‹ La prise de la Bastille, et les conséquences de cet événement dans lesChapitre 3 sur 27 · B LA PUISE · texte numérisé non relu

B LA PUISE

A onze heures, le peuple encombrait les abords de la Bastille. Vers midi, un détachement de gens armés vint dans la première cour, demanda à parler au gouverneur — qui les reçut à l'entrée du petit pont-levis, puis les introduisit dans le gouvernement. Ils lui exposèrent qu'ils voulaient des armes et des munitions ; — il refusa d'en donner immédiatement, articulant qu'il en donnerait dès qu'il se présenterait quelqu'un de la part de l'Hôtel-de-Ville.

Une demi-heure après, arrive M. de Corny, un des électeurs, qui expose à M. de Launay les exigences de la ville : « Il demandait qu'on descendît les canons des tours ; qu'en cas qu'on vînt à attaquer la place, on ne fît pas de résistance, qu'on ne devait point faire la guerre à la nation, qu'il était inutile de verser ie sang de citoyens, qu'après avoir tué beaucoup de monde, on serait toujours obligé de se rendre. 11 demandait encore qu'on laissât entrer une garde bourgeoise pour défendre le fort, conjointement avec la garnison. Le gouverneur lui répondit qu'il ne pouvait rendre la place à qui que ce fût, que so tête en répondait et qu'il la défendrait aussi longtemps qu'il le pourrait ; que cependant, pour tranquilliser la bourgeoisie, il avait déjà fait dépointer et retirer les canons, qu'il pouvait en assurer ses

commettants et qu'il lui domiait sa parole d'honneur, que son intention était de n'insulter qui que ce fût, pourvu qu'on ne cherchât point à s'emparer de la place, et qu'on ne vînt point attaquer ni les ponts ni les portes. Il le conduisit au haut des tours pour prendre connaissance de la situation des canons afin qu'il pût prendre un compte plus exact de ses intentions*. » — M.de Cornys'en fut mécontent porter à l'IIôtel-de- Ville le résultat de sa mission.

Après son départ, de Launay croyait la chose arrangée et espérait ne pas être attaqué, — lorsqu'on entendit le bruit d'une décharge de mousqueterie. Les émeutiers venaient de tirer sur la Bastille ; le gouverneur, pour débarrasser ses cours de la foule tumultueuse qui les encombrait, fit alors tirer quelques coups de fusil — à poudre, — pour disperser cette populace. Les insurgés s'enfuirent jusqu'à la place de Grève en criant à la trahison! La cour e^ttérieure dégagée, de Launay fit relever le pont-lévis et attendit les événements.

Le calme était presque rétabli, lorsque, vers trois heures, quelques insurgés, parmi lesquels on remarquait des déserteurs, vinrent attaquer la Bastille du côté de l'Arsenal. Ils entrèrent sans

* Reiat. de la prise de la Bastille. 287,

difficulté par la cour de TOrme, dans la cour suivante, — le gouverneur n'ayant laissé aupont-levis qu'un seul invalide désarmé. Deux soldats des régiments Dauphin et Royal-Comtois, nommés l'un Tournay, l'autre Aubin-Bonnemère, montent sur le pont qui fermait la cour du gouvernement et, grimpant sur le toit du petit corps de garde, — ils pénètrent dans la première enceinte; ne pouvant trouver les clefs ni rompre les chaînes, ils appellent des camarades à leur aide. Cette opération pouvait se faire d'autant plus aisément que le gouverneur avait ordonné de ne pas tirer sur les assiégeants avant de les avoir sommés de se retirer — ce qu'on ne pouvait faire, vu l'éloignement. Les émeutiers brisent alors les chaînes qui retenaient le pont-levis, et celui-ci en tombant brusquement écrase plusieurs assiégeants.

Après avoir abattu ce pont, on perça facilement la porte à coups de hache et la foule s'engouffra dans la cour du gouvernement et sur le pont de pierre qui conduit le long des puisines au corps de la place.

Lorsque le gouverneur vit les émeutiers arriver à la seconde porte, pour s'en emparer, il fit demander à ceux qui étaient le plus

près, ce qu'ils voulaient. — Baissez les ponts ! baissez les ponts ! crièrent-ils. — On leur répondit que cela ne se pouvait pas et qu'ils eussent à se retirer — sinon qu'on serait obligé de faire feu.

Sur ces entrefaites, une députation de la ville se présente précédée d'un drapeau et d'un tambour* ; — elle se compose de MM. Beaubourg, Boucheron, de Corny, Coutans , Francotay, Johannot, Lafleurie, Milly, Piquot et Six. V affaire prenait une tournure plus grave que ne l'avaient cru d'abord les électeurs % toujours d'après l'avis du naïf Dusaulx. — Le comité de l'Hôtel-de-Ville, — voyant qu'il ne pouvait plus reculer^ menacé à chaque instant par les émeutiers, s'était décidé à faire cette nouvelle démarche. Les députés pénétrent donc dans la première cour et demandent à parlementer.

On arbore un pavillon blanc sur la plate-forme des tours — et les troupes font des signes de paix et d'appel ; le gouverneur et les officiers crient d'avancer, des soldats mettent la crosse

* Nous ne savons s'il faut accepter sans réserves la supposition faite, gratuitement, croyons-nous, d'une entente des invalides avec la députation qui portait un drapeau et à laquelle ils s'étaient engagés à livrer la Bastille.

^ Dussaulx. — De l'insurrection pansienne et de la prise de la Bastille, 48.

en Tair. Le tumulte empoche les députés d'exposer le but de leurs démarches.

Une seconde députation arrive quelques instants après; elle est composée de MM. Ledeïst de Botidoux, Chignard, l'abbé Fauchet et de la Vigne. Ils ne peuvent parvenir à attirer l'attention des assiégés. A ce moment, les cris de — Baissez les ponts ! se font de nouveau entendre, et les émeutiers font une décharge de mousqueterie sur la troupe. « Alors on ordonna à une trentaine d'inva- « lides qui étaient postés dans les créneaux, aux « deux côtés de la porte, de faire feu. Le gouver- « neur était monté avec trente hommes sur les . « tours. Les assiégeans tirèrent de leur côté sur les « créneaux et sur ceux qui étaient sur les plates- « formes. Les assiégeans se retirèrent dans les cui- « sines qui sont à la droite du pont, et dans la cour <c du gouvernement, derrière le mur du chemin des (( rondes, et continuèrent de là à faire feu parles « créneaux de ce mur, et par les ci^oisées des « cuisines *, »

Alors les assiégeants, voyant qu'ils ne peuvent * s'emparer de la Bastille, se vengent sur les individus isolés. Ils maltraitent le régisseur et trois invalides qui, échappent miraculeusement à la

* Relation de la jy?'ise de la Bastille, '289.

mort* ; — ils s'emparent d'une jeune fille, M^^* de Monsigny. C'est la fille de de Laimay ! crient quelques-uns; on l'amène au premier rang-, devant la porte, et l'on menace de Launay de l'égorger, s'il ne rend la place. — On allume une paillasse sur laquelle on l'avait transportée évanouie. — M. de Monsigny la voit du haut des tours, il veut se précipiter vers sa fille, — il est renversé par deux coups de feu. — Elle est sauvée par un homme courageux nommé Aubin-Bonnemère, qui expose sa vie pour la retirer des mains, de ces sauvages.

La garnison de la Bastille s'indigne — et l'on tire un coup de canon^ le seul de la journée ; il fait quelques victimes. Les émeutiers se sauvent une fois encore.

Le lieutenant de Flue avec son détachement et une dizaine d'invalides était posté dans la coiir de la Bastille, en face de la porte:

« J'avais derrière moi, dit-il, trois pièces de canon de deux livres de balles, qui devaient être servies par douze de mes soldats pour défendre l'entrée de la place, au cas que les portes fussent forcées. Pour rendre plus difficile le projet que les assiégeants pa-

* Transportés à l'Hôtel-de-Ville, on vont les égorger devant le comité des électeurs, qui obtiennent difficilement de ces assassins qu'on ne massacrera ces malheureux, que dans le cas où le peuple ne pourrait pas s'emparer de la Bastille.

raissaient vouloir exécuter, je lis, après la seconde attaque, percer deux trous dans le pont qui était levé, dans lesquels mon intention était de placer deux de ces canons ; mais ne pouvant pas approcher d*assez près à cause de la bascule du pont-levis, je les fis remplacer par deux fusils de rempart qui furent chargés à mitraille ; mais on n'en fit pas grand usage, parce que les assiégeants ne parurent plus qu'en petit nombre. D'ailleurs ils avaient amené une charrette de paille allumée, avec laquelle on avait mis le feu au gouvernement, et la placèrent ensuite à l'entrée du pont, ce qui nous empêcha de les voir *. »

Les propositions les plus insensées sont faites alors par les assiégeants : — un savant, sans doute, propose ^de construire une catapulte et d'enfoncer la porte, — un autre croit qu'il vaut mieux mouiller les fusils des soldats avec des pompes à incendie ; — le brasseur Santerre, le futur général, veut incendier la Bastille avec des jets d'huile d' œillette allumée I . . .

La situation serait restée indéfiniment la même sans un renfort de trois cents gardes-françaises déserteurs, qui arrivèrent sur ces entrefaites suivis des canons qu'ils avaient pris la veille au gardemeuble ^ — Cette troupe, composée d'hommes dé-

* Relation de la Prise de la Bastille,,» 289-290.

^ Ces canons élaient ceux dont le roi de Siam avait fait présent au roi.

terminés, dont quelques-uns sont habitués au combat, est commandée par le Sergent Elie, des gardes-française?^ et par Hulin, employé dans les buanderies delà cour. Les nouveaux arrivés mettent aussitôt leurs pièces en batterie, et lancent sur la Bastille un feu plus bruyant que meurtrier, — si mal dirigé que plusieurs boulets passèrent pardessus la Bastille et tombèrent dans le faubourg Saint-Antoine, — ce qui fit dire queLaunay bombardait Paris. — Il faut ajouter que les braves assiégeants tiraient par dessus un mur, qui les mettait, il est vrai, à Tabri des coups des soldats de la garnison de la Bastille — mais qui ne leur permettait pas de voir cette forteresse.

Les assiégeants, voyant que leurs canons n'étaient d'aucun effet, revinrent à leur premier projet, de forcer les portes. Ils firent pour cela amener leurs pièces de canon dans la cour du gouvernement et les placèrent à Tentrée du pont, — les pointant contre la porte.

De Launay, voyant ces dispositions du haut des tours, — entouré de quelques hommes ne voulant pas se battre pour la plupart, -*• veut faire sauter la place qui lui a été confiée par le roi. Deux invalides, FeiTand et Becquart, s'y opposent les armes à la main.

Alors, perdant la tête, sans consulter son

Ob LA PUISE

état-major, il fait rappeler par un tambour qu'il avait avec lui ; on fait aussitôt cesser le feu. — De Launay demande une capitulation acceptable : on lui refuse les honneurs de la guerre.

Le lieutenant de Flue fait alors passer, par les trous qu'il avait fait percer précédemment dans le pont-levis , un billet du gouverneur. Comme l'espace qui le séparait des émeutiers était trop grand pour permettre de l'atteindre, on alla chercher une planche qu'on jeta en travers du fossé, La Réole, le premier qui s'aventure sur cet étroit passage, tombe dans l'enceinte ; un second assiégeant, — qui portait l'uniforme d'officier du régiment de la Reine-Infanterie, fut plus heureux et remit à Elie le papier qui contenait ces mots, que l'un des soldats lut à haute voix :

« Nous avons vingt milliers de poudre ; nous ferons sauter fa garnison et tout le quartier, si vous n'acceptez pas la capitulation, »

Les uns crient : « Foi d'officiers, nous acceptons.» — D'autres: — « Pas de capitulation ».Elie, Hulin et ceux qui étaient placés au premier rang, — ayant promis qu'il ne serait rien fait à la garnison, le gouverneur donna les clefs du petit pont-levis à deux invaUdes : Gaillard, caporal, et

Perreau, bas officier, qui ouvrirent la porte et baissèrent le pont,

La foule se précipite aussitôt ; — elle est accueillie avec joie par plusieurs invalides; malgré cela, ces malheureux sont désarmés et on les confie à des gardes *.

Ceux qui étaient restés derrière, pendant qu'il y avait un semblant de dangers à courir, furieux de

* Quant au conte qu'on a fait, et qui a été généralement reçu, que M. de Launay avait fait baisser les ponts afin de laisser entrer une certaine quantité de monde et qu'après il les avait ^ait relever et tirer sur ceux qui étaient entrés, ce conte, dis-je, n'a pas besoin d'être réfuté. Quiconque sait ce que c'est qu'un pont-levis doit voir clairement qu'en baissant un tel pont devant une multitude empressée, d'entrer, on n'est plus le maître de pouvoir le relever à volonté. D'ailleurs, il était impossible que là garnison tirât sur ceux qui étaient entrés dans le fort, puisqu'il ne s'est pas passé une minute après que le pont a été baissé que tout le monde ne fût désarmé. En outre ceux qui ont désarmé la partie de la garnison qui était dans la cour, rendront eux-mêmes témoignage et diront qu'ils l'ont trouvée ayant les armes aux pieds, et point en attitude de vouloir faire feu. On pourra se convaincre davantage de la fausseté de ce fait par ceux-mêmes qui le racontent; car les uns disent que c'était le matin qu'on avait tiré sur les députés que la ville avait envoyés, d'autres disent que c'était l'après-midi après avoir demandé à capituler. Les uns prétendent que c'était dans la cour du gouvernement, d'autres soutiennent que c'était dans la Bastille même. La diversité des opinions prouve que personne ne peut attester la vérité de ce fait.

{Relation de la jmse de la Bastille.., 296.)

iÀ^^

leur attente, n'ayant pu trouver l'occasion d'utiliser leurs armes, se mettent à faire feu à tort et à travers; — les derniers tirent de la sorte sur ceux qui les précèdent.

Les suisses, qui seuls ont défendu la place, soiit épargnés, grâce à leurs sarraux de toile qui les font prendre pour des prisonniers ou des domestiques; — les invalides en uniforme sont maltraités. Les massacres commencent alors ; on tue pour tuer, — au hasard.

De Launay, traîné jusqu'à la place de Grève, est insulté, frappé; — il demande la mort. Un cuisinier lui coupe la tête avec un petit couteau ; — ce sanglant trophée est placé sur une pique et on le promène dans les rues*.

M. de Losme-Salbray, major de la Bastille,

* De Launay, après avoir défendu sa forteresse comme uu philosophe, mourut comme un soldat. Tandis qu'on le conduisait le long de la rue Saint-Antoine, reconnaissable qu'il était à sa tête nue, on le lardait de coups de pique, de sabre, de hallebarde. Un de ses voisins lui couvrit la tête en se découvrant lui-même. Les lâches, voyant cette autre tête nue, lui adressèrent leurs coups. Launay alors se retourna, pour bien montrer qu'il était la victime et rendit le chapeau qui le protégeait. Cette générosité lui releva l'âme. Il mourut en se défendant comme

un homme trop tard. C'est la leçon qu'il faut tirer de la

prise de la Bastille.

(Gh. d'Héricault, — la Vérité sur la prise de la Bastille, — Moniteur universel du 21 juillet i880»)

la providence des prisonniers, est également égorgé — et sa tête est promenée comme celle du gouverneur*.

L'aide-major, M. de Miray, est mis en pièces

— après s'être vaillamment défendu.

M. de Persan, lieutenant, est assassiné près du Port au blé;

Deux soldats et deux invalides sont pendus ;

— Tun de ces derniers a eu préalablement les poignets coupés. — C'est celui qui a empêché de Launay de faire sauter la Bastille, mais qu'importe?

Sur une dénonciation partie du Palais-Royal, l'accusant d'avoir trahi la cause du peuple, le prévôt des marchands, M. de Flesselles, est tué d'un coup de pistolet, au coin de la place de Grève et du quai^.

Le brave Elie avait donc raison de dire que la Bastille n'avait pas été prise de vive force, — qu'elle s'était rendue, avant même d'être attaquée.

Circonstance curieuse et qui dénote bien l'esprit français, insouciant et frondeur : — pendant le siège, une partie du Paris élégant assistait,

* M. de Pellcport, autrefois son prisonnier, fit tous ses efforts pour l'arracher à ses bourreaux ; il faillit succomber lui-même sous leurs coups.

2 Le billet attribué à Flesselles était un faux»

des fenêtres des maisons voisines ou debout dans des voitures, à tous les épisodes de la prise de la Bastille.

La Bastille fut mise au pillage ; une partie des registres fut enlevée et achetée par un Russe qui les expédia à Saint-Pétersbourg; — : les restes furent portés à rHôtel-de-Ville.

La riche bibliothèque de Lavoisier, le célèbre chimiste, membre de l'Académie des sciences, fut pillée, déchirée, brûlée *.

L'on délivra alors les prisonniers et quel ne fut pas l'étonnement des assiégeants lorsqu'ils se trouvèrent en présence de sept individus.

Voici leurs noms et les causes de leur détention :

i^ Jean Bechade la Barte, employé ;

2*" Bernard Laroche, âgé de 18 ans, employé ;

* Lavoisier était à cette époque directeur des poudres et salpêtres; il logeait dans un bâtiment des arrière-cours de la Bastille. U était absent le 14 et, fort heureusement pour lui, il avait couché à Marly,chez une de ses tantes, car dans le tumulte on aurait pu le confondre avec son confrère de Laimay et lui faire un mauvais sort. (F. Grille — Lettres ^ mémoires,., dit 1" bataillon des volontaires de Maine-et-Loire, I, 24.) Lavoisier fut compris, pendant la Terreur, dans la fournée des fermiers généraux. Après sa condamnation, il demanda un sursis de quelques jours à Coffinhal, afin de pouvoir terminer un travail scientifique de la plus haute importance : « La République n'a pas besoin^de chimistes, » répondit ce misérable en refusant le sursis.

3*^ Jean la Corrège, employé ;

4® Jean- Antoine Pujade, négociant; tous quatre enfermés au mois de janvier 1787 et accusés d'avoir fabriqué de fausses lettres de change ;

S<> Le comte de Solages, enfermé en 1782, à Vincennes, sur la demande de son père, pour cause de dissipation et de mauvaise conduite, et transféré à la Bastille le 28 février 1784;

6** Tavernier, accusé de complot contre la vie du roi, enfermé d'abord pendant six ans aux îles Sainte-Marguerite, puis transféré à la Bastille le 4 août 17S9 ; il était en état de délire. Il fut placé à Charenton, peu de temps après sa sortie de la Bastille ;

V Le comte de Whyte de Malleville, enfermé d'abord au château de Vincennes, puis transféré à la Bastille le 29 février 1784. Il était ordinairement en état de délire depuis plusieurs années : il fut aussi placé à Charenton, quelques jours après sa sortie de la Bastille.

Voilà donc ce que renfermait cette fameuse Bastille, ce « bras droit du despotisme *, » •

* A. Bégig. Le Registre.. ^ £9,

Pendant toute la nuit du 14 juillet, tous les habitants de Paris furent plongés dans la plus horrible inquiétude : — les uns, les gens paisibles, qui étaient restés chez eux barricadés, craignaient d'être pillés et massacrés par les vainqueurs ; — les autres, stupéfiés de leur facile victoire, ou effrayés de Fénormité des crimes de cannibales qu'ils venaient de commettre, — s'attendaient à chaque instant à recevoir le juste châtiment qu'ils méritaient *.

* Immédiatement après la prise de la Bastille, les vainqueurs étaient si peu fiers de leur victoire, que, lorsqu'on vint leur de-

Quelques-uns, complètement abrutis par la boisson et la vue du sang, escortés par des porteurs de torches, promenaient par la ville illuminée des lambeaux de chair de leurs victimes les pièces, d'anatomie trouvées à la Bastille — et les honnêtes .gens terrifiés fermaient et barricadaient leurs portes sur leur passage.

On s'attendait à chaque instant à voir commencer le bombardement de Paris.

Des gens assez proprement vêtus parcouraient les rues, marquaient les portes d'un signe mystérieux — que les propriétaires tremblants venaient furtivement effacer pour échapper à une proscription dont ils craignaient d'être victimes *.

Tous les émeutiers n'étaient pas satisfaits, paraît-il, du butin qui avait été fait dans la journée ; — une bande se porta à l'Hôtel des Postes, s'empara de toutes les lettres — afin de découvrir les secrets de la conspiration. Pendant toute la nuit, les émeutiers se font lire une cosrespondance pro-

mander leurs noms pour les inscrire sur les fameuses listes, ils refusèrent de les donner, et se sauvèrent comme s'ils eussent fait un mauvais coup. Le lendemain leur attitude changea ; lorsque l'impunité fut assurée, le nombre des braves devint considérable. On se donnait réciproquement des certificats d'héroïsme.

* Bertrand de.MoUeville.

venant de tous les points de l'Europe et naturellement ne découvrirent rien.

A tout monient, on entendait des cris de frayeur: — Alerte! aux armes!,., voilà les hussards! — Et les vainqueurs fuyaient à la débandade :

« La poltronnerie de ces fameux vainqueurs de la Bastille était telle, qu'un corps assez nombreux de bourgeois armés, placés dans la rue de Vaugirard, entendant un bruit de chaînes dans le lointain, imagina que ce pouvait bien être un train d'artillerie de siège puissamment escorté, et en fut si épouvanté, qu'un homme qui passa dans ce moment, ayant crié d'un air effaré : Voilà les hussards, toute la troupe déserta son poste et disparut en un clin-d'œil. Un des fuyards qui était entré dans une maison voisine, monta à la lucarne du grenier, et vit bientôt que ce formidable train d'artillerie et cette colonne de hussards n'était autre chose qu'une charrette de roulier, attelée de six chevaux *. »

Pendant cette nuit de craintes et d'alarmes, — un escadron de hussards aurait reconquis à lui seul toute la ville, dispersé et fait rentrer les mutins dans l'ombre ; — et l'émeute n'aurait peut-être pas eu les conséquences d'un effondrement social.

Avec le jour, la crainte d'un retour offensif disparut, et les poltrons redevinrent braves —

i Bertrand de Molleville. Jlist, de la Révol \\. 20.

lorsqu'ils apprirent qu'il ne s'était rien passé à Versailles et que l'Assemblée continuait h tenir ses séances.

Dans la soirée du 14, M. de Bezenval avait reçu l'ordre de se replier sur Versailles.

Les événements de la première quinzaine du mois de juillet 1789 peuvent donc se résumer facilement en peu de mots :

10 Les troubles sont continuels; le gouvernement fait avancer quelques régiments ; les émeutiers, voyant les troupes assister l'arme au bras à leurs pillages, prennent chaque jour une audace plus grande ; ils pillent tout ce qu'ils peuvent piller ; ils égorgent toutes les personnes dont ils peuvent s'emparer.

2^ Un des épisodes de ces scènes de cannibalisme est la prise de la Bastille. Pour s'en rendre maîtres, la mauvaise foi des assiégeants fut insigne, et, une fois entrés dans la place, leurs cruautés ne furent comparables qu'à la lâcheté qu'ils avaient montrée pendant le fameux siège.

3<^ La Bastille pouvait se défendre; elle ne fut pas attaquée sérieusement ; elle ouvrit ses portes après quelques démonstrations insignifiantes.

L'on trouva au nombre des assiégeants des personnes courageuses et dévouées, qui tentèrent

if.^ï;-,iv

d'arrêter les massacres, mais leur nombre fut peu considérable ; une douzaine au plus sur quarante mille assiégeants : Elie, Hulin, Aubin-Bonnemère, Tournay, Dejean, Ricart, le marquis de

Pelleport

La grande majorité des vainqueurs était composée au contraire de gens qu'aucun parti n'aurait du accueillir : Maillard, que Ton retrouvera le 2 septembre à F Abbaye; Parein, qui deviendra fameux par la célérité et l'odieux des jugements qu'il rendra à Saumur, pendant la Terreur ; Fournier l'Américain, le chef des massacreurs de Versailles; Santerre, Rossignol. Curtius, Bourdon de l'Oise, Théroigne de Méricourt, etc.

Quelle est donc la cause de Timportance que prit, par la suite, Fépisode de la prise de la Bastille ? Quels motifs portaient les insurgés à s'en emparer ?

Le mouvement qui porta les émeutiers contre cette forteresse ne fut pas un mouvement spontané, — il fut le résultat d'un complot formé au Palais- Royal par des révolutionnaires de bas étage, soudoyés par une main criminelle, et qui avaient sous leurs ordres, — non pas le peuple, mais une bande de vagabonds venus de tous les coins de la France *.

* « La prise de la Bastille avait été projetée : M. le Marquis de laSalle m'a certifié que, la veille, il avait à cet égard reçu un plan d'attaque. » Duaaulx, De rinsurrecUon,,, 44.

C'est en vain qu'on veut présenter cette émeute comme un soulèvement provoqué par un peuple opprimé qui veut s'affranchir.

Le plan des vagabonds du Palais-Royal était de s'emparer des fusils qui se trouvaient dans la capitale et de continuer le désordre.

Dusaulx prétend que le peuple allait à la Bastille seulement pour avoir des armes et des munitions. Ilestbeaucoup plus rationnel d'admettre que la populace se rua sur cette forteresse pour y commettre les horreurs qu'elle avait commises — aux Invalides, au Garde-Meuble, à Saint-Lazare, aux Chartreux, aux barrières, etc., — pour détruire, pour voler, pour égorger.

Lorsque ces vagabonds payés par l'entremise des politiques du Palais-Royal — eurent commencé ces diverses émeutes , ce fut alors — seulement — « qu'intervint une agence séditieuse, essentielleiïient bourgeoise par son origine et qui fut la cause directe de la chute de la Bastille, telle que cet événement eut lieu. Nous ne disons pas qu'il ne se serait pas accompli sans cela par un autre moyen. Nous disons qu'en fait la Bastille fut prise par une duperie et une trahison dont le gouvernement fut la victime et des bourgeois de Paris sans mandat, siégeant à l'Hôtel de Ville, les auteurs. Nous ne prétendons pas que

cette trahison fut préméditée ; ses agents n'eurent peut-être pas conscience de ce qu'ils faisaient. Ils voulaient se poser en médiateurs et conciliateurs, selon la tendance perpétuelle du bourgeois de Paris, qui a la manie de montrer sa modération et son impartialité en se déclarant neutre entre Tordre et le désordre. C'est son véritable goût. Les gens de THôtel-de- Ville avaient donc conçu le rêve de se faire bien venir du peuple en lui cédant constamment, et de se faire bien venir du pouvoir en obtenant en échange que le peuple renonçât aux démolitions, aux massacres et aux pendaisons. Vaine chimère ! Le comité de l'Hôtelde- Ville ne fit que faciliter des actes horribles, qui auraient peut-être eu lieu sans cela, mais dont il assuma ainsi l'affreuse responsabilité *. »

L'incomparable Dusaulx est obligé de reconnaître que les élections furent héroïques par erreurs « Heureusement, dit-il, nous n'eûmes pas le temps de réfléchir ni d'avoir peur ; si la peur nous avait gagnés, que devenait Paris * ? »

La prise de la Bastille ne fut pas un véritable soulèvement populaire que rien ne justifiait alors.

* Extrait d'une très intéressante étude publiée dans le Françaîs. — 9 août 1878.

' Dusaulx, — De VinswTeciion,.. 48.

En effet, sî la Bastille pouvait être, à la rigueur, le symbole d'une tyrannie, c'était d'une tyrannie passée ; les lettres de cachets avaient été supprimées par Louis XVI, et cette forteresse était une simple prison — dans laquelle les détenus étaient traités non seulement avec beaucoup d'humanité, — mais encore avec un confortable que les prisonniers ne trouvèrent certainement pas dans les prisons de la Terreur.

Parmi les griefs que le pamphlétaire Linguet fait à de Launay, il lui reproche de l'avoir « enfermé, — seul, — dans une chambre décorée de peintures à fresques, ^représentant des scènes de passion ; ce qui affectait sa sensibilité. »

Peut-on calomyiier la Bastille? a dit Dusaulx, ce Trissotin de la Révolution. Sa réponse dut être affirmative, car il a largement profité du droit qu'il s'octroyait, et, après lui, les historiens patriotes débitèrent une série d'iîistoires fantastiques, qui furent facilement accréditées dans un certain milieu.

Le nombre des victimes de la tyrannie ne put pas être aussi considérable que veut bien l'insinuer Dusaulx, puisque cet immense château ne pouvait contenir plus de cinquante personnes. Sous Louis XVI, c'était une prison comme une

autre, dans laquelle on n'enfermait généralement que de vulgaires coquins, ou des aliénés dangereux.

De 1722 à 1762, années pendant lesquelles la Bastille était « à l'apogée de sa vogue », cette prison d'État ne contint pas plus de 44 détenus par an.

Charpentier, l'auteur de la Bastille dévailée, reconnaît qu'on ne trouva aucune trace d'oubliettes, «ni à la prise, ni à l'examen, ni à la démolition de la Bastille.» — Cependant Dusaulx croit à leur existence. Il doit — en exister, il en est convaincu ; il visite la Bastille avec soin et voici quel fut le résultat de ses savantes recherches :

Il prit les glacières pour des oubliettes et les latrines pour un affreux cachot J II les fit vider et analyser.

On trouve les chaînes des statues [de l'horloge dans une chambre, un squelette et un boulet de canon dans les fossés ; — Dusaulx réunit le tout et prend la Bastille pour un bagne, où les malheureuses victimes ministérielles enchaînées traînaient un énorme boulet.

Le squelette est celui d'un soldat % tué proba-

* Un article du Journal de Paris du 4 mai 1790, N^ 124, p. 500, fait justice des récits atroces que Ton faisait alors du traitement qui était infligé aux prisonniers enfermés à la Bastille et de Tori* gine des cadavres :

« C*est dans le déblai des terres qui les (\bstruaient qu'il a

blement dans un des nombreux combats qui furent livrés sur l'emplacement de la Bastille, pendant la Fronde. Le peuple s'empare du squelette et du boulet, — et les transporte pompeusement dans les rues *. — Douze ouvriers portent les restes du martyr ; ceux qui ont fait la découverte tiennent le poêle, portant leurs bêches, oîi pendaient des écriteaux sur lesquels on lit ces mots : « Tremblez, ennemis du bien public ! »

A la vue d'une armure antique, Dusaulx croit se trouver en présence — d'un « corselet de fer, inventé pour retenir un homme par toutes les articu-

été trouvé deux squelettes ; découverte sur laquelle on s'est permis tant de conjectures et d'exagération. Ces squelettes n'ont absolument que les os, dontplusieurs sont même à demi-couronnés. Aucun vestige de nerfs, muscles ou tendons n'existent plus. Tout témoigne qu'ils étoient là depuis un très-^and nombre d'années . MM. Vicq d'Azyr, de Fourcroy et Sabatier, membres de l'Académie des Sciences, qui les ont examinés, en portent le même jugement et tout concourt à le faire croire.

« Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils n*étoient point dans les cachots, qu'ils n'étoient point enchaînés et qu'on n'a même trouvé aucun indice déchaînes ou fers quelconques. L'unique que l'on a exposé aux yeux du public et qui a été trouvé renversé la tête en bas,* sur les marches d'un escalier profond entièrement comblé de terre, paraît être les restes d'un ouvrier tombé par accident dans cet escalier obscur où il n'aura point été aperçu par ceux qui travaillaient à ce comblement. L'autre, enterré avec soin dans une espèce de fosse creusée dans les reins de la voûte et recouverte d'une dalle, y avoit sans doute été déposé longtemps avant qu'on eût l'idée de remplir ce bastion. »

* Victor Fournel. Le patriote Palloy, publié dans le Corres-^ pondant, 1879-1880,

lationsdu corps et le réduire, comme Thésée dans les Enfers, à une éternelle immobilité, »

Il prend une imprimerie démontée, qui avait été saisie et déposée au château, pour un instrument de supplice inconnu !

Pour lui, la chambre des interrogatoires, appelée salle de la Question, était une chambre dans laquelle on faisait subir le supplice de la question aux détenus ! etc.

Ce sont ces inepties qui contribuèrent largement à propager la terrible célébrité de la Bastille, qui, nous le répétons, était une prison comme toutes les prisons.

Nous croyons avoir suffisamment démontré que la Bastille ne pouvait pas être considérée comme le symbole du pouvoir arbitraire *.

Est-ce que les libertés nécessaires étaient supprimées? Est-ce que l'honneur du pays était honteusement compromis dans une aventure?

La presse était plus libre qu'elle ne Ta jamais

* La Bastille fut également calomniée par un drôle, inventeur d'une conspiration : Jean Henri, enfant naturel d'une cuisinière, Jeanneton Aubrespy, et de Visssc de Latude, son maître. Ce Jean Henri avait les plus hautes prétentions aristocratiques et signait : Mazers de Latude d*Aury d'Auhrespy,

'La Bastille était, de plus, un monument historique du plus haut intérêt, que l'Assemblée nationale fît démolir. Cet acte de vandalisme fut accompli par le patriote Palloy^ .

été depuis ; elle Tétait beaucoup trop ; elle lit un mal considérable.

Etait-il nécessaire de protester contre les emprisonnements arbitraires ? — Nous avons vu que la Bastille ne renfermait que sept prisonniers, dont six au moins étaient peu intéressants.

La France n'avait jamais eu un roi plus clément, plus faible même; — sa bonne volonté et son ardent désir de voir le peuple heureux ne peuvent être mis en doute. Sous sa direction, de nombreuses et utiles réformes avaient été faites.

Le clergé et la noblesse étaient disposés à renoncer à leurs privilèges pécuniaires; ils l'avaient déclaré à plusieurs reprises, et on n'avait aucune raison de douter de leurs promesses.;'

Le mouvement de charité avait été admirable pendant le cruel hiver de 1788-1789 ; — les effets désastreux de la disette avaient été atténués autant que cela avait été possible, par les plus hauts personnages qui s'étaient occupés des pauvres avec des soins dignes des plus grands éloges.

La situation diplomatique du Royaume était honorable: — la France occupait la première place en Europe ; le pavillon français était partout respecté.

Craignait-on la dissolution de l'Assemblée nationale ? — Est-ce que la concentration des

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troupes était faite dans ce but? Évidemment non. — Les troupes cernaient Paris, foyer de troubles perpétuels, et non pas Versailles, siège de l'Assemblée. — Si une démonstration hostile fut faite contre la capitale, les séances de Versailles ne furent troublées que par les révolutionnaires.

Lorsque le Président de F Assemblée se transporta chez le roi, le 8 juillet, pour lui manifester les inquiétudes des députés, Louis XVI lui répondit : Que les troupes approchées de Paris et de Versailles « ne porteraient jamais aucune atteinte à la liberté des Etats généraux, que leurs rassemblements n'avaient d'autre but que de rétablir le calme, et que leur séjour ne durerait que le temps nécessaire pour garantir la5^îre^(//?^<A%^^e, objet de sa prévoyance.»

C'était le droit du Roi d'intervenir — c'était son devoir. Il n'est pas un gouvernement vraiment digne de ce nom qui n'eût, en pareille circonstance — rétabli l'ordre militairement. Louis XVI succomba pour ne l'avoir pas fait.

Pour glorifier les vainqueurs de la Bastille les révolutionnaires sont obligés d'admettre que c'étaient — les auteurs des pillages et des assassinats qui défendaient la liberté, et que les soldats, qui malheureusement n'agirent pas» — étaient, eux, les oppresseurs du pçuple I

La prise de la Bastille eut des conséquences terribles dans les provinces ; — elle fut le signal de nombreuses alarmes, et malheureusement les crimes causés par les révolutionnaires de province, soit pour parodier les événements de Paris, soit par suite de la terreur panique — ne furent pas très rares, comme l'affirme M. Louis Blanc \

Voyons quel fut le but des instigateurs — et quels sont ceux qui doivent en supporter la responsabilité :

* L. Blanc. Hisé. de la Révol. ÏI, 480.

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Le mouvement fut imprimé de Paris par les révolutionnaires. Voici en quoi consistait le complot qu'il est impossible de nier :

Pour parvenir à s'aider du peuple, il fallait lui faire connaître sa force, le soulever, l'armer, l'organiser, l'ameuter contre le pouvoir établi, exciter sa haine contre le roi et la noblesse ; il fallait enfin lui imprimer un mouvement d'énergie qu'il ne pouvait prendre de lui-même. Mais, pour en venir à ces fins, il ne suffisait pas de lui offrir des doctrines, des objets de constitutions, des systèmes politiques, des utopies, de proclamer sa souveraineté et de l'appeler à briser ses chaînes, à se ruer sur ses tyrans. Les principes révolutionnaires auraient produit peu d'effets sur des gens grossiers et matériels. Il était plus expéditif de l'cbranler tout à coup par une secousse soudaine et de lui mettre les armes à la main sous un prétexte plausible, celui de sa défense personnelle à la vue du grand et immense danger, afin d'exercer subite- ' ment sur les esprits et faire agir tous les bras à la fois.

Ce mouvement extraordinaire, cet ébranlement soudain, préparé d'avance avec soin et dans le secret, avait été transmis confidentiellement aux adeptes dans chaque province *. »

Pour alarmer les provinces voisines de l'Océan, l'on fit courir le bruit d'une descente des

* Mémoires d'un père à ses enfants, par M. Boutillier de Saint- André, reproduits par M. Am. Gellusseau. Histoire de Çholet, II. 147.

Anglais, à Cherbourg, au Havre, à Bordeaux; ils devaient incendier le port de Brest — pendant que les Prussiens entreraient en France par la Belgique — et les Impériaux par l'Alsace. — Les Espagnols devaient franchir les Pyrénées — et les Italiens tenir en échec les provinces méridionales. — Dans les provinces du centre, à Tabri des incursions immédiates des étrangers, un noir complot a été formé, dit-on, par la reine et le comte d'Artois. — On doit faire sauter les villages et renvoyer aux galères les survivants de cette catastrophe !

Afin de provoquer les pillages des châteaux, on assure l'impunité aux malfaiteurs en faisant distribuer des lettres-patentes du roi autorisant le vol et l'incendie.

« Des bords du Rhône à ceux du Rhin, et de la Moselle à la Loire, les provinces ont offert, presque au même instant, un tableau digne de réflexions et de pitié. Le Dauphiné, le Maçonnais, le Beaujolais, le Bugey, le pays de Gex, la Franche-Comté, le Sundgau, l'Alsace, une partie de la Lorraine, de la Normandie, du Perche, du Maine, du Nivernais, de la Touraine, de l'Anjou, etc., ont offert, en quinze jours, le spectacle du pillage des titres seigneuriaux, de l'incendie des châteaux, de celle de plusieurs abbayes., des

meurtres et des dévastations qui accableront pour plusieurs années les fermiers et les seigneurs, le revenu public et celui des particuliers *. »

La seconde partie de ce travail donnera une preuve suffisante de l'existence de ces fausses alarmes et des cruelles dissensions qui en furent les conséquences.

« On vit, en effet, dans toutes les provinces, le peuple, excité par des émissaires étrangers, s'attrouper pour repousser une armée de brigands, qui venoit, disoit-on, brûler les récoltes. Le départ et la marche de ces émissaires avoient été combinés de manière que, le même jour (28 juillet), les habitans des campagnes étoient tout armés, entroient de force dans les fermes et dans les châteaux, sous prétexte d'y chercher les brigands qu'on leur avoit annoncés, pilloient les caves, les greniers, brûloient les titres des seigneurs, etc., etc., etc.^. »

On ne peut sérieusement accuser — la noblesse, le clergé, ceux enfin qui formaient le parti contrerévolutionnaire — d'avoir été les auteurs de ces complots — puisque ce fut parmi eux que se trouvèrent les premières, presque les seules victimes des soulèvements que ces fausses révélations provoquèrent ; — il y eut pourtant à TAssemblée des orateurs assez audacieux pour

* Mercure de France. Août, 1789, p. 91.

2 Bertrand de MoUeville,' Histoire de la RévoL IT, 99.

soutenir — que c'étaient les seigneurs eux-mêmes qui, — pour calomnier le peuple, mettaient le feu à leurs châteaux.

Il est facile de faire voir que le coup partait d'ailleurs.

Les écrivains révolutionnaires encouragent publiquement les assassinats ; c'est ce que relève le Mercure de France,

Quelques Ecrivains ont applaudi aux Brigandages commis dans les Provinces sur les Personnes et sur leurs Propriétés. Ils ont mis en principe qu'on ne pouvoit être libre sans incendies, sans meurtres, sans pillages. Parce que ces crimes accompagnent souvent les révolutions, ils en concluent qu'ils y sont nécessaires. Autant vaudroit imprimer que pour reconstruire une maison, il est indispensable défaire périr, ou de dépouiller ceux qui l'habitent.

La nouvelle absurde du projet des Anglais de s'emparer du port de Brest fut exploitée par les révolutionnaires, pour provoquer une recrudescence de désordres dans les provinces qu'ils trouvaient trop calmes. Ils utilisèrent deux leviers puissants pour éveiller les niauvais instincts de la foule : la peur et le vol. Il est curieux de voir la litière que suivirent ces fausses nouvelles pour arriver à destination *, Voyons pour la peur :

* Voyez J'Appendîce dé la première partie»

Le Journal de la correspondance de Nantes du 29 juillet 1789, No XVIII,!, 181, contient Fentrefilet suivant :

« Le 27 courant, on reçut à Nantes un courrier extraordinaire, pour nous prévenir que les députés de Bretagne avaient été officiellement informés d'une conspiration contre le port de Brest. Si les habitants de Brest reçoivent à temps les avis qui sont partis de Nantes et de Rennes, ils n'auront pas grand'peine à deviner quelle association d'hommes recèle dans son sein les aveugles instruments de cet attentat, et ils en purgeront la ville et le royaume. »

D'autre part, on trouve dans les archives municipales du Croisic une lettre conçue en ces termes :

« Messieurs et chers concitovens,

« Nous venons de recevoir, par un exprès de Nantes, la lettre dont la teneur suit :

c Versailles, 25 juillet 1789.

« Messieurs, « On vient d'informer les députés de Bretagne d'une nouvelle allarmante pour cette province, on assure que les Anglais ont insulté et fouillé plusieurs de nos navires marchands dans la marche et qu'ils ont conçu le projet affreux de perdre le port de Brest. On qraint que des traîtres ne livrent

ce port à nos ennemis qui pourraient l'incendier, s'ils n'en vouloient pas faire l'attaque ouverte. Il est question de redoubler de vigilance pour la communication de ce port important et d'exciter celle des habitants de Brest, Recouvrance et environ. Nous écrivons aujourd'hui à cette ville pour l'informer de ce qu'elle ne sait peut-être pas. Je me hâte de vous' en instruire vous-mêmes. Il faut que toute la Bretagne soit informée des projets désastreux (Ju'on a formés contre elle, afin qu'elle puisse opposer ses forces et ses ressources aux ennemis qu'elle a à combattre au dehors et aux ennemis plus dangereux encore qu'elle peut avoir au- dedans.

« C'est dans nos bureaux que je vous écris la présente.

« J'ai l'honneur d'être votre très humble et très obéissant sei'viteur.

« Signé : Pellerin. »

« Messieurs du bureau de correspondance de Nantes, en nous adressant cette lettre, nous marquent qu'ils ont fait partir un courrier pour Brest, à l'effet de s'assurer du danger que nos braves concitoyens de ce port peuvent courir et leur annoncer en même temps qu'ils vont former de suite un corps de volontaires pour voler à leur se-

cours, à leur première réquisition. Nous leur répondons que notre surveillance a déjà prévu les besoins qu'on pourrait avoir de nos habitants ; quo nous instruisons les chefs-lieux de notre territoire de cette nouvelle alarmante afin qu'ils puissent faire rénumération de leurs forces,- les réunir au besoin pour voler partout où leur présence sera nécescessaire au premier avis qui nous en sera donné, ce dont nous ferons part sans aucun retardement.

« D'après cela, messieurs et chers concitoyens, nous nous reposons sur votre zèle pour la patrie.

« Nous sommes.... Rouaud delà Villemartin, Lallemand, Hardouin, Le Bourdiec. »

Il ne faudrait pas cependant accuser Pellerin d'avoir été un des propagateurs de ce bruit ridicule, car la loyauté des intentions de ce député n'a jamais été mise en doute. Il fut un de ces instruments inconscients, comme il y en eut probablement beaucoup ; nous avons montré plus haut où étaient les coupables.

Il est évident que ce ne furent pas les amis de la cour qui donnèrent le signal d'une panique générale; ils avaient, au contraire, un intérêt immédiat à ce que l'ordre fût rétabli le plus promptement possible ; c'étaient eux qui souffraient le plus directement de cet état de choses.

Les révolutionnaires, au contraire, — auteurs ou partisans des troubles de Paris, — avaient un intérêt indiscutable à la continuation, à la généralisation des émeutes. Dans le cas d'un retour offensif de la cour, ils ne voulaient pas être seuls à supporter le châtiment qu'ils méritaient.

Quant au vol, on verra dans la deuxième partie que presque par toute la France Ton lit circuler de fausses ordonnances royales autorisant le pillage et l'incendie.

La prise de la Bastille fut donc un événement dont toutes les péripéties furent grotesques et odieuses, et qui fut dans les provinces le signal de sanglantes exécutions.

A partir de la date fatale du 14 juillet, la révolution nécessaire, déjàsi gravement compromise parla révolte si vantée des membres du Tiers, fut complètement dévoyée. Le roi laissa échapper le pouvoir de ses mains et la populace s'en empara ; le pays ne fut plus alors gouverné que par la violence et cet état de choses transforma une révolution bienfaisante et féconde en une suite de soubresauts convulsifs, qui conduisirent la France à la plus terrible anarchie et au despotisme le plus sanglant qui aient jamais existé.

Le 14 juillet, Louis XVI montait la seconde marche de Féchafaud du 21 janvier. > ^'

Laissons maintenant parler les faits, dontFénumération est le meilleur argument que l'on puisse donner, à l'appui des appréciations que j'ai émises plus haut.

J'ai pris dans une quantité considérable de notes les faits qui m'ont paru intéressants à divers points de vue : actes d'arbitraires, alarmes, paniques, pillages, assassinats... Tous ces récits, — reproductions souvent textuelles des ouvrages cités à la fin de l'histoire de chaque province, — sont empruntés à des archives, — à des histoires générales- ou locales, faites d'après des documents authentiques — ou à des journaux de l'époque et de tous les partis.

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