sont unies avec les officiers de la milice bourgeoise ; tous les ordres de l'État ont donné des preuves de leur patriotisme. » M. Imbert- Golomès se plaignit ensuite des bruits qu'il attribua à la malveillance, et des affiches apposées dans le but d'exciter le troisième ordre contre les deux autres. « Pour se justifier, les syndics de la noblesse et ceux du clergé se sont présentés hier à l'assemblée de la commune, et la réunion des trois ordres à l'Hôtel-deville ne laisse plus de prétexte aux malintentionnés. » L'orateur chercha ensuite à évoquer le souvenir des troubles dont la ville avait été récemment le théâtre et à détourner l'attention sur le danger de les voir renaître et les moyens de les prévenir. Il acheva en proposant quelques mesures de police insignifiantes et une adresse à Sa Majesté.

L'abbé de la Chapelle, syndic du clergé, dit : « qu'on ne pouvait se méprendre sur les principes de cet ordre. Les cahiers qu'il a rédigés prouvent qu'il a toujours su concilier le respect et la soumission dus au trône, avec les sentiments qui unissent tous les bons Français. Il s'est empressé de concourir à une révolution qui rendra à la nation son énergie et les vertus,

partage, dans tous les temps, des peuples bien constitués. Cependant on a réussi à rendre suspects les sentiments du clergé de cette ville. Il est important que cette calomnie ne serve plus de prétexte aux personnes malintentionnées. Nous venons donc prouver, en nous associant à vos manifestations, que le clergé de Lyon n*a pas varié dans ses principes. » L'orateur proclama que l'Assemblée nationale était celle des vrais représentants de la nation, et termina ainsi : « Réunis dans la môme assemblée, nous le sommes encore plus par les mêmes sentiments. Réunis par les mêmes principes, par les mêmes sentiments, par une affection et une estime mutuelle, notre joie commune ne peut s'exprimer que par le cri unanime : Vive le Roi I vive la Nation l »

Le R. P. Terrasse, dominicain, déclare, au nom du clergé régulier, qu'il adhérait avec joie aux déclarations faites au nom du clergé séculier.

M. le comte de Saconay, pour la noblesse, dit : « Le vœu de la noblesse était, dés longtemps, la réunion la plus complète d'intérêts et de sentiments avec les deux autres ordres. Je m'empresse d'en faire la déclaration solennelle dans ce moment, et de confondre ses souhaits les plus ardents avec ceux des citoyens de tous les ordres, pour le succès des travaux importants dont l'Assemblée nationale est occupée dans le but du bonheur commun. »

M. Magneval remercia les deux premiers ordres au nom du tiers-état. Mais jusque-là il n'y avait qu'une vague adhésion à l'Assemblée nationale ; il fallait quelque chose de plus déterminé pour attacher la ville à sa cause dans le cas d'une dissolution violente.

EN PRQVINCE 15i

M. Dubois fit lecture d un projet de délibération qui avait été proposé la veille, dans la réunion des cent cinquante électeurs du tiers-état, à laquelle s'étaient rendus plusieurs membres du clergé et de la noblesse. Cet acte fut accueilli et adopté sans contradiction, avec l'acclamation de toute l'assemblée, dit le procèsverbal. On arrêta qu'il serait signé en son nom par MM. du Consulat, par MM. de Pingon et de Gourcy, chanoines de l'église, comtes de Lyon, et par M. de Montluel, Bœuf de Guris, Rast, Dubois, Maisonneuve, Boscary, Bergasse et Caminet, que des exemplaires en seraient envoyés à M. le président de l'Assemblée nationale, au gouverneur de la province, au ministre du département, aux députés des trois ordres de la sénéchaussée, aux villes, bourgs et communautés do la province, et aux principales villes du royaume.

M. de Montluel, l'un des syndics, proposa qu'aucun ordre ne pût jamais se réunir séparément, et que, dans tous les cas, à l'avenir, une assemblée commune réunit les citoyens de tous les ordres sans distinction. Cette motion, agréée « aux acclamations de toute l'assemblée, l'heureuse réunion de tous les ordres de cette ville a été solennellement et unanimement déclarée inviolable et éternelle.»

Il fut en conséquence formé un comité composé de membres des trois ordres, dans la proportion réglée pour la formation de l'Assemblée nationale, pour entretenir la correspondance et suivre les opérations auxquelles les circonstances et les événements pourraient donner lieu. Ce comité était chargé d'informer sans délai les députés des trois ordres de la sénéchaussée, de la réunion qui venait de s'opérer

entre les citoyens de tous les ordres de cette ville, en leur annonçant que la réunion entre eux devait être la même et leur correspondance commune. On fit lecture du décret de l'Assemblée nationale du 13 juillet, dirigé contre le renvoi du ministère Necker et le rassemblement des troupes sur Paris ; elle fut suivie des témoignages les plus éclatants de respect et d'adhésion, et l'on déclara que l'Assemblée nationale acquérait chaque jour de nouveaux droits à la profonde reconnaissance de tous les Français.

Enfin sur la proposition de M. Imbert-Golomès, il fut arrêté qu'il serait formé un comité composé de commissaires des trois ordres réunis, pour se concerter avec le Consulat sur tout ce qui pourrait intéresser le bon ordre, la tranquillité publique et la prospérité de la ville.

Voici le résumé succinct de cette protestation : « Ils ont été frappés de consternation à la nouvelle de l'exil de M. de Necker... ils déclarent les ministres actuels et les conseillers de Sa Majesté personnellement responsables de tous les malheurs présents et à venir... Ils consentent à payer les impôts qui seront votés par l'Assemblée nationale, mais dans le cas où cette assemblée serait dissoute ou dispersée par la force, la perception des impôts cessera le jour même; ils prennent les membres de l'Assemblée nationale sous leur protection... »

Il faut bien remarquer que, quoique cet acte ait été solennisé et proclamé le 17 juillet dans la réunion des trois ordres, il avait été néanmoins rédigé et arrêté la veille. Il était la suite du mouvement spontané produit dans la ville par le renvoi du ministère

constitutionnel et par les mesures de la cour. Ainsi, la ville de Lyon ne venait pas à la suite de Paris; ce n'était pas le rentissement de la prise de la Bastille qu'on ne connaissait pas encore, mais on agissait, dans les deux cités, ?ans concert, sous l'impression des mêmes faits et par les mômes sentiments. L'attitude des Lyonnais, qui était sans doute aussi celle des autres villes principales de France, rendait la guerre civile impossible. Si Paris s'était trouvé isolé, sans doute il eût pris vainement la Bastille : la cour n'aurait pas cédé ; un siège aurait eût fait raison de la résistance de la capitale et eût terminé facilement cette Fronde nouvelle. Mais c'était la voix de toutes les grandes cités françaises qui témoignait de la volonté ferme et unanime de la nation. Elle était manifestement irrésistible.

La déclaration , si digne de calme et d'énergie, de la ville de Lyon, fut lue à l'Assemblée nationale dans la séance du 21 juillet. A cette époque, le péril était passé ; la cour avait retiré ses troupes et ses menaces, et le pouvoir constituant de l'Assemblée était reconnu. Cette pièce n'en fut pas moins couverte d'applaudissements, qui redoublèrent lorsque M. le chanoine de Gastellas monta à la tribune et, au nom du clergé de la province, réitéra l'abandon que cet ordre avait fait de ses privilèges pécuniaires.

. Le 26, on célébra la victoire populaire par un Te Deum et par des prières publiques, faites pour les états généraux dans toutes les églises.

Mais bientôt la paix de la ville de Lyon fut menacée par des troubles qui éclatèrent dans une province voisine, le Dauphiné, et qui eurent un commencement

loi LES ÉMEUTIERS

de propagation dans les campagnes du Lyonnais et du Beaujolais.

M. Imbert-Golomès avait craint que les troubles des provinces n'eussent un retentissement à Lyon, et il avait réclamé Tenvoi de quelques troupes soldées.

Un détachement du régiment suisse de Sonnemberg arriva dès le mois de juillet, et fut bientôt suivi de tout le reste du régiment qui était en garnison à Grenoble. Au moment où il quittait cette dernière ville, une émeute y éclata. La populace, agitée par la cherté et la disette des blés, força le couvent des Jacobins après avoir fait brèche au mur, et, ayant inutilement cherché des grains, ne trouva qu'une certaine quantité de vieux fusils, dont elle s*empara. Le calme n'était pas encore rétabli, qu'un bataillon du régiment Royal-Corse et deux compagnies de Bourgogne arrivèrent, pour remplacer le régiment de Sonnemberg parti pour Lyon. La garde bourgeoise et les troupes de la garnison portaient encore la cocarde blanche. Le régiment de Bourgogne avait adopté les couleurs populaires, la cocarde aux deux couleurs, rouge et blanche.

Les soldats des deux compagnies, à leur arrivée dans Grenoble, se mêlèrent au peuple, annonçant hautement qu'ils étaient patriotes, qu'ils se rangeraient toujours de son côté, qu'ils ne quitteraient pas leur cocarde, qu'ils l'avaient reçue d'un général, et que le roi la portait.

Les autorités de la ville craignirent que ces discours n'allumassent quelque nouvelle insurrection, et, ayant inutilement cherché à gagner par la persuasion ces militaires, ils s'adressèrent au comte de Durfort,

commandant de la province, qui donna des ordres pour leur éloignement.

La populace, instruite de cet ordre, courut fermer la porte de France, pour empocher la sortie des deux compagnies. Cependant la bourgeoisie, aidée de la municipalité, parvint à arrêter, tant par des prières que par des menaces, cette recrudescence de Témeute.

Une lettre de Saint-Etienne en Forez, du 18 août, nous annonce qu'il n'est peut-être pas de ville en France, où l'alarme généralement répandue, ait excité autant de mouvemens et de dispositions de défense. On prétendoit que 4,000 brigands incendioient Saint- Ghamond, à deux lieues de Saint-Etienne : en moins de deux heures, 10,000 hommes sont arniés, des Ecclésiastiques et des Moines prennent le mousquet ; mais bientôt on apprend que les brigands n'avoient seulement pas paru à Sdint-Ghamond. La sécurité rétablie dans la ville ne le fut pas également dans les villages circonvoisins. Des curieux, entendant le tocsin, ainsi que quelques coups de fusil tirés par des imprudens, et voyant de demi-lieue une fumée épaisse et des bouffées de flamme qui provenoient d'une cheminée, où efTectivement le feu avoit pris, regagnèrent leurs foyers, en annonçant que Saint-Etienne étoit à feu et à sang. Les femmes, les vieillards, les poltrons et les enfans, se réfugièrent dans les carrières de charbon. Le jour vint et dissipa cette terreur panique; on n'en conclut pas moins qu'il falloit s'armer : c'est ce qu'on a fait partout.

J. Morin. Histoire de Lyon depuis la Révolution de 4*7 89 y T. 54,76, . Mercure de France, Août 1789. 166.

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