‹ La prise de la Bastille, et les conséquences de cet événement dans lesChapitre 21 sur 27 · MAINE · texte numérisé non relu

MAINE

Mamers, 24 juillet 1789.

Dimanche dernier, le peuple, instruit de ce qui s'était passé dans la capitale, s'arma, prit la cocarde et nous força tous d'en faire autant, prêtres, nobles et bourgeois. Un seul officier retiré (M. de Beauvoir), que le peuple n'aime pas, refusa de la prendre, malgré l'exemple des premiers du canton. Son obstinalion manqua de lui coûter la vie, et il l'aurait infailliblement perdue au carcan, si, d'après le conseil du premier juge du lieu, son ami, il ne se fût pas enfin décidé à prendre cette cocarde que le peuple en foule retourna lui présenter. Quelques femmes nobles, entre autres mesdames de Bonneval et de Semolé, pour avoir traité de polisson et de canaille le peuple dont la fureur se bornait seulement à encocarder tout le monde et à faire répéter ces mots : Vive la nation ! Vive le roi! ont été très maltraitées; on assure môme qu'elles ont laissé plusieurs dents sur la place»

LES ÉMEUTES EX PROVINCE lo7

Le lundi, jour de marché, tous les paysans prirent la cocarde ; le nommé Aguinet, seul laboureur détesté du peuple, layan! refusée, il fut saisi, dépouillé jusqu'à la ceinture, et ainsi promené dans toutes les rues et places publiques ; une grêle de coups de poings et de bâtons l'avertissait de temps à autre de rendre hommage à la nation et au roi. Après lui avoir fait faire, dans cet état, le tour de la ville, le peuple se disposait à l'attacher au carcan, et à l'y lapider, lorsque sa femme, enceinte, qui l'avait constamment suivi, parvint enfin, à force de pleurs, de gémissements, à calmer les fureurs de cette multitude, qui lui jeta entre les bras son mari tout défiguré.

Le mardi suivant, les commis ou aides, etc., eurent leur tour. La journée se passa à leur donner les étrivières et la chasse, à aller dans les châteaux et les maisons religieuses des environs faire des perquisitions et offrir des cocardes.

M. Noguet, beau-frère de M. de Laborde, qui est dans ce moment-ci dans son château, à quelque distance d'ici, est dans les transes les plus cruelles ; il craint une descente, surtout depuis que les paysans, qu'il priait de le garder, lui ont répondu fièrement : Prenez les armes et suivez-nous,

A ces agitations succédèrent bientôt des alarmes générales. Le mercredi, deux courriers, arrivés successivement, répandent avec le ton de l'effroi l'arrivée de cinq à six mille brigands dans le canton.

A les entendre, Nogent et la Ferté-Bernard venaient d'être pillés et mis à feu et à sang. On les avait vus dans la forêt de Bonnétable, déjà ils n'étaient plus qu'à deux milles au plus ; bientôt les voilà aux portes

de Mamers. Le trouble et la terreur s'emparent de tous les citoyens ; le tumulte devient affreux ; des femmes, au nombre de six à sept cents, prennent la fuite avec leurs enfants, vont se cacher dans les grains ; une d'entre elles, accouchée depuis huit à dix heures au plus, quitte son lit, prend son petit trésor, et s'enfuit jusque dans la forêt de Glinchamp, à trois milles de là.

Cependant les hommes s'assemblent, quoiqu'on petit nombre ; ils s'arment à la hâte de fusils, de sabres et d'épées, de haches et de piques, et s'excitant au combat, ils attendent nos brigands de pied ferme. On ne perd pas la tôte ; on envoie en poste, à Alençon, demander du secours à l'intendant : l'intendant refuse net. On jure sa perte. On fait sonner le tocsin dans toutes les campagnes voisines, et l'armée déjà soutenue et un petit détachement de dragons, en quartier dans cette ville, se vit sous peu augmenter et soutenue de quinze à seize mille paysans tous armés de faulx, de fourches, de broches, de piques et de pieux. On avait envoyé en outre demander du secours à Mortagne, Bellesme, Bernay et Ballon.

C'est aux environs de cette dernière petite ville, qui n'est qu'à trois à quatre lieues de Mamers, que la scène est ensanglantée. Le peuple furieux s'est rendu au château de la Bavière, en a forcé les portes, et s'est emparé de M. Cureau, seigneur de Roullée, et de M. de Montesson, leur a tranché la tête à l'un et à l'autre, et promené leurs têtes sanglantes au bout d'une pique, après avoir criblé leur corps de coups de fusil ; l'un était accusé d'accaparement, l'autre d'être d'intelligence avec le comte d'Artois.

Quant aux préparatifs qui se faisaient à Mamers, ils ont été heureusement inutiles ; les brigands n'ont point paru; la présence des alliés qui se seraient montés sous peu à soixante mille, devenant à charge aux Mamertins, faute de -munitions, chacun s'en est retourné chez soi, en promettant de revenir au premier signal.

On n'en demeure pas moins ici sous les armes ; les bourgeois et les paysans font patrouille d'une ville à l'autre, de village à village, de bourg à bourg ; on craint les brigands, mais on commence à s'aviser, à se dire et à croire que les courriers qui ont annoncé leur arrivée, pourraient bien n'être que des émissaires payés par des gens intéressés à faire diversion à la fureur du peuple qui est plus décidé que jamais à faire la guerre aux accapareurs de grains.

Mamers seul, dans toute la province, avait été tranquille jusqu'à ce jour et assez abondamment approvisionné.

Du 26 juillet. On nous mande de la même ville que le massacre de MM. Gureau et de Montesson n'est malheureusement que trop vrai et qu'on a voulu faire subir le même sort à M«"« la comtesse de Saourches; mais elle a pris, dit-on, la fuite, et s'étantréfugiéeà Bonnétable, où personne n'avoulu la recevoir, on ignore le parti qu'elle a pris.

On nous mande encore que le 25, sur les onze heures du soir, on a tranché la tête à l'intendant d'Alençon et qu'on attend ici la confirmation de cette nouvelle avec la plus grande impatience.

Tous les nobles de nos cantons se sont réfugiés chez notre premier magistrat, M. Polisson de Gênes.

Ils s'y croient en sûreté et à l'abri des fureurs du

peuple, parce que ce même peuple, qui craint ce maf^nstrat patriote, a en môme temps la plus grande confiance en lui ; on assure qu'il la mérite et qu'on lui doit la tranquillité et l'abondance qui a régné ici depuis qu'on manque de blé partout ailleurs.

Du Mans, le 26 juillet 1789.

Le 19, le peuple qui s'était pofté en foule à la place des Jacobins avance l'heure où la troupe s'assemble pour assister à la messe à musique militaire, so jeta sur M. de Guilly, lieutenant de la maréchaussée, qui avait la veille fait emprisonner une vingtaine de personnes pour avoir pris la cocarde, quoique cependant, effrayé des menaces, il eût fait publier le matin, par un trompette, la permission de la porter.

Déjà on le huait, on le frappait de coups de bâton, de coups de pied, lorsque M. de Valence, colonel des dragons, dont la conduite et celle de son régiment avaient mérité l'estime du peuple, le prit sous sa protection ; il le conduisit à la messe au milieu de sa troupe; la populace l'assaillit de nouveau en sortant; il se sauva chez le sieur Ghenier, libraire, qui fut obligé de le chasser aux cris du peuple qui menaçait de mettre le feu à sa maison. MM. de Valence et de Bouillon, officiers, l'emmenèrent chez eux, toujours suivis de la populace, qui l'assurait qu'il ne devrait son salut qu'à la considération de ses protecteurs : elle ne se retira qu'après avoir obtenu la délivrance de ceux qu'il avait fait enfermer pour la cause publique, ce que l'on s'empressa d'exécuter sur les trois heures, en faveur de dix-huit à vingt, au moment où on se disposait à forcer les prisons.

Les jeunes gens tinrent le soir même une assemblée où, après aVoir pris la cocarde, quatre cents d'entre eux en portèrent une à M. de Valence, en le priant, dans un joli compliment, d'accepter le commandement de la milice bourgeoise.

Toutes les classes se sont empressées de s'y enrôler; on a formé quatre compagnies, distinguées par des rubans et de glands de soie au chapeau, et cent hommes montent la garde, chaque jour, pendant vingtquatre heures. On s'est procuré des canons, et les fusils de la milice ont armé complètement plus de douze cents hommes.

M. de Montesson et M. le Vidame de Vassé, députés de la noblesse du Mans, et qui s'étaient opposés à la réunion de la minorité à leur niajorité, se transportèrent à l'Assemblée du 20, pour y faire changer les pouvoirs en des pouvoirs impératifs.

Passant à Savigné, ils furent assaillis par le peuple qui les précipita avec leur voiture dans la rivière ; ils auraient été massacrés sans un habitant qui les reçut dans sa maison et les fit esquiver par une porte derrière. Ils les ont cherchés en vain pendant deux jours et on ignore encore leur retraite. Au reste, cette terrible' catastrophe les a dérobés à la mort certaine qu'ils n'auraient pas pu éviter au Mans où ils étaient attendus.

On ne s'est pas moins acharné dans cette ville à la poursuite de Bossu-Montesson * et son co-député; son frère et M. Gureau ont été saisis au château de Juillé-

1 M. de Montesson était bossu, difformité qui servait à le désigner pour le distinguer de son frère.

sur-Sarthe,à deux lieues de Ballon, où ils les conduisirent en les aiguillonnant avec leurs fourches et leurs épées après leur avoir coupé les oreilles, le nez. Là, ils leur tranchèrent la tête en présence de la justice de Ballon qu'ils obligèrent d'assister à ce massacre. Il est à remarquer que cotte expédition s'est faite le même jour que celle de Foulon et de Berthier.

On dit que le nïarquis de Murât et ses gens oïit subi le même sort pour avoir accordé une retraite aux députés dans son château de Monfort.

Toutes les nuits, la ville est illuminée et ce sont les religieux effrayés qui en ont fait les frais.

Le peuple ne veut plus souffrir aucun bureau, pas même celui de charité. Toute la famille Montesson est comprise dans la même proscription. Us n'ont pas rougi de menacer un particulier, que l'écrivain oublie de nommer, dans le moment où il leur distribue le pain de cent boisseaux de bled. Le nommé Lechat, meunier à Pontlieue, accusé d'avoir fait le commerce des grains, s'est dérobé à leur fureur ; bien d'autres ont suivi son exemple.

M. de Brissac, après avoir passé la ville du Mans, a été reconnu à Duretal près la Flèche et où Ton a dépêché vers la capitale un courrier pour s'informer s'il était coupable et si on le décollerait provisoirement ou si on le conduirait à Paris. M. Préval, homme de considération, ayant un château près de cette ville, le voit maintenant saccager et démolir, la ville s'étant opposée à ce qu'on y mît le feu.

M. le maréchal de Mailly, dit-on, a été décollé à son château de la Roche-de-Vau pour avoir refusé de prendre la cocarde citoyenne, disant que ce n'était

pas à près de quatre-vingts ans qu'il voulait changer de principe.

Il ajoute qu'un courrier ayant répandu en passant par Mamers que nombre de brigands chassés de Paris dévastaient Nogent (le Rotrou) et ses environs, la place de cette ville s'était couverte en un instant de plus de douze cents hommes.

Le 22 juillet 1789, M. Gureau de Roullée se rendait de Ballon à Nouans pour chercher le grain qu'il avait la charitable habitude de donner aux pauvres et aux ouvriers rendus nécessiteux par la disette factice créée alors par nos premiers révolutionnaires. Ce voyage servit de prétexte aux agents pouressayer la populace aux émeutes sanglantes. Bientôt alors^la ville de Ballon fut livrée aux désordres : des forcenés crièrent que les auteurs de la souffrance du peuple, les accapareurs, étaient le comte Balthasar, Michel de Montesson et son beau-père. M, Gureau de Roullée. Une bande de paysans de Lucé, Meurcé, de Saint-Mars, de Saint-Jean de Nouans et des communes circonvoisines se rendirent à son château, situé à Nouans, et le pressèrent de venir à Ballon pour apaiser l'émeute ; le curé de Nouans et la famille Lacroix, pressentant ce qui allait arriver, le conjurèrent de ne pas partir et de se cacher ; il répondit qu*un honnête homme ne se cachait point et il partit

Informé de ce qui se passait, le comte de Montesson accourut en toute hâte à Nouans et en apprenant que son beau-père se rendait à Ballon, il prit un cheval encore attelé au chariot qui devait amener du grain à Ballon, tandis que le domestique, qui voulait

à toute force le suivre, montait de son côté sur un autre cheval pour aller rejoindre M. Gureau de Roullée.

M. de Guibert, commandant de la garde nationale de Ballon, envoie des émissaires au devant de ces messieurs pour les engager à ne pas entrer dans la ville, leur faisant connaître qu'il y avait plus de lOOOQ personnes réunies en armes pour attendre l'ennemi qui était près ! Malgré ces sages avis, ils entrent à Ballon et se présentent hardiment à la foule en disant : que jamais ils 7i^avaient fait de mal à personne ; puis ils montent au château au milieu des vociférations et des malédictions de ces insensés. Les habitants de Ballon, surtout le sieur Le Prévost, boucher, se dévoua pour faire ^ader les deux gentilshommes ; on offrit de fortes sommes d'argent à ces cannibales ; ces messieurs descendirent l'escalier qui conduit au jardin et

se disposaient à se retirer quand le sieur J de

Ballon donna un soufflet au comte de Montesson ; ce fut le signal du massacre ; M. Gureau reçoit un coup de faux qui lui coupe la joue ; M. de Guibert, commandant de la garde nationale, et plusieurs habitants de Ballon font des efTorts inutiles pour les sauver ; un des forcenés reconnaissant M. de Montesson pour le capitaine d'un régiment dans lequel il avait servi, réclame en vain pour fui les honneurs de l'exécution militaire ; Barbier de Teille tombe sur eux à coup de faux, Gouasnon de Saint-Jean à coup de croc, Pasquier de Saint-Mars, charpentier, à coup de bisaiguë ; enfin on s'acharne sur eux, on les mutile de la manière la plus horrible ; les deux victimes succombent et leurs têtes sont mises au bout d'un croc et promené en

triomphe dans la ville par la femme Barbier de Saint- Mars.

Le môme sort attendait M™^ la comtesse de Sourches, propriétaire du château de Ballon ; son nom courait déjà dans la foule ; M. Le Prévost, dont nous, avons déjà parlé, courut l'avertir de fuir et de se cacher. Plusieurs de ces misérablos assassins furent condamnés à la roue, à la potence et exécutés.

Quelques jours après, M. de Guibert partit pour l'émigration, malgré les sollicitations des plus pressantes des citoyens de Ballon. Barbier, François, fut rompu vif, Couasnon, Julien, fut pendu, Casquier, François, fut condamné à assister, sur l'échafaud, la corde au cou, au supplice des deux autres, puis marqué à chaud, sur les deux épaules, des lettres G A L et envoyé aux galères à perpétuité.

Bûchez et Roux. Histoire parlementaire...., IV. 106, 168. Guide du voyageur au Mans. 1861.

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